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23 septembre 2022

EN CE DEBUT DE TROISIEME MILLENAIRE NOUS VIVONS DEJA SOUS LE MEILLEUR DES MONDES DECRIT PAR L'AUTEUR AMERCAIN ALDOUS HUXLEY !

 

Le Meilleur des MONDES 

 

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B  I  B  L  I  O  T  H  E  Q  U  E ~ V  I  R  T  U  E  L  L  E 
 

ALDOUS HUXLEY 
 

RETOUR 
AU MEILLEUR 
DES MONDES

1958

Le titre original de cet ouvrage est:

BRAVE NEW WORLD REVIS1TED

Traduit de l'anglais par Denise Meunier

Les extraits cités du Meilleur des Mondes ont été empruntés à la traduction de Jules Castier 
  
 

TABLE DES MATIÈRES

- PREFACE

I. - Surpopulation

I. - Quantité, Qualité, Moralité

III. - Excès d'organisation

IV. - La propagande dans une société démocratique

V. - La propagande dans une dictature

VI. - Comment convaincre le client

VII. - Le lavage de cerveau

VIII. - Persuasion chimique

IX. - Persuasion subconsciente

X. - Hypnopédie

XI. - Être instruit pour être libre

XII. - Que faire ? 
  

Les notes représentées avec des numéros entre parenthèses (x), sont regroupées en dernière page.

 

PREFACE

L'essence du bel esprit peut devenir la substance même du mensonge. Si élégante et amie de la mémoire qu'elle soit, la concision ne peut jamais, dans la nature des choses, rendre compte de tous les faits composant une situation complexe. Sur un pareil thème, on ne peut être concis que par omission et simplification, deux procédés qui nous aident à comprendre, certes - mais, dans bien des cas, de travers - les formules adroitement tournées de l'abréviateur et non pas l'immense réalité ramifiée dont ces notions ont été abstraites avec tant d'arbitraire.

Il est vrai que la vie est courte et la connaissance sans limites : personne n'a le temps de tout savoir et dans la pratique, nous sommes généralement contraints de choisir entre un exposé trop court ou point d'exposé du tout. L'abréviation est un mal nécessaire et celui qui la pratique doit essayer de se tirer le mieux possible d'une tâche qui, bien qu'intrinsèquement mauvaise, vaut encore mieux que rien. Il faut qu'il apprenne à simplifier sans aller jusqu'à déformer. Il faut qu'il apprenne à faire porter toute son attention sur les éléments essentiels d'une situation, mais sans négliger trop des à-côtés qui nuancent la réalité. De cette façon, il parviendra peut-être à restituer non pas toute la vérité (car elle est incompatible avec la brièveté dans la plupart des sujets importants) mais considérablement plus que les dangereuses approximations qui ont toujours été la monnaie courante de la pensée.

Le problème de la liberté et de ses ennemis est énorme, ce que j'en ai écrit est certainement trop Court pour qu'il soit traité comme il le mérite, mais j'en ai au moins effleuré de nombreux aspects. Chacun d'entre eux a peut-être été simplifié à l'excès dans l'exposé, mais ces esquisses successives se superposent pour former un tableau qui, je l'espère, donne au moins une idée de l'immensité et de la complexité de l'original.

Seuls manquent (non parce qu'ils sont négligeables, mais pour des raisons de simple commodité et parce que je les ai déjà étudiés en d'autres occasions) les ennemis mécaniques et militaires de la liberté - les armes et la « quincaillerie » qui ont si puissamment renforcé l'étau dans lequel des maîtres du monde broient leurs sujets et les préparatifs, plus ruineux encore, de guerres toujours plus insensées parce qu'elles sont autant de suicides. Le lecteur devra replacer les chapitres qui suivent devant cette sombre toile de fond : révolte et répression en Hongrie, bombes H, coût de ce que chaque nation qualifie de « défense », interminables, colonnes de jeunes gens sans uniforme, blancs, noirs, rouges, jaunes, marchant docilement vers la fosse commune. 
  

SURPOPULATION 

En 1931, alors que j'écrivais Le Meilleur des Mondes, j'étais convaincu que le temps ne pressait pas encore. La société intégralement organisée, le système scientifique des castes, l'abolition du libre arbitre par conditionnement méthodique,. la servitude rendue tolérable par des doses régulières de bonheur chimiquement provoqué, les dogmes orthodoxes enfoncés dans les cervelles pendant le -sommeil au moyen des cours de nuit, tout cela approchait; se réaliserait bien sûr, mais ni de mon vivant, ni même du vivant de mes petits-enfants. J'ai oublié la date. exacte des événements rapportés dans ma fable, mais c'était vers le sixième ou- septième siècle après F. (après Ford). Nous qui vivions dans le deuxième quart du vingtième siècle après J.-C., nous habitions un univers assez macabre certes, mais enfin le cauchemar de ces années de dépression était radicalement différent de celui, tout futur, décrit dans mon roman. Notre- monde était torturé par l'anarchie, le leur, au septième siècle après F., par un excès d'ordre. Le passage de cet extrême à l'autre demanderait du temps, beaucoup de temps à ce que je croyais, ce qui permettrait à un tiers privilégié de la race humaine de tirer le meilleur parti des deux systèmes : celui du libéralisme désordonné et celui du meilleur des mondes, beaucoup trop ordonné, dans lequel l'efficacité parfaite ne laissait place ni à la liberté ni à l'initiative personnelle.

Vingt-sept ans plus tard, dans ce troisième quart du vingtième siècle après J-C. et bien longtemps avant la fin du premier siècle après F., je suis beaucoup moins optimiste que je l'étais en écrivant Le Meilleur des Mondes. Les prophéties faites en 1931 se réalisent bien plus tôt que je le pensais. L'intervalle béni entre trop de désordre et trop d'ordre n'a pas commencé et rien n'indique qu'il le fera jamais. En Occident, il est vrai, hommes et femmes jouissent encore dans une appréciable mesure de la liberté individuelle, mais même dans les pays qui ont une longue tradition de gouvernement démocratique cette liberté, voire le désir de la posséder, paraissent en déclin. Dans le reste du monde, elle a déjà disparu, ou elle est sur le point de le faire. Le cauchemar de l'organisation intégrale que j'avais situé dans le septième siècle après F. a surgi de lointains dont l'éloignement rassurait et nous guette maintenant au premier tournant.

Le 1984 de George Orwell projetait dans l'avenir, en le grossissant, un présent qui contenait le stalinisme et un passé immédiat qui avait vu fleurir le nazisme. Le Meilleur des Mondes a été écrit avant l'accession de Hitler au pouvoir suprême en Allemagne et à un moment où le tyran russe n'avait pas encore trouvé sa cadence. En 1931, le terrorisme systématique ne revêtait pas le caractère obsédant de fait contemporain par excellence qu'il allait prendre en 1948 et la dictature future de mon univers imaginaire était notablement moins brutale que celle décrite avec tant de brio par Orwell. Dans l'ambiance de 1948, 1984 paraissait effroyablement convaincant. Mais après tout, les tyrans sont mortels et les circonstances changent. L'évolution récente en Russie, les derniers progrès dans les sciences et la technologie ont retiré une part de sa macabre vraisemblance au livre d'Orwell. Bien sûr, une guerre nucléaire rendrait dérisoires toutes les prédictions, mais si nous admettons pour le moment que les Grandes Puissances peuvent s'abstenir de nous anéantir, il semble maintenant que l'avenir a des chances de ressembler au Meilleur des Mondes plutôt qu'à 1984.

A la lumière de ce que nous avons récemment appris sur le comportement animal en général et sur le comportement humain en particulier, il est devenu évident que le contrôle par répression des attitudes non conformes est moins efficace, au bout du compte, que le contrôle par renforcement des attitudes satisfaisantes au moyen de récompenses et que, dans l'ensemble, la terreur en tant que procédé de gouvernement rend moins bien que la manipulation non violente du milieu, des pensées et des sentiments de l'individu. Le châtiment fait provisoirement cesser le comportement incriminé, mais ne supprime pas de façon définitive la tendance de la victime à s'y complaire. De plus, les dérivés psychophysiques de la répression peuvent être tout aussi fâcheux que l'attitude pour laquelle un individu a été châtié. La psychothérapie est en grande partie consacrée au traitement des effets débilitants ou antisociaux de sanctions passées.

La société décrite dans 1984 est dominée presque exclusivement par le châtiment et la crainte du châtiment. Dans l'univers imaginaire de ma propre fable, ce dernier est rare et en général peu rigoureux. Le contrôle presque parfait exercé par le gouvernement est réalisé au moyen du renforcement systématique des attitudes satisfaisantes, de nombreuses manipulations à peu près non violentes, à la fois physiques et psychologiques, et de la standardisation génétique. La gestation en éprouvette et le contrôle central de la reproduction ne sont peut-être pas choses impossibles, mais il n'en est pas moins évident que pendant longtemps encore nous resterons une espèce vivipare se reproduisant au hasard. Donc, la standardisation génétique peut être exclue du domaine pratique; les sociétés continueront à être régies par un contrôle postnatal par répression, comme dans le passé et, de plus en plus, par les méthodes si efficaces de la récompense et de la manipulation scientifique.

En Russie, la dictature démodée, style 1984, de Staline a commencé à céder du terrain devant une forme de tyrannie plus moderne. Dans les hautes sphères de la société hiérarchisée soviétique, le renforcement du comportement satisfaisant remplace peu à peu les vieilles méthodes de contrôle par répression des attitudes non conformes. Ingénieurs et savants, professeurs et fonctionnaires sont largement rétribués pour le travail bien fait et imposés avec tant de modération qu'ils se trouvent constamment incités à faire mieux encore pour obtenir de nouvelles récompenses. Dans certains domaines, ils ont la permission de penser et de faire plus ou moins ce qu'ils veulent, la répression ne les guettant qu'au moment où ils sortent des limites prescrites pour s'aventurer dans les chasses gardées de l'idéologie et de la politique. C'est parce qu'on leur a accordé une certaine mesure de liberté professionnelle que les professeurs, les savants et les techniciens russes ont obtenu des succès si remarquables. Ceux qui vivent à la base de la pyramide soviétique ne jouissent d'aucun des privilèges accordés à la minorité des individus chanceux ou exceptionnellement doués. Leurs salaires sont maigres et ils paient, sous forme de prix élevés, une proportion exorbitante des impôts. Le domaine dans lequel ils peuvent faire ce qu'ils veulent est extrêmement réduit et leurs dirigeants les maîtrisent plus par la répression et la menace que par la manipulation non violente, ou le renforcement du comportement satisfaisant au moyen de récompenses. Le système soviétique allie des éléments de 1984 à d'autres qui préfigurent ce qui se passait parmi les castes élevées dans Le Meilleur des Mondes.

Pendant ce temps, des forces impersonnelles sur lesquelles nous n'avons presque aucun contrôle semblent nous pousser tous dans la direction du cauchemar de mon anticipation et cette impulsion déshumanisée est sciemment accélérée par les représentants d'organisations commerciales et politiques qui ont mis au point nombre de nouvelles techniques pour manipuler, dans l'intérêt de quelque minorité, les pensées et les sentiments des masses. Ces procédés seront étudiés dans les chapitres suivants; bornons-nous pour le moment à ces forces impersonnelles qui sont en train de rendre le monde si peu sûr pour les démocraties, si peu hospitalier pour la liberté individuelle. Que sont-elles et pourquoi le cauchemar, que j'avais projeté dans le septième siècle après F., a-t-il avancé si vite vers nous? La réponse à ces questions doit commencer là où commence la vie de toute société, fût-elle la plus évoluée du monde - au niveau de la biologie.

Le jour du premier Noël, la population de notre planète était d'environ 250 millions d'hommes - inférieure à la moitié de celle de la Chine moderne. Seize siècles plus tard, lorsque les pèlerins débarquèrent de la Mayflower à Plymouth Rock, elle avait un peu dépassé les 500 millions. Au moment où les colonies d'Amérique proclamaient leur indépendance, elle atteignait 700 millions. En 1931, alors que j'écrivais Le Meilleur des Mondes, elle était de peu inférieure à deux milliards. Aujourd'hui, vingt-sept ans après seulement, nous sommes 2 milliards 800 millions. Et demain? Pénicilline, D.D.T. et eau pure sont autant de produits bon marché dont les effets sur la santé publique sont absolument hors de proportion avec leur coût. Même le plus pauvre des gouvernements est assez riche pour mettre entre les mains de ses sujets les moyens de limiter la mort. Quand il s'agit des naissances, c'est tout autre chose. Le contrôle des décès peut être mis à la portée de toute une population par quelques techniciens travaillant pour le compte d'un gouvernement bienveillant, mais celui des naissances dépend de la coopération d'un peuple entier. Il doit être pratiqué par d'innombrables individus dont il exige plus d'intelligence et de volonté que n'en possèdent la plupart des illettrés pullulant par le monde et (dans le cas où des procédés anticonceptionnels chimiques ou mécaniques sont employés) une dépense que le plus grand nombre d'entre eux ne peut faire. De plus, il n'existe nulle part la moindre tradition religieuse en faveur de la mort illimitée, alors que celles en faveur de la reproduction illimitée sont des plus répandues. Pour toutes ces raisons, la limitation de la mort est aisée à réaliser, celle des naissances, extrêmement difficile; aussi les taux de mortalité ont-ils baissé au cours des dernières années avec une saisissante rapidité, alors que ceux des naissances sont restés à leur ancien niveau (élevé) ou bien, s'ils ont baissé, le mouvement a été très peu marqué et très lent. En conséquence, la population du globe augmente à l'heure actuelle plus vite qu'elle l'a jamais fait à n'importe quel moment dans l'histoire de l'espèce.

De plus, l'accroissement annuel lui-même s'accroît : régulièrement, selon la règle des intérêts composés et irrégulièrement aussi, à chaque application, par une société technologiquement retardataire, des principes de la Santé publique. A l'heure présente, cet excédent atteint 43 millions environ pour l'ensemble du globe, ce qui signifie que tous les quatre ans l'humanité ajoute à ses effectifs l'équivalent de la population actuelle des Etats-Unis - tous les huit ans et demi l'équivalent de la population actuelle des Indes. Au rythme d'accroissement existant entre la naissance du Christ et la mort de la reine Elizabeth Ire, il avait fallu seize siècles à la population de la terre pour doubler; au taux actuel, il lui faudra moins de cinquante ans. Et- ce redoublement fantastique se produira sur une planète dont les régions les plus productives sont déjà occupées par une population très dense, dont les sols sont épuisés par les efforts frénétiques de mauvais cultivateurs essayant de produire plus de nourriture, et dont le capital de minéraux aisément accessibles est dilapidé avec la prodigalité extravagante d'un matelot ivre paressé de se débarrasser de paies accumulées.

Dans le Meilleur des Mondes de ma fable, le problème du rapport entre le nombre des humains et les ressources naturelles avait été résolu : un chiffre optimum ayant été calculé pour la population mondiale (un peu inférieur à deux milliards, si mes souvenirs sont exacts), il était maintenu, génération après génération. Dans le monde contemporain réel, rien n'a été fait. Au contraire, ce problème devient plus grave et plus redoutable avec chaque année qui passe et c'est dans ce sinistre décor biologique que se jouent tous les drames politiques, économiques, intellectuels et psychologiques de notre époque. A me- sure que le vingtième siècle approche de son terme, que de nouveaux milliards s'ajoutent aux milliards existants (nous dépasserons les cinq et demi quand ma petite-fille aura cinquante ans), ce décor biologique s'avance, toujours plus insistant, plus menaçant, vers le devant et le centre de la scène historique. Le problème du rapport entre un chiffre de population rapidement croissant et les ressources naturelles, la stabilité sociale, le bien-être de l'individu - ce problème est main- tenant le principal qui se pose à l'humanité et il le restera certainement pendant un siècle encore, peut-être plusieurs. Une nouvelle ère est censée avoir commencé le 4 octobre 1957, mais en réalité, dans l'état présent du monde, tout notre exubérant bavardage post-spoutnik est hors de propos, voire même absurde. En ce qui concerne les masses de l'humanité, l'âge qui vient ne sera pas celui de l'Espace cosmique, mais celui de la surpopulation.

Un débarquement sur la lune procurera peut- être quelque avantage militaire à la nation qui s'y établira, mais il ne fera strictement rien pour rendre la vie plus supportable aux milliards d'êtres sous-alimentés et pullulant du globe pendant les cinquante ans qu'il faudra à notre population actuelle pour doubler. Même si, dans l'avenir, l'émigration vers Mars devenait possible, même si un nombre considérable d'hommes et de femmes étaient assez désespérés pour choisir une nouvelle vie dans des conditions comparables à celles régnant au sommet d'une montagne deux fois plus haute que I' Everest, qu'est-ce que cela changerait? Au cours des quatre derniers siècles, nombreux ont été ceux qui ont quitté le vieux monde pour le nouveau, mais ni leur départ, ni l'apport des denrées alimentaires et de matières premières affluant en sens inverse n'ont pu résoudre les problèmes de notre continent. De même, l'expédition de quelques surplus humains dans Mars (à plusieurs millions de dollars la tête, pour les frais de transport et d'installation) ne diminuera en rien la poussée de la marée humaine montante sur notre planète. Or, si ce problème n'est pas résolu, il rendra tous les autres insolubles. Pis encore, il créera des conditions telles que ta liberté individuelle et les convenances sociales de la démocratie deviendront impossibles, presque inconcevables. Toutes les dictatures n'ont pas la même origine, bien des chemins mènent au Meilleur des Mondes, mais le plus direct et le plus large est peut-être celui que nous parcourons aujourd'hui, celui qui y conduit par la prolifération gigantesque et l'accroissement accéléré.

Passons rapidement en revue les raisons de cette corrélation étroite entre un nombre trop grand d'hommes qui se multiplient trop rapidement et l'énoncé de philosophies autoritaires, l'apparition de systèmes totalitaires de gouvernement.

A mesure que les demandes d'une population dense et croissante pèsent plus lourdement sur les ressources disponibles, la position économique de la société subissant cette épreuve devient encore plus précaire. Et cela est particulièrement vrai des régions sous-développées, où une brusque diminution de la mortalité au moyen de la pénicilline, du D.D.T. et de l'eau pure ne s'est pas accompagnée d'une diminution correspondante de la natalité. Dans certains pays d'Asie, dans la plus grande partie de l'Amérique centrale et du Sud, la population s'accroît à un rythme tel qu'elle aura doublé en un peu plus de vingt ans. Si la production de denrées alimentaires, d'objets manufacturés, de maisons, d'écoles et de professeurs pouvait être augmentée plus vite que le chiffre des habitants, il serait possible d'améliorer le sort misérable de ceux qui vivent dans ces régions sous-développées et surpeuplées. Malheureusement, celles-ci ne manquent pas seulement de matériel agricole et d'usines pour le fabriquer, mais aussi des capitaux nécessaires pour créer une telle industrie. Le capital, c'est ce qui reste une fois satisfaits les besoins essentiels d'une population. Or dans un pays sous-développé; ils ne le sont jamais, au moins pour la plupart des habitants. Au bout de l'année, il ne reste presque rien, il n'y a donc presque pas de capitaux disponibles pour créer l'industrie et l'agriculture au moyen desquelles les besoins de la population pourraient être satisfaits. De plus, toutes ces régions en retard manquent de la main-d'œuvre spécialisée sans laquelle il est impossible de faire fonctionner une usine ou une entreprise agricole moderne. Les possibilités d'enseignement sont insuffisantes, de même que les ressources, financières et intellectuelles, pour améliorer ces possibilités dans la mesure où l'exige la situation. Pendant ce temps, la population, dans certaines de ces régions, augmente de trois pour cent par an. ( + 3% ).

Leur condition tragique a été étudiée dans un livre important, publié en 1957, The next Hundred Years (1) par les professeurs Harrison Brown, James Bonner et John Weir, de l'Institut technologique de Californie. Comment l'humanité s'y prend-elle pour affronter le problème de son chiffre rapidement croissant? Assez mal. « Les faits contrôlables semblent indiquer assez nettement que dans la plupart des pays sous-développés, le sort de l'individu s'est détérioré de façon appréciable au cours du dernier demi-siècle. Les habitants sont plus mal nourris; il existe moins de biens de consommation disponibles par tête et pratiquement tous les efforts faits pour améliorer la situation ont été annulés par l'impitoyable pression d'un accroissement continu de la population. »

Chaque fois que la vie économique d'une nation devient précaire, le gouvernement central est contraint d'assumer des responsabilités supplémentaire dans l'intérêt général; il doit mettre au point des plans minutieux pour faire face à une situation critique, imposer des restrictions plus sévères encore aux activités de ses sujets et, dans le cas probable où l'aggravation des conditions économiques provoque une agitation politique, voire une rébellion ouverte, intervenir pour sauvegarder l'ordre public et sa propre autorité. Ainsi, des pouvoirs de plus en plus grands sont concentrés entre les mains de l'exécutif et de ses bureaucrates. Or, la nature du pouvoir est telle que même ceux qui ne l'ont pas recherché mais à qui il a été imposé, ont tendance à y prendre goût.. Nous demandons dans nos prières de ne pas être induits en tentation et nous avons bien raison, car si les humains sont tentés de manière trop alléchante, ou trop longtemps, ils succombent généralement. Une constitution démocratique est un dispositif conçu pour empêcher les chefs locaux de céder à ces tentations particulièrement dangereuses qui surgissent quand trop de pouvoirs sont réunis dans trop peu de mains. Un tel système fonctionne assez bien là où, comme en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, il existe un respect traditionnel pour la procédure parlementaire. Là, où la tradition républicaine ou monarchique mitigée est faible, la meilleure des constitutions n'empêchera pas les politiciens ambitieux de succomber avec allégresse et délectation, aux tentations du pouvoir. Or, dans tous les pays où les ressources disponibles commencent à être mises à rude épreuve par le nombre des habitants, ces tentations ne peuvent manquer de naître. La surpopulation mène à l'insécurité économique et à l'agitation sociale. Insécurité et agitation mènent à un contrôle accru exercé par les gouvernements centraux et à une extension de leurs pouvoirs. En l'absence d'une tradition constitutionnelle, ces pouvoirs accrus seront probablement exercés de manière dictatoriale. Cela aurait toutes chances de se produire, même si le communisme n'avait pas été inventé. Mais il l'a été. Étant donné ce fait, l'évolution qui conduira de la surpopulation à la dictature en passant par l'agitation, de probable qu'elle était devient virtuellement certaine. On peut parier sans hésitation que dans vingt ans d'ici, tous les pays surpeuplés et sous-développés du globe seront soumis à quelque forme de domination totalitaire - sans doute par le parti communiste.

En quoi cette évolution affectera-t-elle les pays surpeuplés mais fortement industrialisés et encore démocratiques d'Europe? Si les dictatures formées leur étaient hostiles et si le courant normal des matières premières en provenance des pays sous-développés était volontairement interrompu, ils se trouveraient en bien mauvaise posture. Leur système industriel s'écroulerait et les techniques extrêmement développées qui leur ont permis jusqu'à présent de faire vivre des populations beaucoup plus nombreuses que les seules ressources locales l'eussent permis, ne les protégeraient plus des conséquences d'une densité de peuplement exagérée. Dans ce cas, les pouvoirs immenses imposés aux gouvernements centraux par des conditions économiques défavorables pourraient arriver à être exercés dans un esprit de dictature totalitaire.

Pour le moment, les États-Unis ne sont pas surpeuplés; cependant, si le nombre de leurs habitants continue de s'accroître au rythme actuel (qui est plus rapide que celui de l'Inde, mais plus lent, heureusement, que celui du Mexique ou du Guatemala), le problème de l'équilibre entre les masses humaines et les ressources disponibles pourrait bien devenir gênant dès le début du vingt et unième siècle. Pour le moment, la surpopulation ne constitue pas pour la liberté individuelle des Américains un danger direct, mais déjà la menace d'une menace. Si ce déséquilibre poussait les pays sous-développés au totalitarisme et si les nouvelles dictatures s'alliaient avec la Russie, la position militaire des U.S.A. deviendrait plus précaire et il leur faudrait intensifier les préparatifs de défense et de riposte. Or la liberté, nous le savons tous, ne peut pas s'épanouir dans un pays qui se trouve en permanence sur le pied de guerre, ou même de paix très armée. Un état de crise continu justifie le contrôle continu de tout et de tout le monde par les agents du gouvernement et c'est précisément cette tension entretenue à quoi l'on peut s'attendre, dans un monde où la surpopulation crée une situation telle que la dictature sous les auspices communistes devient presque inévitable. 
  

II 
   QUANTITÉ, QUALITÉ, MORALITÉ 

 

Dans le Meilleur des Mondes de mon imagination, l'eugénisme et son contraire étaient pratiqués systématiquement. Dans une série de flacons, des ovules biologiquement supérieurs, fertilisés par du sperme de même qualité, recevaient les meilleurs traitements prénatals possibles, puis étaient finalement décantés sous forme de Bêtas, d'Alphas et même d'Alphas Plus. Dans une autre série, beaucoup plus nombreuse, des ovules biologiquement inférieurs, fertilisés par du sperme de qualité correspondante, étaient soumis au procédé Bokanovsky (quatre-vingt-seize jumeaux vrais obtenus par bourgeonnement à par- tir d'un seul oeuf) et traités, avant la naissance, à l'alcool et certains autres poisons protéiniques. Les êtres finalement décantés n'étaient plus tout à fait humains, mais encore capables d'accomplir des besognes non spécialisées et l'on pouvait compter que, convenablement conditionnés, relaxés par des rapports libres et fréquents avec le sexe opposé, constamment distraits par des amusements gratuits et renforcés dans leur comportement conforme par des doses quotidiennes de soma, ils ne causeraient jamais le moindre ennui à leurs supérieurs.

Dans cette seconde moitié du vingtième siècle, nous n'intervenons pas scientifiquement dans notre reproduction, mais à notre manière anarchique et chaotique, nous ne sommes pas seulement en train de surpeupler notre planète, nous avons l'air de faire en sorte que ces êtres sans cesse plus nombreux soient d'une qualité biologique inférieure. Au mauvais vieux temps, les enfants souffrant de vices héréditaires graves ou même bénins survivaient rarement; aujourd'hui, grâce à l'hygiène, à la pharmaceutique et à la conscience modernes, la plupart de ces diminués atteignent la maturité et propagent leur espèce. Dans les conditions actuelles, tout progrès de la médecine tendra à être contrebalancé par un accroissement correspondant des chances de survie d'individus affligés de quelque insuffisance génétique. Malgré les nouvelles drogues-miracle et des traitements plus efficaces (on peut même dire en un certain sens, grâce à eux), la santé physique de la masse ne s'améliorera pas, au contraire, et un déclin de l'intelligence moyenne pourrait bien accompagner cette détérioration.

Certaines autorités compétentes sont même convaincues que la courbe descendante est amorcée et qu'elle s'allongera encore. « Alors que règnent à la fois la facilité et l'anarchie du bon plaisir », écrit le Dr W. H. Sheldon, « nos meilleures souches tendent à être submergées par la prolifération d'autres qui leur sont inférieures à tous égards... Il est à la mode, dans certains cercles universitaires, d'assurer aux étudiants que les craintes provoquées par des taux différentiels de natalité ne sont pas fondées, que ces problèmes sont simplement affaire d'économie politique, ou d'éducation, ou de religion, ou de culture, ou de facteurs de cet ordre. C'est là un optimisme aveugle. La délinquance en matière de reproduction est biologique et fondamentale. » Il ajoute que « personne ne sait au juste dans quelle me- sure le niveau moyen de l'intelligence [aux U.S.A.] a baissé depuis 1916, date à laquelle Terman a essayé de fixer avec précision le sens de Q.I. 100 ».

Dans un pays sous-développé et surpeuplé, où les quatre cinquièmes des habitants disposent de moins de deux mille calories par jour, où un cinquième seulement a un régime alimentaire suffisant, les institutions démocratiques peu- vent-elles naître spontanément? Au cas où on les imposerait soit du dehors, soit d'en haut, pourraient-elles survivre?

Considérons maintenant le cas d'une société riche, industrialisée et démocratique, dans laquelle. en raison de la pratique chaotique mais effective de la limitation des naissances, le niveau intellectuel et la vigueur physique sont en déclin. Pendant combien de temps une telle société pourra-t-elle maintenir ses traditions de liberté individuelle et de gouvernement démocratique? Dans cinquante à cent ans d'ici, nos enfants connaîtront la réponse à cette question.

En attendant, nous nous trouvons en face d'un problème moral des plus angoissants. Nous savons que la poursuite de fins louables ne justifie pas l'emploi de moyens répréhensibles. Mais que dire de ces situations, si fréquentes maintenant, dans lesquelles des moyens louables ont des effets qui s'avèrent mauvais?

Exemple : nous débarquons dans une île tropicale ravagée par la malaria et avec l'aide du D.D.T. nous sauvons des centaines de milliers de vies en deux ou trois ans. Mais ces Centaines de milliers d'êtres ainsi sauvés et les millions d'autres qu'ils engendreront ne peuvent pas être convenablement habillés, logés, instruits, voire même nourris, avec les ressources de l'île. La mort rapide due à la malaria a été supprimée, mais une existence rendue misérable par la sous-alimentation et le surpeuplement est main- tenant la règle et une mort lente, par inanition, guette un nombre de plus en plus grand d'habitants.

Et que dire des organismes congénitalement insuffisants que notre médecine et notre service social sauvent aujourd'hui, si bien qu'ils peuvent propager leur espèce? Aider les malheureux est bien, évidemment, mais non moins évidemment, transmettre de façon massive à nos descendants les résultats de mutations défavorables et conta- miner peu à peu la réserve génétique commune où devront puiser les membres de notre espèce, est mal. Nous sommes pris entre une enclume et un marteau moraux; trouver la voie moyenne permettant d'éviter l'un et l'autre exigera toute notre intelligence et notre bonne volonté. 
 

III 

EXCÈS D'ORGANISATION 
 

Le chemin le plus direct et le plus large menant au cauchemar du Meilleur des Mondes passe, je l'ai déjà indiqué, par la surpopulation et l'accroissement accéléré du chiffre des humains - 2800 millions aujourd'hui, 5500 à la fin du siècle, la plus grande partie des hommes se trouvant placée devant un choix entre l'anarchie et le totalitarisme. Mais le. déséquilibre croissant entre les masses humaines et les ressources disponibles n'est pas la seule force qui nous pousse dans la direction des dictatures. Cet ennemi biologique aveugle de la liberté s'allie à la puissance gigantesque engendrée précisément par les progrès techniques dont nous sommes le plus fiers. Et à juste titre, doit-on ajouter, car ils sont le fruit du génie, du labeur acharné et patient, de la logique, de l'imagination, du sacrifice - en un mot de vertus morales et intellectuelles pour lesquelles on ne peut éprouver que de l'admiration. Mais la nature des choses est telle que personne en ce monde ne peut jamais rien avoir pour rien. Ces progrès stupéfiants et admirables, il a fallu les payer, ou plus exactement nous sommes encore en train de le faire, comme pour la machine à laver de l'année précédente et chaque versement est plus élevé que celui d'avant. De nombreux historiens, sociologues et psychologues ont écrit de longs volumes, empreints d'une profonde in- quiétude, sur le prix que l'Occidental a dû payer et paie encore le progrès technique. Ils font remarquer, par exemple, que l'on ne peut guère s'attendre à voir la démocratie s'épanouir dans des sociétés où le pouvoir politique et économique est peu à peu concentré et centralisé. Mais c'est précisément à cette concentration, à cette centralisation, que conduit le progrès technique. A mesure que le mécanisme de la production en masse est rendu plus efficace, il tend à devenir plus complexe et plus coûteux - donc, moins accessible à un novateur hardi aux moyens limités. En outre, la production en masse ne peut fonctionner sans un système de distribution à la même échelle et ce dernier soulève des problèmes que seuls les plus importants fabricants peuvent résoudre de façon satisfaisante. Dans un tel univers, les Petits, avec leurs fonds de roulement insuffisants, sont gravement désavantagés; dans la concurrence avec les Gros, ils perdent leur argent et finale- ment leur existence même, en tant que producteurs indépendants - les Gros les ont dévorés. A mesure que les Petits disparaissent, la puissance économique en vient à être concentrée entre des mains de moins en moins nombreuses. Dans une dictature, les Grosses Affaires, rendues possibles par des progrès techniques constants et la ruine des Petites Affaires qui en est résulté, sont sous le contrôle de l'Etat - c'est-à-dire celui d'un groupe peu nombreux de chefs politiques et des soldats, policiers, fonctionnaires exécutant ses ordres. Dans une démocratie capitaliste comme les U.S.A., elles sont sous la coupe de ce que le professeur C. Wright Milis a appelé I' Elite du Pouvoir. Cette dernière emploie directement plu- sieurs millions des travailleurs de la nation dans ses usines, bureaux ou magasins, en contrôle de nombreux autres millions en leur prêtant de l'argent pour acheter ses produits et, par l'intermédiaire des organes d'information qu'elle possède, influence les pensées, les sentiments, les actions de la quasi-totalité. Pour parodier la phrase de Winston Churchill, jamais tant d'hommes n'auront été manipulés par aussi peu. Nous sommes bien loin de l'idéal d'une société authentiquement libre composée d'une hiérarchie d'éléments autonomes, tel que le concevait Jefferson : « Les républiques élémentaires des circonscriptions, les républiques des Etats et la République de l'Union, formant une gradation d'autorités. »

Nous voyons donc que la technique moderne a conduit à la concentration du pouvoir économique et politique ainsi qu'au développement d'une société contrôlée (avec férocité dans les Etats totalitaires, courtoisie et discrétion dans les démocraties) par les Grosses Affaires et les Gros Gouvernements. Mais les sociétés sont composées d'individus et ne valent que dans la mesure où elles les aident à s'accomplir, à mener une vie heureuse et créatrice. Quelles ont été les répercussions des perfectionnements techniques sur les hommes au cours de ces récentes années? Voici la réponse que donne le Dr Erich Fromm, philosophe-psychiatre :

« Notre société occidentale contemporaine, malgré ses progrès matériels, intellectuels et sociaux, devient rapidement moins propre à assurer la santé mentale et tend à saper, dans chaque individu, la sécurité intérieure, le bonheur, la rai- son, la faculté d'aimer; elle tend à faire de lui un automate qui paie son échec sur le plan humain par des maladies mentales toujours plus fréquentes et un désespoir qui se dissimule sous une frénésie de travail et de prétendu plaisir. »

Nos « maladies mentales toujours plus fréquentes » peuvent trouver leur expression dans les symptômes des névroses, très voyants et des plus pénibles. Mais, « gardons-nous », écrit le Dr Fromm, « de définir l'hygiène mentale comme la prévention des symptômes. Ces derniers ne sont pas nos ennemis, mais nos amis; là où ils sont, il y a conflit et un conflit indique toujours que les forces de vie qui luttent pour l'harmonisation et le bonheur résistent encore ». Les victimes vraiment sans espoir se trouvent parmi ceux qui semblent les plus normaux. Pour beaucoup d'entre eux, c'est « parce qu'ils sont si bien adaptés à notre mode d'existence, parce que la voix humaine a été réduite au silence si tôt dans leur vie, qu'ils ne se débattent même pas, ni ne souffrent et ne présentent pas de symptômes comme le font les névrosés ». Ils sont normaux non pas au sens que l'on pourrait appeler absolu du terme, mais seulement par rapport à une société profondément anormale et c'est la perfection de leur adaptation à celle-ci qui donne la mesure de leur déséquilibre mental. Ces millions d'anormalement normaux vivent sans histoires dans une société dont ils ne s'accommoderaient pas s'ils étaient pleinement humains et s'accrochent encore à « l'illusion de l'individualité », mais en fait, ils ont été dans une large mesure dépersonnalisés. Leur conformité évolue vers l'uniformité. Mais « l'uniformité est incompatible avec la liberté, de même qu'avec la santé mentale... L'homme n'est pas fait pour être un automate et s'il en devient un, le fondement de son équilibre mental est détruit ».

Au cours de l'évolution, la nature s'est donné un mal extrême pour que chaque individu soit différent de tous les autres. Nous nous reproduisons en mettant les gènes du père en contact avec ceux de la mère et ces facteurs héréditaires peuvent donner des combinaisons en nombre pratiquement illimité; Physiquement et mentalement, chacun d'entre nous est un être unique. Toute civilisation qui, soit dans l'intérêt de l'efficacité, soit au nom de quelque dogme politique ou religieux, essaie de standardiser l'individu humain, commet un crime contre la nature biologique de l'homme.

On peut définir la science comme la réduction de la multiplicité à l'unité. Elle s'efforce d'expliquer les phénomènes indéfiniment divers de la nature en négligeant de propos délibéré le caractère unique des événements particuliers, pour se concentrer sur ce qu'ils ont de commun et en abstraire finalement quelque « loi » qui permette d'en rendre compte de façon logique et de travailler sur eux. Par exemple : les pommes tombent de l'arbre et la lune se déplace dans le ciel. Les hommes avaient observé ces faits d'expérience depuis des temps immémoriaux; avec Gertrude Stein, ils étaient convaincus que la pomme est une pomme, alors que la lune est la lune. Il était réservé à Isaac Newton de percevoir ce que ces phénomènes avaient de commun et de formuler une loi de la gravitation permettant d'expliquer et d'étudier, dans le cadre d'un unique système d'idées, certains aspects du comportement des pommes, des corps célestes, voire même de tous les éléments de l'univers physique. Dans le même esprit, l'artiste prend les innombrables diversités et originalités uniques du monde sensible, ainsi que sa propre imagination et leur donne un sens au sein d'un système cohérent de motifs plastiques, littéraires ou musicaux. Le désir d'imposer l'ordre à la confusion, de faire naître l'harmonie de la dissonance et l'unité de la multiplicité est une sorte d'instinct intellectuel, une tendance originelle et fondamentale de l'esprit. Dans les domaines des sciences, des arts et de la philosophie, les effets de ce que je peux appeler cette « volonté à ordre » sont surtout bénéfiques. Il est vrai qu'elle a produit bien des synthèses prématurées fondées sur des preuves insuffisantes, des systèmes métaphysiques et théologiques absurdes, de pédantes confusions entre les concepts et le réel, entre les symboles, les abstractions et les données de l'expérience immédiate. Mais ces erreurs, si regrettables soient-elles, ne font pas grand mal, au moins directement, encore qu'il arrive parfois qu'un mauvais système philosophique cause des dommages indirects, en servant de justification à des actes insensés et inhumains. C'est dans le domaine social, en politique et en économie, que la volonté a ordre devient vraiment dangereuse.

Là, la réduction théorique de l'ingouvernable multiplicité à l'unité compréhensible devient la réduction pratique de la diversité humaine à l'uniformité crétinisée, de la liberté à la servitude. En politique, l'équivalent d'une théorie scientifique ou d'un système philosophique parfaitement achevé, c'est une dictature totalitaire. En économie, l'équivalent d'une œuvre d'art harmonieusement composée, c'est l'usine fonctionnant sans à-coups dans laquelle les ouvriers sont parfaitement adaptés aux machines. La volonté à ordre peut faire des tyrans de ceux qui aspirent simplement à déblayer le gâchis. La beauté du rangement sert de justification au despotisme.

L'organisation est indispensable, car la liberté ne peut naître et avoir un sens que dans une communauté d'individus coopérant sans contrainte à la réglementation de l'ensemble. Mais bien qu'indispensable, elle peut aussi être fatale. Son excès transforme hommes et femmes en automates, paralyse l'élan créateur et abolit la possibilité même de l'indépendance. Comme à l'accoutumée, la voie moyenne est la seule qui soit sûre, entre les excès du laissez-faire (2) à l'une des extrémités de l'échelle et du contrôle intégral à l'autre.

Au cours du dernier siècle, les progrès successifs de la technique ont été accompagnés de perfectionnements correspondants dans un excès d'organisation humaine. II fallait que les machines complexes trouvassent leur contrepartie dans des dispositions sociales complexes, destinées à fonctionner avec autant de moelleux et d'efficacité que les nouveaux instruments de production. Pour s'intégrer dans ces organisations, les personnes ont dû se dépersonnaliser, renier leur diversité native, se conformer à des normes standardisées, faire de leur mieux, en bref, pour devenir des automates.

Les effets déshumanisants d'un excès d'organisation sont renforcés par ceux de la surpopulation. L'industrie, à mesure qu'elle se développe, attire un nombre d'hommes toujours plus considérable dans les grandes villes; mais la vie n'y est guère favorable à la santé mentale (on nous apprend que les taux les plus élevés de schizophrénie se trouvent parmi le pullulement humain des taudis industriels); elle ne développe pas non plus cette indépendance consciente de ses responsabilités à l'intérieur de petits groupes autonomes, qui est la première condition à l'établissement d'une démocratie authentique. La vie urbaine est anonyme et pour ainsi dire abstraite. Les êtres ont des rapports non pas en tant que personnalités totales, mais en tant que personnifications de structures économiques ou, quand ils ne sont pas au travail, d'irresponsables à la recherche de distractions. Soumis à ce genre de vie, l'individu tend à se sentir seul et insignifiant; son existence cesse d'avoir le moindre sens, la moindre importance.

Au point de vue biologique, l'homme est un animal modérément grégaire, non pas tout à fait social; il ressemble plus au loup, par exemple, ou à l'éléphant, qu'à l'abeille ou à la fourmi. Dans leur forme originelle, ses Sociétés n'ont rien de commun avec la ruche ou la fourmilière : ce sont de simples bandes. La civilisation este entre autres choses, le processus par lequel les bandes primitives sont transformées en un équivalent, grossier et mécanique, des communautés organiques d'insectes sociaux. A l'heure présente, les pressions du surpeuplement et de l'évolution technique accélèrent ce mouvement. La termitière en est arrivée à représenter un idéal réalisable et même, aux yeux de certains, souhaitable. Inutile de dire qu'il ne deviendra jamais réalité. Un gouffre immense sépare l'insecte social du mammifère avec son gros cerveau, son instinct grégaire très mitigé et ce gouffre demeurerait, même si l'éléphant s'efforçait d'imiter la fourmi. Malgré tous leurs efforts, les hommes ne peuvent que créer une organisation et non pas un organisme social. En s'acharnant à réaliser ce dernier, ils parviendront tout juste à un despotisme totalitaire.

Le Meilleur des Mondes présente le tableau imaginaire et quelque peu licencieux d'une société dans laquelle les efforts faits pour recréer des êtres humains à la ressemblance des termites ont été poussés presque à la limite du possible. Que nous soyons mus dans cette direction est évident, mais, il est non moins certain que nous pouvons, si nous le voulons, refuser de coopérer avec les forces aveugles qui nous meuvent.

Pour le moment, cependant, la volonté de résistance ne paraît ni très forte, ni très répandue. Ainsi que l'a montré Mr. William Whyte dans son remarquable ouvrage, The Organization man (3), une nouvelle Morale Sociale est en train de remplacer notre système traditionnel qui donne la première place à l'individu. Les mots clefs en sont : « ajustement », « adaptation », « comportement social ou antisocial », « intégration », « acquisition de techniques sociales », « travail d'équipe », « vie communautaire», « loyalisme communautaire », « dynamique communautaire », « pensée communautaire », « activités créatrices communautaires »Son postulat de base, c'est que l'ensemble social a plus de valeur et d'importance que ses éléments individuels, que les différences biologiques innées doivent être immolées à l'uniformité de la culture, que les droits de la collectivité prennent le pas sur ce que le dix-huitième siècle appelait les Droits de l'Homme. Selon la Morale Sociale, Jésus avait complètement tort quand il affirmait que le sabbat a été fait pour l'homme; au contraire, c'est l'homme qui. a été fait pour le sabbat, qui doit sacrifier ses particularités natives et faire semblant d'être la sorte de bon garçon invariablement liant que les organisateurs d'activités collectives considèrent comme le plus propre à leurs fins. Cet homme idéal est celui qui fait montre de « conformisme dynamique » (quelle expression délicieuse!), d'un loyalisme intense à l'égard du groupe et d'un inlassable désir de se subordonner, d'être accepté. Et il faut qu'il ait une épouse idéale, intensément grégaire, infiniment adaptable, non pas seulement résignée à admettre que le premier devoir de son mari est envers la Corporation, mais elle-même dévorée de loyalisme actif. « Lui . pour Dieu seul », comme Milton l'a écrit d'Adam et d'Eve, « elle pour Dieu en lui ». A un certain point de vue, et d'importance, la femme de l'homme idéal pour organisations est beaucoup moins bien partagée que notre mère Eve à qui le Seigneur avait permis une complète liberté dans ses « juvéniles ébats » avec son époux.

Aujourd'hui, selon un collaborateur de la Harvard Business Review, la femme d'un homme qui essaie d'atteindre l'idéal proposé par la Morale Sociale « ne doit pas accaparer trop du temps et de l'attention de son mari. En raison de la concentration exclusive des énergies de ce. dernier, vouées uniquement à sa situation, même son activité sexuelle doit être reléguée au second plan ». Le moine prononce - des voeux de pauvreté, d'obéissance et de chasteté. La créature de l'organisation, a la permission d'être riche, mais doit promettre obéissance (« il accepte l'autorité sans ressentiment et vénère ses supérieurs » Mussolini ha sempre ragione) et même être prête, pour la plus grande gloire de la collectivité, à répudier l'amour conjugal.

Il est intéressant de noter que, dans 1984, les membres du Parti sont tenus de se conformer à une morale sexuelle d'une sévérité plus que puritaine, alors que, dans Le Meilleur des Mondes, tout un chacun a le droit de satisfaire ses désirs sans la moindre gêne ni contrainte.

La société décrite dans le roman d'Orwell est continuellement en état de guerre, aussi le but de ses dirigeants est-il d'abord, bien entendu, d'exercer le pouvoir, générateur de grisantes délices, et ensuite de maintenir leurs sujets dans cet état de tension croissante qu'une lutte permanente exige de ceux qui la livrent. En faisant croisade contre la sexualité, les chefs parviennent à entretenir le degré de tension voulu chez leurs satellites et en même temps à satisfaire de manière extrêmement agréable leur propre appétit de puissance. Celle qui est décrite dans Le Meilleur des Mondes est une société mondiale dans laquelle la guerre a été éliminée et où le premier but des dirigeants est d'empêcher à tout prix leurs sujets de créer; des désordres. Ils y parviennent (entre autres méthodes) par la légalisation d'un degré de liberté sexuelle (rendu possible par l'abolition de la famille) qui garantit pratiquement les populations de toute forme de tension émotive destructrice (ou créatrice). Dans 1984, l'appétit de puissance se satisfait en infligeant la souffrance; dans Le Meilleur des Mondes en infligeant un plaisir à peine moins humiliant.

Il est évident que la Morale Sociale actuelle n'est que la justification a posteriori des conséquences les moins heureuses d'un excès d'organisation, une tentative pathétique pour faire de nécessité vertu, pour tirer une valeur positive d'une déplaisante donnée d'expérience. C'est un système de moralité tout à fait en dehors de la réalité et par conséquent très dangereux. Le tout social dont la valeur est censée être supérieure à celle de ses composants n'est pas un organisme au sens où la ruche et la termitière en sont un. Ce n'est qu'une organisation, un rouage de la mécanique sociale. Il n'existe de valeur qu'en fonction de la vie et de la conscience qu'en prend l'individu; or, une organisation n'est ni consciente, ni vivante, et sa valeur est celle d'un instrument, dérivé. Elle ne saurait être bonne en soi, elle ne l'est que dans la mesure où elle contribue au bien des individus la composant. Lui donner le pas sur les personnes, c'est subordonner la fin aux moyens et ce qui se passe quand on renverse ainsi l'échelle des valeurs a été clairement illustré par, Hitler et Staline. Sous leur hideuse autorité, les fins personnelles étaient soumises aux moyens de l'organisation par un mélange de violence et de propagande, de terreur systématique et de manipulation non moins systématique des esprits. Dans les dictatures plus efficaces de demain, il y aura sans doute beaucoup moins de force déployée. Les sujets des tyrans à venir seront enrégimentés sans douleur par un corps d'ingénieurs sociaux hautement qualifiés. Un défenseur enthousiaste de cette nouvelle science écrit « Le défi que relève de nos jours le sociologue est le même que celui des techniciens il y a un demi-siècle. Si la première moitié du vingtième siècle a été l'ère des ingénieurs techniques, la seconde pourrait bien être celle des ingénieurs sociaux ». Et je suppose que le vingt et unième sera celle des Administrateurs Mondiaux, du système scientifique des castes et du Meilleur des Mondes. A la question quis custodiet custodes ? - qui gardera nos gardiens, qui organisera les organisateurs techniques? on répond sereinement qu'ils n'ont pas besoin de surveillance. Il semble régner parmi certains docteurs en sociologie la touchante conviction que leurs pairs ne seront jamais corrompus par l'exercice du pouvoir. Tel sire Galahad, ils sont forts comme dix parce que leur cœur est pur - et leur cœur est pur parce que ce sont des savants qui ont suivi six mille heures de cours sur les sciences sociales.

Hélas, l'instruction supérieure n'est pas nécessairement la garantie d'une vertu plus grande ou d'une sagesse politique plus haute et, à ces inquiétudes nées de causes morales et psychologiques, doivent s'en ajouter d'autres, d'un caractère purement scientifique. Pouvons-nous accepter les théories sur lesquelles les ingénieurs sociologues fondent leur pratique et dont ils se servent pour justifier leur manipulation des êtres humains? Par exemple, le professeur Elton Mayo nous déclare catégoriquement que « le désir qu'a l'homme d'être continuellement associé à ses semblables dans le travail est une caractéristique humaine marquée, sinon la plus marquée ». J'estime qu'il s'agit là d'une contrevérité manifeste. Certains éprouvent le genre de désir décrit par Mayo, d'autres non; c'est une question de tempérament et d'hérédité. N'importe quelle organisation sociale qui prendrait comme fondement le postulat que l'« homme » (quel que soit le sens que l'on donne à ce mot) désire être continuellement associé à ses semblables, serait pour bien des individus de l'un et l'autre sexe, un lit de Procuste. Il faudrait les amputer ou les écarteler sur le chevalet pour les y adapter.

Et puis aussi, comme elles sont trompeuses les apologies lyriques du Moyen Age dont beaucoup de théoriciens contemporains adonnent leurs œuvres! « Le fait d'être membre d'une Guilde, d'un domaine seigneurial ou d'un village protégeait l'homme médiéval pendant toute sa vie, lui donnant paix et sérénité. » Le protégeait de quoi? pourrions-nous demander. Certainement pas des mauvais traitements infligés sans l'ombre d'un remords par ses supérieurs et, en même temps que toute cette « paix et sérénité », il y avait à l'époque une énorme quantité de déceptions chroniques, de souffrances aigües, un ressentiment violent contre un système hiérarchique rigide qui ne permettait aucun mouvement vertical vers le haut de l'échelle sociale et que des mouvements horizontaux bien limités dans l'espace aux hommes attachés à la terre. Les forces impersonnelles du surpeuplement et de l'excès d'organisation jointes aux ingénieurs sociologues qui essaient de les diriger, nous poussent vers un nouveau système médiéval. Cette reviviscence sera rendue plus acceptable que l'original par quelques commodités tirées du Meilleur des Mondes, comme le conditionnement prénatal, l'hypnopédie et l'euphorie chimique, mais pour la majorité des hommes et des femmes, ce sera encore une sorte de servitude. 

IV 

LA PROPAGANDE

DANS UNE SOCIÉTÉ DÉMOCRATIQUE 
  

Jefferson a écrit : « Les doctrines européennes posaient que les hommes en associations nombreuses rie peuvent être restreints dans les limites de l'ordre et de la justice, si ce n'est par des forces physiques et morales que déploient au-dessus d'eux des autorités indépendantes de leur volonté... Nous, fondateurs de la nouvelle démocratie américaine, nous croyons que l'homme est un animal raisonnable, doté par la nature de droits ainsi que d'un sens inné de la justice, que l'on peut empêcher de nuire et confirmer dans le bien au moyen de pouvoirs modérés, confiés à des personnes de son propre choix et maintenues dans leurs devoirs par une dépendance à l'égard de sa volonté. » Pour des oreilles post-freudierines, ce genre de langage rend un son d'une touchante et cocasse naïveté. Les êtres humains sont sérieusement moins rationnels et foncièrement justes que le supposaient les optimistes du dix-huitième siècle. Par contre, ils ne sont ni si aveugles moralement, ni si irrémédiablement déraisonnables que les pessimistes du vingtième voudraient nous le faire croire. Malgré l'id et le subconscient, malgré les névroses endémiques, et la prédominance de niveaux intellectuels très bas, la plupart des hommes et des femmes sont sans doute assez honnêtes et raisonnables pour qu'on leur confie la direction de leur propre destinée.

Les institutions démocratiques sont des dispositifs destinés à concilier l'ordre social avec la liberté et l'initiative individuelles, ainsi qu'à soumettre la puissance immédiate des gouvernants d'un pays à l'autorité ultime des gouvernés. Le fait qu'en Europe occidentale et en Amérique ces dispositifs n'ont, somme toute, pas trop mal fonctionné, est la preuve que les optimistes du dix-huitième siècle ne se trompaient pas entièrement, Si on leur donne leur chance, les humains peuvent se gouverner eux-mêmes et le font sans doute mieux, encore qu'avec peut-être une efficacité mécanique moindre, que « des autorités indépendantes de. leur volonté ». Pourvu, je le répète, qu'ils puissent faire l'expérience dans de bonnes conditions, c'est là une nécessité préalable absolue. On ne peut dire d'aucun peuple, passant brusquement de la servitude sous le joug d'un despote à un état jamais expérimenté d'indépendance politique, qu'il a eu une possibilité acceptable de faire fonctionner des institutions démocratiques. De plus, aucun peuple végétant dans des conditions économiques précaires, n'a de chances raisonnables de pouvoir se gouverner démocratiquement. Le libéralisme fleurit dans une atmosphère de prospérité et décline quand cette dernière en se dégradant, contraint le gouvernement à des interventions de plus en plus fréquentes et draconiennes dans les affaires de ses sujets. La surpopulation et l'excès d'organisation sont deux des conditions qui, je l'ai signalé, enlèvent à une société la possibilité de faire fonctionner efficacement des institutions démocratiques. Nous voyons par là qu'il existe certaines conjonctures historiques, économiques, démographiques et techniques qui rendent excessivement difficile aux animaux raisonnables de Jefferson, dotés par la nature de droits inaliénables et d'un sens inné de la justice, l'exercice de leur raison, de leurs droits et de leur justice dans une société démocratiquement organisée. Nous autres Occidentaux avons eu le suprême bonheur de pouvoir faire la grande expérience de l'indépendance politique dans de bonnes conditions. Mais il semble maintenant qu'en raison de changements récents intervenus dans notre situation, cette chance infiniment précieuse nous soit peu à peu retirée. Et bien sûr, ce n'est pas tout. Ces forces impersonnelles aveugles ne sont pas les seuls ennemis de la liberté individuelle et des institutions démocratiques. Il en existe d'autres, d'un caractère moins abstrait, qui peuvent être sciemment utilisées par des hommes avides de pouvoir et dont le but est d'établir leur domination, partielle ou totale, sur leurs semblables. Il y a cinquante ans, dans mon enfance, il semblait absolument évident que le mauvais vieux temps était passé, que la torture, les massacres, l'esclavage et la persécution des hérétiques avaient disparu à jamais. Pour des gens qui portaient haut-de-forme, se déplaçaient en train et prenaient un bain quotidien, de pareilles horreurs étaient simplement inconcevables. Nous vivions au vingtième siècle, que diable! Quelques années plus tard, ces mêmes hommes qui se baignaient chaque jour et allaient à l'église en huit-reflets commettaient des atrocités d'une ampleur dont les Asiatiques et les Africains enténébrés n'eussent jamais rêvé. A la lumière de l'histoire récente, il serait stupide de croire que ce genre de choses ne peut pas se reproduire. Il le peut et sans doute il le fera. Mais dans l'avenir immédiat, il y a quelque raison de croire que les méthodes répressives de 1984 céderont le pas aux renforcements et manipulations du Meilleurs des Mondes.

Il y a deux sortes de propagande : la rationnelle d'une part, en faveur d'une action conforme à l'intérêt bien compris de celui qui l'accomplit et de celui à qui elle s'adresse - d'autre part, l'irrationnelle, qui ne sert les intérêts de personne, mais est dictée par la passion et s'adresse à elle. Quand il s'agit d'actes individuels, il existe des motifs plus nobles, plus élevés que l'intérêt, mais quand il faut envisager une action collective dans le domaine de la politique et de l'économie, ce ressort est sans doute le plus puissant de tous. Si les politiciens et leurs électeurs n'étaient mus que par le dessein de servir leur intérêt à long terme et celui de leur pays, ce monde serait un paradis terrestre. En réalité, ils agissent souvent contre leur propre avantage, simplement pour assouvir leurs passions les moins honorables; c'est pourquoi nous vivons dans un lieu de souffrances.

La propagande pour une action conforme à l'intérêt bien compris fait appel à la raison au moyen d'arguments logiques fondés sur les plus solides preuves disponibles, exposées honnêtement et dans leur intégralité. La propagande pour une action dictée par des impulsions plus basses que l'intérêt présente des preuves forgées, falsifiées, ou tronquées, évite les arguments logiques et cherche à influencer ses victimes par la simple répétition de slogans, la furieuse dénonciation de boucs émissaires étrangers ou nationaux, et l'association machiavélique des passions les plus viles aux idéaux les plus élevés, si bien que des atrocités en arrivent à être commises au nom de Dieu et que l'espèce la plus cynique de Realpolitik est traitée comme une affaire de principe religieux et de devoir patriotique.

Selon les termes de John Dewey, « un renouveau de foi dans la commune nature humaine, ses possibilités en général et, en particulier, sa capacité de réagir à la raison et à la vérité, est un plus sûr rempart contre le totalitarisme qu'une démonstration de succès matériel, ou la dévotion religieuse envers un certain formalisme légal et politique ». Cette possibilité de réaction existe en chacun d'entre nous, mais elle y voisine, malheureusement, avec une tendance à se laisser influencer par la déraison et le mensonge - surtout si ce dernier évoque quelque émotion délectable, ou si l'appel au fanatisme fait vibrer des résonances dans les profondeurs primitives, pré humaines. de notre être. Dans certains champs de son activité, l'homme a appris à réagir de manière assez régulière à la raison et à la vérité. Les auteurs de doctes articles ne font pas appel aux passions de leurs confrères, savants et technologues; ils exposent ce qui, en toute science et conscience, leur paraît être la vérité, sur quelque aspect particulier de la réalité; ils font usage de la raison pour expliquer les faits qu'ils ont observés et appuient leur point de vue avec des arguments adressés à la raison des autres hommes. Tout cela est relativement aisé dans les sciences physiques et la technologie, mais beaucoup plus difficile dans le domaine de la politique, de la religion et de la morale. Là, les faits pertinents nous échappent souvent et quant à leur sens, il dépend évidemment du système d'idées dans le cadre duquel vous avez décidé de les faire entrer. Ce ne sont pas là les seules difficultés auxquelles se heurte le chercheur de vérité rationnel. Dans la vie publique et privée, il arrive souvent que le temps manque pour réunir les faits significatifs ou peser leur importance. Nous sommes obligés d'agir en nous appuyant sur une documentation insuffisante, éclairés par une lumière infiniment plus vacillante que celle de la logique. Avec la meilleure volonté du monde, nous ne pouvons pas toujours être totalement vrais ou invariablement rationnels. Tout ce qui demeure en notre pouvoir, c'est de l'être autant que les circonstances nous le permettent et de réagir aussi bien que nous le pouvons à la vérité limitée et aux raisonnements imparfaits que les autres présentent à notre connaissance.

« Si une nation compte être ignorante et libre », a écrit Jefferson, « elle compte sur ce qui n'a jamais été et ne sera jamais... Le peuple ne peut être en sûreté sans informations. Là où la presse est libre et chaque citoyen capable de lire, tout est sauvé. » Vers le même temps, de l'autre côté de l'Atlantique, un partisan passionné lui aussi de la raison, exprimait cette idée dans des termes presque identiques. Voici ce qu'écrivait John Stuart Miii à son père, le philosophe utilitariste James Mill : « Si complète était sa confiance dans l'influence de la raison sur l'esprit humain, chaque fois qu'on lui donne la possibilité de le toucher, qu'il lui semblait que tout serait gagné si la population entière savait lire et si toutes les opinions avaient licence de lui être présentées verbalement ou par écrit et si, au moyen du suffrage universel, elle pouvait nommer une législature pour donner effet aux opinions adoptées. » Tout est sauvé, tout serait gagné! Une fois de plus, nous entendons la voix de l'optimisme du dix-huitième siècle. Il est vrai que Jefferson était également réaliste; il savait, par une amère expérience, que la liberté de la presse peut conduire à de honteux abus. « Présentement », a-t-il déclaré, « on ne peut rien croire de ce qu'on lit dans les journaux. » Pourtant il assurait (et nous ne pouvons que l'approuver) : « Dans les limites de la vérité, la presse est une noble institution, également amie des sciences et des libertés civiles. » En un mot, l'information des masses n'est ni bonne, ni mauvaise; c'est simplement une force et comme n'importe quelle autre, elle peut être bien ou mal employée. Dans le premier cas, la presse, la radio, le cinéma sont indispensables à la survie de la démocratie; dans le second, elles sont parmi les armes les plus puissantes de l'arsenal des dictateurs. Dans ce domaine comme dans presque tous ceux de l'entreprise humaine, les progrès techniques ont lésé les Petits et favorisé les Gros. Il y a cinquante ans encore, tous les pays démocratiques pouvaient s'enorgueillir du grand nombre de leurs petits quotidiens locaux, où des milliers d'éditoriaux exprimaient des milliers d'opinions indépendantes. Ici ou là, presque tout un chacun parvenait à faire imprimer pratiquement n'importe quoi. Aujourd'hui, légalement, la presse est encore libre, mais la plupart des petits journaux ont disparu; le coût de la pâte à papier, des machines à imprimer modernes et des agences de presse est trop élevé pour les Petits. Dans l'Est totalitaire, il existe une censure politique et les organes de diffusion des nouvelles sont contrôlés par l'Elite de la Puissance. La censure avec l'accroissement des dépenses et, par voie de conséquence, la concentration des possibilités d'information entre les mains de quelques grands organismes, est moins odieuse que le monopole d'Etat et .la propagande gouvernementale, mais ce n'est assurément pas une chose qu'un démocrate jeffersonien pourrait approuver.

En ce qui concerne la propagande, les premiers partisans de l'instruction obligatoire et d'une presse libre ne l'envisageaient que sous deux aspects : vraie ou fausse. Ils ne prévoyaient pas ce qui, en fait, s'est produit - le développement d'une immense industrie de l'information, ne s'occupant dans l'ensemble ni du vrai, ni du faux, mais de l'irréel et de l'inconséquent à tous les degrés. En un mot, ils n'avaient pas tenu compte de la fringale de distraction éprouvée par les hommes.

Dans le passé, la plupart n'avaient jamais la possibilité de l'assouvir complètement; ils le désiraient avec ardeur, mais on ne leur en fournissait pas l'occasion. Noël venait, mais une fois l'an seulement, les fêtes étaient « solennelles et rares », il y avait peu de lecteurs, très peu à lire et ce qui approchait le plus d'un cinéma de quartier, c'était l'église paroissiale où les représentations, bien que fréquentes, étaient quelque peu monotones. Pour trouver une situation comparable, fût-ce de loin, à celle qui existe actuellement, il nous faut remonter jusqu'à la Rome impériale, où la populace était maintenue dans la bonne humeur grâce à des doses fréquentes et gratuites des distractions les plus variées, allant des drames en vers aux combats de gladiateurs, des récitations de Virgile aux séances de pugilat, des concerts aux revues militaires et aux exécutions publiques. Mais même à Rome, il n'existait rien de semblable aux distractions ininterrompues fournies par les journaux, les revues, la radio, la télévision et le cinéma. Dans Le Meilleur des Mondes, les distractions les plus alléchantes sont délibérément utilisées et à jet continu, comme instruments de gouvernement pour empêcher les populations d'examiner de trop près les réalités de la situation sociale et politique. L'autre monde de la religion n'est pas le même que celui du plaisir, mais ils ont assurément en commun le fait de ne pas être « de ce monde ». L'un et l'autre sont des distractions et leur pratique continuelle pourrait faire des deux, selon la formule de Marx, « l'opium du peuple ». Seuls les vigilants peuvent sauvegarder leurs libertés et seuls ceux qui ont sans cesse l'esprit présent et l'intelligence en éveil, peuvent espérer se gouverner effectivement eux-mêmes par les procédures démocratiques. Une société dont la plupart des membres passent une grande partie de leur temps, non pas dans l'immédiat et l'avenir prévisible, mais quelque part dans les autres mondes inconséquents du sport, des feuilletons, de la mythologie et de la fantaisie métaphysique, aura bien du mal à résister aux empiétements de ceux qui voudraient la manipuler et la dominer.

Dans leur propagande, les dictateurs contemporains s'en remettent le plus souvent à la répétition, à la suppression et à la rationalisation répétition de slogans qu'ils veulent faire accepter pour vrais, suppression de faits qu'ils veulent laisser ignorer, déchaînement et rationalisation de passions qui peuvent être utilisées dans l'intérêt du Parti ou de l'Etat. L'art et la science de la manipulation en venant à être mieux connus, les dictateurs de l'avenir apprendront sans aucun doute à combiner ces procédés avec la distraction ininterrompue qui, en Occident, menace actuellement de submerger sous un océan d'inconséquence la propagande rationnelle indispensable au maintien de la liberté individuelle et à la survivance des institutions démocratiques. 
 


LA PROPAGANDE

DANS UNE DICTATURE 
  

A son procès, après la Deuxième Guerre mondiale, le ministre de l'Armement hitlérien, Albert Speer, prononça un long discours dans lequel il décrivit avec une remarquable pénétration la tyrannie nazie et ses méthodes. « La dictature de Hitler » déclara-t-il, « diffère sur un point fondamental de toutes celles qui l'ont précédée dans l'histoire. Elle a été la première dans la période actuelle de progrès technique moderne et elle a utilisé intégralement tous les procédés techniques pour établir sa domination sur son propre pays. Au moyen de dispositifs mécaniques comme la radio et le haut-parleur, 80 millions d'êtres humains ont été privés de la liberté de penser. De ce fait, il a été possible de les soumettre à la volonté d'un seul... Les dictateurs précédents avaient besoin d'assistants hautement qualifiés, même dans les postes subalternes, d'hommes qui pouvaient penser et agir de leur propre chef. A notre époque de développement technique moderne, le système totalitaire peut se passer de tels hommes; grâce aux méthodes d'information perfectionnées, on est parvenu à mécaniser le commandement aux échelons inférieurs. Il en est résulté la naissance du nouveau type d'exécutant qui reçoit des ordre sans jamais les critiquer. »

Dans le Meilleur des Mondes de ma fable prophétique, la technique avait de beaucoup dépassé le point atteint au temps de Hitler et par conséquent, ceux qui recevaient les ordres avaient un sens critique infiniment moins développé que leurs semblables nazis, une obéissance infiniment plus complète à l'égard de l'élite dirigeante. De plus, ayant été standardisés génétiquement et conditionnés après décantation en vue d'accomplir des fonctions subalternes, on pouvait compter qu'ils se comporteraient sans plus d'inattendu que des machines. Ainsi que nous le verrons dans un autre chapitre, ce conditionnement du « commandement inférieur » est déjà pratiqué dans les dictatures communistes. Chinois et Russes ne se fient pas entièrement aux effets indirects d'une technique toujours plus perfectionnée, ils agissent directement sur les organismes psychophysiques de leurs chefs aux échelons inférieurs, n soumettant les esprits et les corps à un système de conditionnement impitoyable et, selon toutes les apparences, extrêmement efficace, « Combien d'hommes », déclarait Speer, « ont été hantés par le cauchemar d'un futur asservissement des nations par des moyens techniques! Ce cauchemar a été presque réalisé dans le système totalitaire de Hitler. » Presque, mais pas tout à fait. Les Nazis n'ont pas eu le temps, ni peut-être l'intelligence et les connaissances nécessaires pour laver le cerveau de leurs gradés subalternes, Il est possible que ce soit là une des raisons de leur échec,

Depuis l'époque de Hitler, l'arsenal des moyens techniques à la disposition de l'aspirant-dictateur a été considérablement développé! En plus de la radio, du haut-parleur, de la caméra de cinéma et de la presse rotative, le propagandiste contemporain peut faire usage de la télévision pour transmettre non seulement la voix, mais l'image de son client et enregistrer le tout sur des bandes magnétiques. Grâce aux progrès techniques, le Grand Frère peut maintenant être omniprésent presque autant que Dieu. D'ailleurs, il n'y a pas que dans ce domaine que des atouts nouveaux ont été apportés au jeu du dictateur. Depuis Hitler, des travaux considérables ont été faits en psychologie et neurologie appliquées, domaines d'élection du propagandiste, de l'endoctrineur, et du laveur de cerveaux. Autrefois, ces spécialistes dans l'art de changer les opinions étaient des empiristes. Ils avaient mis au point, après de nombreux tâtonnements, un certain nombre de procédés et de méthodes qu'ils utilisaient avec de très bons résultats, mais sans bien savoir pourquoi ils réussissaient. Aujourd'hui, cet art est en train de devenir une science; ceux qui la pratiquent savent ce qu'ils font et pourquoi. Ils sont guidés dans leur travail par des théories et des hypothèses solidement établies sur un massif fondement de données expérimentales et, grâce aux nouveaux aperçus ainsi découverts, aux nouvelles techniques rendues possibles par ces aperçus, le cauchemar qui a été « presque réalisé dans k système totalitaire de Hitler » passera peut-être bientôt intégralement dans le domaine du possible.

Mais avant d'analyser ces nouveaux aperçus et procédés, jetons un coup d'œil au cauchemar si près de s'accomplir dans l'Allemagne nazie. Quelles étaient les méthodes utilisées par Hitler et Goebbels pour « priver 80 millions d'êtres de la liberté de penser en les soumettant à la volonté d'un seul »? Et quelle était la conception de la nature humaine sur laquelle se fondaient ces méthodes effroyablement efficaces? On peut trouver la plupart des réponses dans les propres paroles de Hitler, et qu'elles étaient claires, astucieuses! Quand il traite de vastes abstractions comme la Race, l'Histoire, la Providence, il est strictement illisible, mais quand il est question des masses germaniques, des méthodes dont il s'est servi pour les dominer et les diriger, son style change. Le délire cède la place au bon sens, l'enflure grandiloquente à une lucidité dure et cynique. Dans ses élucubrations philosophiques, Hitler rêvait éveillé ou rabâchait les conceptions fumeuses et approximatives d'autres théoriciens. Dans ses commentaires sur les foules et la propagande, il faisait passer une expérience directe. Selon les termes de son excellent biographe, M. Allan Bullock, « Hitler a été le plus grand démagogue de l'histoire ». Ceux qui ajoutent, « rien de plus qu'un démagogue », prouvent par là qu'ils ne comprennent pas la nature du pouvoir à une époque où la politique de masse est reine. Il l'a dit lui-même : « Etre un chef, cela signifie pouvoir remuer les masses. » Le but de Hitler était d'abord de les mettre en mouvement, puis, les ayant arrachées à leurs attachements traditionnels, sociaux et moraux, de leur imposer (avec le consentement de la majorité hypnotisée) un nouvel ordre autoritaire de sa propre invention. « Hitler », écrivait Hermann Rauschning en 1939, « a un profond respect pour l'église catholique et l'ordre des Jésuites, en raison non pas de leur doctrine chrétienne, mais du « mécanisme » qu'ils ont mis au point et contrôlé, de leur système hiérarchique, de leur tactique extrêmement habile, de leur connaissance de la nature humaine, de la sagacité avec laquelle ils font usage de ses faiblesses pour dominer les croyants. Un cléricalisme sans christianisme, la discipline d'une règle monastique, non pas pour la plus grande gloire de Dieu ou le salut personnel, mais pour I'Etat et la plus grande gloire du démagogue devenu Chef - tel était le but vers lequel tendait le déplacement systématique des masses.

Voyons ce que Hitler pensait des foules qu'il remuait et comment il opérait ces déplacements. Le premier principe dont il partait était un jugement de valeur les masses sont absolument méprisables. Incapables de la moindre pensée abstraite, elles ne s'intéressent à rien en dehors des limites de leur expérience immédiate. Leur comportement est déterminé, non par la connaissance et la raison, mais par des sensations et des entraînements inconscients. C'est à ce niveau que sont « implantées les racines de leurs attitudes, aussi bien positives que négatives ». Pour réussir, un propagandiste doit apprendre à manipuler ces instincts et ces émotions. « La puissance d'impulsion qui a provoqué les révolutions les plus formidables sur cette terre n'a jamais été un compendium d'enseignements scientifiques étendant progressivement son influence sur les foules, mais toujours une dévotion qui les a inspirées et souvent une manière d'hystérie qui les a jetées dans l'action. Qui veut se gagner les masses doit connaître la clef qui ouvrira la porte de leur cœur »... en jargon postfreudien, de leur subconscient.

Ceux que Hitler séduisait le plus étaient ces membres de la petite bourgeoisie ruinés par l'inflation de 1923, puis de nouveau par la dépression de 1929 et des années suivantes. Les « masses » dont il parle, c'étaient ces millions d'êtres désorientés, aigris et dévorés d'une anxiété chronique. Pou les rendre plus amorphes, plus homogènes dans leur abaissement au-dessous du niveau humain, il les rassembla par milliers el dizaines de milliers dans de vastes arènes où les individus pouvaient perdre leur identité, voire leur humanité élémentaire et se fondre dans la foule. Un homme ou une femme entre en contact direct avec la société de deux façons : en tant que membre soit de quelque groupe familial professionnel ou religieux, soit d'une foule. Les groupes sont capables d'être aussi moraux et intelligents que les individus qui les composent, une foule est chaotique, sans volonté propre et capable de tout sauf d'une action intelligente ou d'une pensée réaliste. Rassemblés dans son magma, les humains perdent leur faculté de raisonner et de faire un choix en matière de morale. Leur suggestibilité est accrue à un point tel qu'ils cessent d'avoir le moindre jugement, la moindre volonté propre. Ils deviennent excitables, perdent tout sens de leurs responsabilités personnelles ou collectives, sont sujets à de brusques accès de rage, d'enthousiasme et de panique. En un mot, l'homme, dans une foule, se comporte comme s'il avait avalé une forte dose d'un puissant alcool, il est victime de ce que j'ai appelé l'« empoisonnement grégaire ». Comme l'alcool, ce poison est une substance active, faisant sortir de soi-même; l'individu qui souffre de ses effets échappe aux responsabilités, à l'intelligence et à la moralité pour se réfugier dans une sorte d'animalité frénétique et vide.

Durant sa longue carrière d'agitateur, Hitler avait étudié les effets du poison grégaire et appris à les utiliser dans l'intérêt de ses desseins. Il avait découvert que l'orateur peut mettre en branle, beaucoup plus efficacement que l'écrivain, ces « forces cachées » qui motivent les actions des hommes. La lecture est une activité non pas collective mais privée. L'écrivain ne s'adresse qu'à des individus assis chez eux, dâns un état de sobriété normale. L'orateur parle à des masses déjà bien contaminées par le poison grégaire, elles sont à sa merci et, s'il connaît son métier, il peut faire d'elles ce qu'il veut. Or, Hitler était un maître d'une suprême habileté dans ce domaine. Il était capable, selon ses propres termes, « de suivre les indications données par la grande masse de façon telle que les émotions vivantes de ses auditeurs lui suggéraient le mot propre dont il avait besoin et que ce mot retournait droit au coeur de la foule ». Otto Strasser disait qu'il était un « haut-parleur, révélant les désirs les plus secrets, les instincts les moins admissibles, les souffrances et les révoltes personnelles de toute une nation ». Vingt ans avant que Madison Avenue se fût lancée dans la « recherche des motivations », Hitler explorait et exploitait systématiquement les craintes, les espoirs secrets, les désirs, les appétits, les anxiétés et les rancœurs des masses allemandes. C'est par la manipulation de « forces cachées » que les experts en publicité vous incitent à acheter leurs produits - une pâte dentifrice, une marque de cigarettes, un candidat politique - et c'est en faisant appel aux mêmes, ainsi qu'à d'autres trop dangereuses pour que s'y frotte Madison Avenue, que Hitler a incité les masses allemandes à s'acheter un Führer, une philosophie insane et une Deuxième Guerre mondiale.

Contrairement à la foule, les intellectuels ont le goût du rationnel et s'intéressent aux données d'expérience. Leur esprit formé à la critique les rend réfractaires au genre de propagande qui réussit si bien avec la majorité. Parmi les masses « l'instinct est le maître suprême et de l'instinct naît la foi... Alors que les éléments sains du peuple serrent instinctivement les rangs pour former une collectivité » (sous la direction d'un Chef, cela va sans dire) « les intellectuels couraillent de-ci et de-là comme des volailles dans un poulailler. On ne peut pas faire l'Histoire avec eux, ni les utiliser pour édifier un groupe homogène ». Les intellectuels sont, de ces gens qui exigent des preuves et s'indignent des illogismes, ainsi que des sophismes. Ils considèrent l'excès de simplification comme le péché originel de l'esprit et n'ont que faire des slogans, assertions catégoriques et généralisations abusives qui constituent le répertoire du propagandiste. « Toute propagande efficace », a écrit Hitler, « doit se borner au strict indispensable, puis s'exprimer en quelques formules stéréotypées. » Celles-ci doivent être constamment reprises, car « seule la répétition constante réussira finalement à graver une idée dans la mémoire d'une foule ». La philosophie nous enseigne à douter de ce qui nous paraît évident. La propagande, au contraire, nous enseigne à accepter pour évident ce dont il serait raisonnable de douter. Le but du démagogue est de créer la cohésion sociale sous sa propre autorité. Mais, ainsi que Bertrand Russell l'a fait remarquer, « les systèmes dogmatiques sans fondements empiriques, tels que la scolastique, le marxisme et le fascisme, ont l'avantage de susciter une cohérence sociale marquée parmi leurs disciples ». Il faut donc que le propagandiste démagogique soit uniformément dogmatique. Toutes ses déclarations sont catégoriques et sans nuances, le tableau qu'il brosse du monde n'a pas de gris, tout y est diaboliquement noir ou céleste-ment blanc. Selon les termes de Hitler, il doit adopter « une attitude systématiquement partiale à l'égard de tous les problèmes qu'il a à traiter ». Il ne doit jamais admettre qu'il a pu se tromper, ou que des gens ayant un point de vue différent pourraient avoir même en partie raison. Défense de discuter avec des adversaires; ils seront attaqués, réduits au silence ou, s'ils deviennent trop gênants, liquidés. L'intellectuel à la conscience exagérément délicate pourra être choqué par ces procédés, mais les masses sont toujours convaincues que « le bon droit est du côté de l'agresseur ».

Telle était donc sur l'humanité dans sa masse l'opinion de Hitler : elle était féroce, était-elle fausse ? On connaît l'arbre à ses fruits et une conception de la nature humaine qui a inspiré un genre de méthode aussi horriblement efficace doit contenir au moins une part de vérité. La vertu et l'intelligence appartiennent aux humains en tant qu'individus librement associés à leurs semblables dans de petits groupes. Le péché et la bêtise aussi. Cependant, la vanité pré humaine à laquelle le démagogue fait appel, le crétinisme moral sur lequel il s'appuie quand il fouaille ses victimes pour les jeter dans l'action, sont des traits qui caractérisent l'homme et la femme non pas en tant qu'individus, mais dans la masse. L'absence de pensée et l'idiotie morale ne sont pas des attributs caractéristiques de l'espèce humaine, ce sont des symptômes d'empoisonnement grégaire. Dans toutes les religions les plus évoluées du globe, la conversion et l'illumination sont affaires personnelles. Le royaume des cieux est dans l'esprit de chacun, non pas dans le vacuum collectif d'une foule. Le Christ a promis d'être présent là où deux ou trois personnes se seraient rassemblées, il n'a jamais dit qu'il serait au milieu de milliers d'êtres en train de se contaminer réciproquement à grandes lampées de poison grégaire. Sous les Nazis, des multitudes énormes étaient obligées de passer un temps non moins énorme à marcher en rangs serrés du point A au point B, pour revenir au point A. « Ce soin de garder ainsi toute la population en mouvement semblait être une perte insensée de temps et d'énergie. Ce n'est que bien plus tard », ajoute Hermann Rauschning, « qu'on y a découvert une intention subtile, fondée sur une coordination judicieuse des fins et des moyens. La marche au pas cadencé détourne les pensées des hommes, elle tue l'intelligence, elle supprime la personnalité, elle est le coup de baguette magique indispensable pour accoutumer les gens à une activité mécanique, quasi rituelle, jusqu'à ce qu'elle devienne une seconde nature. »

A son point de vue, et au niveau où il avait décidé d'accomplir son horrible besogne, Hitler avait fait une estimation parfaitement juste de la nature humaine. Pour ceux d'entre nous qui considèrent les hommes et les femmes comme des individualités, non comme les membres de foules ou de collectivités enrégimentées, il paraît s'être hideusement trompé. A une époque où la surpopulation s'accélère, où l'excès d'organisation s'accentue, où les moyens d'information à l'échelle planétaire deviennent sans cesse plus efficaces, comment pouvons-nous sauvegarder l'intégrité et réaffirmer la valeur de la personnalité humaine ? C'est là un problème que l'on peut encore poser et peut-être résoudre effectivement. Dans une génération d'ici, il risque d'être trop tard pour trouver une réponse et peut-être même sera-t-il impossible dans l'ambiance collective étouffante de ces temps futurs, de poser la question. 
  

VI 
  COMMENT CONVAINCRE LE CLIENT 
  

Pour que la démocratie puisse survivre, il faut que les majorités sachent faire des choix réalistes, à la lumière d'informations adéquates. Une dictature, par contre, se maintient en censurant ou en déformant les faits, en faisant appel non pas à la raison ou à l'intérêt bien compris, mais aux passions et aux préjugés, aux puissantes « forces cachées » comme Hitler les appelait, présentes dans les profondeurs inconscientes de tout esprit humain.

En Occident, les principes démocratiques sont hautement proclamés, maints journalistes, capables et consciencieux, font de leur mieux pour fournir aux électeurs des informations sûres et les convaincre, au moyen d'arguments rationnels de faire des choix réalistes inspirés par ces données. Tout cela est fort bien, mais malheureusement, dans les démocraties occidentales, et surtout en Amérique, la propagande a deux visages et souffre d'un dédoublement de la personnalité. A la tête de la rédaction, il y a souvent un Dr. Jekyll qui serait très heureux de pouvoir prouver que John Dewey était dans le vrai, que la nature humaine est sensible à la vérité et à la raison. Mais ce digne homme ne contrôle qu'une partie de l'énorme machinerie des communications et nous trouvons, pour diriger le service de la publicité, un M. Hyde - ou plutôt un Dr Hyde, car ce personnage est maintenant docteur en psychologie et maître ès sciences sociales. Il serait bien navré si tout le monde se montrait constamment digne de la confiance de John Dewey dans la nature humaine. La vérité et la raison sont l'affaire de Jekyll, non pas la sienne : Hyde est un analyste en « motivations », son métier consiste à étudier les faiblesses humaines, à scruter ces peurs et ces désirs obscurs, irraisonnés qui déterminent dans une si grande mesure la pensée consciente et le comportement extérieur de l'homme. Et il le fait non pas dans l'esprit d'un moraliste qui aimerait rendre ses semblables meilleurs, ou du médecin qui voudrait améliorer leur santé, mais uniquement pour découvrir la manière la plus efficace d'exploiter leur ignorance et leur déraison dans l'intérêt pécuniaire de ses employeurs.

On peut soutenir, après tout, que le « capitaliste est mort et le consommateur, roi » - ce dernier requérant les services de vendeurs qualifiés, versés dans tous les arts (fût-ce les plus insidieux) de la persuasion. Dans le système de libre entreprise, la propagande commerciale, par n'importe quel moyen, est absolument indispensable, mais ce qui est indispensable n'est pas forcément souhaitable; ce qui a été reconnu salutaire dans le domaine de l'économie peut être nuisible aux hommes et aux femmes en tant qu'électeurs, ou même en tant qu'humains. Les générations précédentes, plus imbues de morale, eussent été profondément scandalisées par le cynisme béat des analystes en « motivation ». Aujourd'hui, quand nous lisons un livre comme The Hidden Persuaders (4) de Mr. Vance Packard, nous sommes plus amusés qu'horrifiés, plus résignés.; qu'indignés. C'est le genre de chose auquel on doit s'attendre, étant donné Freud, le behaviorisme (5) et le besoin chroniquement désespéré qu'a le le producteur en masse d'une consommation en masse, Mais on peut se demander à quoi il faut s'attendre dans l'avenir. Les activités de Hyde sont-elles compatibles en fin de compte, avec celles de Jekyli ? Une campagne en faveur de la raison peut-elle réussir si elle se heurte à une autre, plus vigoureuse encore, en faveur de la déraison? Ce sont là des questions auxquelles je n'essaierai pas de répondre pour le moment; je les laisserai pendantes, pour qu'elles servent de toile de fond à notre discussion sur les méthodes de la persuasion en masse dans une société techniquement avancée.

La tâche du spécialiste en publicité commerciale dans une démocratie est, à la fois, plus facile et plus difficile que celle d'un propagandiste politique employé par un dictateur établi ou en train de s'établir. Elle est plus facile parce que presque tout le monde a, au départ, un préjugé favorable à l'égard de la bière, des cigarettes et des réfrigérateurs, alors que presque personne n'est bien disposé pour les tyrans. Elle est plus difficile parce que, selon les règles de son jeu, l'agent de publicité commerciale n'a pas le droit de faire appel aux instincts les plus sauvages de son public. Celui qui fait de la réclame pour des produits laitiers aurait grande envie de pouvoir dire à ses auditeurs et lecteurs que tous leurs malheurs sont causés par les machinations d'une redoutable bande internationale de fabricants de margarine, sans foi ni loi, et que le patriotisme leur enjoint d'aller brûler les usines de ces oppresseurs. Mais ce genre de procédé est exclu et il doit se contenter d'arguments plus anodins, moins excitants, évidemment, que la violence verbale ou physique. A la longue, la colère et la haine se détruisent elles-mêmes, mais à court terme, elles donnent des rendements élevés sous forme de satisfactions psychologiques et même physiologiques (étant donné qu'elles libèrent de grandes quantités d'adrénaline et de noradrénaline). Les gens commencent peut-être avec un préjugé défavorable à l'égard des tyrans, mais quand ces derniers les ont régalés d'une propagande génératrice d'adrénaline sur l'ignominie de leurs ennemis - surtout de ceux qui sont assez faibles pour être persécutés - ils sont prêts à le suivre avec enthousiasme. Dans ses discours, Hitler ne cessait de répéter des mots violents comme « haine », « force », « impitoyable », « écraser », « broyer », en les accompagnant de gestes plus violents encore. Ils hurlait, il vociférait, ses veines se gonflaient, il devenait violet. Or, les émotions fortes (tous les acteurs et les dramaturges le savent) sont éminemment contagieuses. Contaminé par la frénésie venimeuse de l'orateur, l'auditoire gémissait, sanglotait et hurlait dans une débauche de passion déchaînée. Ces orgies étaient si agréables que la plupart de ceux qui y avaient goûté en redemandaient avidement. Nous souhaitons presque tous la paix et la liberté, mais bien peu d'entre nous éprouvent un grand enthousiasme pour les idées, les sentiments et les actes qui contribuent à les faire régner. Réciproquement, presque personne ne veut la guerre ou la tyrannie, mais les idées, les sentiments et les actes qui y conduisent procurent un plaisir intense à beaucoup de gens. Seulement comme ce sont des explosifs trop dangereux pour être utilisés commercialement, l'agent de publicité doit accepter ce handicap et exploiter de son mieux les émotions moins enivrantes, des formes plus bénignes de la déraison.

Une propagande efficace et rationnelle n'est possible que s'il existe, de part et d'autre, une compréhension bien claire de la nature des symboles et de leurs rapports avec les objets et les événements qu'ils représentent. L'efficacité de la propagande irrationnelle dépend de leur méconnaissance généralisée. Les simples ont tendance à prendre le symbole pour l'équivalent exact de ce qu'il exprime, à attribuer aux objets et aux événements certaines des caractéristiques définies en des termes que le publiciste a choisis lui-même, pour servir ses desseins. Prenons un exemple simple. La plupart des produits de beauté sont à base de lanoline, mélange de graisse tirée de la laine du mouton et d'eau, le tout fouetté en émulsion. Cette substance a beaucoup de propriétés salutaires : elle est légèrement antiseptique, pénètre dans la peau, ne rancit pas, etc ..., mais les publicistes se gardent bien de parler de ces vertus. Ils donnent un nom voluptueux et pittoresque à l'émulsion, parlent avec extase et inexactitude de la beauté féminine et présentent des blondes capiteuses en train de nourrir leurs tissus avec des crèmes de soin. L'un d'eux a écrit : « Les fabricants de produits de beauté ne vendent pas de la lanoline, ils vendent de l'espoir. »C'est pour lui, pour la promesse implicite et frauduleuse d'une transfiguration, que les femmes paieront dix ou vingt fois la valeur de l'émulsion que les propagandistes ont si habilement associée, au moyen de symboles trompeurs, à un désir féminin profond et quasi universel : paraître plus attirante aux yeux du sexe opposé. Les principes à la base de ce genre de propagande sont extrêmement simples. Trouver quelque désir commun, quelque crainte ou anxiété inconsciente largement répandue - découvrir un moyen de relier ce désir ou cette crainte au produit à vendre -construire un pont de symboles verbaux ou picturaux sur lequel le consommateur pourra passer de la réalité au rêve compensateur et de celui-ci à l'illusion que le produit, une fois acheté, permettra au rêve de se réaliser. « Nous n'achetons plus des oranges, mais de la vitalité. Nous n'achetons plus une voiture, mais du prestige. » Il en est de même pour tout le reste. Avec un dentifrice, nous achetons non plus un simple détersif antiseptique, mais la libération d'une angoisse : celle d'être sexuellement repoussant. Avec la vodka et le whisky, nous n'achetons pas un poison protoplasmique qui, à doses faibles, peut déprimer le système nerveux de manière utile au point de vue psychologique, nous achetons de l'amabilité, du liant, la chaleur de Dingley Dell (6) et le brillant de la Mermaid Tavern (7). Avec nos laxatifs, nous achetons la santé d'un dieu de l'Olympe, l'éclat radieux d'une nymphe de Diane. Avec l'ouvrage à succès du mois, nous acquérons de la culture, l'envie de nos voisins moins intellectuels et le respect des raffinés. Dans tous les cas, l'analyste en « motivation » a trouvé une crainte ou un désir profond dont l'énergie peut être utilisée pour amener le consommateur à dépenser de l'argent et par là, indirectement, à faire tourner les rouages de l'industrie. Mise en réserve dans les esprits et les corps d'individus innombrables, cette force latente est libérée, puis transmise par une ligne de symboles soigneusement disposée de manière à éviter le rationnel et à obscurcir le vrai problème.

Parfois, ces symboles prennent effet en acquérant une puissance de fascination disproportionnée et autonome. C'est le cas des rites et des pompes de la religion. Ces « saintes harmonies »renforcent la foi là où elle existe déjà et là où il n'y en a pas, facilitent les conversions. Faisant appel au seul sens de l'esthétique, elles ne garantissent ni la vérité, ni la valeur morale des doctrines auxquelles elles ont été, tout à fait arbitrairement, associées. Si l'on s'en tient à la pure et simple vérité historique, les beautés du divin ont souvent été égalées et même surpassées par celles du démoniaque. Au temps de Hitler, par exemple, les rassemblements annuels à Nuremberg étaient des chefs-d'oeuvre d'art rituel et théâtral. « J'ai passé six ans à Saint-Pétersbourg avant la guerre, à la plus belle époque de l'ancien ballet russe », a écrit Sir Névile Henderson, ambassadeur de Grande-Bretagne en Allemagne nazie, « mais je n'en ai jamais vu un seul qui pût se comparer au congrès de Nuremberg pour la beauté grandiose. » On songe à Keats : « La beauté est la vérité, la vérité est la beauté. » Hélas, l'identité n'existe que sur quelque plan ultime, supraterrestre. Au niveau de la politique et de la théologie, la beauté est parfaitement compatible avec l'ineptie et la tyrannie, ce qui est d'ailleurs fort heureux, sinon, il y aurait bien peu d'art en ce monde. Les chefs-d'œuvre de la peinture, de la sculpture et de l'architecture ont été produits à titre de propagande religieuse ou politique, pour la plus grande gloire d'un dieu, d'un gouvernement ou d'un clergé. Mais la plupart des rois et des prêtres ont été des despotes et toutes les religions entachées de superstition. Le génie a été le serviteur de la tyrannie et la plastique a fait de la réclame pour les vertus du dieu local. Le temps, à mesure qu'il s'écoule, sépare le bon art de la mauvaise métaphysique. Pouvons-nous apprendre à faire cette distinction, non pas une fois l'événement passé, mais pendant qu'il se produit? Toute la question est là.

Dans la propagande commerciale, le principe du symbole à la fascination disproportionnée est clairement reconnu et utilisé. Toute entreprise de publicité a son service artistique et des efforts sont constamment faits pour embellir les panneaux avec des affiches saisissantes, les pages des revues avec des dessins et des photographies pleines de vie. Il ne s'agit pas là de chefs-d'oeuvre, car ces derniers ne s'adressent qu'à un public limité, alors que le but du propagandiste est de se gagner la majorité. Pour lui, l'idéal, c'est la médiocrité dans la bonne qualité. On peut en effet s'attendre à ce que ceux qui apprécient cet art, pas trop bon mais suffisamment frappant, apprécient aussi les produits auxquels il a été associé et qu'il représente.

Un autre symbole démesurément fascinant, c'est la publicité chantée; elle est d'invention récente, mais la théologie et la dévotion ainsi traitées - l'hymne et le psaume - remontent aux origines de la religion. Le militarisme en chansons de marche est aussi vieux que la guerre, et le patriotisme lyrique, précurseur de nos hymnes nationaux, a sans aucun doute été utilisé pour promouvoir la solidarité du groupe et souligner la distinction entre « nous » et « eux » par les bandes errantes des chasseurs paléolithiques. Pour la plupart des gens, la musique est attrayante en elle-même; de plus, les airs ont tendance à se graver dans l'esprit de l'auditeur qu'ils peuvent hanter une vie durant. Voilà, par exemple, une affirmation ou un jugement de valeur totalement inintéressants; sous cette forme, personne n'y prêtera la moindre attention. Mais mettez les paroles sur un air entraînant et facile à retenir, aussitôt elles acquièrent une puissance étonnante et qui plus est, elles tendront à se répéter automatiquement chaque fois que la mélodie sera entendue ou spontanément remémorée. Orphée a fait alliance avec Pavlov - la puissance des sons avec le réflexe conditionné! Pour le propagandiste commercial, de même que pour ses collègues en politique et en religion, la musique a encore un autre avantage : des inepties qu'un être raisonnable aurait honte d'écrire, de dire ou d'entendre, peuvent être chantées et écoutées par ce même être avec plaisir et même une sorte de conviction intellectuelle. Pouvons-nous apprendre à séparer la jouissance de chanter ou d'écouter chanter et la-tendance trop humaine à croire la propagande que les couplets nous entonnent? De nouveau, c'est toute la question.

Grâce à l'instruction obligatoire et aux presses rotatives, le propagandiste a pu, depuis bien des années, faire parvenir son message pratiquement à tous les adultes de tous les pays civilisés. Aujourd'hui, avec la radio et la télévision, il est en mesure de communiquer même avec les grandes personnes incultes et les enfants qui ne savent pas encore lire.

Comme on pouvait s'y attendre, les jeunes sont extrêmement sensibles à la propagande. Ignorants du monde et de ses usages, ils sont absolument sans méfiance, leur esprit critique n'est pas encore développé, les plus petits n'ont pas atteint l'âge de raison et les plus âgés n'ont pas acquis l'expérience sur laquelle leur faculté de raisonnement nouvellement découverte pourrait s'exercer. En Europe, les conscrits étaient désignés sous le nom badin de « chair à canon ». leurs petits frères et leurs petites sœurs sont maintenant devenus de la chair à radio et à télévision. Dans mon enfance, on nous apprenait à chanter de petites rengaines sans grand sens ou, dans les familles pieuses, des cantiques. Aujourd'hui, les petits gazouillent de la publicité chantée. Qu'est-ce qui vaut le mieux : « Où Timor passe, l'insecte trépasse! » ou bien « Cadet Rousselle a trois cheveux »? Je suis chrétien, voilà ma gloire! » ou bien « Le voilà le joli Byrrh au vin! » Qui sait? « Je ne dis pas qu'il faut forcer les enfants à harceler leurs parents pour qu'ils achètent les produits dont la publicité passe à la télévision, mais enfin je ne peux pas me dissimuler que c'est là une chose qui se fait journellement. »C'est ce qu'écrit l'acteur vedette d'un des nombreux programmes destinés à la jeunesse et il continue en ces termes : « Les enfants sont comme des enregistrements vivants et parlants de ce que nous leur disons tous les jours. » En temps voulu, bien sûr, ces enregistrements vivants et parlants de la télévision commerciale grandiront, gagneront de l'argent et achèteront les produits de l'industrie. « Songez un peu », écrit M. Clyde Miller avec ravissement, « songez aux profits qu'il pourra en résulter pour votre firme si vous arrivez à conditionner un million, ou dix millions d'enfants qui deviendront des adultes entraînés à acheter vos produits comme les soldats sont entraînés à acheter vos produits comme les soldats sont entraînés à avancer quand ils entendent les mots-déclencheurs : « En avant, marche! » Oui, songez-y! Et en même temps n'oubliez pas que les dictateurs y songent depuis des années, que des millions, des dizaines de millions, des centaines de millions d'enfants sont en train de grandir pour acheter un jour les produits idéologiques du despote local, pour répondre aux mots déclencheurs implantés dans ces jeunes esprits par ses propagandistes.

Plus on est nombreux, moins on peut se gouverner soi-même. Plus le corps électoral est vaste, moins chaque vote individuel a de valeur. Quand il est noyé au milieu de millions d'autres, l'électeur a l'impression d'être impuissant, ou quantité négligeable. Les candidats auxquels il a donné sa voix sont loin, au sommet de la pyramide du pouvoir. En théorie, ils sont les serviteurs du peuple, mais en pratique, ce sont eux qui donnent les ordres et c'est le peuple souverain, tout en bas du grand édifice, qui doit obéir. L'augmentation de la population et les progrès de la technique ont eu pour résultat d'accroître le nombre et la complexité des organisations, ainsi que la quantité des pouvoirs réunis entre les mains des dirigeants et de diminuer d'autant le contrôle exercé par les directeurs de même que le respect du public pour les procédures démocratiques. Celles-ci, déjà affaiblies par les immenses forces impersonnelles à l'oeuvre dans le monde moderne, sont maintenant minées du dedans par les politiciens et leurs propagandistes.

Les humains agissent de quantités de façons illogiques, mais tous semblent capables, si on leur en donne la possibilité, de faire un choix raisonnable à la lumière des renseignements dont ils disposent. Les institutions démocratiques ne peuvent fonctionner que si tous les intéressés font de leur mieux pour répandre les connaissances et encourager l'exercice du bon sens. Mais aujourd'hui, dans la plus puissante démocratie du monde, - les politiciens et leurs propagandistes préfèrent les ridiculiser en faisant appel presque exclusivement à l'ignorance et à la déraison de leurs électeurs. En 1956, le directeur d'une puissante publication commerciale m'a déclaré : « Les deux partis mettent leurs candidats et leurs programmes sur le marché en utilisant les mêmes méthodes que le monde des affaires pour vendre ses produits. Elles comprennent le choix scientifique des thèmes de publicité et la répétition organisée... Les annonces et les réclames faites à la radio répéteront des slogans avec une intensité strictement graduée. Des placards feront hurler des phrases dont l'efficacité a été prouvée... En plus d'une voix sonore et d'une bonne diction, les candidats devront être capables de regarder « sincèrement » la caméra de télévision. »

Les services de ventes politiques ne font appel qu'aux faiblesses de leurs électeurs, jamais à leur force latente. Ils se gardent bien d'éduquer les masses et de les mettre en mesure de se gouverner elles-mêmes, jugeant très suffisant de les manipuler et de les exploiter. C'est dans ce but que toutes les ressources de la psychologie et des sciences sociales sont mobilisées. Des échantillons soigneusement choisis du corps électoral sont soumis à des « interviews en profondeur »qui révèlent les craintes et les désirs inconscients les plus répandus dans un milieu donné au moment d'une élection. Des phrases et des images destinées à apaiser ou, en cas de nécessité, à intensifier ces craintes, à satisfaire ces désirs, au moins symboliquement, sont alors choisies par les experts, essayées sur des lecteurs et des auditeurs, changées ou améliorées selon les renseignements ainsi obtenus. Après cela, la campagne électorale est prête pour la transmission en chaîne; il n'y manque plus que de l'argent et un candidat qu'on puisse entraîner à prendre un air « sincère ».

Avec ce mode de distribution, les principes politiques et les plans d'action précis en sont arrivés à perdre la plus grande partie de leur importance. La personnalité du candidat et la façon dont elle est mise en valeur par les experts en publicité représentent l'essentiel.

D'une manière ou d'une autre, sous les aspects d'un mâle vigoureux ou d'un bon papa affable, il faut que le candidat soit « public ». Il faut aussi qu'il soit distrayant et n'ennuie jamais un public endurci à la télévision et à la radio, habitué à être diverti et qui n'aime pas qu'on lui demande de se concentrer, ni de faire un effort intellectuel prolongé. Tous les discours de l'amuseur-candidat devront donc être courts et percutants. Les grands problèmes du jour y seront traités en cinq minutes au plus - et de préférence (étant donné que l'auditoire aura hâte de passer à quelque chose de plus attrayant que l'inflation ou la bombe H) en soixante secondes tout juste. La nature de l'éloquence est telle que les politiciens et les ecclésiastiques ont toujours tendance à simplifier exagérément les questions complexes et, d'une chaire ou d'une tribune, le plus consciencieux des orateurs éprouve une extrême difficulté à dire toute la vérité. Mais avec les méthodes utilisées aujourd'hui pour vendre du candidat politique comme s'il s'agissait d'un désodorisant, le corps électoral est positivement garanti contre tout contact avec la vérité, sur quelque sujet que ce soit. 
  
VII 

LE LAVAGE DE CERVEAU 

Dans les deux chapitres précédents, j'ai décrit les procédés techniques utilisés par la manipulation en masse des esprits, telle qu'elle est pratiquée par le plus grand démagogue et les experts en ventes les plus célèbres de l'histoire écrite, mais aucun problème humain ne peut être résolu par les seules méthodes du gros. Le fusil de chasse a sa place, mais la seringue de Pravaz aussi. Dans les chapitres suivants, je vais décrire certains des procédés les plus efficaces pour manipuler non plus des foules, des publics entiers, mais des individus isolés.

Au cours de ses expériences qui ont fait époque sur les réflexes conditionnés, Ivan Pavlov a observé que si on les soumettait à une tension physique ou psychique prolongée, les animaux de laboratoire présentaient tous les symptômes d'une profonde dépression nerveuse. Refusant d'affronter plus longtemps une situation intolérable, leur cerveau se mettait en grève, pour ainsi dire, et s'arrêtait complètement de fonctionner (le chien perdait conscience) ou recourait à la marche au ralenti et au sabotage (le chien se comportait de façon incohérente ou présentait des symptômes de ce que nous eussions appelé hystérie chez des humains). Certains sujets résistaient mieux à ce genre d'agression que d'autres. Ceux qui avaient une constitution qualifiée de « forte excitatoire » par Pavlov s'effondraient beaucoup plus vite que ceux d'un tempérament simplement « vif » (en opposition à colérique ou agité). De même, les sujets « faibles inhibitoires » arrivaient au bout de leur résistance bien avant les « calmes imperturbables ». Mais même le plus stoïque ne pouvait tenir indéfiniment; s'il était soumis à une tension assez intense ou prolongée, il finissait par s'écrouler de manière aussi abjecte que le plus faible de son espèce.

Les découvertes de Pavlov ont été confirmées de la façon la plus angoissante lors des deux guerres mondiales. A la suite d'une seule expérience catastrophique, ou d'une série de chocs moins effrayants mais maintes fois répétés, on voit apparaître un certain nombre de symptômes psychophysiques chez les soldats. Perte de conscience temporaire, agitation extrême, léthargie, cécité ou paralysie fonctionnelle, réactions totalement aberrantes aux stimuli des événements, renversements étranges des comportements de toute une vie - toutes les caractéristiques que Pavlov avait observées chez ses chiens reparurent parmi les victimes de ces traumatismes. Chaque homme, de même que chaque sujet de laboratoire, a sa limite d'endurance personnelle; la plupart l'atteignent au bout de trente jours de tension plus ou moins continuelle dans les conditions du combat moderne; les plus sensibles succombent en quinze jours seulement, les plus coriaces durent de quarante-cinq à cinquante jours, mais en fin de compte, tous s'écroulent, c'est-à-dire tous ceux qui étaient normaux au départ, car, ironie assez amère, les seuls qui puissent soutenir indéfiniment la tension imposée par la guerre moderne sont les malades mentaux. La folie individuelle est immunisée contre les conséquences de la démence collective.

Le fait que chaque individu a son point de rupture propre était connu et, d'une manière primitive, déplorablement peu scientifique, exploitée depuis les temps les plus reculés. Dans certains cas, l'inhumanité terrible de l'homme à l'égard de ses semblables a été inspirée par l'amour de la cruauté pour elle-même, pour l'horrible fascination qu'elle exerce, mais le plus souvent, le sadisme pur était mitigé par des considérations utilitaires, la théologie ou la raison d'Etat. Des tortures physiques et d'autres formes d'agression étaient infligées par les hommes de loi pour délier la langue de témoins récalcitrants, par les ecclésiastiques pour punir les égarés et les inciter à rentrer dans le chemin jugé droit, par la police secrète pour arracher des aveux à des personnes soupçonnées d'hostilité envers le gouvernement. Sous Hitler, la torture suivie de l'extermination en masse frappa ces hérétiques biologiques, les Juifs. Pour un jeune Nazi, un temps de service dans les camps de la mort était, selon les termes de Himmler, « le meilleur endoctrinement sur les êtres inférieurs et les races sous-humaines ». Etant donné le caractère d'obsession que revêtait l'antisémitisme contracté par Hitler, tout jeune, dans les taudis de Vienne, cette renaissance des méthodes employées par le Saint-Office contre les hérétiques était inévitable. Mais mise en regard des découvertes de Pavlov et des connaissances acquises par les psychiatres sur le traitement des névroses de guerre, elle fait l'effet d'un anachronisme hideux et grotesque. Des agressions amplement suffisantes pour provoquer un collapsus cérébral complet peuvent être perpétrées par des méthodes qui, tout en étant abominablement inhumaines, restent en deçà des tortures physiques.

Quoi qu'il ait pu se passer autrefois, il semble à peu près certain que ces dernières ne sont pas les seul es armes de. la police communiste actuelle, qui tire ses inspirations non pas de l'Inquisiteur ou du S.S., mais du physiologiste et de ses sujets de laboratoire méthodiquement conditionnés. Pour le dictateur et ses hommes de main, les découvertes de Pavlov ont des conséquences pratiques importantes. Si le système nerveux central du chien peut être brisé, celui d'un prisonnier politique aussi. Il s'agit seulement d'appliquer les doses de tension voulues pendant le temps voulu. A la fin du traitement, l'interné sera dans un état de névrose ou d'hystérie tel qu'il avouera ce que ses geôliers voudront. Mais les aveux ne sont pas suffisants. Un névropathe incurable ne peut servir à rien ni à personne. Ce dont le dictateur intelligent et pratique a besoin, ce n'est pas d'un malade bon à hospitaliser, ou d'une victime à fusiller, mais d'un converti qui travaillera pour la Cause. Se tournant une fois encore vers Pavlov, il apprendra que, en approchant du point de rupture définitive, le sujet devient anormalement sensible à la suggestion. Alors qu'il est près de la limite de son endurance cérébrale, il est aisé de lui faire adopter de nouveaux comportements et qui semblent être indélébiles. L'animal chez qui on les a implantés ne peut plus être déconditionné; ce qu'il a appris sous l'étreinte de l'agression reste partie intégrante (8) de son être.

Les tensions psychologiques peuvent être produites de maintes façons. Les chiens sont troublés, agités quand les stimuli sont d'une force inusitée, quand l'intervalle entre l'excitation et la réaction habituelle est anormalement prolongé et l'animal laissé dans l'incertitude anxieuse, quand le cerveau est dérouté par des stimuli contraires à ceux qu'il a été entraîné à attendre, ou quand ceux-ci n'ont pas de sens dans le système de référence de la victime. De plus, on a constaté qu'en provoquant délibérément la peur, la colère ou l'anxiété, on augmentait notablement la vulnérabilité de l'animal aux suggestions. Si ces émotions sont maintenues au paroxysme pendant assez longtemps, le cerveau « se met en grève » et ensuite rien n'est plus aisé que d'implanter de nouveaux comportements.

Parmi les causes physiques qui rendent un chien plus facile à suggestionner, il y a la fatigue, les blessures et toutes les formes de la maladie.

Pour l'aspirant-dictateur, il y a là des indications pratiques de grande valeur. Ces observations prouvent, par exemple, que Hitler avait tout à fait raison de soutenir que les réunions de masse étaient plus efficaces la nuit que le jour. Il a écrit que pendant la journée « la volonté de l'homme se révolte avec la dernière énergie contre toute tentative pour la soumettre à celle d'un autre. Mais dans la soirée, ils succombent bien moins difficilement à la force dominante d'une volonté plus puissante ».

Pavlov eût été du même avis : la fatigue accroît la suggestibilité! C'est la raison pour laquelle les firmes commerciales faisant de la publicité à la télévision, préfèrent les heures tardives et sont prêtes à payer fort cher pour les obtenir.

La maladie est encore plus efficace pour intensifier cette susceptibilité et, dans le passé, les chambres de patients ont été le théâtre d'innombrables conversions religieuses. Le dictateur scientifiquement entraîné de l'avenir aura fait équiper tous les hôpitaux de ses domaines avec des haut-parleurs glissés sous les oreillers. De la persuasion en conserve sera diffusée vingt-quatre heures sur vingt-quatre et les malades les plus importants seront visités par des pêcheurs d'âmes politiques et des convertisseurs, tout comme autrefois leurs ancêtres l'étaient par des prêtres, des religieuses et de pieux laïcs.

Le fait que de fortes émotions négatives tendent à augmenter la suggestibilité et partant à faciliter un revirement dans les opinions, a été observé et utilisé longtemps avant l'époque de Pavlov. Ainsi que l'a indiqué le Dr William Sargant dans son ouvrage si révélateur, Battle for the Mind (9), l'énorme succès de Wesley en tant que prédicateur était fondé sur une connaissance intuitive du système nerveux central. Il commençait ses sermons par une description longue et détaillée des tourments auxquels, à moins qu'ils se convertissent, ses auditeurs seraient assurément condamnés pour l'éternité. Puis, lorsque la terreur et un sentiment de culpabilité torturant avaient amené son auditoire au bord du vertige, voire, dans certains cas, d'un effondrement cérébral complet, il changeait de ton et promettait le salut à ceux qui croiraient et se repentiraient. Par ce procédé, il a converti des milliers d'hommes, de femmes et d'enfants. Une crainte intense et prolongée les brisait et les mettait dans un état de suggestibilité grandement accrue qui leur permettait d'accepter sans discussion les assertions du prédicateur. Après quoi, ils étaient rétablis dans leur intégrité par des paroles de réconfort et sortaient de l'épreuve avec des types de comportement nouveaux et généralement meilleurs implantés de manière ineffaçable dans leur esprit et leur système nerveux.

L'efficacité de la propagande politique et religieuse dépend des méthodes employées et non pas des doctrines enseignées. Ces dernières peuvent être vraies ou fausses, saines ou pernicieuses, peu importe. Si l'endoctrinement est bien fait au stade voulu de l'épuisement nerveux, il réussira. Dans des conditions favorables, pratiquement n'importe qui peut être converti à n'importe quoi.

Nous possédons des descriptions détaillées des méthodes employées par la police communiste pour le traitement des prisonniers politiques. Dès l'instant où elle est enfermée, la victime est systématiquement soumise à de nombreuses sortes

d'agressions physiques et psychologiques. Mal nourrie, mal traitée, ne pouvant dormir que quelques heures par nuit, elle est maintenue dans un état croissant d'anxiété, d'attente et d'appréhension cruelle. Jour après jour - ou plutôt nuit après nuit - car ces policiers pavloviens connaissent la valeur de la fatigue pour intensifier la suggestibilité - le détenu est questionné, souvent des heures durant, par des enquêteurs qui font tout ce qu'ils peuvent pour l'effrayer, le troubler et le dérouter. Après quelques semaines ou quelques mois de ce traitement, son cerveau se met en grève et il avoue tout ce que ses geôliers veulent. Ensuite, s'il doit être converti plutôt que fusillé, on lui offre le réconfort de l'espoir. Qu'il accepte la foi nouvelle et il peut encore être sauvé - non pas dans l'autre monde, bien entendu, puisque, officiellement il n'y en a pas, mais dans celui-ci.

Des méthodes du même genre, encore que moins radicales, ont été utilisées pendant la guerre de Corée sur des prisonniers militaires. Dans leurs camps chinois, les jeunes détenus occidentaux étaient soumis à une tension systématique. Pour les plus minimes infractions, les coupables étaient appelés au bureau du commandant, questionnés, rudoyés et humiliés en public; la scène se répétait à l'infini, à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit, et ‘ce harcèlement continuel créait chez ses victimes une impression d'affolement et d'anxiété chronique. Pour accentuer leur sentiment de culpabilité, on obligeait les prisonniers à écrire et à récrire avec des détails de plus en plus intimes de longs comptes rendus autobiographiques de toutes leurs fautes. Ensuite, ayant avoué leurs péchés, ils devaient avouer ceux des autres. Le but était de créer à l'intérieur du camp une société de cauchemar dans laquelle tout le monde espionnait et mouchardait tout le monde. A ces tensions mentales s'ajoutaient les agressions physiques de la mauvaise alimentation, de l'inconfort et de la maladie. La suggestibilité accrue ainsi provoquée était habilement exploitée par les Chinois qui déversaient dans ces cerveaux anormalement réceptifs des doses massives de littérature procommuniste et anticapitaliste. Ces procédés inspirés de Pavlov obtenaient des succès remarquables. Des rapports officiels nous informent qu'un Américain prisonnier sur sept s'est rendu coupable de collusion grave avec les autorités chinoises, un sur trois de quasi-collaboration.

Il ne faut pas croire que les Rouges réservent exclusivement ce genre de traitement à leurs ennemis. Les jeunes qui, durant les premières années du nouveau régime, ont été les missionnaires et les organisateurs des excès du communisme dans les innombrables villes et villages de Chine, avaient été soumis à un endoctrinement bien plus intense qu'aucun prisonnier de guerre. Dans son livre, China under Communism, R. L. Walker décrit les méthodes grâce auxquelles les chefs du parti sont en mesure de fabriquer, à partir d'hommes et de femmes tout à fait ordinaires, les milliers de fanatiques éperdument dévoués qui leur sont nécessaires pour propager l'évangile communiste et faire obéir ses commandements. Avec ce système d'entraînement, le matériel humain brut est expédié dans des camps spéciaux où ses éléments sont complètement isolés de leurs amis, de leur famille et du monde extérieur en général. Là, on les contraint à effectuer un travail physique et intellectuel épuisant; jamais seuls, toujours en groupe, incités à s'espionner mutuellement, obligés d'écrire des autobiographies accusatrices, ils vivent dans la crainte perpétuelle du sort épouvantable qu'ils pourraient connaître en raison de ce qui a été dit sur leur compte par des mouchards ou de ce qu'ils ont avoué eux-mêmes. Dans cet état de suggestibilité accrue, on leur fait suivre un programme intensif de marxisme théorique et pratique et un échec à l'examen qui le clôt peut entraîner n'importe quelle sanction, depuis l'expulsion ignominieuse jusqu'à un séjour dans un camp de travaux forcés, ou même la liquidation. Après six mois d'entraînement de' ce genre, la tension prolongée produit les résultats que les découvertes de Pavlov laissaient prévoir. Les uns après les autres, ou par groupes entiers, les sujets s'effondrent, les symptômes de névrose et d'hystérie font leur apparition, certaines des victimes se suicident, d'autres (jusqu'à 20 pour cent du total, nous dit-on) contractent de graves maladies mentales. Ceux qui survivent aux rigueurs de la conversion en sortent avec des types de comportement nouveaux et indéracinables. Tous leurs liens avec le passé - familles, amis, traditions - ont été rompus. Ce sont des hommes nouveaux recréés à l'usage de leur nouveau dieu et intégralement voués à son service.

Dans tout l'univers communiste, des dizaines de milliers de ces jeunes gens disciplinés et morts à eux-mêmes sortent chaque année de centaines de ces centres de formation. Ce que les Jésuites ont fait pour l'Eglise romaine de la Contre-réforme, ces produits d'un entraînement plus scientifique et encore plus dur le font en ce moment et continueront sans aucun doute à le faire pour les partis communistes d'Europe, d'Asie et d'Afrique.

En politique, il semble que Pavlov ait été un libéral à l'ancienne mode, mais, par une étrange ironie du sort, ses recherches et les théories qu'il a édifiées sur elles ont fait naître une immense armée de fanatiques voués corps et âme, réflexes et système nerveux, à la destruction de ce même libéralisme où qu'il se trouve.

Le lavage de cerveau, tel qu'il est pratiqué de nos jours, est un procédé hybride dont l'efficacité dépend en partie de l'emploi systématique de la violence et en partie de manipulations psychologiques habiles. Il représente la tradition de 1984 en train de devenir la tradition du Meilleur des Mondes. Sous une dictature établie de longue date et bien organisée, nos méthodes actuelles de manipulations semi-violentes sembleront, à n'en pas douter, ridiculement élémentaires. Conditionné depuis son plus jeune âge (et. peut-être aussi prédestiné biologiquement), l'individu de caste moyenne ou basse n'aura jamais besoin ni de se convertir, ni même de suivre des cours d'entretien sur la vraie foi. Il faudra par contre que les membres de la plus haute classe puissent avoir de nouvelles idées pour faire face à des situations nouvelles et leur formation devra donc être beaucoup moins rigide que celle imposée aux êtres qui n'ont pas à raisonner, mais simplement à travailler et à mourir avec le minimum de complications.

Ils appartiendront encore à une espèce sauvage - dresseurs et gardiens à peine conditionnés d'animaux complètement domestiqués. Cet état leur fera courir le risque de devenir hérétiques et rebelles; dans ce cas, ils devront être soit liquidés, soit ramenés dans l'orthodoxie par le lavage de cerveau, soit encore (comme dans Le Meilleur des Mondes) exilés sur une île où ils ne pourront plus nuire, si ce n'est, bien sûr, à leurs semblables. Mais le conditionnement infantile universel ainsi que les autres méthodes de manipulation et de contrôle sont encore séparés de nous par quelques générations. Sur le chemin qui mène au Meilleur des Mondes, nos dirigeants devront s'en remettre au procédé, tout provisoire, du lavage de cerveau, en manière de transition. 
 

VIII 

PERSUASION CHIMIQUE 

Dans le Meilleur des Mondes de ma fable, il n'y avait ni whisky, ni tabac, ni héroïne, ni cocaïne de contrebande; les gens ne fumaient pas, ne buvaient pas, ne priaient pas, ne se piquaient pas. Quand l'un d'eux se sentait déprimé, ou mal à l'aise, il avalait une ou deux pilules d'un composé chimique appelé soma. J'ai emprunté le nom de cette drogue imaginaire à une plante inconnue (peut-être Asclepias acida) utilisée par les antiques envahisseurs aryens de l'Inde dans l'un de leurs rites religieux les plus solennels. Le jus enivrant exprimé des tiges était bu par les prêtres et les nobles au cours d'une cérémonie compliquée. Les hymnes védiques nous apprennent que les buveurs de soma ressentaient maints effets bénéfiques : leur corps était plus fort, leur cœur empli de courage, de joie et d'enthousiasme, leur esprit illuminé et, dans une révélation immédiate de la vie future, ils recevaient l'assurance de leur immortalité. Mais le liquide sacré avait ses inconvénients. Le soma était une plante dangereuse, si dangereuse qu'elle rendait même malade le grand dieu du ciel en personne, Indra. Les simples mortels mouraient parfois d'une dose un peu trop forte mais l'expérience procurait une telle béatitude transcendante et une telle illumination qu'elle était considérée comme un privilège qu'on ne pouvait payer trop cher.

Le soma du Meilleur des Mondes n'avait aucun des inconvénients de l'original indien. Pris à petites doses, il donnait une sensation d'euphorie délicieuse; à plus fortes doses, des visions, et si vous en absorbiez trois comprimés, vous vous enfonciez, au bout de quelques minutes, dans un paisible sommeil. Tout cela, sans la moindre réaction physiologique ou mentale fâcheuse. Les habitants du Meilleurs des Mondes pouvaient s'évader de leurs humeurs noires ou des contrariétés quotidiennes sans sacrifier leur santé ou réduire leur efficacité de façon permanente. Aussi, ce genre de toxicomanie n'était-il pas un vice personnel, mais bien une institution politique, l'essence même de la Vie, de la Liberté et de la Poursuite du Bonheur garanties par la Déclaration des Droits. Mais ce privilège inaliénable des sujets, précieux entre tous, était en même temps l'un des instruments de domination les plus puissants dans l'arsenal du dictateur. L'intoxication systématique des individus pour le bien de l'Etat (et, incidemment, pour leur propre plaisir) était un élément essentiel du plan des Administrateurs Mondiaux. La ration de soma quotidienne était une garantie contre l'inquiétude personnelle, l'agitation sociale et la propagation d'idées subversives. Karl Marx déclarait que la religion était l'opium du peuple, mais dans le Meilleur des Mondes la situation se trouvait renversée : l'opium, ou plutôt le soma, était la religion du peuple. Comme elle, j! avait le pouvoir de consoler et de compenser, il faisait naître des visions d'un autre monde, plus beau, il donnait l'espoir, soutenait la foi et encourageait la charité. Un poète a écrit que la bière ...

... fait plus que Milton

pour justifier Dieu devant les hommes. 

Or, n'oublions pas que, comparée au soma, la bière est une drogue des plus grossières et des plus incertaines. Pour ce qui est de justifier Dieu devant les hommes, le soma est à l'alcool ce que l'alcool est aux arguments théologiques de Milton.

En 1931, alors que je décrivais les effets de ce produit synthétique imaginaire grâce auquel les générations futures seraient à la fois heureuses et dociles, le Dr Irvin Page, biochimiste américain bien connu, se préparait à quitter l'Allemagne où il venait de passer trois ans au Kaiser Wilhelm Institut, pour étudier la chimie du cerveau. Il a écrit dans un récent article : « Il est difficile de comprendre pourquoi les savants ont mis si longtemps à entreprendre l'examen des réactions chimiques dans leur propre cerveau. Je parle par expérience. Quand je suis rentré en 1931... je n'ai pu ni trouver une situation dans cette spécialité, ni faire jaillir la moindre lueur d'intérêt à son égard. » Aujourd'hui, vingt-sept ans après, la lueur inexistante de 1931 est devenue un énorme foyer incandescent de recherches biochimiques et psychopharmacologiques. On étudie les enzymes qui régularisent les fonctions du cerveau; dans le corps, des substances chimiques comme l'adénochrome et la sérotonine (que le Dr Page a aidé à découvrir) ont été isolées et leurs effets, d'une immense portée sur nos fonctions mentales et physiques, sont actuellement à l'étude. Entre-temps, on fait la synthèse de nouveaux remèdes qui renforcent, corrigent ou inhibent des diverses substances chimiques au moyen desquelles le système nerveux accomplit des miracles de tous les instants, en sa qualité de contrôleur du corps, d'instrument et de médiateur de la conscience.

Au point de vue qui nous occupe actuellement, le caractère le plus intéressant de ces produits nouveaux, c'est qu'ils modifient de façon provisoire la chimie du cerveau et l'état d'esprit qui y est associé sans causer de dommage permanent à l'ensemble de l'organisme. A cet égard, ils sont semblables au soma et profondément différents des drogues du passé. Par exemple, le calmant classique est l'opium, mais c'est aussi un stupéfiant dangereux qui, depuis les temps néolithiques jusqu'à aujourd'hui, a fait des toxicomanes et ruiné des santés sans nombre. On peut en dire autant de l'alcool, euphorisant classique, qui, selon les termes du psalmiste, « réjouit le cœur de l'homme ». Malheureusement, il ne fait pas que cela; pris en quantités excessives, il provoque la maladie, l'accoutumance et, depuis huit à dix mille ans, il a été une cause majeure de crimes, de chagrins domestiques, de dégradation morale et d'accidents évitables.

Parmi les stimulants courants, le thé, le café et le maté sont heureusement à peu près complètement inoffensifs. Mais ils sont aussi très faibles, la cocaïne par contre a des effets puissants et dangereux. Ceux qui en font usage doivent payer leurs extases, leurs sensations de force physique et intellectuelle illimitée, les payer de symptômes physiques horribles, comme l'impression d'être infesté par des myriades d'insectes grouillants et d'hallucinations paranoïaques pouvant conduire au crime. Un autre stimulant plus récent est l'amphétamine, mieux connue sous son nom commercial de Benzédrine. Elle est très efficace mais si on en abuse, elle altère l'équilibre physique et mental. On a signalé qu'elle avait fait un million environ d'intoxiqués au Japon.

Parmi les types de plantes produisant des hallucinations, le peyotl du Mexique et Canabis saliva du sud-ouest des U.S.A., absorbée dans le monde entier sous les noms de haschisch, bhang, kif et marijuana, sont les plus connues. Selon les renseignements médicaux et anthropologiques pris aux meilleures sources, le peyotl est beaucoup moins nocif que le whisky ou le gin du Blanc. Il permet aux Indiens qui en font usage dans leurs rites religieux d'entrer au paradis et de se sentir en union parfaite avec la communauté bien-aimée sans avoir à payer très cher ces privilèges :. mâcher une substance au goût ignoble et éprouver quelques nausées pendant une heure ou deux. Cannabis sativa n'est pas si inoffensive - mais bien moins dangereuse que les amateurs de sensationnel voudraient nous le faire croire. La commission médicale nommée en 1944 par le. maire de New York pour étudier le problème de la marijuana en était arrivée, après des recherches approfondies, à la conclusion que ce produit ne représentait pas un danger sérieux pour la société, ni même pour ceux qui s'y adonnaient. Simplement une incommodité.

De ces classiques passons aux derniers produits des recherches psychopharmacologiques. Ceux qui font l'objet de la publicité la plus insistante sont les trois nouveaux tranquillisants réserpine, chlorpromazine et méprobamate. Dans certains types de psychoses, les deux premiers se sont avérés remarquablement efficaces, non pas qu'ils guérissent la maladie, mais ils abolissent provisoirement ses symptômes les plus pénibles. Le méprobamate (alias Miltown) produit les mêmes effets sur les personnes souffrant de névroses diverses. Aucun de ces remèdes n'est tout à fait inoffensif, mais leur coût, évalué en santé physique et en efficacité mentale, est extraordinairement bas. Dans un monde où l'on n'a rien pour rien, les tranquillisants donnent beaucoup pour très peu. Le Miltown et la chlorpromazine ne sont pas encore le soma, mais ils ne sont pas loin de représenter l'un des aspects de cette préparation imaginaire. Ils diminuent provisoirement la tension nerveuse sans infliger, dans la majeure partie des cas, un dommage organique permanent et sans causer plus qu'une légère diminution de l'efficacité intellectuelle et physique. Ils sont sans doute préférables (sauf comme narcotiques) aux barbituriques qui émoussent le coupant de l'intelligence, provoquent, pris à hautes doses, un certain nombre de fâcheux symptômes psychophysiques et peuvent aboutir à une toxicomanie caractérisée. En créant le LSD-25 (diéthylamide de l'acide lysergique), les pharmacologistes viennent d'obtenir un autre aspect du soma - un produit qui intensifie les perceptions et produit des visions sans presque rien coûter, au point de vue physiologique. Cette drogue extraordinaire qui agit à des doses ne dépassant pas 50 ou même 25 millionièmes de grammes, a la propriété (comme le peyotl) de transporter les gens dans un autre monde. Le plus souvent, celui auquel LSD-25 donne accès est céleste, mais il peut aussi s'apparenter au purgatoire ou à l'enfer. Cependant, positive ou négative, l'expérience de ce produit est ressentie par presque tous ceux qui s'y sont soumis comme une révélation d'une profonde importance. Le fait que l'esprit peut être radicalement modifié à si peu de frais pour le corps est, de toute manière, stupéfiant.

Le soma n'était pas seulement hallucinogène et tranquillisant, mais aussi (chose assurément impossible) un stimulant de l'esprit et du corps, un créateur à la fois d'euphorie active et du bonheur négatif qui suit la délivrance de l'anxiété et de la tension.

Le stimulant idéal - puissant mais inoffensif - n'a pas encore été découvert. L'amphétamine, nous l'avons vu, était loin d'être satisfaisante; elle coûtait trop cher pour ce qu'elle apportait. Un candidat plus riche de promesses pour le rôle du soma sous son troisième aspect est I'Iproniazide que l'on emploie actuellement pour tirer les déprimés de leur accablement, pour donner plus de vie aux apathiques et, en général, pour augmenter la quantité d'énergie psychique disponible. Plus prometteur encore, selon un distingué pharmacologiste de mes amis, est un nouveau mélange, encore au stade des expériences, que l'on appellera le Deaner. Il s'agit d'un aminoalcool que l'on croit propre à augmenter la production d'acétylcholine dans le corps et par là à intensifier l'activité et l'efficacité du système nerveux. Le sujet qui prend cette nouvelle pilule a besoin de moins de sommeil, se sent plus alerte et plus gai, pense plus vite et mieux, le tout presque sans aucun contrecoup organique fâcheux, du moins à brève échéance. Cela parait presque trop beau pour être vrai.

Nous voyons donc que si le soma n'existe pas encore (et il n'existera sans doute jamais), d'assez. bons produits de remplacement pour certains de ses aspects ont déjà été découverts. Il existe aujourd'hui des tranquillisants, des hallucinogènes et des stimulants à bon compte, physiologiquement parlant.

Il est évident qu'un dictateur pourrait, s'il le voulait, faire usage de ces produits dans un but politique. Il pourrait se garantir contre l'agitation subversive en modifiant la chimie du cerveau de ses sujets, les rendant ainsi très satisfaits de leur condition servile; il pourrait utiliser les tranquillisants pour calmer les excités, les stimulants pour fouetter l'enthousiasme chez les indifférents, les hallucinogènes pour détourner l'attention des malheureux de leurs souffrances. Mais, demandera-t-on, comment arrivera-t-il à faire prendre les pilules voulues à ses sujets? Il est bien vraisemblable qu'il suffira de les mettre à leur disposition. Aujourd'hui, l'alcool et le tabac sont à portée de la main et les humains dépensent considérablement plus pour acheter ces euphorisants très peu satisfaisants, ces pseudo stimulants et ces sédatifs que pour faire instruire leurs enfants. Ou encore, prenez le cas des barbituriques et des tranquillisants. Aux U.S.A., ces remèdes peuvent être obtenus avec une simple ordonnance de docteur, mais l'avidité du public américain pour quelque chose qui rendra un peu plus supportable la vie dans le milieu urbain et industriel est si grande, que les médecins ordonnent actuellement de ces spécialités au rythme de 48 millions de prescriptions par an. De plus, la plupart sont à renouveler. Cent doses de bonheur, ce n'est pas assez : envoyons-en chercher une autre bouteille à la pharmacie - et quand elle sera finie, une autre... Il n'est pas douteux que si ces drogues pouvaient être achetées aussi facilement et à aussi bon compte que l'aspirine, elles seraient absorbées, non pas par milliards comme aujourd'hui, mais par vingtaines et centaines de milliards. Et un bon stimulant pas cher aurait presque autant de succès.

Dans une dictature, les pharmaciens auraient ordre de changer de note à chaque tournant de la politique. En période de crise nationale, ils seraient chargés de pousser à la consommation des stimulants; mais entre les paroxysmes, des sujets trop alertes et trop énergiques pourraient gêner le tyran, aussi, dans, ces intervalles, les masses seraient-elles incitées à acheter des tranquillisants et, sous l'influence de ces sirops lénitifs, elles ne risqueraient pas de créer la moindre difficulté à leur maître.

Seulement, dans l'état actuel des choses, les tranquillisants peuvent empêcher certaines personnes de créer assez de difficulté, non seulement à leurs dirigeants, mais à elles-mêmes. Trop de tension est une maladie, mais trop peu aussi. Il est des cas où nous devons être tendus, où un excès de tranquillité (surtout quand elle est imposée du dehors, par une préparation chimique) est absolument incompatible avec la situation.

Lors d'une récente conférence sur le méprobamate, à laquelle je participais, un éminent biochimiste proposa en riant que le gouvernement des U.S.A. envoyât gratuitement au peuple soviétique 50 milliards de doses du plus populaire des tranquillisants. La plaisanterie avait son côté inquiétant. Dans une lutte entre deux populations dont l'une est constamment stimulée par des menaces et des promesses, constamment dirigée par une propagande frappant toujours sur le même clou, alors que l'autre est non moins constamment distraite par la télévision et tranquillisée par le Miltown, lequel des adversaires a le plus de chances de l'emporter?

Le soma de ma fable avait non seulement la propriété de tranquilliser, d'halluciner et de stimuler, mais aussi d'augmenter la suggestibilité et pouvait donc être utilisé pour renforcer les effets de la propagande gouvernementale. Avec moins d'efficacité et plus de répercussions nocives sur la santé, plusieurs produits déjà dans notre pharmacopée peuvent servir à cet usage. Il y a la scopolamine, par exemple, principe actif de la jusquiame et poison violent à hautes doses; il y a le pentothal et l'amytal sodium surnommé, on ne sait trop pourquoi, « sérum de vérité ». Le pentothal a été employé par les polices de divers pays pour arracher des aveux (ou peut-être les suggérer) à des criminels récalcitrants. De même que l'amytal sodium, il abaisse le seuil entre le conscient et le subconscient, ce qui rend ces deux produits très précieux pour la thérapie des traumatismes psychophysiologiques du soldat, connue sous le nom de narcosynthèse. On assure qu'ils sont parfois employés par les communistes pour préparer des prisonniers importants à comparaître devant le tribunal.

Pendant ce temps, pharmacologie, biochimie, neurologie font sans cesse des progrès et nous pouvons être tout à fait certains qu'au cours des quelques années à venir, des méthodes chimiques nouvelles et plus efficaces pour augmenter la suggestibilité et diminuer la résistance psychologique seront découvertes. Comme toutes les autres inventions, elles pourront être bien ou mal utilisées, aider le psychiatre dans sa lutte contre les maladies mentales, ou le dictateur dans sa lutte contre la liberté. Il est plus probable, étant donné que la science est divinement impartiale, qu'elles asserviront et libéreront, guériront et détruiront. le tout à la fois. 
 

IX 

PERSUASION SUBCONSCIENTE 
  

Dans une note de l'édition de 1919 de son livre L'Interprétation des rêves, Sigmund Freud attirait l'attention sur les travaux du Dr. P&Oeligtzl, neurologue autrichien qui venait de publier un article décrivant ses expériences avec le tachistoscope (instrument qui se présente sous deux formes un genre de kaléidoscope dans lequel le sujet regarde une image exposée une fraction de seconde et une lanterne magique avec obturateur ultra-rapide pouvant projeter très brièvement une image sur un écran). « P&Oeligtzl demandait aux sujets de dessiner ce qu'ils avaient noté consciemment d'un tableau exposé à leur vue dans un tachistoscope... Il tournait ensuite son attention vers les rêves faits par les sujets la nuit suivante et leur demandait une fois encore de dessiner ce dont ils gardaient le souvenir. Les résultats démontraient sans équivoque possible que les détails de l'images exposée qui n'avaient pas été notés par le sujet fournissaient les éléments de la construction du rêve. »

Avec divers perfectionnements et modifications les expériences de P&Oeligtzl ont été répétées plusieurs fois, en dernier lieu par le Dr. Charles Fischer qui a écrit trois excellents articles sur les rêves et la « perception préconsciente » dans la revue de l'Association psychanalytique américaine. Entre-temps, les tenants de la psychologie classique ne sont pas restés oisifs. Confirmant les indications de P&Oeligtzl, leurs travaux ont montré que les humains voient et entendent en fait beaucoup plus qu'ils le croient consciemment, que ce qu'ils voient et entendent ainsi sans le savoir est enregistré dans le subconscient et peut influer sur leurs pensées, leurs sentiments, leur comportement conscients.

La science pure ne le reste pas indéfiniment tôt ou tard, elle se transforme en science appliquée, puis en technique. La théorie devient procédé industriel, la connaissance se fait puissance, les formules et les expériences de laboratoire se métamorphosent pour resurgir sous les aspects de la bombe H. Dans le cas présent, le joli petit fragment de science pure découvert par P&Oeligtzl, de même que tous les autres mis au jour dans le domaine de la perception préconsciente, garda son intégrité originelle pendant un temps étonnamment long. Et puis, au début de l'automne 1957, quarante ans exactement après la publication de l'article de P&Oeligtzl, on annonça que c'en était fini de leur pureté : ils avaient été appliqués, ils entraient dans le domaine de la technique. La révélation créa une sensation considérable, on en parla, on en écrivit dans tout l'univers civilisé et il n'y avait rien là d'étonnant. En effet, le nouveau procédé de « projection subliminale » ainsi qu'on l'appela, était intimement associé à la distraction des masses qui joue maintenant, dans la vie des humains civilisés, un rôle comparable à celui de la religion au Moyen Age. On a donné beaucoup de surnoms à notre époque : l'ère de l'angoisse, l'ère atomique, l'ère des voyages cosmiques, etc. On pourrait tout aussi bien l'appeler l'ère de la télévisomanie, l'ère du feuilleton bêlant, ou l'ère du tourne-disque sans fin. Dans une pareille ambiance, l'annonce de l'application pratique des expériences P&Oeligtzl, sous forme de projection subliminale, ne pouvait manquer d'éveiller l'intérêt le plus intense parmi tous les amuseurs de masse professionnels. En effet, le nouveau procédé semblait fait pour eux, son but étant de manipuler les esprits sans qu'ils pussent s'en douter. Au moyen de tachistoscopes spécialement conçus, des mots ou des images seraient projetés pendant un millième de seconde, ou moins, sur les écrans de la télévision et des salles de cinéma pendant (non pas avant ou après) le programme. « Buvez Coca-Cola », ou « Allumez une Camel » apparaîtrait en surimpression au milieu d'une étreinte amoureuse, des larmes d'une mère au cœur brisé et les nerfs optiques des spectateurs enregistreraient ces messages secrets, leur subconscient réagirait et, en temps voulu, ils éprouveraient -le désir conscient de la boisson gazeuse et du tabac. Entre-temps, d'autres signaux secrets seraient retransmis, trop bas ou trop haut pour être perçus par la conscience claire. L'auditeur écouterait, au niveau de l'intelligence, une phrase comme « Mon amour, je t'adore » et pendant ce temps, au-dessous du seuil de la conscience, ses oreilles incroyablement sensibles et son subconscient enregistreraient la bonne nouvelle concernant les laxatifs et les désodorisants les plus récents.

Est-ce que ce genre de publicité est vraiment efficace? Les données apportées par l'entreprise commerciale qui a, la première, dévoilé un procédé de projection subliminale sont vagues et très peu satisfaisantes au point de vue scientifique. Répété à des intervalles réguliers pendant que passait un film dans une salle de cinéma, l'ordre d'acheter du maïs grillé fit augmenter, nous dit-on, la vente de ce produit de 50 pour cent environ. Mais une seule expérience ne prouve pas grand-chose. De plus, elle avait été mal montée; pas de contrôle, pas le moindre effort pour tenir compte des nombreux facteurs variables qui influent à n'en pas douter sur la consommation du maïs grillé dans un cinéma. D'ailleurs, était-ce bien la façon la plus efficace d'appliquer les connaissances accumulées pendant des années sur la perception du subconscient par de savants chercheurs? Etait-il vraisemblable que le seul fait de lancer le nom d'un produit et l'ordre de l'acheter durant l'espace d'un éclair suffît à briser la résistance du public et à recruter de nouveaux clients? La réponse à ces deux questions est assez évidemment négative, ce qui ne signifie pas, bien sûr que les découvertes des neurologues et des psychologues sont dépourvues d'importance pratique. Habilement exploité, le joli petit fragment de science pure exhumé par P&Oeligtzl pourrait fort bien devenir un puissant instrument pour la manipulation d'esprits sans méfiance.

Détournons-nous, pour recueillir quelques suggestions révélatrices, des vendeurs de maïs grillé et observons ceux qui, avec moins de bruit mais plus d'imagination et de meilleures méthodes, ont fait des expériences dans le même domaine. En Grande-Bretagne, où le procédé de manipulation des esprits au-dessous du niveau de la conscience est appelé « strobonic injection », les chercheurs ont souligné combien il était important, au point de vue pratique, de créer les conditions psychologiques voulues pour appliquer cette méthode. Une suggestion faite au-dessus du seuil de la conscience a plus de chance d'être efficace si celui qui la reçoit est dans un état d'hypnose légère, sous l'influence de certaines drogues, diminué par la maladie, l'inanition ou n'importe quelle tension physique ou morale. Mais cette remarque s'applique également aux invites faites au-dessous de ce seuil. En un mot, plus le niveau de résistance psychologique d'un sujet est bas, plus les suggestions injectées stroboniquement seront efficaces. Le dictateur scientifique de demain installera ses machines à chuchoter et ses projecteurs subliminaux dans les écoles, les hôpitaux (les enfants et les malades sont extrêmement vulnérables à la suggestion) et dans tous les lieux publics où des auditoires peuvent être préalablement amollis et rendus plus influençables par des discours ou des rites appropriés.

Passons maintenant des conditions dans lesquelles on peut s'attendre à ce que la persuasion subliminale opère, aux suggestions elles-mêmes. Dans quels termes convient-il que le propagandiste s'adresse au subconscient de ses victimes? Des ordres directs. (« Achetez du maïs grillé », ou « Votez pour Jones »), des affirmations péremptoires (c Le socialisme est le parti des salauds », ou « La pâte X supprime la mauvaise haleine ») risquent de n'agir que sur les esprits déjà prévenus en faveur de Jones et du maïs grillé, déjà au fait du danger des odeurs sui generis et de la propriété collective des moyens de production. Mais renforcer une croyance déjà existante ne suffit pas; le propagandiste, s'il est digne de ce grand nom, doit créer une foi nouvelle, savoir gagner les indifférents et les indécis à sa cause, adoucir et peut-être convertir les adversaires. Il sait qu'à l'affirmation et au commandement il lui faut ajouter la persuasion, le tout au-dessous du niveau de la conscience.

Au-dessus de ce seuil, l'une des méthodes les plus efficaces de persuasion non rationnelle est ce que l'on pourrait appeler la persuasion par association. Le propagandiste rapproche arbitrairement le produit, le candidat ou la cause qu'il a choisis et l'idée, l'image d'une personne ou d'une chose que la plupart des hommes appartenant à une civilisation donnée, considèrent comme bonne. Ainsi, dans une campagne de vente, la beauté féminine peut être alternativement liée à n'importe quoi, depuis un bulldozer jusqu'à un diurétique; dans une campagne politique, le patriotisme peut être confondu avec n'importe quelle cause, depuis l'apartheid jusqu'à l'intégration et n'importe quelle personnalité, depuis k mahatma Gandhi jusqu'au sénateur Mc Carthy. li y a des années de cela, en Amérique centrale, j'ai noté un exemple de persuasion par. association qui m'a rempli d'une admiration terrifiée pour ceux qui l'avaient imaginée. Dans les montagnes du Guatemala, les seules œuvres d'art importées sont les calendriers coloriés distribués gratuitement par les compagnies étrangères vendant leurs produits aux Indiens. Les Américains représentaient sur les leurs des chiens, des paysages, de jeunes beautés en partie dévêtues; mais pour les indigènes, les chiens ne sont que des objets utiles, les paysages, ils n'en voient que trop tous les jours de leur vie et les blondes à moitié nues leur semblent sans aucun intérêt, peut-être même un peu répugnantes. En conséquence, les calendriers américains avaient beaucoup moins de succès que les allemands, car les annonceurs germaniques avaient pris la peine de chercher ce que les Indiens appréciaient, ce qui les intéressait et je me rappelle, en particulier, un véritable chef d'œuvre de propagande commerciale. C'était le calendrier distribué par un fabricant d'aspirine. Au bas de l'image, on voyait la marque familière sur le tube familier de comprimés blancs. Au-dessus, pas de paysages de neige ou de forêts, automnales, ou d'épagneuls, ou de girls bien en chair - non, l'Allemand, rusé, avait associé son analgésique à un tableau extrêmement coloré et vivant de la Sainte Trinité sur un cumulus, entourée de saint Joseph, de la Vierge,- d'un assortiment de saints et d'anges en foule. Les vertus miraculeuses de l'acide acétylsalicylique étaient ainsi garanties, dans les esprits simples et profondément religieux des Indiens, par Dieu le Père et toutes les célestes phalanges. Ce genre de persuasion est de ceux auxquels le procédé de projection subliminale semble se prêter particulièrement, bien. Dans une série d'expériences effectuées à l'université de New York sous les auspices de l'Institut national de la Santé, il a été établi que les sentiments d'un individu au sujet de quelque image vue consciemment pouvaient être modifiés en associant cette dernière, au niveau subconscient, à une autre représentation ou, mieux encore, à des vocables exprimant une notion de valeur. Ainsi uni au mot « joyeux », un visage vide de toute expression paraissait souriant à l'observateur, aimable, avenant et bienveillant. Quand le même était associé, toujours dans le subconscient, au mot « furieux », il semblait aux sujets qu'il était devenu renfrogné, désagréable et hostile (pour un groupe de jeunes femmes, il en était aussi arrivé à paraître très masculin, alors qu'au moment où il était rapproché de « joyeux », elles le voyaient comme celui d'un membre de leur sexe. Pères et maris, prenez bonne note). Pour le propagandiste commercial et politique, il est évident que ces remarques sont d'une importance capitale. S'il peut mettre ses victimes en état de réceptivité anormalement vive, s'il peut leur montrer, pendant qu'elles sont dans cette disposition, la chose, la personne ou, par l'entremise d'un symbole, la cause qu'il a à vendre et s'il peut, au niveau du subconscient, associer celles-ci à quelque mot ou image comportant une idée de valeur, il sera peut-être en mesure de modifier les sentiments et les opinions de ses cobayes sans qu'ils s'en doutent un instant. Selon un groupe commercial fort entreprenant de La Nouvelle-Orléans, il devrait être' possible d'augmenter par ce procédé la valeur des films et des pièces télévisées en tant que distractions. Le public aime éprouver des émotions violentes et apprécie, par conséquent, les tragédies, les mélodrames, les pièces policières et les récits de grandes passions. La mise en scène d'une bataille ou d'une étreinte fait naître des sensations fortes chez les spectateurs, mais elles seraient plus fortes encore si elles étaient associées dans le subconscient à des mots ou des symboles appropriés. Par exemple, dans la version filmée de A Farewell to Arms (10), la mort en couches de l'héroïne pourrait être rendue plus poignante qu'elle l'est déjà en faisant passer et repasser sur l'écran, pendant la scène, des mots sinistres comme « douleur », « sang » et « mort ». Consciemment, ils ne seraient pas vus, mais leur effet sur le subconscient pourrait être très grand et renforcer puissamment les émotions évoquées au niveau de la conscience claire par le jeu des acteurs et le dialogue. Si, comme la chose paraît à peu près certaine, la projection subliminale peut intensifier régulièrement les sensations ressenties par les amateurs de films, l'industrie cinématographique évitera peut-être la banqueroute - à condition que les producteurs de télévision ne lui coupent pas l'herbe sous le pied.

Essayons d'imaginer, à la lumière de ce qui vient d'être écrit sur la persuasion par association et l'intensification des émotions au moyen de la suggestion subliminale, ce que sera la réunion politique de demain. Le candidat (s'il y en a encore) ou le représentant mandaté de l'oligarchie dirigeante fera son discours, au vu et au su de tous et, pendant ce temps, les tachistoscopes, les chuchoteuses, les projecteurs d'images si faibles que seul le subconscient peut y réagir, renforceront ce qu'il dira en associant systématiquement l'homme et sa cause à des mots chargés de sens positif et à des images vénérées, en injectant stroboniquement des vocables négatifs et des symboles odieux chaque fois qu'il fera mention des ennemis de l'Etat ou du Parti. Aux U.S.A., de brèves images d'Abraham Lincoln et les mots « gouvernement par le peuple » seront projetés sur la tribune. En Russie, l'orateur sera bien entendu associé à de fugitives visions de Lénine, aux mots « démocratie populaire », à la barbe prophétique de Karl Marx. Parce que tout cela est encore à une distance rassurante dans l'avenir, nous pouvons en sourire, mais dans dix ou vingt ans d'ici, la chose nous paraîtra sans doute beaucoup moins drôle, car ce qui est aujourd'hui du domaine de la fiction scientifique sera devenu une réalité politique. Pœtzl a été l'un des présages que j'ai négligés en écrivant Le Meilleur des Mondes. Il n'y a aucune allusion à la persuasion subliminale dans ma fable et c'est là une omission que je corrigerais certainement si je devais récrire le livre aujourd'hui. 
  

 

HYPNOPÉDIE 

Vers la fin de l'automne 1957, Woodland Road Camp, établissement pénitentiaire à Tulare County, Californie, fut le théâtre d'une expérience curieuse et intéressante. Des haut-parleurs miniatures furent placés sous les oreillers d'un groupe de prisonniers qui s'étaient offerts à tenir le rôle de cobayes psychologiques. Chacun des appareils était relié à un phonographe dans le bureau du directeur. Toutes les heures, pendant la nuit, un murmure édifiant répétait une brève allocution sur « les principes d'une vie conforme à la morale ». En s'éveillant à minuit, le détenu pouvait entendre cette petite voix exalter les vertus cardinales ou murmurer, au nom de ce qu'il y avait de meilleur en lui-même : « En mon âme et conscience, je suis empli d'amour et de compassion pour vous. »

Après avoir lu le récit de cette expérience, j'ai repris le deuxième chapitre du Meilleur des Mondes, celui où le directeur de l'incubation et du Conditionnement pour l'Europe occidentale explique à un groupe d'étudiants, le fonctionnement de ce système étatisé d'éducation morale, connu sous le nom d'hypnopédie au septième siècle après F. Il raconte à son auditoire que les premiers essais avaient été mal orientés, donc infructueux. Les éducateurs avaient essayé de donner une formation intellectuelle à leurs élèves endormis, mais une activité de ce genre est incompatible avec le sommeil. L'hypnopédie ne réussit donc qu'à partir du moment où l'on s'en servit pour le dressage moral, en d'autres termes, pour le conditionnement des attitudes par la suggestion verbale dans un temps de résistance psychologique diminuée.

« Le conditionnement que des paroles n'accompagnent pas est grossier et tout d'une pièce, il est incapable de faire saisir les distinctions plus fines, d'inculquer les modes de conduite plus complexes exigés par l'Etat. Pour cela il faut des paroles, mais des paroles sans raison »... du genre qui ne nécessite aucune analyse pour être compris, mais peut être ingurgité en bloc par le cerveau endormi. C'est cela la véritable hypnopédie, « la plus grande force moralisatrice et socialisatrice de tous les temps. »

Dans le Meilleur des Mondes, aucun citoyen des basses castes ne causait jamais la moindre difficulté. Pourquoi? Parce que dès l'instant où il pouvait parler et comprendre ce qu'on lui disait, il était exposé à des suggestions indéfiniment répétées, nuit après nuit, aux heures d'assoupissement et de sommeil. Ces suggestions étaient « comme des gouttes de cire à cacheter liquide, des gouttes qui adhèrent, s'incrustent, s'incorporent à ce sur quoi elles tombent jusqu'à ce qu'enfin le roc ne soit plus qu'une seule masse écarlate. Jusqu'à ce qu'enfin l'esprit de l'enfant, ce soit ces choses suggérées et que la- somme de ces choses suggérées ce soit l'esprit de l'enfant. Et non pas seulement l'esprit de l'enfant, mais également l'esprit de l'adulte - pour toute sa vie. L'esprit qui juge et désire et décide - constitué par ces choses suggérées. Mais toutes ces choses suggérées, ce sont celles que nous suggérons, nous - que suggère l'Etat... »

A la date d'aujourd'hui, la suggestion hypnopédiqué n'a été administrée que je sache, par aucun Etat plus considérable que Tulare County et la nature de ses conseils aux malfaiteurs est irréprochable. Si seulement nous pouvions tous, et pas seulement les pensionnaires de Woodland Road Camp, être effectivement emplis d'amour et de compassion pour autrui pendant nos nuits!

Non, ce n'est pas le message transmis par le chuchotement inspirateur qui est critiquable, c'est le principe de l'enseignement pendant le sommeil par des organisations d'Etat. Ce procédé fait-il partie des instruments que des personnages officiels, chargés d'exercer l'autorité dans une société démocratique, doivent être autorisés à manier comme bon leur semble? Dans le cas qui nous occupe, ils ne font usage que de volontaires et dans les meilleures intentions, mais rien ne garantit qu'elles seront aussi louables dans d'autres circonstances, ni que l'endoctrinement sera réservé à des volontaires. Toute loi ou disposition sociale qui risque d'induire les dirigeants en tentation est mauvaise. Toute loi ou disposition qui leur évite la tentation d'abuser, pour leur profit ou celui de l'Etat, ou celui. de quelque organisation politique, économique, ecclésiastique, des pouvoirs qui leur ont été délégués, est bonne. L'hypnopédie, si elle est efficace, constituerait un instrument d'une redoutable puissance entre les mains de quiconque serait en mesure d'imposer des suggestions à un auditoire captif. Une société démocratique est celle qui se fonde sur la conviction que l'on abuse souvent du pouvoir et qu'il convient, par conséquent, de ne le confier aux fonctionnaires qu'en quantités limitées et pour des périodes de temps limitées. Dans une telle société, la loi devrait réglementer l'usage de l'hypnopédie par les représentants du gouvernement, supposé, bien sûr, qu'il s'agisse vraiment là d'un instrument de puissance. Est-ce le cas? Le procédé fonctionnera-t-il aussi bien que je l'avais imaginé dans mon anticipation? Examinons les faits d'expérience.

Dans le Psychological Bulletin de juillet 1955, Charles W. Simon et William H. Emmons ont analysé et critiqué les dix plus importantes études faites dans ce domaine. Toutes concernaient la mémoire. L'enseignement pendant le sommeil aide-t-il l'élève quand il s'agit d'apprendre mécaniquement? Dans quelle mesure un sujet se rappelle-t-il le lendemain au réveil, les connaissances qu'on lui a chuchotées à l'oreille pendant son sommeil? Simon et Emmons répondent comme suit : « Dix études sur l'enseignement pendant le sommeil ont été passées en revue. Beaucoup d'entre elles ont été citées sans discrimination par des entreprises commerciales ou dans des revues populaires et des articles de journaux comme autant de preuves en faveur d'une possibilité d'apprendre pendant que l'on dort. Une analyse critique a été faite de l'organisation des expériences en cause, des statistiques, de la méthodologie et des critères employés pour définir le sommeil. Toutes les études ont révélé des faiblesses dans un ou plusieurs de ces domaines. Elles n'établissent pas avec une netteté sans équivoque que des connaissances sont assimilées pendant que le sujet dort véritablement. Il semble pourtant qu'un genre d'acquisition se produise dans un état de veille particulier, tel que les sujets ne se rappellent plus par la suite s'ils étaient éveillés. Ce phénomène est susceptible d'avoir une grande importance pratique si l'on considère l'économie du temps d'études, mais il ne peut être interprété comme un enseignement pendant le sommeil... Le problème est en partie obscurci par une définition insuffisamment précise du sommeil. »

Cependant le fait demeure que dans l'armée américaine, au cours de la dernière guerre mondiale (et même pendant la première, à titre expérimental), des cours de code Morse et de langues étrangères donnés pendant la journée étaient complétés par des instructions durant le sommeil - avec des résultats satisfaisants, apparemment. Depuis la fin des hostilités, plusieurs entreprises commerciales aux U.S.A. et ailleurs ont vendu de grosses quantités de haut-parleurs pour oreiller, de phonographes avec système d'horlogerie et de magnétophones à des acteurs qui se hâtaient d'apprendre leurs rôles, à des politiciens et des prédicateurs qui voulaient donner l'illusion d'une éloquence naturelle, à des étudiants se préparant aux examens et enfin à ceux, innombrables, qui ne sont pas satisfaits d'eux-mêmes et voudraient que la suggestion, ou l'auto suggestion les aidât à devenir autres. Il est facile à chacun d'enregistrer ses propres messages inspirateurs sur une bande magnétique et de les écouter, inlassablement répétés, le jour et pendant le sommeil. Ceux de l'extérieur peuvent être achetés sous forme de disques portant une variété extrêmement considérable de conseils salutaires. Il en existe sur le marché pour détendre et amener une relaxation profonde, pour favoriser la confiance en soi (très demandés par les représentants de commerce), pour augmenter le charme et rendre la personnalité plus attirante.

Parmi les plus en vogue, on range ceux qui permettent de réaliser l'harmonie sexuelle et ceux qui s'adressent aux personnes voulant perdre du poids (« Je suis indifférent(e) au chocolat, insensible à l'attrait des pommes de terre, totalement impassible devant les croissants »). Il y a des disques pour une meilleure santé et même pour gagner plus d'argent. Le plus remarquable, c'est que, selon les témoignages envoyés sans qu'on les en prie par les acheteurs reconnaissants, nombreux sont les hommes d'affaires qui gagnent effectivement plus d'argent après avoir écouté les suggestions hypnopédiques, les grosses dames qui perdent du poids, les couples à la veille de divorcer qui parviennent à l'harmonie sexuelle et vivent désormais heureux.

Dans ce contexte, un article de Theodore Barber, « Sommeil et hypnose », publié par The Journal of clinical and experimental hypnosis (octobre 1956), est des plus révélateurs. L'auteur souligne qu'il existe une différence importante entre le sommeil léger et le sommeil profond. Dans le second cas, l'électroencéphalographe n'enregistre aucune onde alpha, alors qu'elles apparaissent dans le premier et, vu sous cet aspect, on peut dire que le sommeil léger est plus proche des états de veille et d'hypnose (où elles sont présentes) que du sommeil profond. Un bruit violent éveillera une personne profondément endormie; un stimulus moins énergique fera réapparaître les ondes alpha sans provoquer le réveil et succéder le sommeil léger au sommeil profond,

Une personne profondément endormie n'est pas apte à recevoir des suggestions, mais si elle ne dort que légèrement, Mr. Barber a noté qu'elle y réagissait de la même manière qu'en état d'hypnose.

Beaucoup de ceux qui ont exploré dans les premiers le domaine de l'hypnotisme ont fait des expériences similaires. Dans son ouvrage classique History, Practice and Theoty of Hypnotism (11) publié en 1903, Milne Bramwell indique que « beaucoup de spécialistes faisant autorité assurent avoir transformé le sommeil naturel en hypnose. Selon Wetterstrand, il est souvent très facile de se mettre en rapport (12) avec des sujets endormis, surtout des enfants... Wetterstrand estime que cette méthode pour provoquer l'hypnose a une grande valeur pratique et assure qu'il l'a souvent utilisée avec succès ». Bramwell cite dans le même sens de nombreux autres hypnotiseurs expérimentés (entre autres d'éminents spécialistes comme Bernheim, Moll et Fore!). Aujourd'hui, un expérimentateur ne parlerait pas de « transformer le sommeil naturel en hypnose ». Tout ce qu'il se déclare prêt à affirmer, c'est que le sommeil léger (en opposition au sommeil profond sans ondes alpha) est un état dans lequel beaucoup de sujets acceptent les suggestions aussi volontiers que dans celui d'hypnose. Par exemple, après qu'on leur a dit, alors qu'ils dorment légèrement, qu'ils vont s'éveiller dans un petit moment très altérés, beaucoup en effet reviennent à l'état de veille avec la bouche sèche et une soif ardente. L'écorce cérébrale est peut-être trop inactive pour penser juste, mais assez en alerte pour réagir aux suggestions et les transmettre au système nerveux autonome.

Comme nous l'avons déjà vu, le médecin et expérimentateur suédois très connu, Wetterstrand, réussissait particulièrement bien dans le traitement par hypnose des enfants endormis. De nos jours, ses méthodes sont suivies par nombre de pédiatres qui apprennent aux jeunes mères l'art de faire des suggestions salutaires à leurs enfants pendant les heures de sommeil léger. Ce genre d'hypnopédie permet de guérir l'incontinence d'urine et l'onychophagie, de préparer les petits malades à subir une intervention chirurgicale sans appréhension, à leur donner confiance et assurance lorsque, pour une raison ou une autre, les circonstances de leur vie sont devenues angoissantes. J'ai personnellement constaté les résultats remarquables obtenus par ce procédé chez des enfants et il est probable qu'il serait aussi efficace pour des adultes.

Pour un aspirant-dictateur la morale de toute cette histoire est évidente. Appliquée dans de bonnes conditions, l'hypnopédie est efficace -autant semble-t-il que l'hypnose. La plupart des choses que l'on. peut faire à une personne hypnotisée et avec elle, peuvent être faites à une personne qui dort légèrement et avec elle. Les suggestions verbales sont transmises par l'intermédiaire de la substance corticale somnolente au cerveau moyen, à la moelle allongée et au système nerveux autonome. Si ces instructions sont bien conçues et souvent répétées, les fonctions organiques du dormeur peuvent être améliorées ou inhibées, de nouveaux sentiments implantés et les anciens modifiés, des ordres post-hypnotiques donnés, des slogans, formules et mots-déclencheurs profondément gravés dans la mémoire. Les enfants sont de meilleurs sujets que les adultes et le dictateur ne manquera pas d'exploiter à fond cette particularité. Les bébés des garderies et des écoles maternelles recevront des suggestions hypnopédiques pendant leur sieste de l'après-midi; pour les plus grands - surtout ceux des membres du parti, destinés à former les cadres - il y aura des pensionnats où l'excellente instruction donnée dans la journée sera complétée la nuit. Dans le cas des adultes, les malades seront l'objet d'une attention particulière. Ainsi que Pavlov l'a démontré, il y a bien des années, des chiens volontaires et résistants deviennent parfaitement aptes à être suggestionnés après une opération ou pendant une maladie débilitante.

Notre dictateur veillera donc à ce que chaque salle d'hôpital soit munie des appareils de sonorisation voulus. La résection d'un appendice, un accouchement, une pneumonie ou une crise de foie pourront servir de prétexte à un cours intensif de loyalisme et de ferveur dirigée, ou à une remise en mémoire des principes de l'idéologie locale.

D'autres auditoires captifs peuvent se trouver dans les prisons, les camps de travail, les casernes, les navires en mer, les trains et les avions, la nuit, les lugubres salles d'attente des gares ferroviaires et routières. Même si les suggestions hypnopédiques faites dans ces conditions n'avaient qu'un rendement de dix pour cent, les résultats seraient encore impressionnants et, pour un dictateur, extrêmement précieux.

De la suggestibilité accrue associée au sommeil léger et à l'hypnose, passons à celle, normale, des sujets qui sont en état de veille, ou du moins qui le croient. (En fait, comme l'assurent les Bouddhistes, la plupart d'entre nous sont constamment à moitié endormis et traversent la vie en somnambules obéissant aux suggestions de quelqu'un d'autre.) L'illumination est l'éveil total. Le mot « Bouddha » peut se traduire par 1'Eveillé aussi bien que par l'Illuminé. Au point de vue génétique, chaque être humain est unique et différent de tous les autres par bien des aspects. L'éventail des variations individuelles en marge des normes statistiques est étonnamment ouvert et n'oublions pas que ces fameuses normes ne peuvent servir qu'aux calculs des actuaires, jamais dans la vie réelle où l'homme moyen n'existe pas. Il n'y a que des individus distincts, chacun avec ses caractères particuliers innés, physiques et mentaux, qui essaient tous (ou qui sont tous contraints) de comprimer leur diversité biologique dans le moule d'une culture uniforme.

La suggestibilité est l'un de ces traits qui varient considérablement d'un individu à l'autre. Le milieu et ses facteurs jouent à coup sûr un rôle dans cette diversité, mais il est non moins certain qu'il existe des différences tenant à la constitution même des sujets. La résistance extrême est assez rare, heureusement, sans quoi la vie en société serait impossible. Les collectivités humaines peuvent fonctionner dans des conditions acceptables d'efficacité uniquement parce que la plupart des gens sont, à des degrés divers, assez sensibles à la suggestion. L'extrême suggestibilité est à peu près aussi rare que son contraire et aussi heureusement, car un choix libre et rationnel deviendrait virtuellement impossible pour la majorité des électeurs et les institutions démocratiques ne survivraient pas - elles ne prendraient même pas naissance.

Il y a quelques années, à l'hôpital du Massachusetts, une équipe de chercheurs fit une série d'expérience des plus révélatrices sur les effets analgésiques des placebos (il s'agit d'une substance quelconque que le malade croit efficace, mais qui est en réalité tout à fait neutre au point de vue pharmaceutique). Les sujets étaient 162 malades que l'on venait juste d'opérer et qui souffraient énormément. Chaque fois que l'un d'eux un remède pour soulager on lui faisait une piqûre soit de morphine, soit d'eau distillée; tous, à un moment ou un autre, reçurent des injections des deux.

Environ trente pour cent des patients n'éprouvèrent jamais aucun effet du placebo, mais par contre quatorze pour cent furent soulagés après toutes les piqûres d'eau distillée. Les cinquante-cinq pour cent restants éprouvèrent des résultats tantôt positifs tantôt négatifs selon les occasions.

En quoi ces groupes se distinguaient-ils les uns des autres? Des études approfondies et minutieuses révélèrent que ni l'âge ni le sexe ne jouait un rôle important. L'intelligence, évaluée d'après les tests classiques, non plus. C'est essentiellement par le tempérament, l'attitude qu'ils avaient vis-à-vis d'eux-mêmes et des autres que les deux groupes différaient. Les malades qui réagissaient étaient plus disposés à coopérer, moins critiques et soupçonneux que les autres. Ils ne donnaient pas de peine aux infirmières et trouvaient que les soins de l'hôpital étaient tout simplement « merveilleux ». Mais, bien mieux disposés à l'égard des autres, ils étaient généralement beaucoup plus inquiets de leur santé personnelle. Sous l'effet de la tension, cette anxiété tendait à se traduire par divers symptômes psychosomatiques, tels qu'indigestions, diarrhées et maux de tête. Malgré leur inquiétude ou à cause d'elle, la plupart de ceux qui réagissaient au placebo faisaient montre de moins de retenue dans les manifestations de leurs émotions et parlaient davantage. Ils étaient aussi beaucoup plus religieux, prenaient une part beaucoup plus active à la vie de leur église et se préoccupaient beaucoup plus. au niveau du subconscient, de leurs organes pelviens et abdominaux.

II est intéressant de comparer les chiffres de ces réactions aux placebos avec les estimations faites, dans leur domaine propre, par les spécialistes de l'hypnotisme. Ces derniers nous apprennent qu'un cinquième de la population peut être hypnotisé très facilement, un autre cinquième est tout à fait réfractaire, ou ne cède qu'une fois sa résistance psychologique diminuée par des drogues ou la fatigue; les trois autres cinquièmes sont un peu plus réfractaires que le premier groupe, mais considérablement moins que le second. Un fabricant de disques hypnopédiques m'a dit que vingt pour cent de ses clients environ sont extrêmement enthousiastes et signalent des résultats marquants obtenus, en très peu de temps, mais qu'à l'autre extrémité du spectre de la suggestibilité, une minorité de huit pour cent demandait régulièrement à être remboursée. Entre ces deux extrêmes se situent tous ceux qui n'ont pas de résultats rapides, mais sont assez réceptifs pour être influencés à la longue. S'ils écoutent avec persévérance les instructions hypnopédiques, ils finissent par obtenir ce qu'ils veulent -la confiance en soi ou l'harmonie sexuelle, une diminution de poids ou une augmentation de fortune.

Les idéaux de la démocratie et de la liberté se heurtent au fait brutal de la suggestibilité humaine. Un cinquième de tous les électeurs peut être hypnotisé presque en un clin d'œil, un septième soulagé de ses souffrances par des piqûres d'eau, un quart suggestionné avec rapidité et dans l'enthousiasme par I'hypnopédie. A toutes ces minorités trop promptes à coopérer, on doit ajouter les majorités aux réactions moins rapides dont la suggestibilité plus modérée peut être exploitée par n'importe quel manipulateur connaissant son affaire, prêt à y consacrer le temps et les efforts nécessaires.

La liberté individuelle est-elle compatible avec un degré élevé de suggestibilité? Les institutions démocratiques peuvent-elles survivre à la subversion exercée du dedans par des spécialistes habiles dans la science et l'art d'exploiter la suggestibilité à la fois des individus et des foules? Jusqu'à quel point une vulnérabilité excessive à ces sollicitations, mettant en danger la personnalité et la société démocratique, peut-elle être corrigée par l'éducation? Dans quelle mesure l'exploitation de cette faiblesse par des politiciens, au pouvoir ou non, des hommes d'affaires et des ecclésiastiques peut-elle être contrôlée par la loi? Explicitement ou implicitement, les deux premières questions ont été étudiées au cours des chapitres précédents. Dans ceux qui suivent, je vais aborder les problèmes de la prévention et de la guérison. 
  

XI  

ÊTRE INSTRUIT POUR ÊTRE LIBRE 
  

Pour instruire en vue de rendre libre, il faut commencer par énoncer des faits et des jugements de valeur, puis mettre au point les méthodes appropriées qui permettront de réaliser les valeurs et de combattre ceux qui, pour quelque raison que ce soit, veulent ignorer les faits ou nier les valeurs.

Dans un des précédents chapitres, j'ai parlé de la morale sociale qui justifie les maux résultant des excès d'organisation et de population, allant jusqu'à les faire passer pour un bien. Un tel système de valeurs est-il compatible avec ce que nous savons du corps et du tempérament humain? Il part du postulat que seule l'éducation joue un rôle important dans la détermination du comportement des hommes et que la nature -c'est-à-dire l'équipement psychophysique avec lequel naît chaque individu - est un facteur négligeable. Mais est-ce vrai? Est-ce vrai que les humains ne sont que les produits de leur milieu social? Et si ce n'est pas vrai, quelle justification peut-on trouver à une doctrine qui affirme que l'individu est moins important que le groupe dont il fait partie?

Toutes les données disponibles invitent à conclure que dans la vie des individus et des sociétés, l'hérédité n'a pas moins d'importance que la culture. Chaque être est biologiquement unique et différent de tous les autres. Par conséquent la liberté est un grand bien, la tolérance une grande vertu et l'embrigadement un grand malheur. Pour des raisons pratiques et théoriques, les dictateurs, les organisateurs et certains savants sont fort désireux de réduire l'exaspérante diversité de la nature humaine à un genre d'uniformité plus maniable. Dans le premier élan de sa ferveur behavioriste, J.B. Watson déclarait sans ambages qu'il ne pouvait trouver « aucune indication en faveur de l'existence des comportements héréditaires, ni des aptitudes particulières (artistiques, musicales, etc.) qui sont supposés tenir de famille ». Aujourd'hui encore, nous voyons un psychologue distingué, le professeur B.F. Skinner, de Harvard, assurer que « plus l'explication scientifique s'étend et s'approfondit, plus la contribution dont peut se targuer l'individu lui-même semble tendre vers zéro. La puissance créatrice si vantée de l'homme, ses réussites dans les arts, les sciences et la morale, sa capacité de choix et le droit de le tenir pour responsable des conséquences de ce choix - rien de tout cela n'est bien apparent dans le nouvel autoportrait scientifique ». En un mot, les pièces de  Shakespeare ne sont l'œuvre ni de Shakespeare, ni même de Bacon ou du comte d'Oxford, elles ont été écrites par l'Angleterre élisabéthaine.

Il y a plus de soixante ans, William James écrivait un essai sur Les grands hommes et leur milieu, dans lequel il entreprenait de défendre l'individu exceptionnel contre les assauts de Herbert Spencer. Celui-ci avait proclamé que « la Science »(cette personnification merveilleusement commode des opinions, à une date donnée, du professeur X, Y ou Z) avait complètement aboli le Grand Homme. Selon lui, ce dernier « doit être classé, avec tous les autres phénomènes dans la société qui lui a donné naissance, comme un produit de ses antécédents ». Il peut être (ou sembler être) « l'initiateur immédiat des changements... Mais si on veut leur trouver une explication un tant soit peu réelle, il faut la chercher dans cet agrégat de circonstances et de conditions dont ils ont surgi, lui et eux ». C'est là une de ces remarques profondes parfaitement vides auxquelles on ne peut attribuer aucun sens pratique. Ce que notre philosophe veut dire, c'est qu'il nous faut tout savoir avant de comprendre quoi que ce soit à fond. Bien sûr. Seulement, dans la réalité, nous ne saurons jamais tout, donc il faut nous contenter d'une compréhension imparfaite et de causes prochaines - y compris l'influence des grands hommes. « S'il est une chose humainement certaine », écrit William James, « c'est que la société du grand homme ne le fait pas avant qu'il puisse la refaire. Des forces physiologiques, avec lesquelles les conditions sociales, politiques, géographiques et dans une large mesure anthropologiques ont exactement autant de rapport, ni plus, ni moins, que le cratère du Vésuve avec le vacillement du gaz qui m'éclaire en ce moment, voilà ce qui le fait. Mr. Spencer soutiendrait-il que les pressions sociologiques ont convergé avec tant de force sur Stratford-on-Avon vers le 26 avril 1564, qu'il fallait nécessairement qu'un W. Shakespeare y naquît, avec toutes ses particularités mentales?... Veut-il dire que si le susdit W. Shakespeare était mort du choléra infantile, une autre mère de Stratford-on-Avon aurait dû en engendrer une copie conforme pour rétablir l'équilibre sociologique? »

Le professeur Skinner est un psychologue expérimenté et son traité sur « la Science et le comportement humain », solidement appuyé sur les faits. Mais malheureusement, ceux-ci sont pris dans un domaine si limité que lorsque enfin l'auteur se risque à une généralisation, ses conclusions sont aussi sommaires et aussi loin de la réalité que celles du théoricien victorien. Il ne pouvait en être autrement, car l'indifférence du professeur Skinner envers ce que James appelle des « forces physiologiques » est presque aussi complète que celle de Herbert Spencer. Il expédie en moins d'une page les facteurs génétiques déterminant le comportement humain. Il n'y a pas la moindre allusion dans son livre aux découvertes de la médecine « constitutionnelle » ni à cette psychologie « constitutionnelle » qui seule, pour autant que j'en puisse juger, permettrait d'écrire la biographie complète et réaliste d'un individu par rapport aux faits significatifs de son existence - son corps, son tempérament, ses dons intellectuels, son milieu immédiat à chaque instant, ses temps, lieu et culture. Une science du comportement humain est comme celle du mouvement dans l'abstrait, nécessaire, mais, par elle-même, totalement insuffisante pour restituer les faits. Considérons une libellule, une fusée et une vague qui déferle. Toutes trois illustrent les mêmes lois fondamentales du mouvement, mais elles le font de manières très diverses et les différences sont au moins aussi importantes que les ressemblances. A elle seule, une étude du mouvement ne peut nous donner à peu près aucune indication sur le genre d'objet qui, dans n'importe quel cas donné, se déplace. De même, une étude du comportement ne peut, par elle-même, presque rien nous apprendre sur le composé individuel corps-esprit, qui, dans quelque circonstance particulière que ce soit, fait montre de l'attitude analysée. Mais la connaissance de ces composés corps-esprit est d'une importance primordiale pour nous qui en sommes. De plus, nous savons, par l'observation et l'expérience, que les différences entre eux sont considérables et que certains exercent une influence profonde sur leur milieu social. Sur ce dernier point, Mr. Bertrand Russeit est en parfait accord avec William James - et avec pratiquement tout le monde, ajouterai-je sauf les tenants du scientisme spencérien ou behavioriste. Selon Russe!!, les causes des changements historiques sont de trois ordres évolution économique, théorie politique et personnalités puissantes. « Je ne crois pas », écrit-il, « qu'aucune de celles-ci puisse être mise de côté, ou complètement élucidée en la définissant comme l'effet de causes d'une autre nature. »Ainsi donc, si Bismarck et Lénine étaient morts en bas âge, notre monde serait très différent de ce qu'il est aujourd'hui, en partie grâce à ces deux hommes. « L'histoire n'est pas encore une science et ne peut passer pour telle qu'au moyen de falsifications et d'omissions. »Dans la vie réelle, celle que l'on vit jour après jour, on ne peut jamais se débarrasser de l'individuel en l'élucidant. Ce n'est qu'en théorie que son apport semble tendre vers zéro; en pratique, il est d'une importance primordiale. Quand un travail est accompli dans le monde, à qui sont donc les mains qui le réalisent, les yeux et les oreilles qui le perçoivent, le cerveau qui le pense? Qui a les sentiments qui font agir, la volonté qui surmonte les obstacles? Sûrement pas le milieu social, car un groupe n'est pas un organisme, mais une organisation aveugle et inconsciente. Tout ce qui est fait dans une société, l'est par des individus. Ils sont, bien sûr, profondément influencés par la culture locale, les tabous et les lois morales, les informations, vraies et fausses, héritées du passé et conservées dans un ensemble de traditions orales ou de littérature écrite, mais ce que chacun d'eux tire de la société (ou, pour être plus exact, ce qu'il tire des autres individus associés en groupes et des archives symboliques compilées par les vivants ou les morts) sera utilisé par lui à sa manière propre et unique avec ses sens, sa constitution biochimique, son physique, son tempérament et non pas avec ceux des autres. Aucune explication scientifique, si complète et approfondie soit-elle, ne peut faire disparaître ces faits évidents. Et n'oublions pas que le portrait scientifique brossé par le professeur Skinner de l'homme en tant que produit du milieu social n'est pas le seul. Il en est d'autres et plus réalistes, par exemple celui du professeur Roger William. Ce qu'il peint, ce n'est pas le comportement dans l'abstrait, mais des unités corps-esprit en train d'agir - des unités qui sont les produits àla fois du milieu auquel ils participent avec d'autres et de leur hérédité propre. Dans The Human Frontier et Free but unequal (13), il s'est étendu avec un luxe de preuves détaillées et circonstanciées, sur ces différences innées entre individus dont le professeur Watson ne relevait aucun indice et dont l'importance, pour le professeur Skinner, tendait vers zéro. Parmi les animaux, la variabilité biologique au sein d'une espèce donnée devient de plus en plus marquée à mesure que nous montons les degrés de l'évolution. Elle atteint son point maximum chez l'homme, c'est là un fait patent, aisé à observer. Mais ce que j'ai appelé sa Volonté à Ordre, le désir d'imposer une uniformité compréhensible à la diversité déroutante des choses et des événements, a conduit beaucoup de gens à le négliger. Ils ont minimisé le caractère unique de la composition biologique et concentré toute leur attention sur les facteurs du milieu, plus simples et, dans l'état actuel des connaissances, plus compréhensibles. « Il est résulté de ces pensées et de ces investigations centrées sur le milieu », écrit le professeur William, « que la doctrine de l'uniformité essentielle des petits de l'homme a été largement répandue et qu'elle est soutenue par un très grand nombre de psychologues, de sociologues, d'anthropologues, d'historiens, d'économistes, d'éducateurs, de légistes et d'hommes politiques. Elle a été incorporée dans le mode de pensée dominant de nombreux personnages qui ont contribué à donner forme aux décisions concernant l'éducation, le gouvernement et elle est souvent acceptée sans question par ceux qui font peu usage de leur sens critique.

Il y a des chances pour qu'un système moral fondé sur une appréciation assez réaliste des données de l'expérience fasse plus de bien que de mal, mais beaucoup d'entre eux ont pour base une conception de la nature des choses qui est catastrophiquement éloignée de la réalité et ceux-là font plus de mal que de bien. C'est ainsi que, il n'y a pas longtemps encore, on croyait très généralement que le mauvais temps, les maladies du bétail et l'impuissance sexuelle pouvaient être et, dans bien des cas, étaient effectivement l'œuvre de magiciens malveillants. Attraper et tuer ces êtres dangereux était donc un devoir - devoir divinement tracé d'ailleurs dans le second livre de Moïse : « Tu ne souffriras pas que vive un magicien. » Les codes de morale et de lois fondés sur cette conception erronée ont été la cause (durant les siècles où les hommes au pouvoir les ont pris le plus au sérieux) de maux effrayants. Les orgies d'espionnage, de lynchage et d'assassinat légal que ces idées fausses sur la magie ont rendues logiques et obligatoire, n'ont pas été égalées jusqu'à ce que, de nos jours, les morales communiste et nazie, fondées sur des vues aberrantes, l'une dans le domaine économique, l'autre dans le domaine racial, aient ordonné et justifié des atrocités sur une échelle plus grande encore. Des conséquences, à peine moins fâcheuses, risquent bien de suivre l'adoption généralisée d'une morale sociale qui repose sur l'idée fausse que notre espèce est essentiellement sociable, que les enfants des hommes naissent semblables les uns aux autres et que les individus sont le produit du milieu collectif. Si ce point de vue était exact, si les humains étaient vraiment les membres d'une espèce faite pour la vie de société, si leurs différences individuelles étaient minimes et faciles à effacer complètement par un conditionnement approprié, alors, de toute évidence, il n'y aurait pas besoin de liberté et l'Etat aurait raison de persécuter les hérétiques qui la réclameraient.

Pour le termite, le service de la termitière représente l'indépendance parfaite. Mais il se trouve que les humains ne sont que modérément grégaires; leurs sociétés ne sont pas des organismes comme la ruche ou la fourmilière mais des organisations, en d'autres termes des machines ad hoc pour vie collective. De plus, les différences entre individus sont si grandes que, malgré le rabotage intellectuel le plus radical, un endomorphe extrême (pour reprendre la terminologie de W. H. Sheldon) conservera ses caractères viscérotoniques sociables, un mésomorphe extrême demeurera activement somatotonique envers et contre tout, un ectomorphe sera toujours cérébrotonique, introverti et hypersensible. Dans le Meilleur des Mondes de ma fable, un comportement socialement acceptable était assuré par le double processus de la manipulation génétique et du conditionnement post-natal. Les bébés étaient cultivés en bouteille et un degré très élevé d'uniformité dans la production était garanti par l'emploi d'oeufs provenant d'un nombre limité de mères, lesquels œufs subissaient un traitement qui les faisait se diviser et se re-diviser presque à l'infini, en produisant chaque fois de vrais jumeaux par fournées d'une centaine ou plus. De cette manière, il était possible de fabriquer des servants standardisés pour les machines standardisées. Et l'uniformisation des êtres était encore parachevée après la naissance par le conditionnement infantile, l'hypnopédie et l'euphorie chimique destinée à remplacer la satisfaction de se sentir libre et créateur. Dans le monde où nous vivons, ainsi qu'il a été indiqué dans des chapitres précédents, d'immenses forces impersonnelles tendent vers l'établissement d'un pouvoir centralisé et d'une société enrégimentée. La standardisation génétique est encore impossible, mais les Gros Gouvernements et les Grosses Affaires possèdent déjà, ou posséderont bientôt, tous les procédés pour la manipulation des esprits décrits dans Le Meilleur des Mondes, avec bien d'autres que mon manque d'imagination m'a empêché d'inventer. N'ayant pas la possibilité d'imposer l'uniformité génétique aux embryons, les dirigeants du monde trop peuplé et trop organisé de demain essaieront d'imposer une uniformité sociale et intellectuelle aux adultes et à leurs enfants. Pour y parvenir, ils feront usage (à moins qu'on les en empêche) de tous les procédés de manipulation mentale à leur disposition, et n'hésiteront pas à renforcer ces méthodes de persuasion non rationnelle par la contrainte économique et des menaces de violence physique. Si nous voulons éviter ce genre de tyrannie, il faut que nous commencions sans délai notre éducation et celle de nos enfants pour nous rendre aptes à être libres et à nous gouverner nous-mêmes.

Cette formation devrait être, ainsi que je l'ai déjà indiqué, avant tout centrée sur les faits et les valeurs - les faits qui sont la diversité individuelle et l'unicité biologique, les valeurs de liberté, de tolérance et de charité mutuelle qui sont les corollaires moraux de ces faits. Mais malheureusement des connaissances exactes et des principes justes ne suffisent pas. Une vérité sans éclat peut être éclipsée par un mensonge passionnant. Un appel habile à la passion est souvent plus fort que la meilleure des résolutions. Les effets d'une propagande mensongère et pernicieuse ne peuvent être neutralisés que par une solide préparation à l'art d'analyser ses méthodes et de percer à jour ses sophismes. Le langage a permis à l'homme de progresser de l'animalité à la civilisation, mais il lui a aussi inspiré cette folie persévérante et cette méchanceté systématique, véritablement diabolique, qui ne caractérisent pas moins le comportement humain que les vertus de prévoyance systématique et de bienveillance persévérante, elles aussi filles de la parole. Elle permet à ceux qui en font usage de prêter attention aux choses, aux personnes et aux événements, même quand les premières sont absentes et que les derniers ne sont pas en train de se passer. Elle donne de la netteté, de la précision à nos souvenirs et, traduisant les expériences en symboles, elle convertit la fugacité immédiate du désir ou de l'horreur, de l'amour ou de la haine, en principes durables réglant les sentiments et la conduite. Par quelque procédé dont nous n'avons nulle conscience, le système réticulaire du cerveau choisit, parmi une foule innombrable de stimuli, les quelques rares expériences qui ont une importance pratique pour nous. De ces éléments inconsciemment triés, nous prélevons et abstrayons plus ou moins consciemment un nombre plus petit encore que nous étiquetons avec des mots de notre vocabulaire, puis classons dans un système à la fois métaphysique, scientifique et moral composé d'autres mots à un plus haut degré d'abstraction. Dans le cas où toute cette sélection a été guidée par un code qui ne représente pas une conception trop fausse de la nature des choses, où les étiquettes verbales ont été choisies avec intelligence et leur caractère symbolique clairement compris, notre comportement tend à être réaliste et convenable. Mais sous l'influence de mots mal choisis, appliqués - en méconnaissant complètement le fait qu'il s'agit de simples figures - à des expériences qui ont été sélectionnées et abstraites suivant un ensemble d'idées fausses, nous sommes enclins à nous conduire avec une férocité infernale et une stupidité organisée dont les animaux, précisément parce qu'ils ne parlent pas, sont heureusement incapables.

Dans leur propagande antirationnelle, les ennemis de la liberté pervertissent systématiquement les ressources du langage pour amener, par la persuasion insidieuse ou l'abrutissement, leurs victimes à penser, à sentir et à agir comme ils le veulent eux, les manipulateurs.

Apprendre la liberté (et l'amour et l'intelligence qui en sont à la fois les conditions et les résultats) c'est, entre autres choses, apprendre à se servir du langage. Au cours des deux ou trois dernières générations, les philosophes ont consacré beaucoup de temps et de réflexion à l'étude des symboles et au sens du sens. Comment les mots et les phrases que nous prononçons se rattachent-ils aux choses, aux personnes et aux événements avec lesquels nous sommes en contact dans notre existence journalière? Examiner ce problème nous prendrait trop longtemps et nous entraînerait trop loin. Qu'il suffise de dire que tous les matériaux intellectuels nécessaires pour s'instruire à fond dans le maniement du langage - à tous les niveaux depuis le jardin d'enfants jusqu'aux cours post scolaires - sont actuellement à notre disposition. On pourrait commencer sans délai à inculquer l'art de distinguer entre les usages correct et abusif des symboles. Bien plus, on aurait pu le faire depuis trente ou quarante ans. Et pourtant, nulle part on n'enseigne aux enfants une méthode systématique pour faire le départ entre le vrai et le faux, une affirmation sensée et une autre qui ne l'est pas. Pourquoi? Parce que leurs aînés, même dans les pays démocratiques, ne veulent pas qu'ils reçoivent ce genre d'instruction. Dans ce contexte, la brève et triste histoire de l'Institute for Propaganda Analysis est terriblement révélatrice. Il avait été fondé en 1937, alors que la propagande nazie faisait le plus de bruit et de ravages, par Mr. Filene, philanthrope de la Nouvelle-Angleterre. Sous ses auspices, on pratiqua la dissection des méthodes de propagande non rationnelle et l'on prépara plusieurs textes pour l'instruction des lycéens et des étudiants. Puis vint la guerre, une guerre totale, sur tous les fronts, celui des idées au moins autant que celui des corps. Alors que tous les gouvernements alliés se lançaient dans « la guerre psychologique », cette insistance sur la nécessité de disséquer la propagande sembla quelque peu dépourvue de tact. L'Institut fut fermé en 1941. Mais même avant l'ouverture des hostilités, nombreux étaient ceux à qui ce genre d'activité paraissait extrêmement critiquable. Certains éducateurs, par exemple, n'admettaient pas que l'on enseignât à démonter les rouages de la propagande, sous prétexte que cela rendrait les adolescents exagérément cyniques. Les autorités militaires ne voyaient pas non plus l'entreprise d'un bon œil, car elles craignaient que les recrues se missent à éplucher les propos des sergents-instructeurs. Et puis il y avait les ecclésiastiques et les spécialistes de la publicité. Les premiers étaient hostiles par crainte de voir saper la foi et diminuer l'assistance aux offices, les seconds par crainte de voir saper la fidélité à la marque et diminuer les ventes.

Ces craintes et ces répugnances n'étaient pas sans fondement. L'examen trop critique par trop de citoyens moyens de ce que disent leurs pasteurs et maîtres pourrait s'avérer profondément subversif. Dans sa forme actuelle, l'ordre social dépend, pour continuer d'exister, de l'acceptation, sans trop de questions embarrassantes, de la propagande mise en circulation par les autorités et de celle qui est consacrée par les traditions locales. La difficulté, une fois de plus, est de trouver le juste milieu. Il faut que les individus soient suffisamment ouverts à la suggestion pour vouloir et pouvoir assurer le fonctionnement de leur société, mais pas trop, pour éviter de tomber sans défense sous l'emprise de manipulateurs professionnels. De même, il conviendrait de les mettre au courant des méthodes de la propagande, assez pour qu'ils ne croient pas sans examen des sornettes pures et simples, mais pas trop, pour qu'ils ne rejettent pas en bloc les effusions pas toujours très rationnelles des gardiens bien intentionnée de la tradition. Sans doute le juste milieu entre la jobardise et le scepticisme intégral ne sera-t-il jamais trouvé et gardé par la seule analyse. Cette méthode assez négative pour aborder le problème devra être complétée par quelque chose de plus positif - l'énoncé d'un ensemble de valeurs généralement acceptables, fondé sur une solide base de faits contrôlés. La première de toutes sera la liberté individuelle, reposant sur le fait reconnu de la diversité humaine et de l'unicité génétique; puis la charité et la compassion reposant sur l'an tique réalité de la famille redécouverte récemment par la psychiatrie moderne : le fait que l'amour est aussi nécessaire aux humains que la nourriture et l'abri, quelle que soit leur diversité mentale et physique; enfin, l'intelligence, sans laquelle l'amour est impuissant et la liberté inaccessible. Cet ensemble de valeurs nous fournira un critère pour juger la propagande. Celle qui sera reconnue à la fois absurde et immorale pourra être rejetée aussitôt. Celle qui sera simplement irrationnelle, mais compatible avec l'amour et la liberté, sans s'opposer par principe à l'exercice de l'intelligence, pourra être acceptée, à titre provisoire, pour ce qu'elle vaut. 
  

XII 
  
 QUE FAIRE? 

Nous pouvons être instruits en vue de la liberté - beaucoup mieux que nous le sommes actuellement. Mais celle-ci, ainsi que j'ai essayé de le montrer est menacée de bien des côtés par des dangers divers - démographiques, sociaux, politiques, psychologiques. Notre maladie a une multitude de causes concurrentes et ne pourra être guérie que par une multitude de remèdes concurrents. Pour tenter de résoudre un problème humain complexe, quel qu'il soit, nous devons faire entrer en ligne de compte tous les facteurs significatifs, non pas un seul et unique. Rien de ce qui n'est pas tout n'est vraiment assez. La liberté est menacée et l'éducation qui nous permettra de la sauvegarder représente une nécessité urgente, mais elle n'est pas seule dans ce cas - par exemple, une organisation sociale, une limitation des naissances, une législation, conçues en vue de la liberté sont aussi indispensables. Commençons par le dernier point.

Depuis la Grande Charte et même avant, les légistes anglo-saxons s'étaient préoccupés de protéger la liberté individuelle. Une personne maintenue en prison pour des motifs d'une légalité douteuse a le droit, aux termes de la Common Law (14) précisés par l'ordonnance de 1679, de faire appel à l'une des hautes instances juridiques pour obtenir un mandat d'habeas corpus. Ce document est envoyé par un juge de la cour au chef de la police ou au directeur de la prison et lui enjoint de faire paraître devant le tribunal, dans des délais spécifiés, la personne qu'il maintient en état de détention, pour que l'on examine son cas - de produire, on le notera bien, non pas une plainte signée du détenu, ni ses représentants légaux, mais son corps, la chair trop charnelle que l'on a obligée à coucher sur des planches, à respirer l'air fétide et à manger la nourriture infecte de la prison. Ce souci d'une condition diale de la liberté - l'absence de contrainte physique - est indiscutablement nécessaire, mais ne suffit pas. Il est parfaitement possible qu'un homme soit hors de prison sans être libre, à l'abri de toute contrainte matérielle et pourtant captif psychologiquement, obligé de penser, de sentir et d'agir comme le veulent les représentants de l'Etat ou de quelque intérêt privé à l'intérieur de la nation.

L'habeas mentem n'existera jamais, car aucun geôlier ne pourra produire devant un tribunal un esprit illégalement emprisonné, et aucun être dont l'esprit a été asservi par les méthodes esquissées dans les chapitres précédents ne serait en mesure de se plaindre de sa captivité. La nature de la contrainte psychologique est telle que ses victimes ont l'impression d'agir sur leur propre initiative, elles ne savent pas qu'elles sont des victimes, les murs de la prison leur sont invisibles et elles se croient libres. Leur servitude est strictement objective et n'apparaît qu'aux yeux d'autrui.

Non, je le répète, il ne pourra jamais y avoir d'habeas mentem, mais il peut y avoir une législation préventive - une mise hors la loi de la traite des esclaves psychologiques, un statut pour la protection des esprits contre les pourvoyeurs sans scrupules de propagande empoisonnée, sur le modèle de celui qui protège le corps contre les pourvoyeurs sans scrupules d'aliments frelatés et de drogues pernicieuses. Par exemple, il pourrait, et selon moi il devrait y avoir des lois qui limitent le droit que s'arrogent les autorités, civiles ou militaires, de soumettre à l'hypnopédie des auditoires captifs sous leur commandement ou leur garde - d'autres qui défendent l'emploi de la projection subliminale dans les lieux publics ou sur les écrans de télévision - d'autres enfin qui empêchent les candidats politiques non seulement de dépenser plus d'une certaine somme à leurs campagnes électorales, mais aussi d'utiliser cette sorte de propagande antirationnelle qui fait de tout le processus démocratique une farce a mère.

Une telle législation préventive pourrait faire quelque bien, mais pas pendant très longtemps si les puissantes forces impersonnelles qui menacent aujourd'hui la liberté continuent à acquérir de la vitesse. Les meilleurs des constitutions et des codes ne pourront rien contre la pression sans cesse croissante de la surpopulation et d'un excès d'organisation imposé par le nombre toujours plus grand des humains et les progrès de la technique. Les constitutions ne seront pas abrogées, les bonnes lois resteront en place dans le code, mais les formes libérales serviront simplement à masquer et à enjoliver un fond situé aux antipodes du libéralisme. Si l'on ne jugule pas l'excès de population et d'organisation, nous pouvons nous attendre à constater, dans les pays démocratiques, un renversement du processus qui a transformé l'Angleterre en démocratie tout en lui gardant les formes extérieures de la monarchie. Sous l'impitoyable poussée d'une surpopulation qui s'accélère, d'une organisation dont les excès vont s'aggravant et par le moyen de méthodes toujours des excès plus efficaces de manipulation mentale, les démocraties changeront de nature. Les vieilles formes pittoresques - élections, parlements, hautes cours de justice - demeureront, mais la substance sous-jacente sera une nouvelle forme de totalitarisme non violent. Toutes les appellations traditionnelles, tous les slogans consacrés resteront exactement ce qu'ils étaient au bon vieux temps, la démocratie et la liberté seront les thèmes de toutes les émissions radiodiffusées et de tous les éditoriaux - mais une démocratie, une liberté au sens strictement pickwickien du terme. Entre-temps, l'oligarchie au pouvoir et son élite hautement qualifiée de soldats, de policiers, de fabricants de pensée, de manipulateurs mentaux mènera tout et tout le monde comme bon lui semblera.

Comment pouvons-nous dominer les forces qui menacent nos libertés si durement acquises? Si l'on se contente de parler et en termes généraux, rien n'est plus facile que de répondre à cette question. Considérons le problème de la surpopulation. Le flot mouvant des masses humaines menace de submerger rapidement les ressources existantes. Que faire? De toute évidence, diminuer le plus vite possible la natalité jusqu'à, un point où elle n'excède pas la mortalité. En même temps, il nous faut augmenter le plus vite possible la production de denrées alimentaires, instituer et mettre à exécution un plan mondial pour la conservation des sols et des forêts, créer pour nos combustibles actuels des produits de remplacement, si possible moins dangereux et moins vite épuisés que l'uranium et, tout en ménageant nos ressources en minéraux aisément accessibles, bien diminuées, mettre au point des méthodes nouvelles et pas trop coûteuses afin d'extraire ces substances de minerais de plus en plus pauvres -le plus pauvre de tous étant l'eau de mer. Mais il est à peine besoin d'indiquer que tout cela est plus facile à écrire qu'à faire. Il faut réduire l'excédent annuel des naissances. Mais comment? Nous avons le choix entre la famine, les épidémies et la guerre d'une part, le malthusianisme d'autre part. La plupart d'entre nous choisiront cette dernière solution - et aussitôt nous nous trouvons devant un problème qui est un puzzle à la fois physiologique, médical, sociologique, psychologique et même théologique. La « Pilule (15) » n'a pas encore été inventée, mais si elle l'est, comment pourra-t-on la distribuer aux centaines de millions de femmes susceptibles d'être mères (ou si c'est une préparation qui agit sur les mâles, aux pères en puissance) qui devront l'absorber si l'on veut diminuer la natalité de l'espèce ? Et, étant donné les coutumes sociales existantes, les forces d'inertie intellectuelle et psychologique, comment faire changer d'avis ceux qui devraient la prendre mais ne le veulent pas? Et comment surmonter les objections de l'Eglise catholique romaine à toute forme de limitation des naissances, sauf la méthode Ogino, qui, soit dit en passant, s'est avérée jusqu'à présent à peu près complètement inefficace dans ces sociétés à l'économie sous-développée où la réduction des naissances serait le plus nécessaire? Ces mêmes questions, il faut les poser, avec aussi peu de chance d'obtenir les réponses satisfaisantes, au sujet des méthodes anticonceptionnelles, chimiques ou mécaniques déjà en usage.

Si nous passons des problèmes de la limitation des naissances à ceux de l'augmentation des quantités de denrées alimentaires disponibles et de la conservation des ressources naturelles, nous nous trouvons en face de difficultés qui sans être aussi considérables, sont encore énormes. D'abord, le problème de l'éducation. Combien de temps faudra-t-il pour enseigner aux innombrables paysans et fermiers actuellement responsables de la majeure partie de la production mondiale à améliorer leurs méthodes ? Si l'on y parvient, où trouveront-ils les capitaux nécessaires à l'achat des machines, des carburants, des lubrifiants, du courant électrique, des engrais et des espèces sélectionnées de plantes vivrières et d'animaux domestiques sans lesquels la formation agricole la plus poussée est inutile ? De même, qui va inculquer à la race humaine les principes et les procédés pratiques de la conservation ? Comment empêchera-t-on les citoyens-paysans affamés d'un pays dont la population et les besoins en denrées alimentaires croissent rapidement d'user le sol? Et si l'on y parvient, qui paiera leur entretien pendant que la terre épuisée et blessée sera progressivement rendue, si faire se peut, à la santé et à la fertilité ? Considérons aussi les sociétés sous-développées qui essaient actuellement de s'industrialiser. Si elles réussissent, qui les empêchera, dans leurs efforts désespérés pour rattraper le niveau des autres et s'y maintenir, de gaspiller les ressources irremplaçables de la planète, aussi stupidement et en pure perte que leurs devanciers dans la course l'ont fait et le font encore? Et quand le jour du règlement arrivera, où trouvera-t-on, dans les pays pauvres, les techniciens et les capitaux gigantesques qui seront nécessaires afin d'extraire les métaux indispensables de minerais dont la concentration est trop faible, dans les circonstances actuelles, pour que ce travail soit faisable au point de vue technique, ou justifiable au point de vue économique ? Il se peut que, avec le temps, on trouve une solution pratique à tous ces problèmes, mais quand ?

Dans une course, quelle qu'elle soit, entre le chiffre des masses humaines et les ressources naturelles, le temps travaille contre nous. A la fin de ce siècle, il y aura, si nous faisons de grands efforts, environ deux fois plus de produits alimentaires qu'aujourd'hui, mais il y aura aussi environ deux fois plus d'êtres humains, et plusieurs milliards d'entre eux vivront dans des pays partiellement industrialisés où ils consommeront dix fois plus de puissance, d'eau, de bois et de minéraux irremplaçables qu'ils le font aujourd'hui. En un mot, la situation alimentaire sera aussi mauvaise qu'en ce moment et celle des matières premières considérablement aggravée.

Trouver une solution au problème de l'organisation excessive est à peine moins difficile. Là encore, si l'on se contente de mots et de mots peu précis, la réponse est d'une parfaite simplicité. Ainsi, c'est un axiome en politique de dire que la puissance suit la fortune. Mais c'est un fait historique aujourd'hui que les moyens de production sont rapidement centralisés et monopolisés par les Grosses Affaires et les Gros Gouvernements. Par conséquent, si vous avez foi en la démocratie, prenez des mesures pour distribuer les biens aussi largement que possible.

Ou encore, considérons le droit de vote. En principe, c'est un grand privilège. En fait, l'histoire récente l'a maintes fois prouvé, ce n'est pas une garantie de liberté. Par conséquent, si vous souhaitez éviter la dictature par référendum, brisez les collectivités simplement fonctionnelles de la société moderne en groupes autonomes collaborant de leur plein gré, et capables de remplir leurs tâches en dehors du système bureaucratique des Grosses Affaires et des Gros Gouvernements.

Les excès de population et d'organisation ont produit la métropole moderne, dans laquelle une vie humaine, enrichie de rapports personnels multiples et divers est devenue pratiquement impossible. Par conséquent, si vous souhaitez éviter l'appauvrissement spirituel des individus et de sociétés entières, quittez les grands centres et faites revivre les petites agglomérations rurales, ou encore humanisez la ville en créant à l'intérieur du réseau de son organisation mécanique, les équivalents urbains des petis centres ruraux où les individus peuvent se rencontrer et coopérer en qualité de personnalités complètes, et non pas comme de simples incarnations de fonctions spécialisées.

Tout cela crève les yeux aujourd'hui et les crevait déjà il y a cinquante ans. De Hilaire Belloc à Mr. Mortimer Adier, des premiers apôtres des associations coopératives de crédit aux réformateurs agraires de l'Italie et du Japon moderne, les hommes de bonne volonté ont, depuis des générations, prôné la décentralisation de la puissance économique et la distribution plus étendue des richesses. Combien de systèmes ingénieux ont été proposés pour la dispersion de la production, pour un retour à une « industrie villageoise »d'envergure réduite. Et puis, il y a eu les études extrêmement approfondies de Dubreuil pour donner une certaine mesure d'autonomie et d'initiative aux divers services d'une grande organisation industrielle. Il y a eu les syndicalistes avec leurs projets, plan, coupe, et élévation d'une société sans Etat, groupes de production fédérés sous les auspices des associations professionnelles. En Amérique, Arthur Morgan et Baker Brownwell ont exposé la théorie et décrit la mise en oeuvre d'un nouveau genre de collectivité vivant au niveau du village et de la petite ville.

Le professeur Skinner, de Harvard, a donné le point de vue du psychologue sur ce problème dans son Waiden two (16), roman utopique mettant en scène une communauté autonome organisée d'une manière tellement scientifique que personne n'est jamais induit en tentation antisociale, que chacun, sans recours à la contrainte ni à une propagande fâcheuse, fait ce qu'il doit faire et que tout le monde connaît le bonheur dans l'accomplissement. En France, pendant et après la Deuxième Guerre mondiale, Marcel Barbu et ses disciples ont instauré un certain nombre de groupes de production autonomes et nôn hiérarchisés qui étaient aussi des sociétés d'aide mutuelle et des centres de vie pleinement humaine. Entre-temps, à Londres, l'expérience de Peckham démontrait qu'il est possible, en coordonnant les services de santé avec les intérêts plus vastes du groupe, de créer une véritable communauté, même dans une métropole.

Nous voyons donc que l'excès d'organisation est une maladie clairement reconnue, que divers remèdes très complets ont été prescrits, que des traitements expérimentaux de ses symptômes ont été tentés ici ou là, souvent avec grand succès. Et pourtant,. malgré tous ces discours édifiants et ces œuvres exemplaires, le mal ne cesse de s'aggraver. Nous savons qu'il est dangereux de laisser une oligarchie dirigeante concentrer trop de pouvoir entre ses mains et pourtant c'est ce qui se produit de plus en plus. Nous savons que, pour la plupart de nos semblables, la vie dans une gigantesque ville moderne est anonyme, atomique, au-dessous du niveau humain, néanmoins les villes deviennent de plus en plus démesurées et le mode de vie urbano industriel demeure inchangé. Nous savons que dans une société très vaste et très complexe la démocratie n'a guère de sens qu'en fonction des groupes autonomes de dimensions maniables - néanmoins, une partie de plus en plus importante des affaires de la nation est gérée par les bureaucrates des Gros Gouvernements et des Grosses Affaires. Dans tous ces cas, nous savons ce qu'il faudrait faire, mais dans aucun nous n'avons encore été capables d'agir efficacement dans le sens indiqué par notre expérience vécue.

Arrivés à ce point, nous nous trouvons devant une question très troublante. Désirons-nous vraiment agir? Est-ce que la majorité de la population estime qu'il vaut bien la peine de faire des efforts assez considérables pour arrêter et si possible renverser la tendance actuelle vers le contrôle totalitaire intégral? Aux U.S.A. - et l'Amérique est l'image prophétique de ce que sera le reste du monde urbano industriel dans quelques années d'ici - des sondages récents de l'opinion publique ont révélé que la majorité des adolescents au-dessous de vingt ans, les votants de demain, ne croient pas aux institutions démocratiques, ne voient pas d'inconvénient à la censure des idées impopulaires, ne jugent pas possible le gouvernement du peuple par le peuple et s'estimeraient parfaitement satisfaits d'être gouvernés d'en haut par une oligarchie d'experts assortis, s'ils pouvaient continuer à vivre dans les conditions auxquelles une période de grande prospérité les a habitués. Que tant de jeunes spectateurs bien nourris de la télévision, dans la plus puissante démocratie du monde, soient si totalement indifférents à l'idée de se gouverner eux-mêmes, s'intéressent si peu à la liberté d'esprit et au droit d'opposition est navrant, mais assez peu surprenant. « Libre comme un oiseau », disons-nous, et nous envions les créatures ailées qui peuvent se mouvoir sans entrave dans les trois dimensions de l'espace, mais hélas, nous oublions le dodo. Tout oiseau qui a appris à gratter une bonne pitance d'insectes et de vers sans être obligé de se servir de ses ailes renonce bien vite au privilège du vol et reste définitivement à terre. Il se passe quelque chose d'analogue pour les humains. Si le pain leur est fourni régulièrement et en abondance trois fois par jour, beaucoup d'entre eux se contenteront fort bien de vivre de pain seulement - ou de pain et de cirque. « En fin de compte », dit le Grand Inquisiteur dans la parabole de Dostoïevski, « ils déposeront leur liberté à nos pieds et nous diront : faites de nous vos esclaves, mais nourrissez-nous. » Et quand Aliocha Karamazov demande à son frère, celui qui raconte l'histoire, si ce personnage parle ironiquement, Ivan répond : « Pas le moins du monde! Il revendique comme un mérite pour lui et son Eglise d'avoir vaincu la liberté dans le dessein de rendre les hommes heureux. » Oui, pour rendre les hommes heureux. « Car rien », assure-t-il, « n'a jamais été plus insupportable pour un homme ou une société humaine que la liberté. » Rien, si ce n'est son absence; en effet, lorsque les choses vont mal et que les rations sont réduites, les dodos rivés au sol réclament leurs ailes à tue-tête - pour y renoncer, une fois de plus, quand les temps deviennent meilleurs et les éleveurs plus indulgents, plus généreux. Les jeunes qui ont si piètre opinion de la démocratie combattront peut-être pour défendre la liberté. Le cri de « Donnez-moi la télévision et des saucisses chaudes, mais ne m'assommez pas avec les responsabilités de l'indépendance », fera peut-être place, dans des circonstances différentes à celui de « La liberté ou la mort ». Si une telle révolution se produit, elle sera due en partie à l'action de forces sur lesquelles, même les gouvernants les plus puissants n'ont que très peu de pouvoir, en partie à l'incompétence de ces chefs, à leur manque d'efficacité dans le maniement des instruments de manipulation mentale que la technique et la science ont fournis et continueront à fournir aux aspirants dictateurs. Si l'on considère leur ignorance et le peu de moyens dont ils disposaient, les Grands Inquisiteurs du passé ont obtenu des résultats remarquables. Mais leurs successeurs, les dictateurs bien informés et intégralement scientifiques de l'avenir, feront à n'en pas douter beaucoup mieux. Le Grand Inquisiteur reproche au Christ d'avoir appelé les hommes à la liberté et Lui dit « Nous avons corrigé ton oeuvre et l'avons fondée sur le miracle, le mystère et l'autorité. » Mais cette trinité n'est pas suffisante pour garantir la survie indéfinie d'une tyrannie. Dans Le Meilleur des Monde, les dictateurs y avaient ajouté la science, ce qui leur permettait d'assurer leur autorité par la manipulation des embryons, des réflexes chez les enfants et des esprits à tous les âges. Au lieu de parler simplement de miracles et de glisser des allusions symboliques aux mystères, ils étaient en mesure, grâce à des drogues, d'en faire faire l'expérience directe à leurs sujets - de transformer la foi en connaissance extatique. Les anciens dictateurs sont tombés parce qu'ils n'ont jamais pu fournir assez de pain, de jeux, de miracles et de mystères à leurs sujets; ils ne possédaient pas non plus un système vraiment efficace de manipulation mentale. Par le passé, libres penseurs et révolutionnaires étaient souvent les, produits de l'éducation la plus pieusement orthodoxe et il n'y avait rien là de surprenant. Les méthodes employées par les éducateurs classiques étaient et sont encore extrêmement inefficaces. Sous la férule d'un dictateur scientifique, l'éducation produira vraiment les effets voulus et il en résultera que la plupart des hommes et des femmes en arriveront à aimer leur servitude sans jamais songer à la révolution. Il semble qu'il n'y ait aucune raison valable pour qu'une dictature parfaitement scientifique soit jamais renversée.

En attendant, il reste encore quelque liberté dans le monde. Il est vrai que beaucoup de jeunes n'ont pas l'air de l'apprécier, mais un certain nombre d'entre nous croient encore que sans elle les humains ne peuvent pas devenir pleinement humains et qu'elle a donc une irremplaçable valeur. Peut-être les forces qui la menacent sont-elles trop puissantes pour que l'on puisse leur résister très longtemps. C'est encore et toujours notre devoir de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour nous opposer à elles. 
 

Notes 
 

(1) Les cent ans à venir.

(2) En français dans le texte.

(3) L'homme de l'organisation. (Pion. éd.)

(4) La persuasion clandestine.

(5) Psychologie de comportement américaine qui étudie les faits psychiques

dans leurs manifestations organiques. (N. de la Tr.).

(6) Propriété où le Pickwick Club a accompli certains de ses exploits

les plus célèbres. (N. de la Tr.).

(7) Taverne londonienne illustrée par Walter Raleigh, Ben Jonson, les plus

grands poètes et les beaux esprits de l'époque élisabéthaine. (N. de la Tr.).

(8) "intégrante" ? Je suppose qu'il s'agit d'une faute de frappe, en attendant, ce

n'est pas dans le dictionnaire que j'avais sous la main, je le laisse tel-quel (N. du copiste/correct.).

(9) Bataille pour l'esprit.

(I0) L'Adieu aux armes, de Hemingway (N. de la Tr.).

(11) Histoire, pratique et théorie de l'hypnotisme.

(12) En français dans le texte.

(13) La frontière de l'humain et Libres mais inégaux.

(14) Loi non écrite d'Angleterre appliquée par les cours de justice du roi

et réputée dérivée de l'usage ancien. (N de la Tr.).

(15) Rappelons Que ce texte a été écrit en 1957. (N. de I'Ed.).

(16) Walden numéro deux. Le numéro un était le célèbre ouvrage de Thoreau,

idéaliste contempteur (17) du confort moderne et apôtre de la désobéissance civile. (N. de la Tr.).

(17) Contempteur : Personne qui méprise, dénigre. (N. du copiste/correct.)

 


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BIOGRAPHIE 

Aldous Huxley

 

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Aldous Huxley
Aldous Huxley - photo Henri Manuel.jpg
Aldous Huxley photographié par Henri Manuel en 1925.
Biographie
Naissance 26 juillet 1894
Godalming (SurreyRoyaume-Uni)
Décès 22 novembre 1963 (à 69 ans)
Los Angeles (CalifornieÉtats-Unis)
Sépulture
Compton Village Cemetery (d)Voir et modifier les données sur Wikidata
Nom de naissance Aldous Leonard Huxley
Nationalité
Formation Balliol College
Collège d'EtonVoir et modifier les données sur Wikidata
Activité Écrivainphilosophe
Père
Mère
Fratrie Andrew Huxley
[Noel] Trevenen Huxley (d)
Julian Huxley
Margaret Arnold Huxley (d)Voir et modifier les données sur Wikidata
Conjoints Maria Huxley (d) (de 1919 à 1955)
Laura Archera (en) (de 1956 à 1963)Voir et modifier les données sur Wikidata
Enfant
Matthew Huxley (en)Voir et modifier les données sur Wikidata
Autres informations
A travaillé pour
Religion
Mouvement Science-fictionanticipation
Influencé par
Site web
Distinction
Archives conservées par Stanford University Libraries Department of Special Collections and University Archives (d)1
University of Victoria Special Collections and University Archives (d) (SC233)2
UCLA Library Special Collections (d) (2009)Voir et modifier les données sur Wikidata
Œuvres principales
signature d'Aldous Huxley
Signature

Aldous Huxley, né le 26 juillet 1894 à Godalming (Royaume-Uni) et mort le 22 novembre 1963 à Los Angeles (États-Unis), est un écrivain, romancier et philosophe britannique, membre de la famille Huxley. Il est diplômé du Balliol College de l'université d'Oxford avec une mention très bien en littérature anglaise.

Auteur de près de cinquante ouvrages, il est surtout connu pour ses romans, dont Le Meilleur des mondes, roman d’anticipation dystopique, pour des ouvrages non romanesques, comme Les Portes de la perception, qui retrace les expériences vécues lors de la prise de drogue psychédélique, et pour un large éventail d'essais. Au début de sa carrière, Huxley a dirigé le magazine Oxford Poetry et publié des nouvelles et des poésies.

Au milieu de sa carrière et plus tard, il a publié des récits de voyage et des scénarios cinématographiques. Il a passé la dernière partie de sa vie aux États-Unis, vivant à Los Angeles de 1937 jusqu'à sa mort. En 1962, un an avant sa mort, il est élu Compagnon de littérature par la Royal Society of Literature.

Huxley était humanistepacifiste et satiriste. Il s'est également intéressé à des sujets spirituels tels que la parapsychologie et le mysticisme philosophique, en particulier l'universalisme. Vers la fin de sa vie, Huxley fut largement reconnu comme l'un des intellectuels prééminents de son temps. Il a été nommé sept fois pour le prix Nobel de littérature3,4,5,6.

Biographie

Jeunesse

Famille

Aldous Huxley naît le 26 juillet 1894 à Godalming, dans le Surrey (Royaume-Uni), fils de l'écrivain Leonard Huxley et de sa première épouse, Julia Huxley. Son grand-père, Thomas Henry Huxley, est un des plus importants naturalistes du xixe siècle, surnommé le « Bouledogue de Darwin ». Son frère Julian Huxley est un biologiste connu pour ses théories sur l'évolution. La famille de sa mère, quant à elle, est plutôt littéraire.

Huxley est un enfant fragile, mais fin d'esprit et doué intellectuellement. Son père, en plus d'être écrivain, exerce le métier d'herboriste, et Aldous commence à s'instruire dans le laboratoire botanique de son père, avant d'entrer à l'école Hillside, dont sa mère fut directrice jusqu'à ce qu'elle tombe gravement malade. À l'âge de neuf ans, il entre dans un internat. Dès lors, il est préparé à défendre ses idées.

Sa mère, Julia, meurt en 1908, alors qu'Aldous n'a que quatorze ans. Le même mois, sa sœur Roberta trouve la mort dans un accident dont les circonstances n'ont pas été relatées. Trois ans plus tard, Aldous contracte une maladie (keratitis punctata) qui endommage gravement sa vision pour deux ou trois ans7. Son grand frère Trev se suicide en 1914.

Études

Quasiment aveugle, Aldous est déclaré inapte au service lors de la Première Guerre mondiale. Une fois rétabli, ne pouvant plus devenir médecin, il étudie la littérature anglaise au Balliol College d'Oxford.

Il porte un intérêt grandissant à la littérature. Cet intérêt est avant tout d'ordre intellectuel. Ce n'est que bien plus tard qu'il prend conscience de l'importance des sentiments dans son expression philosophique et littéraire.

Alors qu'il poursuit son éducation au Balliol College, Huxley n'est plus entretenu financièrement par son père et doit gagner sa vie. Il donne des cours de français à Eton College, où étudient Eric Blair (plus tard connu sous le nom célèbre de George Orwell8,9) et Steven Runciman. C'est un professeur incompétent, incapable de discipline, mais il impressionne par son langage10. Pendant une courte période en 1918, il est employé à l'intendance du ministère de l'Air, mais ne désire pas faire carrière dans l'administration (ni dans les affaires). Son besoin d'argent le conduit à mettre en application ses talents littéraires.

Écrivain

Il termine son premier roman (non publié) à l'âge de dix-sept ans et se tourne de façon décisive vers l'écriture à l'âge de vingt ans. Il publie alors des poèmes. Journaliste, critique musical et critique d'art, il voyage et fréquente l'intelligentsia européenne de l'époque. Musicien, ami du compositeur russe Igor Stravinsky, il rencontre aussi les surréalistes à Paris. Il écrit de nombreux essais littéraires sur ces thèmes. Profondément préoccupé par les bouleversements que connaît la civilisation occidentale, il écrit pendant les années 1930 de grands romans, sur les graves menaces que fait peser le mariage du pouvoir, du progrès technique et des dérives de la psychologie telles le béhaviorisme (Le Meilleur des mondes), contre la guerre et le nationalisme (La Paix des profondeurs). Adepte, comme de nombreux intellectuels et artistes anglo-saxons, de la technique mise au point par Frederick Matthias Alexander, il fait apparaître celui-ci dans La Paix des profondeurs.

Entre-deux-guerres

Quelques membres du Bloomsbury Group ; de gauche à droite : Lady Ottoline Morrell, Maria Nys, Lytton StracheyDuncan Grant et Vanessa Bell.

Déjà reconnu comme satiriste et chroniqueur pendant la Première Guerre mondiale, Huxley passe la majeure partie de son temps à Garsington Manor, propriété de Lady Ottoline Morrell où se réunissent les membres du groupe de Bloomsbury tels que Bertrand Russell ou Alfred North Whitehead. Plus tard, dans Jaune de Crome (1921), il caricature la manière de vivre à Garsington. En 1919, il y fait la connaissance de Maria Nys, une réfugiée belge. Cette même année, John Middleton Murry, le second mari de la romancière Katherine Mansfield et proche ami de D. H. Lawrence, lui propose de rejoindre l'équipe rédactionnelle du magazine Athenaeum : Huxley accepte immédiatement cette offre et épouse rapidement Maria Nys11 à Bellem, le 10 juillet 191912. Ils ont ensemble un enfant, Matthew, qui deviendra épidémiologiste. Au début des années 1920, le couple part vivre avec leur jeune fils en Italie où Huxley rend de fréquentes visites à son ami D. H. Lawrence. Après la mort de ce dernier, survenue en 1930, Huxley publie sa correspondance (1932)13.

En 1926, il écrit un roman à fort succès Contrepoint (publié en 1928), où il donne une vision ironique de la society. Certains de ses personnages se rapprochent des mondains de Balzac ou d'André Gide. Selon André Billy« dans son roman Contrepoint Aldous Huxley nous a présenté une jeune lady qui n'est pas très différente de la lady Dudley de Balzac dans Le Lys dans la vallée, ni de la lady Griffith de Gide14 ».

En 1936, il parraine avec Alexis Carrel, le Centre d'étude des problèmes humains fondé par Jean Coutrot, qui deviendra en 1941 sous le régime de Vichy la fondation française pour l'étude des problèmes humains15.

En 1937, Huxley s'installe à Hollywood en Californie avec sa femme et son ami Gerald Heard (en). Heard initie Huxley à la philosophie védanta et à la méditation. Il devient alors végétarien et commence à pratiquer le yoga. Dans son livre La Fin et les Moyens (1937), Huxley affirme que dans les civilisations modernes la plupart des individus s'accordent dans le même désir d'un monde de liberté, de paix et de justice, d'amour fraternel, mais ne sont pas capables de s'accorder sur la manière d’y parvenir. Ce livre enquête ensuite sur les raisons de la confusion et du désaccord, et sur les moyens d'y remédier.

Pendant la plus grande partie de sa vie, sa vue reste très basse (malgré la guérison partielle qui lui avait permis d’étudier à Oxford). Vers 1939, il entend parler de la méthode Bates pour l’amélioration de la vision naturelle, et d’un professeur, Margaret Corbett, qui peut lui apprendre cette méthode. Il révèle que sa vue s’est radicalement rétablie grâce à cette méthode dans L'Art de voir, publié en 1942 aux États-Unis (1943 au Royaume-Uni). Il y déclare que pour la première fois depuis 25 ans, il a pu lire sans lunettes et sans effort.

À cette période, il gagne très bien sa vie en écrivant des scénarios pour Hollywood. Cet argent lui permet d'aider des Juifs, des écrivains et des artistes fuyant l'Allemagne nazie16. Il écrit, notamment, l’adaptation à l’écran d'Orgueil et préjugés (1940) et de Jane Eyre (1944).

De 1945 à la fin de sa vie

Aldous Huxley en 1954.

Après la Seconde Guerre mondiale, Huxley demande la citoyenneté américaine, qui lui est refusée parce qu’il refuse d’envisager de prendre les armes pour défendre les États-Unis.

Par la suite, ses écrits sont fortement influencés par le mysticisme et par ses expériences hallucinatoires avec la mescaline, que lui fait connaître le psychiatre Humphry Osmond en 1953. Les expériences psychédéliques de Huxley sont racontées dans les essais : Les Portes de la perception et Le Ciel et l'Enfer, dont les titres s'inspirent directement de l’œuvre du poète visionnaire William BlakeLe Mariage du Ciel et de l'Enfer.

Selon Dick Huemer, Huxley a participé au début des années 1940 à la première des cinq réunions préliminaires à l'élaboration du scénario d'Alice au pays des merveilles (1951) et n'est jamais revenu17. Pour John Grant, malgré le personnage la Chenille (qui peut rappeler les expériences d'Huxley en matière d'hallucinogènes), sa participation au film est inexistante18.

L’épouse d'Aldous Huxley, Maria, meurt d’un cancer du sein en 1955 ; en 1956 il se remarie avec Laura Archera (en), elle-même auteur, et qui écrit une biographie de son mari. En 1960, on diagnostique chez lui un cancer de la gorge. Durant les années suivantes, sa santé se détériore. Trente ans après sa contre-utopie Le Meilleur des mondes il écrit le roman utopique Île, et donne des cours sur les « potentialités de l’être humain » à l’Institut Esalen. En 1959, Huxley, qui était resté citoyen britannique, refuse le titre de Knight Bachelor que lui offre le gouvernement Macmillan.

Huxley, régulièrement invité à s’exprimer dans de prestigieuses universités américaines, développe des idées similaires à celles que J. B. Priestley, un écrivain qui lui est contemporain, expose dans son livre Les Magiciens :

« Il y aura dès la prochaine génération une méthode pharmaceutique pour faire aimer aux gens leur propre servitude, et créer une dictature sans larmes, pour ainsi dire, en réalisant des camps de concentration sans douleur pour des sociétés entières, de sorte que les gens se verront privés de leurs libertés, mais en ressentiront plutôt du plaisir. »

— Aldous Huxley, discours prononcé en 1961 à la California Medical School de San Francisco.

Dans un autre de ses discours, prononcé à l'université de Californie à Los Angeles le 20 mars 1962, Huxley expose en détail sa vision d'une société totalitaire et en profite pour comparer la vision de George Orwell dans 1984 avec la sienne, qu'il juge bien plus efficace et durable. Il note également que certaines des techniques de contrôle des populations imaginées trente ans plus tôt étaient dorénavant disponibles ou sur le point de le devenir.

Mort et postérité[modifier | modifier le code]

Les derniers mots, manuscrits, d'Aldous Huxley : « LSD, 100 µg, IM »

Sur son lit de mort, incapable de parler à cause d'un cancer de la gorge avancé, Huxley demande par écrit à son épouse : « LSD, 100 µgi.m. ». Il n'avait pas pris de psychoactif depuis près de deux ans et il faut savoir que le LSD est le plus proche équivalent existant du remède-moksha (psychédélique utilisé par les protagonistes de son roman Île). Elle lui fait une première injection de 100 µg puis il entre dans un état de méditation et de béatitude extatique que sa femme identifie comme un état de complet amour19. Après une deuxième injection, accompagné par sa femme et ses mots d'amour, il meurt paisiblement, le 22 novembre 1963.

L'annonce de sa mort par les médias est éclipsée par celle de John F. Kennedy, survenue le même jour, tout comme celle de l'écrivain irlandais C. S. Lewis.

Spiritualité et engagements[

Pacifisme

Moksha: Writings on Psychedelics and the Visionary Experience (1931-1963), 1977

Militant pacifiste dans l'entre-deux guerres, il est membre de la Peace Pledge Union (en)20. Il publie Pacifism and philosophy (1935), Encyclopædia of pacifism (1937)21 et la préface de l'édition anglaise de Le pouvoir de la non-violence (The Power of non-violence) de Barthélemy de Ligt22. Il est auteur de The Politics of Ecology: The Question of Survival (1963).

Méditation

À la fin des années 1930, Gerald Heard (en) initie Huxley à la philosophie védanta et à la méditation. Il devient alors végétarien et commence à pratiquer le yoga. En 1938, Huxley se lie d'amitié avec Jiddu Krishnamurti, dont il admirait les enseignements. Il devient en même temps un « védantiste » dans le cercle de Swami Prabhavananda (en), et il introduit Christopher Isherwood dans ce même cercle. Huxley publie, en 1948, une anthologie des valeurs communes à certaines religions La Philosophie éternelle, dans laquelle il discute des doctrines des grands courants mystiques.

Psychotropes

Les écrits d'Huxley à partir de 1945 sont fortement influencés par le mysticisme et par ses expériences hallucinatoires avec la mescaline, que lui fait connaître le psychiatre Humphry Osmond en 1953. Il a décrit ces années où il s'est soumis aux psychotropes comme un paradis habituellement arrosé de bourbon. Il a été un des premiers à faire l'expérience des drogues psychédéliques sur lui-même, dans une quête d’illumination, et il est connu pour avoir pris 100 microgrammes de LSD sur son lit de mort. Les expériences psychédéliques de Huxley sont racontées dans les essais : Les Portes de la perception et Le Ciel et l'Enfer, dont les titres s'inspirent directement de l’œuvre du poète visionnaire William BlakeLe Mariage du Ciel et l’Enfer. Le titre du premier essai inspirera plus tard à Jim Morrison et à son groupe le nom de « The Doors »23,24. Les écrits de Huxley sur les expériences psychédéliques seront des classiques pour les premiers hippies. À partir de cette époque, il fréquente beaucoup la région de Big Sur avec d'autres écrivains progressistes.

Grâce à Gerald Heard, Huxley rencontre Huston Smith, qui devient plus tard un spécialiste reconnu et prolifique des religions. Les deux amis initient Smith au Védanta et à la pratique de la méditation. Plus tard, alors que Huxley est professeur invité au Massachusetts Institute of Technology, il présente Smith à Timothy Leary, ce qui amena des épiphanies que Smith présenta dans son dernier livre, Purification des Portes de la Perception.

Par ses expériences avec les drogues, Huxley ne cherchait pas seulement une exaltation indéterminée, vague, mystérieuse et individuelle, mais cherchait plutôt à atteindre ce qu'on appelle parfois le « haut mysticisme » ; il préférait le terme de philosophie éternelle, qu'il donna à l’un de ses livres sur ce sujet.

Pendant les années cinquante, l’intérêt de Huxley pour le domaine de la recherche psychologique ne cesse de croître. Pendant presque un an, au début des années cinquante, Huxley et le psychiatre Milton Erickson consacrent beaucoup de temps à préparer une étude commune sur les différents états de conscience. Leur projet prend fin lorsqu'un incendie de broussailles détruit la maison de Huxley à Los Angeles et leurs carnets respectifs pour cette étude.

Ses idées seront à la base du Mouvement du potentiel humain.

Science et conscience

Les idées de Huxley sur les rôles spécifiques de la science et de la technologie dans la société (tels qu'il les a décrits dans Île) sont parentes de celles de penseurs britanniques et américains du xxe siècle, tels que Lewis MumfordGerald Heard (et, sous certains aspects, Buckminster Fuller et E. F. Schumacher). En France, son roman Brave New World, traduit en 1932, a fortement influencé les « personnalistes gascons » Bernard Charbonneau et Jacques Ellul dans leur analyse du phénomène technique et du conformisme social (pour Charbonneau, il est un « romancier complet qui saisit l'individu dans la réalité de son environnement social »). C'est aussi par l'entremise d'Huxley que Jacques Ellul a pu faire paraître son ouvrage La technique ou l'enjeu du siècle en 1954 aux États-Unis25.

Ces idées trouveront un écho dans les générations suivantes chez des personnes comme Stewart Brand.

Style et thèmes d'écriture

Parmi les penseurs humanistes, Huxley fut considéré comme un intellectuel pour les intellectuels. Bien que les contraintes financières l’aient souvent amené à produire des articles et des livres en abondance, sa pensée et ses meilleurs écrits lui valent une haute estime. Ses œuvres ont été régulièrement inscrites dans la liste d’étude des cours de philosophie britannique moderne dans les lycées et universités d’Amérique. Il fut l’un des penseurs du xxe siècle honorés dans Leaders of Modern Thought (« Les Grands penseurs modernes ») des éditions Scribner (un volume de biographie et de critique littéraire par P. ThodyAldous Huxley).

Récompenses

Œuvres

Romans

Les dates correspondent à la première publication en langue originale.

Essais

  • 1923 : En Marge (On the Margin)
  • 1926 : Essays New and Old
  • 1927 : Le plus sot animal... (Proper Studiestrad. fr. La Jeune Parque, 1945
  • 1929 : Do What You Will trad. fr. "L'ange et la bête", La Jeune Parque, 1951
  • 1930 : Vulgarity in Literature
  • 1931 : Musique Nocturne : essais (Music at Nighttrad. fr. La Nouvelle Édition, coll. Bibliothèque Britannique, 1945 ; rééd. Plon, trad. fr. Jules Castier, 1948
  • 1932 : Texts and Pretexts
  • 1936 : The Olive Tree and other essays trad. fr. Jules Castier, L'Olivier et autres essaisDesclée de Brouwer, 295 p., 1946
  • 1937 : La Fin et les Moyens : Enquête sur la nature des idéaux et sur les méthodes employées pour leur réalisation (Ends and Meanstrad. fr. Jules Castier, Paris, Plon, coll. Présences, 1939 ; rééd. Les Belles Lettres, préface Daniel-Rops, 360 p., 2022 (ISBN 978-2251452838)
  • 1940 : Words and their Meanings
  • 1942 : L'Art de voir (The Art of Seeing)
  • 1945 : La Philosophie éternelle (The Perennial Philosophy)
  • 1946 : La Science, la Liberté, la Paix (Science, Liberty and Peace)
  • 1950 : Themes and Variations
  • 1954 : Les Portes de la perception sur les drogues psychédéliques
  • 1956 : Le Ciel et l'Enfer (Heaven and Hellsur les ECM - états de conscience modifiée
  • 1956 : Adonis and the Alphabet (Tomorrow and Tomorrow and Tomorrowtrad. fr. Jules Castier, Paris, Plon, coll. Présences, 1957
  • 1958 : Collected Essays
  • 1958 : Retour au meilleur des mondes (Brave New World Revisited)
  • 1963 : Littérature et Science trad. fr. Jacques Hess, Paris, Plon, 1966
  • 1977 : Moksha : Expériences visionnaires et psychédéliques (Moksha: Writings on Psychedelics and the Visionary Experience, édition posthume) anthologie des écrits d'Aldous Huxley concernant les drogues hallucinogènes, en particulier la mescaline et le LSD
  • 1977 : The Human Situation: Lectures at Santa Barbara, 1959.

Recueil de nouvelles

Poèmes

  • 1916 The Burning Wheel
  • 1917 Jonas (Jonah)
  • 1918 The Defeat of Youth and Other Poems
  • 1920 Leda
  • 1925 Selected Poems
  • 1929 Arabia Infelix and Other Poems
  • 1931 The Cicadas and Other Poems
  • 1971 Collected Poems

Récits de voyages

  • 1925 : Chemin Faisant (Along the Road)
  • 1926 : Tour du monde d'un sceptique (Jesting pilate)
  • 1934 : Croisière d'Hiver en Amérique Centrale (Beyond the Mexique Bay), traduction de Jules Castier, nouvelle traduction par Jean Bourdier Des Caraïbes au Mexique

Théâtre

  • 1947 : Le monde de la lumière (The World of Light, 1931)

Autres

Adaptations

Cinéma

Télévision

  • Une autre adaptation du Meilleur des Mondes, réalisée par Ridley Scott et mettant en vedette Leonardo DiCaprio dans le rôle de Bernard Marx, serait en préparation28.

Opéra

Théâtre

  • 1960 : Les Diables de Loudun, adaptation théâtrale de John Whiting

Notes et références

(en) Cet article est partiellement ou en totalité issu de l’article de Wikipédia en anglais intitulé « Aldous Huxley » (voir la liste des auteurs).
  1.  « https://oac.cdlib.org/findaid/ark:/13030/tf8b69n9p5/ » [archive] (consulté le 14 novembre 2019)
  2.  « https://uvic2.coppul.archivematica.org/aldous-huxley-collection » [archive] (consulté le 25 novembre 2020)
  3.  Encyclopédie Universalis [archive]
  4.  (en)Oxford Dictionnary of National Biography [archive]
  5.  (en)Britannica Online [archive]
  6.  (ca)Gran enciclopèdia catalana [archive]
  7.  Appendice « Biography and bibliography » de After Many A Summer Dies The Swan1re édition Perennial Classic, Harper & Row, p. 234.
  8.  Site futura-sciences.com, biographie de George Orwell [archive], consulté le 24 novembre 2020
  9.  Site lefigaro.fr, article "George Orwell et Aldous Huxley, leur guerre des mondes se déploie sur Arte" [archive], consulté le 24 novembre 2020
  10.  George Orwell : une vieBernard Crick, Balland, 1982.
  11.  (en) Ronald W. Clark, The Huxleys, London, William Heinemann Ltd, 1968
  12.  (en) « Aldous Huxley (Author) » [archive], sur OnThisDay.com (consulté le 18 février 2021)
  13.  Dawn and the Darkest Hour: A Study of Aldous HuxleyGeorge Woodcock, Black Rose Books Ltd, 2007, p. 240.
  14.  Vie de BalzacAndré Billy, Flammarion, Paris, 1947, 2 vol. t. II, p. 207.
  15.  [1] [archive]
  16.  Mon Gourou et son discipleChristopher Isherwood, 1980, publié par Fayard en 2014.
  17.  (en) David Koenig, Mouse Under Glassp. 82
  18.  (en) John Grant, The Encyclopedia of Walt Disney's Animated Charactersp. 233.
  19.  « Lettre de Laura Huxley à Julian et Juliette Huxley » [archive], sur huffingtonpost.fr, 8 décembre 1963 (consulté le 18 février 2015)
  20.  (en) « Fiche d'Aldous Huxley » [archive], sur ppu.org.uk (consulté le 19 février 2015).
  21.  (Texte intégral (en) [archive])
  22.  Sebastian Kalicha et Daniel Grunewald (Illustrations) (trad. de l'allemand par Gaël Cheptou), Anarchisme non-violent et pacifisme libertaire : une approche théorique et historique, Lyon, Atelier de création libertaire, octobre 2020, 276 p. (ISBN 978-2-35104-148-2 et 2-35104-148-8OCLC 1229035610lire en ligne [archive])p. 130
  23.  (en) « The Doors took their name from the title of Aldous Huxley's book 'The Doors of Perception' » [archive], sur thevintagenews, 10 février 2017 (consulté le 12 septembre 2022)
  24.  « The Doors - Biographie : naissance, parcours, famille… » [archive], sur Nostalgie.fr (consulté le 12 septembre 2022)
  25.  Alternatives Economiques« Jacques Ellul. L'homme qui avait presque tout prévu » [archive] (consulté le 6 juillet 2020)
  26.  Encyclopedia of the Essay, Tracy Chevalier, Routledge, 1997, p. 416.
  27.  Fiche BnF de l'ouvrage en langue française (1931). [archive]
  28.  Valentin Morisseau, « Ridley Scott et DiCaprio dans le meilleur des mondes ? » [archive], sur allocine.com, 6 juin 2008 (consulté le 14 février 2015).

Annexes

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Bibliographie[

Articles connexes

Liens externes

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22 septembre 2022

GUERRE UKRAINE/RUSSIE : GEOPOLTIQUE INTERNATIONALE ... ON N'EN A PAS FINI DE SITÔT ... CELA RISQUE DE DURER DES ANNEES ?

Ukraine : Derniers éclairages

 

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par Dominique Delawarde.

L’actualité étant ce qu’elle est, voici trois nouveaux documents qui donnent un nouvel éclairage sur la situation actuelle.

1. Une analyse très argumentée et donc pertinente, de Stratediplo qui traite de la légalité des referenda à venir en Ukraine.

Son titre : Referenda en Novorussie

Quatre régions ex-russes, représentant la moitié de la Novorussie appelée en français Nouvelle-Russie depuis deux siècles et demi, vont se prononcer par referendum, dans les jours qui viennent, sur leur réunification avec la Russie.

Les deux premières à l’avoir annoncé sont les provinces administratives ukrainiennes de Kherson et Zaporijia, récemment libérées (partiellement) par l’armée russe du joug du régime issu du coup d’État qui avait abrogé la constitution ukrainienne en février 2014, a interdit il y a huit ans l’utilisation et l’enseignement de la langue de ces provinces, a procédé il y a quelques mois à la dissolution de tous les partis d’opposition et venait d’annoncer il y a quelques semaines une grande opération d’épuration de la population « collaboratrice avec l’ennemi ».

Les deux autres régions ex-russes à avoir annoncé un referendum sont les républiques de Donesk et Lougansk, États indépendants de facto depuis leur exclusion manu militari de l’ex-Ukraine, indiscutablement souverains selon les critères de la Convention de Montevideo de 1933 (qui précise même que « l’existence politique de l’État est indépendante de sa reconnaissance par les autres États »), et finalement reconnus par la Russie le 21 février.

Sauf erreur ces deux pays avaient déjà conduit il y a quelques années des referenda sur la réunification avec la Russie, ignorés par celle-ci qui n’avait même pas reconnu leur indépendance avant l’imminence d’une attaque ex-ukrainienne il y a sept mois, de même qu’elle n’avait pas reconnu l’indépendance de l’Ossétie du Sud avant le déclenchement de l’opération de « purification ethnique » par la Géorgie début août 2008, et ignore encore son referendum de réunification. Pour mémoire, la Transnistrie s’est prononcée à 97% pour la réunification il y a seize ans, et l’a encore demandée en vain il y a huit ans.

Ces quatre régions ex-russes exerceront leur droit à l’autodétermination selon les critères contemporains. En ce qui concerne les deux républiques cosaques, elles ont largement démontré depuis huit ans leur capacité à organiser des scrutins locaux ou nationaux libres, sans interférence extérieure (l’armée russe n’y est entrée que cette année) et en invitant même des observateurs étrangers, en dépit du refus de l’OSCE. En ce qui concerne les deux régions actuellement ukrainiennes, il est évident que le scrutin ne pourra se tenir que grâce à la protection périphérique de l’armée russe, et seulement dans les zones qui ne sont plus sous le contrôle du gouvernement de Kiev.

Bien que l’intention en fût connue depuis au moins deux mois, le court préavis d’organisation ne permettra certainement pas le déploiement d’un dispositif international d’observation. La libre présence des moyens modernes d’information, l’expérience démocratique des populations et la dimension de ces régions laissent cependant supposer qu’il ne s’agira pas d’un vote dicté par une armée d’occupation, comme dans les États pontificaux en juin 1790.

Concept historiquement récent, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes est affirmé dès l’article premier de la Charte des Nations unies, puis plus loin dans l’article 55.

Il est cité en préambule ou en référence de nombreux instruments juridiques adoptés par les institutions internationales (du système ONU ou pas). La résolution 1541 de l’Assemblée générale de l’ONU, adoptée le 15 décembre 1960, mentionne trois modalités d’exercice du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, à savoir « l’indépendance et souveraineté, la libre association avec un État indépendant, et l’intégration à un État indépendant ».

En dépit de ce qu’on a appelé dans la Neuvième Frontière un traité tacite de nonprolifération étatique, plusieurs instruments internationaux préconisent que les États favorisent l’exercice du droit à l’autodétermination par les peuples qui ne sont pas encore des États. Par exemple, selon le Pacte international relatif auxdroits économiques, sociaux et culturels et le Pacte international relatif aux droits civils et politiques du 16 décembre 1966, « les États […] sont tenus de faciliter la réalisation du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ».

La Cour internationale de justice a même établi par un arrêt du 30 juin 1995 que ce devoir de facilitation est une norme erga omnes, qui concerne donc tous les États et pas seulement ceux directement impliqués comme parties prenantes. Ainsi, non seulement l’Ukraine (souveraine) et la Russie (occupante) sont évidemment censées faciliter l’autodétermination des peuples de Zaporijia et Kherson, mais également les autres pays, qu’ils soient signataires de ces traités comme la France ou la Pologne par exemple, ou non signataires comme Donetsk (voisine de Zaporijia). Et, contrairement à une erreur assez répandue, l’autodétermination d’un peuple ne porte pas atteinte à l’intégrité d’un État déjà existant, celle-ci n’interdisant, dans les textes internationaux, que l’usage de la force par d’autres États.

L’Acte final d’Helsinki montre qu’il n’y a pas d’incompatibilité entre le principe de l’intégrité territoriale et le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, puisque ses signataires s’y sont engagés à respecter simultanément les deux. Et la Cour internationale de justice, dans son avis consultatif 2010/25 du 22 juillet 2010, a expressément rappelé que « la portée du principe de l’intégrité territoriale est donc limitée à la sphère des relations interétatiques ».

On sait encore peu de choses, à l’étranger, sur les modalités pratiques des consultations des électorats cosaques dans les prochains jours, mais on peut en deviner certains critères de décision. En effet la Commission européenne pour la démocratie par le droit, dite Commission de Venise (du Conseil de l’Europe), a précisé certaines normes il y a cinq ans, à la demande du gouvernement catalan. Celui-ci s’interrogeant notamment sur un seuil de participation pour la validité du scrutin, la Commission de Venise a répondu qu’une telle innovation n’était pas nécessaire.

Dans la mesure où tout votant peut librement exprimer son choix, ou décider de s’en abstenir voire d’aller à la pêche ce jour-là, le referendum est démocratiquement valide de par sa tenue et la possibilité d’y participer, indépendamment du nombre ou du pourcentage de choix finalement exprimés. Le gouvernement catalan s’interrogeant aussi sur le taux de réponses positives, ou la marge d’écart entre le nombre de réponses positives et négatives nécessaire sur une question aussi importante que la souveraineté, il lui a été répondu qu’aucune norme n’existe en la matière.

Il s’agissait certes d’un gouvernement constitué par un parlement expressément élu pour la conduite à l’indépendance sous dix-huit mois, mais même si cela n’avait pas été le cas il suffisait que le oui l’emporte d’une voix sur le non pour que la décision ait été démocratiquement exprimée en pleine connaissance des règles du jeu (majorité simple en l’occurrence) et des conséquences.

En comparaison, les États-Unis d’Amérique qui ont poussé la diaspora albanaise de Serbie à prononcer en 2008 la sécession de la province de Kosovo et Métochie (après avoir tenté pendant neuf ans de la faire prononcer par l’ONU) n’ont posé de question juridique ou politologique à personne, et n’ont même pas suggéré de simulacre de referendum.

Les États-Unis connaissent pourtant l’existence de la pratique référendaire, puisqu’en 2014 ils ont poussé le monde entier à nier d’avance toute légitimité et toute conséquence au referendum d’autodétermination de la Crimée, après que celle-ci ait constaté son indépendance du fait de l’abrogation de la constitution de 1996 par laquelle elle avait adhéré à l’Ukraine (et renoncé à sa propre constitution de 1992). Ils allèrent alors jusqu’à rédiger des projets de résolutions pour l’Assemblée générale et le Conseil de sécurité de l’ONU interdisant d’avance toute reconnaissance du résultat du referendum, activisme qui ferait comparativement bien remarquer leur silence approbatif à l’occasion du referendum catalan trois ans plus tard.

La France a fait partie des tous premiers pays à protester à l’annonce des referenda d’autodétermination en ex-Ukraine, comme lors de celui de la Crimée en mars 2014, dans une posture d’ailleurs relativement osée trois ans à peine après l’annexion de Mayotte le 31 mars 2011. Car contrairement au referendum criméen organisé par le gouvernement local déjà de facto indépendant de l’Ukraine, le referendum mahorais de 2009 fut organisé par la métropole française, au mépris d’ailleurs des résolutions 3291, 3385 et 31/4 de l’Assemblée générale de l’ONU affirmant l’unité des Comores et interdisant expressément à la France d’organiser un referendum à Mayotte.

L’Allemagne a aussi fait partie des tous premiers pays à entendre interdire d’avance l’exercice de l’autodétermination des peuples de Novorussie, posture elle aussi particulièrement osée guère plus de trente ans après l’annexion sans consultation des cinq États allemands orientaux.

Pour mémoire, le parlement est-allemand, élu en mars 1990 sans mandat d’abandon de souveraineté, a décidé le 22 août la reconstitution des provinces de Brandebourg, Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, Saxe, Saxe-Anhalt et Thuringe, puis quelques heures plus tard (nuitamment) l’adhésion unilatérale de ces nouvelles provinces à la République fédérale d’Allemagne à compter du 3 octobre. Un traité de réunification rapidement rédigé a été signé par les gouvernements de RFA et de RDA le 31 août et ratifié par le parlement national de RDA le 20 septembre, aucun gouvernement ou parlement n’ayant, sauf erreur, été constitué dans les cinq provinces reconstituées un mois plus tôt.

Le 2 octobre à minuit la République démocratique allemande s’est dissoute (sur décision du parlement national) dans le but précis et hypocrite de rendre leur souveraineté aux provinces, devenues alors États, la RFA ne voulant pas annexer la RDA en bloc mais seulement morcelée.

Le 3 octobre 1990 à 00h les nouveaux États souverains de Brandebourg, Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, Saxe, Saxe-Anhalt et Thuringe ont été annexés à la RFA sans que leurs populations respectives n’aient été consultées, et le 14 octobre elles n’ont été appelées qu’à élire des assemblées régionales (non souveraines). À ce jour, les peuples de Brandebourg, Mecklembourg-Poméranie-Occidentale, Saxe, Saxe-Anhalt et Thuringe, livrés par le dernier régime de la RDA à l’annexion par la RFA, n’ont pas encore été invités à disposer d’eux-mêmes par referendum. Le contraste avec ce qui se passe de l’autre côté du rideau de presse est net.

Le gouvernement russe a déclaré qu’il respectera l’issue des referenda, ce qui ne signifie pas nécessairement qu’il entende honorer ensuite la demande d’adhésion à la Fédération. Mais si tel est le cas, les implications pour les régions et les populations concernées sont d’ordre historique, évidemment immenses pour elles, ce qui n’interdira pas de s’interroger parallèlement sur les conséquences stratégiques immédiates en dehors de ces régions.

***

2. Mes réflexions personnelles sur la situation actuelle en Ukraine transmises hier à plusieurs officiers de haut rang (retraités) dans le cadre d’échanges d’informations et d’idées.

Mes chers amis,

Mes réflexions sur la situation actuelle en Ukraine sont les suivantes :

Il faut, avant tout, replacer ce conflit dans le cadre plus général de l’affrontement planétaire entre deux camps : celui de l’unipolarité hégémonique US/OTAN soutenu par le dollar et la force militaire qui aimerait bien se substituer à l’ONU pour gouverner le monde (le mot ONU n’est prononcé que 3 fois sur les 4824 mots du concept stratégique de l’OTAN 2022) et celui de la multipolarité de tous les États qui refusent la soumission aux USA et ne reconnaissent que le rôle de l’ONU pour coordonner la marche du monde (le mot ONU est utilisé à 30 reprises dans le communiqué final (7800 mots) du sommet des chefs d’États membres de l’Organisation de coopération de Shanghaî.

La Russie qui s’oppose à l’encerclement de son territoire, initié dès 1990, par les États-Unis et ses vassaux européens s’est préparée à cet affrontement ultime depuis le bombardement de Belgrade, il y a 23 ans. Pour ce faire, Poutine a restauré l’économie de son pays et ses forces Armées. Il a tissé un véritable réseau d’amitié et de coopération avec de grands pays (Chine, Inde, Pakistan, Iran, Brésil mais pas que…) en s’impliquant énormément dans des organisations interétatiques telles que les BRICS et l’OCS, fondées à la suite, et en réaction au bombardement de Belgrade par l’OTAN, sans mandat de l’ONU, sous un prétexte mensonger (Racak).

Ce qu’il faut bien comprendre c’est que la Russie est engagée aujourd’hui dans un bras de fer « mondial », en son nom propre, mais aussi comme chef de file de tous les pays et de tous les citoyens de la planète qui refusent la conquête et la domination du monde par la coalition d’intérêts néoconservatrice et mondialiste US-UE-OTAN.

C’est la raison pour laquelle la Russie n’est pas isolée aujourd’hui, et c’est justement parce qu’elle n’est pas isolée qu’elle peut tenir tête, sur le plan économique, aux 30 pays de l’OTAN et qu’elle finira probablement par l’emporter. Ce bras de fer comporte plusieurs volets.

– Un volet militaire important mais qui ne sera pas forcément le volet déterminant dans l’issue de cette confrontation planétaire ;

– Un volet économique et financier qui conditionnera probablement le résultat final et qui provoquera des difficultés sociales pouvant déboucher sur des troubles dans de nombreux pays de l’occident global ;

– Et plusieurs autres volets : idéologiques (multipolarité et souverainisme contre unipolarité et mondialisme), culturels et sociétaux…

Mener la guerre dans toutes ces composantes est une affaire très complexe.

Sur le plan militaire l’affrontement entre la Russie et l’occident global se déroule sur un front gigantesque qui dépasse largement les frontières de l’Ukraine.

Tous les événements qui se passent ou se sont passés en Syrie, en Arménie-Azerbaïdjan, en Serbie-Kosovo, au Tadjikistan-Kirghizstan, au Kazakhstan, en Géorgie, en Moldavie, en Biélorussie l’année dernière, sont autant de tentatives de déstabilisation de la Russie, à ses frontières ou ailleurs, et de diversion de son effort militaire principal du moment : l’Ukraine. Tout cela est évidemment piloté en coulisse par l’occident global et notamment par les pays anglosaxons, les plus engagés, et leur meilleur allié : Israël.

L’Ukraine n’est donc qu’une préoccupation de Poutine parmi beaucoup d’autres.

L’armée russe a engagé initialement 200 000 hommes en Ukraine sur un front de 2600 Kms, soit 77 hommes au km de front en moyenne. Elle comptait sur la supériorité aérienne et la supériorité artillerie pour gagner en attaquant en forte infériorité numérique.

Il semble que l’effort ait été porté dans le Donbass et au Sud dans les régions contigües de la Crimée. Ce qui veut dire que la majeure partie des effectifs russes a été concentrée dans ces zones pour les conquérir et les conserver et donc qu’il y en avait beaucoup moins ailleurs, et notamment dans la région de Kharkov.

Ça a marché dans les deux zones d’effort puisque les forces russes continuent d’avancer doucement dans le Donbass et de tenir le terrain conquis au Sud face aux tentatives de contre-offensives ukrainiennes qui n’ont pas manqué.

Mais, dans la région de Kharkov, il n’y avait qu’un très maigre rideau défensif russe, peut être une moyenne de 10 à 20 hommes au km de front, ce qui est dérisoire et ne pouvait suffire à contenir une force ukro-atlantiste concentrée, attaquant en forte supériorité numérique dans des intervalles béants.

L’aviation et l’artillerie russe ont fait payer très cher la progression des ukroatlantistes au nord et les forces russes ont réussi à se retirer avec un minimum de casse et à rétrécir ainsi considérablement la largeur du front pour y densifier les effectifs. C’est incontestablement une victoire ukrainienne … à la Pyrrhus, … qui s’est d’ailleurs arrêtée d’elle même.

Il n’y a pas besoin de sortir de Saint Cyr pour savoir qu’une offensive dans un rapport de 8 à 10 contre 1 a toutes les chances d’être couronnée de succès, malgré l’artillerie et l’aviation adverses si l’on n’est pas trop regardant sur les pertes. C’est ce qui s’est passé.

Il y a probablement eu de la part des Russes une surestimation de leur capacité à stopper l’offensive par des feux aériens ou d’artillerie et une sous-estimation de la capacité des Ukrainiens à progresser malgré les pertes et, bien sûr, une exploitation trop tardive du renseignement et un manque d’effectifs.

Mais lorsqu’on replace cette victoire ukrainienne de Kharkov dans le contexte du bras de fer mondial évoqué plus haut, on réalise qu’elle est très loin de constituer un événement majeur très inquiétant ou déterminant pour la Russie.

Conscient qu’il avait besoin d’effectifs supplémentaires pour atteindre ses objectifs dans des délais raisonnables, Poutine, probablement sous la pression des durs et de l’opinion russe, a décidé la mobilisation partielle, et la tenue de référendums dans 4 régions d’Ukraine.

Pour moi, le temps ne joue pas en faveur des ukro-atlantistes mais en faveur de la Russie et de ses soutiens.

C’est en effet la résilience des populations et des économies qui déterminera le vainqueur du bras de fer.

La Russie l’emportera parce que son économie est moins fragile aujourd’hui que les nôtres, parce qu’elle est soutenue par des pays puissants (Chine, Inde, Pakistan, Iran entre autres, mais pas que … ), et parce que sa population s’est toujours montrée très résiliente et unie dans l’adversité, ce qui est loin d’être le cas aujourd’hui des populations occidentales, très divisées.

Rappelons que l’OTAN+ ne regroupe que 15% des habitants de la planète et que l’OCS en compte près de 50% à elle seule.

Notons aussi qu’aux dernières manoeuvres militaires Vostok 2022 qui se sont tenues début Septembre, la Russie a réussi à faire manoeuvrer ensemble 4 puissances nucléaires (Russie, Chine, Inde et Pakistan) que l’on dit opposés les unes aux autres mais qui savent s’unir lorsqu’il s’agit de s’opposer à l’hégémon néoconservateur et mondialiste US-UE-OTAN, ce qui représente un exploit diplomatique en pleine crise ukrainienne.

Notons encore qu’un sondage « Economist/Yougov », institut de sondage US soutenant clairement Biden et le mondialisme, indiquait la semaine dernière, qu’un citoyen sur deux pense que son pays (les USA) perdra son statut de super puissance dans les toute prochaines années et que 47% des états-uniens pensent qu’une guerre civile aux USA est imminente …

Selon le médias en ligne « Real Clear Politics » , la moyenne des sondages US montrait hier que seuls, 40% des citoyens US soutiennent la politique étrangère de leur président alors que 53,3% la désapprouve.

Notons enfin que des manifestations de rue importantes se sont déjà déroulées dans des pays de l’Union européenne (République tchèque, Hongrie, Italie, Espagne…).

Ce n’est probablement pas fini et l’hiver pourrait bien être « chaud » pour les gouvernances de la « coalition occidentale ».

***

3. Une vidéo qui nous vient des USA et qui nous donne la dernière analyse du colonel US Doug MacGregor sur la nouvelle situation en Ukraine.

Vidéo en anglais mais qui peut être sous titrée en français avec un réglage.

 

Bonne information alternative et à chacun de se forger son opinion, bien sûr.

 

PS : Pour ceux qui ne connaissent pas encore MacGregor, allez donc visiter son site personnel http://www.douglasmacgregor.com

Dominique Delawarde

 

3 CHEFS DE GUERRE ENNEMIS

Les États-Unis ont soigneusement

 

 

préparé l’Ukraine à un affrontement

 

 

avec la Russie et ils font mine

 

 

d’être surpris du résultat

 

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Même si ce texte tout à fait important a été publié dans un site russe et traduit par Marianne, son auteur dont nous avons déjà publié un texte hier est une intellectuelle australienne qui écrit la plupart de ses œuvres avec son mari Tim Foley. Elle dit elle-même « Ce qui est cool avec le fait de prêter attention à la façon dont le récit diffère de la réalité, c’est qu’il ne change pas seulement votre compréhension de la politique et du pouvoir à travers le monde. Vous commencez à remarquer que toute votre vie est dominée par des récits, pas seulement sur le monde, mais sur vous ». Danielle Bleitrach

***

par Caitlin Johnstone.

Au début de l’Opération spéciale de la Russie en Ukraine, Boris Johnson a été envoyé pour dire à Zelensky que même s’il est prêt pour la fin de la guerre, ses partenaires occidentaux ne l’étaient pas.

Dans un récent entretien avec le podcast Useful Idiots, Noam Chomsky1 a répété son argument selon lequel la seule raison pour laquelle nous entendons le mot « non provoquée » chaque fois que quelqu’un mentionne l’invasion russe de l’Ukraine dans les médias grand public est qu’elle a été absolument provoquée, et qu’ils le savent.

« Maintenant, si vous êtes un écrivain respecté et que vous voulez publier dans des magazines grand public en parlant des événements ukrainiens, vous devez appeler cela « l’invasion russe non provoquée de l’Ukraine » », a déclaré Chomsky. « C’est une phrase très intéressante, elle n’a jamais été utilisée auparavant. Vous regardez en arrière, vous regardez l’Irak, qui n’était absolument pas provoqué, mais personne n’a jamais appelé cela une « invasion non provoquée de l’Irak ». En fait, je ne sais pas si le terme a jamais été utilisé – s’il l’a été, c’était très marginal. Maintenant, vous le recherchez sur Google et vous obtenez des centaines de milliers de résultats. Tous les articles qui sortent doivent parler d’une invasion non provoquée de l’Ukraine. »

« Pourquoi ? Parce qu’ils savent très bien qu’elle a été provoquée », a déclaré Chomsky. Des diplomates américains de haut rang en parlent depuis 30 ans, même le chef de la CIA ».

Chomsky a raison ici, bien sûr. Les médias impériaux et leurs automates soumis à un lavage de cerveau ont passé six mois à répéter sans réfléchir le mot « non provoqué » à propos de ce conflit. Mais une question à laquelle aucun d’entre eux n’a jamais eu de réponse directe est la suivante : si l’invasion de l’Ukraine n’a pas été provoquée, pourquoi tant d’experts occidentaux ont-ils passé des années à avertir que les actions des gouvernements occidentaux provoqueraient une invasion de l’Ukraine ?

Parce que, comme le souligne Chomsky, c’est vraiment ce qui s’est passé. Quelques jours après le début de l’invasion en février de cette année, un dénommé Arnaud Bertrand a créé un fil Twitter extrêmement viral faisant référence à divers diplomates, analystes et universitaires occidentaux qui avaient prévenu au fil des ans qu’une dangereuse confrontation avec la Russie était à venir en raison de l’avancée de l’OTAN vers ses frontières, de l’interventionnisme en Ukraine et de diverses autres agressions.

On y trouve des personnes tels que John Mearsheimer, qui a averti sans équivoque en 2015 que « l’Occident conduit l’Ukraine sur le chemin des primevères2, et le résultat final sera que l’Ukraine s’effondrera », et Pat Buchanan, qui a averti dès 1999 qu’« en plaçant l’OTAN en plein devant le seuil de la Russie, nous avons planifié une confrontation du XXIe siècle ».

Les apologistes de l’Empire aiment prétendre que l’invasion de l’Ukraine n’a rien à voir avec l’expansionnisme de l’OTAN (leurs affirmations reposent généralement sur une déformation éhontée des propos de Poutine sur les raisons de la guerre pour la Russie), mais c’est absurde. La machine de guerre américaine a continué à se moquer de la possibilité d’une adhésion de l’Ukraine à l’OTAN jusqu’à l’invasion. Elle a refusé de retirer cette menace de la table depuis qu’elle y a été placée en 2008, tout en sachant pertinemment qu’il s’agissait d’une provocation pure et simple à l’encontre de Moscou.

Le plus surprenant dans le conflit en Ukraine, c’est le nombre de penseurs stratégiques de premier plan qui, depuis des années, nous mettent en garde contre ce qui pourrait arriver si nous continuions sur la même voie. Personne ne les a écoutés, et nous en sommes là.

Sans parler du fait que l’empire américain a activement fomenté un violent soulèvement à Kiev en 2014 qui a renversé le gouvernement en place et divisé la nation entre la population plus fidèle à Moscou à l’est et la population plus favorable aux États-Unis et à l’UE à l’ouest. Cela a conduit à l’annexion de la Crimée (massivement soutenue par ses habitants) et à huit années de guerre brutale contre la population du Donbass soutenue par la Russie. On sait que les attaques ukrainiennes contre ces régions ont augmenté de façon exponentielle dans les jours qui ont précédé l’invasion, et on prétend que c’est ce qui a déclenché la décision finale de Poutine de lancer son opération spéciale (qui, selon les renseignements américains, a été prise à la dernière minute).

Les États-Unis et leurs alliés auraient très facilement pu éviter cette guerre avec quelques concessions peu coûteuses – comme le maintien de la neutralité de l’Ukraine, le retrait de ses équipements militaires des frontières de la Russie et la recherche sincère d’une désescalade des relations avec Moscou – plutôt que de déchirer les traités et d’intensifier la guerre froide.

Bon sang, cela aurait pu probablement éviter cette guerre en protégeant simplement le président Zelensky des nationalistes d’extrême droite antirusses qui ont ouvertement menacé de le lyncher s’il commençait à respecter les accords de Minsk et à rechercher la paix avec la Russie, ce pourquoi il a été élu à l’origine.

Au lieu de cela, ils ont délibérément choisi la voie inverse : continuer à faire miroiter la possibilité d’une adhésion formelle de l’Ukraine à l’OTAN, fournir des armes au pays et en faire de plus en plus un membre de facto de l’OTAN, le rapprochant de plus en plus de la machine de guerre américaine.

Pourquoi l’empire a-t-il préféré la provocation à la paix ? Le membre du Congrès Adam Schiff a donné une assez bonne réponse à cette question en janvier 2020, alors que le chemin de la guerre était en train d’être pavé : « Ainsi, nous pouvons faire la guerre avec la Russie là-bas et nous n’avons pas besoin de faire la guerre avec la Russie ici ». Si l’on écarte l’idée infantile selon laquelle l’empire américain aide son bon ami ukrainien parce qu’il aime le peuple ukrainien et souhaite qu’il jouisse de la liberté et de la démocratie, il est facile de voir que les États-Unis ont lancé une guerre par procuration commode parce qu’elle servait leurs intérêts géostratégiques et parce que ce ne sont pas leurs vies et leurs biens qui seraient en jeu.

Brian Berletic a posté il y a quelques jours une bonne vidéo sur le document de 2019 de la RAND Corporation financé par le Pentagone et intitulé « Extending Russia – competing from advantageous ground » et c’est exactement comment se présentent les choses. Le document, commandé par l’armée américaine, explique en détail comment l’empire peut utiliser la guerre par procuration, la guerre économique et d’autres tactiques de la guerre froide pour pousser son ennemi géopolitique de longue date au bord du gouffre sans gaspiller de vies américaines ni déclencher de conflit nucléaire.

Il mentionne l’Ukraine des centaines de fois et évoque explicitement les mêmes tactiques de guerre économique que celles que nous observons aujourd’hui, telles que des sanctions et une attaque contre les intérêts énergétiques russes en Europe (cette dernière, comme le souligne Berletik, servant également à renforcer la domination des États-Unis sur leurs vassaux dans l’UE).

Le document suggère même explicitement de continuer à menacer la Russie de l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN afin de provoquer une réponse agressive de Moscou, en déclarant : « Alors que l’exigence d’unanimité de l’OTAN rend improbable l’adhésion de l’Ukraine dans un avenir prévisible, pousser Washington à cette possibilité pourrait renforcer la détermination de l’Ukraine tout en forçant la Russie à redoubler d’efforts pour empêcher une telle évolution ».

Le président Biden a lancé des appels au changement de régime à Moscou qui ne peuvent même pas être qualifiés de mal déguisés, et le secrétaire à la défense Lloyd Austin a ouvertement déclaré que le plan consiste à utiliser cette guerre pour affaiblir la Russie, ce qui, selon d’autres responsables américains, est effectivement leur ligne politique. Les commentaires de l’administration Biden n’ont cessé d’indiquer clairement que l’alliance américaine se prépare à maintenir cette situation pour les années à venir, ce qui cadre bien avec le bilan bien connu de Washington, qui a délibérément entraîné la Russie dans des bourbiers militaires contre les mandataires américains, tant en Afghanistan qu’en Syrie.

Ne vous y trompez pas, derrière toutes les fausses déclarations et les drapeaux agités, l’empire américain centralisé obtient exactement ce qu’il veut de ce conflit.

C’est pourquoi, lorsqu’aux premiers jours du conflit, il semblait que la paix était en jeu, l’empire a envoyé Boris Johnson dire à Zelensky que même s’il était prêt à mettre fin à la guerre, ses partenaires occidentaux ne l’étaient pas.

source : Caitlin Johnstone

traduction de Marianne Dunlop pour Histoire et Societe

  1. Éminent linguiste, essayiste politique, philosophe et théoricien américain. Professeur de linguistique au Massachusetts Institute of Technology, auteur de la classification des langages formels. Son nom est souvent et incorrectement orthographié « Nahum Chomsky » dans les médias russes.
  2. Référence à un chemin parsemé de fleurs, soulignant une attitude insouciante envers la vie. Cette métaphore est utilisée par Ophélie (dans Hamlet) lorsqu’elle conseille à son frère de ne pas choisir la voie du plaisir mais celle de la dignité.

 

 

Russie : « Nécessaire », la mobilisation

 

partielle ne concerne que 1,1% des réserves

 

totales, selon Choïgou

 

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Suite au discours de Vladimir Poutine sur l’annonce de la mobilisation partielle en Russie, le ministre russe de la Défense a donné davantage de détails sur cette mesure. Sergueï Choïgou a également récapitulé les objectifs de l’opération spéciale russe dans le Donbass et a livré le bilan des pertes des deux côtés.

Dans le Donbass, les militaires menant un travail de combat difficile, toutes les forces armées russes, dont la triade nucléaire, sont mobilisées pour accomplir ces tâches, a indiqué Sergueï Choïgou.

Selon lui, la mobilisation partielle est nécessaire pour contrôler la ligne de contact de 1000 km et les territoires libérés.

En outre, cette mesure ne concernera que les citoyens actuellement dans la réserve et, surtout, ceux qui ont servi dans les forces armées et ont une expérience pertinente.

Alors que la Russie compte près de 25 millions de personnes dans ses réserves de mobilisation, c’est-à-dire des personnes qui ont servi, qui ont une expérience de combat et une spécialité militaire, 300 000 réservistes seront engagés dans l’opération militaire spéciale, d’après M. Choïgou.

« Ainsi, vous pouvez comprendre que cette mobilisation est partielle, 1% ou un peu plus, 1,1% des ressources totales de mobilisation [sera impliqué] », a-t-il expliqué.

Les personnes mobilisées ne commenceront à réaliser leurs tâches de combat qu’après avoir suivi une préparation et un réentraînement.

Implication de l’Occident dans le conflit

Sergueï Choïgou a indiqué que la Russie n’était pas tant en guerre avec l’Ukraine qu’avec « l’Occident collectif » et l’OTAN.

« [Par là], nous entendons non seulement les armes fournies en quantités énormes, en volumes énormes […], mais aussi, bien sûr, des systèmes. Ce sont des systèmes de communication, de traitement de l’information, ainsi que de renseignement, le renseignement satellitaire », a détaillé le ministre russe.

D’après M. Choïgou, l’Ukraine a presque épuisé les armes qu’elle possédait, principalement des armes soviétiques.

« Pratiquement toute la constellation de satellites de l’OTAN fonctionne. Selon nos estimations, plus de 70 satellites militaires et plus de 200 satellites civils travaillent pour reconnaître l’emplacement de nos unités », a fait savoir le chef de la Défense russe.

Sergueï Choïgou a également mis en valeur l’implication des instructeurs et mercenaires étrangers en Ukraine, dont 2000 ont été tués.

Et de souligner : « Actuellement, il n’en reste qu’un peu plus d’un millier. Certains sont partis, d’autres ont péri. […] L’essentiel, c’est que leur recrutement se poursuit sous la tutelle de l’État ».

La moitié de l’armée ukrainienne a péri

Les pertes des forces armées ukrainiennes s’élèvent à près de 100 000 tués et blessés, d’après M. Choïgou.

« Au stade initial, les forces armées ukrainiennes représentaient environ 201 à 202 000 personnes […]. Dans le même temps, 61 207 personnes ont été tuées et 49 368 ont été blessées. Ce sont des pertes importantes, si nous parlons d’un peu plus de 200 000 soldats et de 100 000 pertes, c’est la moitié de l’armée perdue », a-t-il indiqué.

Le ministre de la Défense a également tiré le bilan des pertes russes, pour la deuxième fois depuis le début de l’opération militaire spéciale.

« Je ne peux ne pas évoquer [nos] pertes. Elles s’élèvent à 5937 personnes. De la même manière, je ne peux pas ne pas mentionner, encore et encore, nos gars qui font courageusement leur devoir », a déclaré M. Choïgou.

source : Infos d’Alahed

 

Mobilisation partielle décrétée sur

 

fond de référendum d’intégration à

 

la Russie en RPD, RPL, et dans les

 

régions de Kherson et Zaporijia

 

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par Christelle Néant.

Le 21 septembre 2022, Vladimir Poutine a annoncé le lancement d’une mobilisation partielle, un jour après l’annonce de l’organisation imminente d’un référendum d’intégration à la fédération de Russie en RPD et RPL (Républiques populaires de Donetsk et de Lougansk), ainsi que dans les régions de Kherson et Zaporijia.

Lundi 19 septembre 2022, après de nouveaux bombardements meurtriers de l’armée ukrainienne contre les civils du Donbass, les chambres civiques de la RPD et de la RPL ont demandé aux chefs des deux républiques d’organiser au plus vite un référendum d’intégration à la fédération de Russie.

La décision fut prise dès le lendemain par Léonid Passetchnik, le chef de la RPL, puis par Denis Pouchiline, le chef de la RPD, et les parlements des deux républiques ont voté les lois nécessaires à l’organisation de ce référendum, qui aura lieu du 23 au 27 septembre 2022.

Suivant le mouvement initié par les deux républiques populaires du Donbass, l’administration militaro-civile de la région de Kherson a décidé d’organiser elle aussi un référendum d’intégration à la fédération de Russie aux mêmes dates, suivie par la partie région de Zaporijia qui est sous contrôle russe.

D’après un sondage réalisé par la société INSOMAR, la majorité des habitants des quatre régions sont prêts à aller voter (de 65% en région de Kherson, à 83% en RPL, en passant par 72% en région de Zaporijia et 80% en RPD), et le oui à l’intégration avec la fédération de Russie l’emporterait de manière écrasante, avec 80% des votes à Zaporijia et Kherson, 90% en RPL et 91% en RPD.

Un autre sondage mené par l’Institut républicain de Crimée pour la recherche politique et sociologique (RIPSI) donne 94% de oui en RPD, 93% en RPL, 87% en région de Zaporijia et 80% en région de Kherson.

Suite à ces décisions, une annonce importante de Vladimir Poutine était attendue le soir même, mais elle aura finalement lieu le 21 septembre 2022 au matin. Dans son allocution, Vladimir Poutine a annoncé soutenir l’organisation du référendum dans les régions de Kherson et Zaporijia, ainsi qu’en RPD et RPL, dont la Russie assurera la sécurité, afin que les gens puissent aller voter sereinement.

La décision de Vladimir Poutine de lancer une mobilisation partielle des réservistes fait partie des « mesures nécessaires et urgentes pour protéger la souveraineté, la sécurité et l’intégrité territoriale » du pays face à l’objectif de l’Occident qui est « d’affaiblir, de diviser et finalement de détruire » la Russie.

Comme l’a souligné le président russe, l’Occident dit « déjà explicitement qu’ils ont réussi à diviser l’Union soviétique en 1991, et qu’il est maintenant temps pour la Russie elle-même de se désintégrer en une multitude de régions et de zones qui se combattent mortellement ».

Cette volonté de scinder la Russie en plusieurs petits États n’a rien de complotiste. Les gouvernements occidentaux en parlent ouvertement sous le doux nom de « décolonisation de la Russie ».

Face à cette menace existentielle, et au chantage nucléaire qui a également été fait par certains hauts représentants des principaux États de l’OTAN qui ont parlé de la possibilité et l’admissibilité d’utiliser des armes nucléaires contre la Russie, Vladimir Poutine a tenu à rappeler que la Russie « dispose également de divers moyens de défense, dont certains sont plus avancés que ceux des pays de l’OTAN » et que si son « intégrité territoriale est menacée, nous utiliserons bien sûr tous les moyens à notre disposition pour défendre la Russie et notre peuple ». Il a conclu en soulignant que « ce n’est pas du bluff ».

En clair, si certains pensent faire peur à la Russie en brandissant ce chantage nucléaire, Moscou rappelle qu’elle dispose d’un arsenal nucléaire important et qu’elle est prête à s’en servir si nécessaire. D’ailleurs une des phrases du discours de Vladimir Poutine est très claire : « Ceux qui tentent de nous faire chanter avec des armes nucléaires doivent savoir que la rose des vents pourrait se retourner contre eux ».

Pour rappel, le symbole de l’OTAN est une rose des vents. En clair, les pays qui hébergent des systèmes d’armement offensifs, et des armes nucléaires de l’OTAN pointées vers la Russie, se transformeraient en cibles potentielles au lieu d’être protégés par l’organisation de l’Atlantique Nord.

Pour ce qui est de la mobilisation partielle, ses modalités ont été précisés par le ministre russe de la Défense, Sergueï Choïgou, juste après l’allocution de Vladimir Poutine. Seuls 300 000 hommes parmi les 25 millions que compte la réserve russe seront mobilisés. Priorité est donnée aux hommes ayant servi dans certaines spécialités militaires et ayant une expérience du combat. En clair, la Russie ne va mobiliser que 1,2% de sa réserve militaire, ce qui est minime en matière d’impact sur l’économie ou la population du pays.

Sergueï Choïgou en a profité pour faire un point sur les pertes russes et ukrainiennes. Il a ainsi déclaré que les pertes au sein de l’armée russe sont de 5 937 morts, un chiffre assez proche des 6476 morts annoncés par la BBC il y a quelques jours (chiffres qui incluent la Garde Nationale, qui dépend du ministère de l’Intérieur et non du ministère de la Défense). Au niveau des blessés, le ministre russe de la Défense a indiqué que plus de 90% des blessés russes ont déjà pu reprendre le service.

Côté ukrainien, le bilan n’est pas du tout le même. Sergueï Choïgou a ainsi annoncé que les pertes côté ukrainien seraient de 61 207 morts et 49 368 blessés, auxquels il faut ajouter les déserteurs et ceux faits prisonniers. Sur ce total, plus de 7000 soldats ukrainiens ont été éliminés rien que durant les trois dernières semaines de combat, montrant que les attaques de Kiev en région de Kherson et de Kharkov, ont eu un coût humain élevé pour l’armée ukrainienne.

Une fois les régions de Lougansk, Donetsk, Zaporijia et Kherson intégrées à la fédération de Russie après la tenue du référendum prévu dans quelques jours, la présence de soldats ukrainiens dans ces régions sera considérée comme une occupation de territoire russe par l’Ukraine, et lorsque les 300 000 réservistes russes seront formés et prêts au combats, alors l’opération militaire spéciale russe prendra une toute autre tournure (bien plus dramatique) pour Kiev.

Christelle Néant

source : Donbass Insider

 

 

Zelensky : L’arnaque de la contre-offensive

 

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par Thierry Meyssan.

Le président Zelensky et ses alliés de l’OTAN ont lancé une contre-offensive contre les troupes russes. Ils ont choisis un lieu où il n’y en avait peu et que Moscou n’entendait pas occuper. Dès lors ils peuvent célébrer en fanfare cette victoire sans ennemis, ni bataille. Retour sur un bluff qui ne convainc que ceux qui le veulent, c’est-à-dire le public occidental.

Kiev a annoncé à grands renforts de tambours et trompettes une contre-offensive dans la région de Karkiv, c’est-à-dire face au Donbass. Les forces soutenues par l’OTAN sont parvenues à « libérer » une bande de territoire de 70 km de long sur une trentaine de profondeur.

Le président Zelensky, qui s’est rendu sur place, à Izioum, a annoncé la « victoire prochaine » de son pays sur l’« envahisseur » russe.

La presse occidentale parle de la déroute russe et s’interroge sur un éventuel complot visant à renverser le « président vaincu », Vladimir Poutine.

Sur cette carte de l’Institute for the Study of War, la zone « libérée » est la tâche bleue en haut à droite.

Fin du conte à dormir debout ; une réalisation de l’OTAN.

En réalité, les forces occidentales ne sont jamais entrées dans le Donbass, ni dans la République de Lougansk, ni dans celle de Donetsk. Elles n’ont récupéré que des territoires que l’armée russe avait conquis, mais jamais occupés. Dès le début, le président Poutine a annoncé qu’il voulait défendre les deux Républiques du Donbass, mais qu’il ne voulait pas annexer l’Ukraine qu’il entend juste « dénazifier » (c’est-à-dire débarrasser de ses « nationalistes intégraux »).

Avec le temps, il a annoncé qu’il entendait aussi faire payer aux Ukrainiens la guerre qu’ils ont déclenchée en annexant le Sud de leur pays. Deux options s’offraient alors à lui, soit annexer la Novorossia, soit la Makhnovchtchina, les deux territoires de tradition russe se recoupant largement.

La Novorossia historique, selon le Washington Post, en 2014.

La Novorossia, littéralement « Nouvelle Russie », c’est la colonie de peuplement russe conquise par Grigori Potemkine, l’amant de la tsarine Catherine II, sur l’Empire ottoman. Il comprend tout le Sud de l’actuelle Ukraine, y compris la Crimée, jusqu’à une petite partie de l’actuelle Moldavie, la Transnistrie. Ce territoire n’a jamais connu les horreurs du servage que Catherine II n’est pas parvenue à abolir en son empire. Le maréchal Potemkine y a édifié un État éclairé, inspiré de la Grèce antique et de Rome. La Novorossia fut un temps gouvernée par un officier français, ami personnel du tsar Alexandre Ier, Armand de Vignerot du Plessis, duc de Richelieu et futur président du Conseil des ministres français.

Localisation de la Makhnovchtchina en gras. Elle s’est progressivement étendue dans toute la zone grisée, incluant Kershon et Izioum.

La Makhnovchtchina c’est le lieu où, en 1918, triompha l’armée noire de l’anarchiste paysan Nestor Makhno. Elle était parvenue à se libérer du pouvoir de Kiev, alors détenu par Symon Petlioura et Dmytro Dontsov, le protecteur et le fondateur des « nationalistes intégraux » ; dont les successeurs sont aujourd’hui au pouvoir et que la Russie qualifie de « nazis ». Les partisans de Makhno, quant à eux, instaurèrent un régime libertaire dans le Sud-Est du pays correspondant aux idées des socialistes français du XIXe siècle (Charles Fourier, Pierre-Joseph Proudhon) et surtout à l’influence de Pierre Kropotkine : la création de communes autogérées. La Makhnovchtchina fut renversée et ses partisans massacrés lors d’attaques venues à la fois de l’Empire allemand, des « nationalistes intégraux » ukrainiens et des bolchéviques trotskystes.

En définitive, Vladimir Poutine a choisi la Novorossia et la revendique officiellement.

La zone qui vient d’être « libérée » par l’armée de Kiev a été comprise un moment dans l’un des plus grand pays anarchistes du monde, celui de Nestor Mackhno, mais jamais en Novorossia. Le gouvernement de Kiev a regagné, comme il le fit durant l’entre-deux-guerre, ce petit territoire.

Vu sous l’angle russe, Kiev a regagné un territoire que Moscou avait un temps envisagé d’annexer, mais auquel il avait finalement renoncé. Il n’y avait donc pas d’armée russe là-bas, juste des gardes frontières et des policiers du Donbass. Ce sont eux qui se sont enfuis sans demander leur reste. Il n’y a donc pas eu de combat et encore moins de défaite.

Dans ces conditions les longues dissertations des médias occidentaux sur un complot de généraux qui viserait à renverser le président Poutine « vaincu » sont de pures fictions.

Il en serait différemment si les armées occidentales reprenaient Kershon, un port situé sur le Dniepr, peu avant qu’il ne se jette dans le mer Noire. Une seconde opération est planifiée autour de la centrale nucléaire de Zaporijia. Mais nous n’en sommes pas encore là.

L’arnaque du président Volodymyr Zelensky consiste à présenter comme une bataille, une avancée de ses troupes dans un territoire inoccupé. Elle lui permet de réclamer des milliards supplémentaires aux Occidentaux, c’est pourquoi elle a été lancée le 6 septembre. Deux jours plus tard, le 8, une cinquantaine de pays se réunissaient sur la base états-unienne de Ramstein (Allemagne) afin de donner des armes à l’Ukraine1. Personne n’ayant de budget pour cela, les dépenses ont été avancées par les États-Unis en vertu de l’Ukraine Democracy Defense Lend-Lease Act of 20222. Ils payeront plus tard, mais ils payeront ce qu’ils dépensent aujourd’hui sans compter.

Le 9 et le 10, l’Institute for the Study of War, révèle des détails sur l’avancée des troupes et l’accueil chaleureux qu’elles reçoivent3. Cette mise en scène est gobée par la presse occidentale qui la relaye. Or cet institut est un repaire de Straussiens. Il est dirigé par Kimberly Kagan, la belle-sœur de la secrétaire d’État adjointe Victoria Nuland. Parmi ses administrateurs on compte Bill Kristol, l’ancien président du Projet pour un siècle américain, aussi bien que le général David Petraeus qui détruisit l’Iraq et l’Afghanistan.

Le 11, l’Agence Reuters-Thompson assure que les milliers de soldats russes sont en déroute4. Elle parle d’un « coup dur pour la Russie », alors que l’état-major russe a ordonné le retrait immédiat de ce territoire dont elle n’entend pas assurer la charge. Lorsque Donald Trump avait viré les straussiens de son administration, Victoria Nuland était devenue une des directrices de l’agence Reuters5. La dépêche de Reuters est signée par Max Hunder, un ancien élève d’Eton, l’école la plus huppée d’Angleterre. Un peu plus tard, le ministère britannique de la Défense confirme sa dépêche.

Le 12 le canular est validé par le New York Times qui publie une double page à la gloire du valeureux Zelensky. La presse occidentale relaye sans réfléchir.

Manque de chance, lorsque le quotidien new-yorkais parait, les centrales électriques ukrainiennes ont toutes été touchées dans la nuit par des missiles6. L’Ukraine est dans le noir. La contre-offensive aussi.

Le président Poutine s’exaspère de la mauvaise foi occidentale. Il déclare que, pour le moment, la Russie n’a requis une petite partie de ses forces contre les « nazis » de Kiev et que, si besoin, ses prochaines actions seront d’une toute autre ampleur.

Les chefs d’État présents au sommet de l’OCS à Samarcande.

Le reste du monde ayant des yeux pour voir – à la différence des Occidentaux qui n’ont que des oreilles pour écouter des sornettes – a réservé une fête à la délégation russe, lors du sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai, à Samarcande.

Une structure de contact avait été crée durant l’ère Eltsine entre la Russie et la Chine. Le chef du gouvernement russe, Ievgueni Primakov, reconnut des frontières stables avec Beijing. En 1996, Ce groupe de contact devint un forum international avec les États d’Asie centrale (Kazakhstan, Kirghizistan, Tadjikistan, Ouzbékistan), puis juste avant les attentats du 11 septembre 2001, il devint l’OSC actuelle. La Chine et la Russie avaient déjà compris que les Anglo-Saxons fomentaient des troubles en Asie centrale. Elles ont donc élaboré ensemble des programmes contre le terrorisme et le séparatisme. La suite des événements leur a donné amplement raison.

L’Organisation de Coopération de Shanghai n’a cessé de grossir en 20 ans.

L’OCS s’est rapidement développée. L’Inde, le Pakistan et l’Iran l’ont rejoint. La Biélorussie s’y prépare. L’Afghanistan et la Mongolie y sont observatrices. 14 autres États en sont partenaires. Elle se caractérise par un esprit bien différent de celui des organisations occidentales. D’une certaine manière, on peut y voir le prolongement de l’esprit de Bandung : souveraineté des États, non ingérence dans les affaires intérieures et coopération.

L’OCS rassure et rassemble. Elle rassemble aujourd’hui le quart de la population mondiale, voire les deux tiers si l’on prend en compte les États observateurs. On n’y fait pas des plans sur la comète en criant à la victoire lorsqu’on s’installe dans un territoire non-revendiqué et non-défendu.

Thierry Meyssan

source : Réseau Voltaire

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GUERRE UKRAINE/RUSSIE : CE SERA UNE HECATOMBE DE SOLDATS MORTS ET BLESSES DE PART ET D'AUTRE UNE VRAIE BOUCHERIE STOP A CELA !

Ce que nous dit le ratio tués/blessés

 

du côté des Ukrainiens sur les opérations

 

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  • 21 septembre 2022

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On peut discuter sur les chiffres donnés par le Général Choïgou en ce qui concerne les pertes respectives des Russes et des Ukrainiens. Mais il y a un point frappant dans les chiffres sonnés: le ratio tués/blessés chez les Ukrainiens est atypique (supérieur à un). Même si l'on suppose que Choïgou minore les pertes russes et majore les pertes ukrainiennes, c'est un professionnel, il n'a aucune raison d'inventer un ratio atypique concernant l'armée ukrainienne. Du coup, il en révèle beaucoup sur les opérations militaires en cours.

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Les généraux en guerre ne disent pas toujours la vérité sur les pertes que subissent leur armée et sur celles de l’adversaire. Il est courant de minorer ses propres pertes et de majorer celles de l’adversaires. Et ce matin le Général Choïgou a donné des chiffres étonnants pour les pertes des deux camps. 

Je me contenterai ici de faire remarquer que la BBC a donné, il y a quelques jours, un chiffre de pertes militaires  russes (environ 6000 morts) très proche de celui de Choïgou – en précisant qu’il s’agissait des pertes officiellement recensées par le commandement militaire russe.  Beaucoup d’observateurs ont ajouté, à juste titre que ce chiffre ne comprend ni les morts des armées républicaines du Donbass. ni celles des bataillons Wagner. 

En ce qui concerne les Ukrainiens, on remarquera que Choïgou donne un chiffre dix fois plus important: 60 000 tués. Même si l’on admettait que le nombre de tués du côté russe soit le double en incluant les troupes républicaines de Donetsk et de Lougansk, on arriverait encore à un ratio d’un pour cinq entre le nombre de tués des troupes alliées et celui des troupes kiéviennes. 

 

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Un ratio ukrainien tués/blessés qui est atypique

En réalité, c’est un autre chiffre qui est plus étonnant. Le général Choïgou parle d’environ 50 000 blessés ukrainiens. Ce qui porte le chiffre des soldats mis hors de combat à 110 000. Ce chiffre va dans la même direction que des révélations faites depuis juin, faites entre autres celles d’un conseiller de Zelensky. 

Cependant, un chiffre devait attirer l’attention: le ratio tués/blessés est atypîque. Je ne crois pas que les historiens de la guerre ni les militaires de métier me contrediront si je dis qu’on trouve fréquemment un ration d’un tué pour trois blessés dans une guerre moderne. Or les chiffres donnés par Choïgou donne un ratio supérieur à un! Là encore, je ne crois pas me tromper en disant qu’un ratio de ce type est anormal dans une guerre contemporaine. 

Le Général Choïgou peut avoir intérêt à minorer les pertes russes et majorer les pertes ukrainiennes. Mais s’il avait totalement fabriqué les chiffres, il aurait proposé un ratio de toute façon inférieur à 1, voire à 0,5.  On peut ne pas aimer le Ministre de la Défense russe, mais personne ne lui contestera son professionnalisme. Il y a donc un constat: l’armée ukrainienne a plus de tués que de blessés. 

Comment l’expliquer? 

Dans les chroniques de la Guerre d’Ukraine que je propose plusieurs fois par semaine pour le Courrier des Stratèges, j’ai plusieurs fois attiré l’attention sur deux réalités: 

+ depuis le début du printemps, Kiev a envoyé vague après vague de recrues insuffisamment formées, qui ont été des cibles immobiles pour l’artillerie russe. On a affaire, en réalité, à un véritable carnage! 

++ l’armée ukrainienne prend peu soin de ses blessés. De nombreux blessés ukrainiens sont morts faute d’être récupérés et transportés dans des hôpitaux. 

 

Ce que nous révèlent les chiffres

Les conclusions que je tire de ces constats, sont les suivantes: 

– l’Etat ukrainien mène encore une guerre du XXè siècle, où l’on n’a aucun souci de protéger la vie des soldats. On a affaire à une sorte de répétition folle, un siècle après, de l’envoi au front des armées de 1914-1918. 

– Au contraire, la Russie, qui a tiré les leçons des grandes hécatombes communistes et des guerres mondiales, a un souci premier: limiter les pertes. La stratégie russe moderne est, de ce point de vue, complètement différente de celle de l’armée tsariste ou de l’armée soviétique. 

– On pourrait s’étonner que l’Ukraine, qui a connu les guerres mondiales et le communisme et en a autant souffert que la Russie, n’en tire pas les mêmes conclusions. En réalité, les chiffres des pertes ukrainiennes nous révèlent que l’Ukraine n’est pas – contrairement à ce dont les opinions occidentales veulent se persuader – une communauté nationale solidaire, dont les chefs et la population agiraient solidairement. A Kiev, on se moque des pertes militaires pourvu que l’on puisse conserver les privilèges issus de trente ans d’affairisme et du coup d’Etat de Maïdan. 

– Que les USA se fichent d’une guerre entre Européens n’est pas surprenant. En revanche que les responsables des Etats-membres et des institutions de l’UE aient détourné Zelensky de chercher un accord avec la Russie, c’est non seulement impardonnable mais cela signe l’arrêt de mort de l’Union Européenne. L’UE a trahi sa mission. Elle encourage, depuis des mois, la mort quotidienne de centaines de soldats ukrainiens, qui se battent pour prolonger une guerre dont on avait vu, dès la fin mars, que l’armée ukrainienne ne pouvait pas la gagner. 

Prenons les chiffres donnés par Choïgou et corroborés par d’autres sources au sérieux. Ils nous disent l’immense souffrance du peuple ukrainien et l’indigne comportement de dirigeants européens qui envoient se faire tuer des dizaines de milliers d’Ukrainiens sans avoir un remords. Par comparaison, nos chefs en 1914, avaient des scrupules qui les honorent. 

 

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Les Etats-Unis et l’OTAN commettent l’erreur capitale dans une guerre: sous-estimer leur ennemi – par François Martin

  • 20 septembre 2022
  • 11 actions

 

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Première règle, dans un conflit ou une confrontation, quelle qu'elle soit : ne pas prendre son adversaire pour un imbécile.

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 Dans son dernier article (1), l’excellent et mystérieux Alexandre N indique « les 4 facteurs de la guerre », indispensables pour la victoire (2). N’en déplaise à son intelligence et son érudition, il en oublie un, peut-être le plus important : ne jamais prendre son ennemi pour un imbécile.

La mère des défaites

Les exemples abondent dans l’Histoire où des puissances ont sous-estimé leur adversaire. L’un des plus significatifs est sans doute l’accord entre Hitler et Staline pendant le pacte germano-soviétique. En effet, à cette occasion, Hitler fait sous-traiter en Russie la fabrication de ses chars, pensant que ces paysans incultes que sont les russes ne seront jamais capables de les copier. Mal lui en prend. A Stalingrad, et surtout à Koursk (3), il a dû manger son chapeau… Dans le même ordre d’idée, sur le plan du commerce, nos entreprises, à partir des années 70, que ce soit dans le textile, le luxe, ou l’industrie, ont largement délocalisé leurs productions en Asie. Elles pensaient ainsi « faire la culbute », c’est-à-dire faire fabriquer à très bas prix ce qu’elles présenteraient ensuite à leurs clients occidentaux comme du « Made in Europe » (4), vendu au prix fort. Ce raisonnement, bien évidemment, s’appuyait sur le fait qu’elles pensaient que leurs sous-traitants seraient incapables de les copier. Là aussi, mal leur en a pris. L’Asie toute entière est d’abord devenue une gigantesque machine à copier, avant d’envahir le monde entier avec ses propres créations…

Le raisonnement communément appliqué concernant le conflit ukrainien obéit à la même logique : Poutine est à la fois cruel, fou, froid et calculateur, dissimulateur et ambitieux, les russes sont brutaux et sans pitié, mais aussi arriérés, mal organisés et incompétents. Mais à aucun moment on n’entend dire : « Est-ce que les russes sont intelligents, malins ? Est-ce qu’on ne les sous-estime pas ? ». Or il suffit de se poser la question sous cette forme pour se rendre compte que, très souvent, les Russes sont très forts pour « rouler » leurs adversaires, et nos propres opinions publiques avec. C’est même, pourrais-je dire, une de leurs marques de fabrique.

La communication ne donne pas de victoire substantielle

J’ai déjà donné plusieurs exemples de ce fait avec « L’affaire du blé » (5), ou encore celle de la centrale de Zaporijia (6). Chaque fois, Poutine a remporté, sans le crier sur les toits, une importante victoire politique et diplomatique, tout en laissant croire aux occidentaux que ce sont eux qui avaient gagné. Chaque fois, il a confisqué des pièces importantes du jeu adverse, en les laissant se glorifier de lui avoir pris quelques pions. Auparavant, plusieurs éléments venaient déjà corroborer cette idée comme quoi les russes ne sont pas des crétins incompétents, mais sont beaucoup plus roublards qu’on ne le dit :

Déjà, le fait que que les troupes russes ne soient pas, comme le prévoyaient les stratèges américains, venues s’empaler dans la « ligne Maginot » construite derrière la ligne de front du Donbass, en traversant celui-ci à partir de leur positionnement derrière la frontière russe. Comment peut-on penser qu’ils pourraient être aussi stupides ? Au lieu de cela, on s’en souvient, avant d’attaquer, ils ont agité la menace, par leurs exercices militaires, ceci afin de fixer les meilleures troupes ukrainiennes sur place, puis les ont prises à revers, en entrant dans le pays à la fois par le nord et le sud. Ils ont donc, dès le le début, « roulé » leurs adversaires.

De même, on peut sans trop de difficultés écarter la thèse de la prétendue « guerre-éclair » russe, avec comme objectif la prise de Kiev et de Zelensky. Plusieurs éléments militent en effet contre cette version : d’abord, l’attitude de Poutine en Géorgie en Août 2008, où il s’est bien gardé d’aller « chercher » Saakashvili à Tbilissi (7), mais où il a laissé l’opposition et l’opinion « faire le boulot » à sa place en le chassant du pouvoir. Dans le cas présent aussi, il laisse le « bébé » Zelensky aux occidentaux, ce qui nous coûte au bas mot, pour le maintenir en place, lui et son Etat, entre 5 et 8 milliards d’Euros par mois (8) ! Ensuite, bien entendu, le calibrage de « l’opération spéciale », avec 160.000 hommes, beaucoup trop petite pour une stratégie « globale ». Enfin, le départ préalable du principal des troupes russes de la région nord de Kharkiv pour les recentrer dans le Donbass, là où elles sont vraiment nécessaires. Là aussi, la stratégie était limpide : fixer le plus longtemps possible des troupes ukrainiennes loin du front principal, afin de diviser leurs forces.

Pièges à répétition

Ce n’est donc pas la première fois que les russes piègent les Ukrainiens. C’est compréhensible, car l’Ukraine recèle une sérieuse faiblesse dans sa « logique » de guerre. Cette logique, en effet, n’est pas du tout la même chez les Russes et chez les Ukrainiens. Pour les uns, ce qui compte, c’est de marquer des points sur le plan militaire, persuadés qu’ils sont que l’affaire politique et diplomatique se jouera, à la fin, lorsqu’il y aura un vainqueur manifeste. Pour les autres, ce qui compte n’est pas tant de gagner que d’alimenter, à l’étranger, la « pompe » politique, afin de continuer à recevoir, le plus longtemps possible, armes et financements. Les uns font une guerre militaire, les autres une guerre médiatique. Dans une telle configuration, les Ukrainiens auront beaucoup plus tendance à tomber dans les pièges, car il leur faut, à tout instant, alimenter le Moloch médiatique occidental. Les uns peuvent travailler dans le temps long et la discrétion, les autres sont condamnés en permanence au court terme et à la parole volubile.

Pourquoi s’obliger à penser, dans ces conditions, que la « percée » ukrainienne de ces derniers jours à Izioum a pris les Russes de court, qu’elle est une victoire, prétendument décisive, et peut-être même un tournant de la guerre ? Nous n’avons pas vu beaucoup de thèses s’exprimer comme quoi cela pouvait être un piège russe, un de plus. Plusieurs éléments militent pourtant dans ce sens :

D’abord, ce n’est pas la première fois ! On vient de le montrer…

Guerre de tranchées et guerre de mouvement

Ensuite, on l’a bien compris, cette guerre est, pour le moment du moins, une guerre de tranchées, une nouvelle « guerre de 14 ». Le premier qui sort la tête se fait tuer. C’est pour cette raison que les russes progressent aussi lentement. En fait, ils ne prennent du terrain que lorsqu’ils ont entièrement écrasé les lignes ennemies à coups de bombes. Ils font la guerre « à l’économie », en hommes et en coût, car ils prévoient qu’elle durera longtemps. Pour cela, ils disposent de matériel bon marché et en quantités illimitées. De leur côté, les ukrainiens ont absolument besoin de « sortir », pour montrer des résultats. A ce jeu, ce sont les ukrainiens qui sont le plus en risque, alors même que leur stratégie initiale était exclusivement défensive. Mais les russes ne sont pas tombés dans le traquenard.

Ensuite, si l’on regarde l’affaire dans le détail, la configuration du terrain est idéale pour un piège. En effet, pour attaquer, les ukrainiens ont dû sortir de leurs positions antérieures protégées et étirer leurs lignes sur près de 50 km, sur une plaine qui n’offre aucune protection. Le terrain parfait pour un « tir de foire » en retour. Là aussi, nous n’avons eu, face au déferlement médiatique occidental, qu’un bref communiqué russe disant qu’ils avaient tué ces jours-là, dans ce lieu et ailleurs, près de 8000 ukrainiens. C’est énorme.

De plus, tout montre que les Russes avaient préparé leur affaire : ils avaient évacué leurs dépôts de munitions de l’arrière, ce qui ne se fait pas dans la panique, et organisé le rapatriement des pro-russes d’Izioum, ce qui se prépare également de longue date.

Par ailleurs, ils avaient totalement dégarni leur front, à tel point que, selon les experts, il n’y a pas eu de « bataille d’Izioum ». En face des ukrainiens, il n’y avait personne ! Peut-on penser une seconde que, avec les moyens satellites dont disposent russes et américains, les russes pouvaient ne pas connaître la concentration de troupes adverses ? Par ailleurs, pouvaient-ils également penser que les américains n’avaient pas analysé les faiblesses de leurs lignes ? Allons donc ! Quelque soit son bord politique, quand cessera-t-on de prendre les Russes pour des imbéciles ?

Enfin, la prudence de Blinken, qui considère qu’il est « trop tôt pour juger la contre-offensive ukrainienne », montre bien qu’il se méfie des conséquences, que cette opération est bien plus politique que militaire, et que, probablement, elle ne faisait pas consensus dans les instances américaines  (9).

“Tomoe nage” une fois de plus? 

Alors, un « mini-Stalingrad » de plus ? Cette méthode, consistant à laisser entrer l’ennemi dans leurs lignes, puis à le bloquer à l’intérieur, les Russes le connaissent par cœur (10). On va savoir le fin mot d’ici quelques jours. Et, s’ils ont détruit, à cette occasion, dans une bataille dont la perte de terrain n’est pas stratégique pour eux, une grande quantité d’hommes et de munitions, nous le saurons, mais on peut parier qu’ils n’en feront pas état ou presque. Ils nous laissent utiliser nos médias pour nous empêtrer dans nos mensonges et nos déclarations tonitruantes, et nous masquer à nous-mêmes nos propres erreurs (11). Nous sommes en milieu de partie (12), où c’est le gain des pièces qui compte. Nous-mêmes y avons laissé jusqu’ici 84 milliards d’Euros, en seulement 6 mois de guerre, sans aucun gain stratégique. Combien de temps résisterons-nous ? Qui, pour le moment, tient le bon côté du manche ? Poutine est un judoka. Alors, tomoe nage (13), une fois de plus ?

 

Sources

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21 septembre 2022

DISCOURS DU PRÉSIDENT DE LA FÉDÉRATION DE RUSSIE, VLADIMIR POUTINE, DU 21 SEPTEMBRE 2022

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DISCOURS DU PRÉSIDENT DE LA FÉDÉRATION DE RUSSIE, VLADIMIR POUTINE, DU 21 SEPTEMBRE 2022

Chers amis !

Le sujet de mon intervention est la situation dans le Donbass et l’évolution de l’opération militaire spéciale visant à le libérer du régime néonazi qui a pris le pouvoir en Ukraine en 2014 à la suite d’un coup d’État armé.

Je m’adresse à vous aujourd’hui, à tous les citoyens de notre pays, aux personnes de différentes générations, âges et nationalités, au peuple de notre grande Patrie, à tous ceux qui sont unis par la grande Russie historique, aux soldats et aux officiers, aux volontaires qui combattent actuellement sur les lignes de front, qui sont en service de combat, à nos frères et sœurs – aux habitants des Républiques Populaires de Donetsk et de Lougansk, des régions de Kherson et de Zaporojié et d’autres régions libérées du régime néonazi.

Il s’agira de prendre les mesures nécessaires et urgentes pour protéger la souveraineté, la sécurité et l’intégrité territoriale de la Russie, de soutenir le désir et la volonté de nos compatriotes de déterminer leur propre avenir et de s’opposer à la politique agressive de certaines élites occidentales, qui tentent par tous les moyens de maintenir leur domination et, pour ce faire, de bloquer et d’éliminer tout centre de développement indépendant souverain, de continuer à imposer leur volonté aux autres pays et peuples et d’implanter leurs pseudo-valeurs.

L’objectif de cet Occident est d’affaiblir, de diviser et finalement de détruire notre pays. Ils disent déjà explicitement qu’ils ont réussi à diviser l’Union soviétique en 1991, et qu’il est maintenant temps pour la Russie elle-même de se désintégrer en une multitude de régions et de zones qui se combattent mortellement.

Et cela fait longtemps qu’ils préparent de tels plans. Ils ont encouragé les bandes de terroristes internationaux dans le Caucase, favorisé l’infrastructure offensive de l’OTAN à proximité de nos frontières. Ils ont fait de la russophobie totale leur arme de prédilection, y compris les décennies de culture délibérée de la haine de la Russie, notamment en Ukraine, à laquelle ils ont préparé le sort d’une tête de pont anti-russe, et ont transformé le peuple ukrainien en chair à canon pour le pousser à entrer en guerre contre notre pays, Ils ont déclenché cette guerre dès 2014, en utilisant les forces armées contre les civils, en organisant un génocide, un blocus et la terreur contre les personnes qui refusaient de reconnaître le gouvernement qui a émergé en Ukraine à la suite du coup d’État.

Et après que le régime actuel de Kiev ait publiquement rejeté une solution pacifique au problème du Donbass et, de plus, annoncé qu’il revendiquait des armes nucléaires, il est devenu absolument clair qu’une nouvelle, une autre attaque à grande échelle sur le Donbass, comme cela s’était déjà produit deux fois auparavant, était inévitable. Et ensuite, tout aussi inévitablement, une attaque contre la Crimée russe suivrait – contre la Russie.

Dans ce contexte, la décision de mener une opération militaire préventive était absolument nécessaire et la seule option possible. Ses principaux objectifs – la libération de l’ensemble du territoire du Donbass – étaient et restent inchangés.

La République Populaire de Lougansk a déjà été presque entièrement débarrassée des néo-nazis. Les combats se poursuivent dans la République Populaire de Donetsk. En huit ans, le régime d’occupation de Kiev a créé ici une ligne profondément échelonnée de fortifications pérennes. Les attaquer de front entraînerait de lourdes pertes, c’est pourquoi nos unités, ainsi que les unités militaires des républiques du Donbass, agissent de manière méthodique et compétente, en utilisant les équipements militaires, en économisant du personnel et en libérant pas à pas le territoire de Donetsk, en débarrassant les villes et les villages des néonazis et en aidant les personnes que le régime de Kiev a transformées en otages et en boucliers humains.

Comme vous le savez, l’opération militaire spéciale implique des soldats professionnels servant sous contrat. Des unités de volontaires se battent également à leurs côtés : des personnes de différentes nationalités, professions et âges – de vrais patriotes. Ils se sont levés pour défendre la Russie et le Donbass de tout leur cœur.

À cet égard, j’ai déjà donné instruction au gouvernement et au ministère de la Défense de déterminer intégralement et dans les meilleurs délais le statut juridique des volontaires et des combattants des unités des Républiques Populaires de Donetsk et de Lougansk. Il devrait être identique à celui des militaires de carrière de l’armée russe, y compris le soutien matériel et médical et les garanties sociales. Une attention particulière doit être accordée à l’organisation de la fourniture d’équipements et de matériel aux unités de volontaires et des milices populaires dans le Donbass.

Au cours des principales opérations de défense du Donbass, nos troupes, sur la base des plans et des décisions du ministère de la Défense et de l’état-major général concernant la stratégie générale d’action, ont également libéré des zones importantes des régions de Kherson et de Zaporojié et d’autres zones des néonazis. En conséquence, une longue ligne de front s’est formée, qui s’étend sur plus de mille kilomètres.

Qu’est-ce que je veux dire publiquement pour la première fois aujourd’hui ? Déjà après le début de l’opération militaire spéciale, y compris lors des négociations à Istanbul, les représentants de Kiev ont réagi très positivement à nos propositions, et ces propositions étaient principalement liées à la garantie de la sécurité de la Russie, de nos intérêts. Mais il est clair qu’une solution pacifique ne convenait pas à l’Occident, de sorte qu’après avoir atteint certains compromis, Kiev a en fait reçu l’ordre direct de démolir tous les accords.

L’Ukraine a encore été gavée d’armes. Le régime de Kiev a déployé de nouvelles bandes de mercenaires et de nationalistes étrangers, des unités militaires formées aux normes de l’OTAN et placées sous le commandement de facto de conseillers occidentaux.

Dans le même temps, le régime de répression à travers l’Ukraine contre ses propres citoyens, établi immédiatement après le coup d’État armé de 2014, a été intensifié de la manière la plus dure possible. La politique d’intimidation, de terreur et de violence a pris des formes de plus en plus massives, horribles et barbares.

Je voudrais souligner que nous savons que la majorité des personnes vivant dans les territoires libérés des néonazis, avant tout les terres historiques de la Novorussie, ne veulent pas être sous le joug du régime néonazi. À Zaporojié, dans la région de Kherson, à Lougansk et à Donetsk, ils ont vu et constaté les atrocités commises par les néonazis dans les districts occupés de la région de Kharkov. Les descendants des Banderistes et des punisseurs nazis tuent des gens, torturent, emprisonnent, règlent des comptes, massacrent et torturent des civils.

Plus de sept millions et demi de personnes vivaient dans les républiques populaires de Donetsk et de Lougansk et dans les régions de Zaporojié et de Kherson avant le début des hostilités. Beaucoup d’entre eux ont été contraints de devenir des réfugiés, de quitter leur foyer. Et ceux qui sont restés – environ cinq millions de personnes – sont maintenant soumis à des attaques constantes d’artillerie et de roquettes par des militants néo-nazis. Ils frappent des hôpitaux et des écoles et commettent des actes terroristes contre des civils.

Nous ne pouvons pas, nous n’avons aucun droit moral de livrer nos proches aux tortionnaires, nous ne pouvons pas ne pas répondre à leur désir sincère de décider de leur propre destin. Les parlements des républiques populaires du Donbass et les administrations civilo-militaires des régions de Kherson et de Zaporojié ont décidé d’organiser des référendums sur l’avenir de ces territoires et nous ont demandé, à nous la Russie, de soutenir cette démarche.

Je tiens à souligner que nous ferons tout pour garantir des conditions sûres pour les référendums afin que les gens puissent exprimer leur volonté. Et nous soutiendrons la décision sur leur avenir prise par la majorité des résidents des républiques populaires de Donetsk et de Lougansk et des régions de Zaporojié et de Kherson.

Chers amis !

Aujourd’hui, nos forces armées, comme je l’ai déjà dit, opèrent sur une ligne de front qui dépasse les mille kilomètres, affrontant non seulement des formations néo-nazies, mais en fait toute la machine militaire de l’Occident dans son ensemble.

Dans cette situation, je considère qu’il est nécessaire de prendre la décision suivante – elle est pleinement adaptée aux menaces auxquelles nous sommes confrontés – à savoir, pour protéger notre patrie, sa souveraineté et son intégrité territoriale, pour assurer la sécurité de notre peuple et des populations des territoires libérés, je considère qu’il est nécessaire de soutenir la proposition du ministère de la Défense et de l’état-major général de procéder à une mobilisation partielle en fédération de Russie.

Je le répète, nous parlons d’une mobilisation partielle, ce qui signifie que seuls les citoyens qui sont actuellement des réservistes seront appelés au service militaire, avant tout ceux qui ont servi dans les forces armées et qui ont certaines spécialités militaires et une expérience pertinente.

Les personnes appelées au service militaire suivront une formation militaire supplémentaire avant d’être déployées dans les unités, en tenant compte de l’expérience de l’opération militaire spéciale.

Le décret sur la mobilisation partielle a été signé.

Conformément à la loi, les chambres de l’Assemblée fédérale – le Conseil de la Fédération et la Douma d’État – en seront officiellement informées par courrier aujourd’hui.

Les mesures de mobilisation commenceront aujourd’hui, le 21 septembre. Je donne instruction aux chefs de région de fournir toute l’assistance nécessaire au travail des commissariats militaires.

J’insiste particulièrement sur le fait que les citoyens russes appelés au service militaire dans le cadre de la mobilisation bénéficieront du statut, des paiements et de toutes les garanties sociales des personnes servant sous contrat.

J’aimerais ajouter que le décret sur la mobilisation partielle prévoit également des mesures supplémentaires pour remplir l’ordre de défense de l’État. Les directeurs du complexe militaro-industriel sont directement responsables de l’augmentation de la production d’armes et d’équipements militaires, ainsi que du déploiement de capacités de production supplémentaires. Par ailleurs, toutes les questions relatives au soutien matériel, financier et en ressources des entreprises de défense doivent être résolues par le gouvernement sans délai.

Chers amis !

Dans sa politique anti-russe agressive, l’Occident a franchi toutes les limites. Nous entendons constamment des menaces contre notre pays et notre peuple. Certains politiciens occidentaux irresponsables ne parlent pas seulement de plans visant à organiser la livraison d’armes offensives à longue portée à l’Ukraine – des systèmes qui permettraient de frapper la Crimée et d’autres régions de Russie.

De telles frappes terroristes, y compris celles utilisant des armes occidentales, ont déjà lieu dans des localités frontalières des régions de Belgorod et de Koursk. L’OTAN effectue une reconnaissance en temps réel dans tout le sud de la Russie en utilisant des systèmes modernes, des avions, des navires, des satellites et des drones stratégiques.

Washington, Londres et Bruxelles poussent directement Kiev à transférer les opérations militaires sur notre territoire. Ils disent déjà ouvertement que la Russie doit être vaincue par tous les moyens sur le champ de bataille, suivie de la privation de sa souveraineté politique, économique, culturelle et de toute autre forme de souveraineté et du pillage complet de notre pays.

Le chantage nucléaire a également été déployé. Nous ne parlons pas seulement du bombardement, encouragé par l’Occident, de la centrale nucléaire de Zaporojié, qui menace de provoquer une catastrophe nucléaire, mais aussi des déclarations de certains hauts représentants des principaux États de l’OTAN sur la possibilité et l’admissibilité d’utiliser des armes de destruction massive – des armes nucléaires – contre la Russie.

Je voudrais rappeler à ceux qui font de telles déclarations sur la Russie que notre pays dispose également de divers moyens de défense, dont certains sont plus avancés que ceux des pays de l’OTAN. Si notre intégrité territoriale est menacée, nous utiliserons bien sûr tous les moyens à notre disposition pour défendre la Russie et notre peuple. Ce n’est pas du bluff.

Les citoyens de Russie peuvent être assurés que l’intégrité territoriale de notre patrie, notre indépendance et notre liberté seront garanties, permettez-moi de le souligner une fois de plus, par tous les moyens à notre disposition. Et ceux qui tentent de nous faire chanter avec des armes nucléaires doivent savoir que la rose des vents pourrait se retourner contre eux.

Il est dans notre tradition historique, dans le destin de notre peuple, d’arrêter ceux qui aspirent à la domination du monde, qui menacent de démembrer et d’asservir notre patrie, notre Mère Patrie. Nous allons le faire maintenant, et nous le ferons.

Je crois en votre soutien.

Vladimir Poutine

Traduction par Christelle Néant pour Donbass Insider

Source : Site officiel du Kremlin

 

le president poutine vladimir

 

Vladimir Poutine place Washington

 

 

devant un dilemme: assumer jusqu’à

 

l’escalade nucléaire qu’on est en guerre

 

contre la Russie? Ou bien opérer

 

un recul stratégique peu glorieux?

Vladimir Poutine et son ministre de la Défense, Sergueï Choïgou ont placé l'OTAN devant un dilemme: si à Washington et à Bruxelles on assume le fait de diriger la guerre menée par l'Ukraine (une réalité désignée sans prendre de gants par le Président russe), il y a risque d'escalade jusqu'au conflit nucléaire. Si on nie, la défaite stratégique de l'Occident sera évidente aux yeux du monde.

Le suspense a duré toute la soirée d’hier 20 septembre. Vladimir Poutine allait parler….Et finalement il a enregistré un message à la nation, qui a été diffusé ce matin à 8h, heure de Paris. 

 

L’essentiel du discours de Vladimir Poutine

Que doit-on en retenir? 

+ Une mobilisation partielle. Un rappel de la réserve et un allongement de la formation des conscrits actuellement en service militaire. C’est largement symbolique. En réalité, il fallait envoyer un signe après l’abandon, de fait, d’habitants de la région de Kharkov, qui avait fait le choix de la Russie ces derniers mois. 

+ La Russie ressent le besoin de renforcer une ligne de front qui s’étend sur 1000 kilomètres. (Le président n’a pas précisé qu’en effet, les Kiéviens ont reconquis Izioum parce que la Russie en avait retiré des troupes)

+ Le pouvoir russe confirme que les référendums pour l’autodétermination du Donbass, de la région de Kherson et de celle de Zaporojie se tiendront comme initialement prévu à la fin septembre.  Pour qu’ils aient lieu dans de bonnes conditions, il faut monter en puissance militairement. Donc sortir de la forme “Opération Spéciale”. Poutine annonce implicitement que l’armée russe va monter en intensité d’intervention. 

+ Le président russe a insisté sur le fait que des négociations auraient pu aboutir, au printemps, avec l’Ukraine, mais ont été empêché par ‘l’Ouest”.  Il s”agit, selon le président russe, de protéger les habitants du Donbass, de Kherson et de Zaporojie des “nazis” mais aussi de la contribution occidentale (livraisons d’armes, renseignement) à l’effort de guerre kiévien. 

+ Vladimir Poutine a fait très attention aux mots qu’il utilisait. Il s’est arrêté avant de constater que l’OTAN, de facto, était en guerre avec Moscou. Il a parler de “L’Occident collectif”, de “Washington, Londres et Bruxelles”, du désir des dirigeants occidentaux de détruire l’Etat russe et morceler la Russie. 

+ Vladimir Poutine a fait allusion implicitement aux menaces formulées la semaine dernière par Joe Biden. Et rappelé que la Russie avait des armes de dissuasion plus performantes que les armes occidentales. 

Empêcher une attaque prochaine de l’OTAN? 

Faire le parallèle avec le mois de février est tentant. On sait aujourd’hui que l’entrée de l’armée russe en Ukraine a prévenu une attaque massive  de l’armée ukrainienne dans le Donbass. Alors faut-il penser qu’à nouveau Poutine “prévient”: une attaque de l’OTAN était-elle imminente? L’offensive contre Izioum en aurait été  le prélude. 

En réalité, le gouvernement russe, après avoir longtemps hésité devant les risques d’une escalade incontrôlable, a décidé que l’on ne pouvait plus dissimuler la réalité. L’OTAN est de fait à la manoeuvre en Ukraine. Juste après la diffusion du discours du Président russe, le Ministre de la Défense, Choïgou, a pris la parole et dressé les constats suivants: 

Choïgou fait le constat froid que l’OTAN dirige, de fait, l’armée ukrainienne

Le Ministre de la Défense a été plus explicite que le Président russe sur ce qu’entreprend “L’Occident collectif”: 

+ Dans le cadre d’une opération militaire spéciale, “un travail de combat important et difficile est en cours.”

+ ” Tous les types et branches des forces armées russes, y compris la triade nucléaire, remplissent la tâche fixée par le président”.

+ “La Russie est en guerre non pas tant avec l’armée ukrainienne qu’avec l’Occident collectif.

+L’ensemble de la constellation satellitaire de l’OTAN travaille contre la Fédération de Russie en Ukraine.

+ Des armes sont fournies à l’Ukraine en quantités énormes, mais la Russie trouve des méthodes pour faire face à ces armes.

+ Le commandement occidental siège à Kiev et dirige l’opération militaire en Ukraine.

+Un peu plus d’un millier de mercenaires étrangers combattent aux côtés de Kiev

+ Plus de 70 satellites militaires et 200 civils de l’Occident travaillent à la reconnaissance de l’emplacement des groupes militaires russes.

+  Dans le cadre de la mobilisation, environ 1% de la ressource de mobilisation sera utilisée.

+ nCeux qui ont servi relèveront de la mobilisation, principalement avec une expérience du combat, ayant une spécialité militaire. La mobilisation partielle ne concernera pas les étudiants et les universitaires

+ La ligne de contact dans la zone d’opération spéciale est de plus de 1000 km, elle doit être contrôlée.

Qu’en conclure? 

  • Le président russe a voulu effacer l’effet psychologique potentiellement délétère de l’abandon apparent des habitants de la région de Kharkov. 
  • il n’était plus possible de faire comme si l’OTAN n’était pas à la manoeuvre en Ukraine. 
  • Washington est désormais devant un dilemme: assumer mais alors on va vers une escalade potentiellement nucléaire, où les Russes ont une supériorité stratégique absolue du fait des armes hypersoniques. Nier l’implication de l’OTAN; là aussi la défaite est au bout de la route; il vaudrait mieux, pour le monde, qu ce second scénario l’emporte. 

Dans tous les cas, le principe de réalité s’impose. 

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Le document choquant : Comment les États-Unis ont planifié la guerre et la crise énergétique en Europe

Le document choquant :

 

Comment les États-Unis ont planifié

 

la guerre et la crise énergétique en Europe

 

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Dans ce qui semble être une fuite interne exceptionnelle du groupe de réflexion RAND Corporation, connu entre autres pour avoir été à l’origine de la stratégie américaine de politique étrangère et de défense pendant la guerre froide, un compte rendu détaillé est donné de la façon dont la crise énergétique en Europe a été prévu par les États-Unis.

• Le document, qui date de janvier 2022, reconnaît que la politique étrangère agressive menée par l’Ukraine avant le conflit pousserait la Russie à devoir mener une action militaire contre le pays. Son objectif réel, affirme-t-il, était de faire pression sur l’Europe pour qu’elle adopte un large éventail de sanctions contre la Russie, sanctions qui avaient déjà été préparées.

• L’économie de l’Union européenne, déclare-t-il, « s’effondrera inévitablement » à la suite de cela, et ses auteurs se réjouissent du fait que, entre autres, des ressources allant jusqu’à 9 milliards de dollars retourneront aux États-Unis, et des personnes bien éduquées les jeunes en Europe seront forcés d’émigrer.

• L’objectif clé décrit dans le document est de diviser l’Europe – en particulier l’Allemagne et la Russie – et de détruire l’économie européenne en plaçant des idiots utiles à des postes politiques afin d’empêcher l’approvisionnement énergétique russe d’atteindre le continent.

Annalena Baerbock, ministre verte des Affaires étrangères allemande, dans un pull violet lors d’une réunion avec les États-Unis et l’OTAN.

Le groupe de réflexion de RAND Corporation , qui compte 1850 employés et un budget de 350 millions de dollars, a pour objectif officiel « d’améliorer les politiques et la prise de décision par la recherche et l’analyse ». Il est principalement lié au département américain de la Défense et est tristement célèbre pour avoir été influent dans le développement de stratégies militaires et autres pendant la guerre froide.

Un document signé RAND, sous le titre d’ouverture « Affaiblissement de l’Allemagne, renforcement des États-Unis », suggère qu’il existe un « besoin urgent » d’un afflux de ressources extérieures pour maintenir l’ensemble de l’économie américaine, mais « surtout le système bancaire ».

« Seuls les pays européens liés par les engagements de l’UE et de l’OTAN peuvent nous les fournir sans coûts militaires et politiques importants pour nous ».

Selon RAND, le principal obstacle à cette ambition est l’indépendance croissante de l’Allemagne. Entre autres choses, il souligne que le Brexit a donné à l’Allemagne une plus grande indépendance et rendu plus difficile pour les États-Unis d’influencer les décisions des gouvernements européens.

Un objectif clé qui imprègne cette stratégie cynique est, en particulier, de détruire la coopération entre l’Allemagne et la Russie, ainsi que la coopération entre l’Allemagne et la France, qui est considérée comme la plus grande menace économique et politique pour les États-Unis.

« S’il est mis en œuvre (la coopération France-Allemagne-Russie), ce scénario finira par faire de l’Europe non seulement un concurrent économique, mais aussi politique des États-Unis », déclare-t-il.

Le seul moyen : « Attirer les deux camps dans la guerre contre l’Ukraine »

Afin d’écraser cette menace politique, un plan stratégique, principalement axé sur la destruction de l’économie allemande, est présenté.

« L’arrêt des livraisons russes pourrait créer une crise systématique qui serait dévastatrice pour l’économie allemande et indirectement pour l’Union européenne dans son ensemble », affirme-t-il, estimant que la clé est d’entraîner les pays européens dans la guerre.

« Le seul moyen possible de s’assurer que l’Allemagne rejette les approvisionnements énergétiques russes est d’entraîner les deux parties dans le conflit militaire en Ukraine. Nos actions continues dans ce pays conduiront inévitablement à une réponse militaire de la Russie. La Russie ne va clairement pas abandonner la pression massive de l’armée ukrainienne sur la République populaire de Donetsk sans une réponse militaire. Cela permettrait de présenter la Russie comme la partie agressive, puis de mettre en œuvre l’ensemble du paquet de sanctions, qui a déjà été élaboré ».

Les partis verts forceront l’Allemagne à « tomber dans le piège »

Les partis verts en Europe sont décrits comme étant particulièrement faciles à manipuler pour faire les courses de l’impérialisme américain.

« La condition préalable pour que l’Allemagne tombe dans ce piège est le rôle dominant des partis verts et des idéologies européennes. Le mouvement écologiste allemand est un mouvement hautement dogmatique, voire fanatique, ce qui permet assez facilement de les amener à ignorer les arguments économiques », écrit-il, citant l’actuelle ministre des Affaires étrangères d’Allemagne, Annalena Baerbock, et le ministre du climat, Robert Habeck, comme exemples de ce type d’hommes politiques.

« Les caractéristiques personnelles et le manque de professionnalisme permettent de supposer qu’il leur est impossible de reconnaître leurs propres erreurs à temps. Il suffirait donc à former rapidement une image médiatique de la guerre d’agression de Poutine – et à faire des Verts d’ardents et tenaces partisans des sanctions – un « parti de la guerre ». Cela permettra d’imposer les sanctions sans aucun obstacle ».

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Baerbock est, entre autres, bien connue pour avoir déclaré qu’elle poursuivra la suspension du gaz russe même pendant l’hiver – indépendamment de ce que ses électeurs pensent de la question et des conséquences pour la population allemande.

« Nous serons aux côtés de l’Ukraine, et cela signifie que les sanctions resteront en place, même en hiver – même si cela devient vraiment difficile pour les politiciens », a-t-elle déclaré récemment lors d’une conférence à Prague.

Les politiciens du parti vert Annalena Baerbock et Robert Habeck sont décrits par les États-Unis comme étant reconnaissants d’avoir été manipulés pour faire des courses pour les États-Unis – en particulier l’objectif de détruire l’économie allemande.
« Idéalement – Un arrêt complet des approvisionnements »

Les auteurs (du document) expriment l’espoir que les dégâts entre l’Allemagne et la Russie seront si importants qu’il sera impossible pour les pays de rétablir ultérieurement des relations normales.

« Une réduction des approvisionnements énergétiques russes – idéalement, un arrêt complet de ces approvisionnements – conduirait à des résultats désastreux pour l’industrie allemande. La nécessité de détourner des quantités importantes de gaz russe pour le chauffage en hiver aggravera encore les pénuries. Les confinements dans les entreprises industrielles entraîneraient des pénuries de composants et de pièces détachées pour la fabrication, une rupture des chaînes logistiques et, à terme, un effet domino ».

En fin de compte, un effondrement total de l’économie en Europe est considéré à la fois comme probable et souhaitable.

« Non seulement cela portera un coup dévastateur à l’économie allemande, mais toute l’économie de l’ensemble de l’économie de l’UE s’effondrera inévitablement ».

Il souligne en outre que les avantages des entreprises basées aux États-Unis ayant moins de concurrence sur le marché mondial, les avantages logistiques et la sortie de capitaux de l’Europe, signifieraient qu’elles pourraient contribuer à l’économie des États-Unis d’environ 7000 à 9000 milliards de dollars. En outre, il souligne également l’effet important du fait que de nombreux jeunes Européens bien éduqués sont contraints d’immigrer aux États-Unis.

RAND nie être à l’origine du rapport

RAND Corporation a publié mercredi un communiqué de presse niant que le rapport provienne d’eux. Aucun commentaire n’est fait sur les parties du rapport qui sont fausses ou exactes, à part simplement écrire que le contenu est « bizarre » et que le document est « faux ».

Document supposé de la RAND ayant fuité

source : Nya Dagbladet

via Soleil Verseau

 

 

 

IN ENGLISH 

Shocking document: How the US

 

planned the war and energy crisis in Europe

INTERNATIONAL 

 

  • In what appears to be an exceptional internal leak from the think tank RAND Corporation, known among other things to have been behind the American strategy for foreign and defence policies during the Cold War, a detailed account is given of how the energy crisis in Europe has been planned by the United States.
  • The document, which dates from January, acknowledges that the aggressive foreign policy that was being pursued by Ukraine before the conflict would push Russia into having to take military action against the country. Its actual purpose, it contends, was to pressure Europe into adopting a wide range of sanctions against Russia, sanctions which had already been prepared.
  • The European Union's economy, it states, “will inevitably collapse” as a result of this, and its authors rejoice in the fact that, among other things, resources of up to $9 billion will flow back to the United States, and well-educated young people in Europe will be forced to emigrate.
  • The key objective described in the document is to divide Europe - especially Germany and Russia - and destroy the European economy by placing useful idiots in political positions in order to stop Russian energy supplies from reaching the continent.
PUBLICERAD 15 SEPTEMBER 2022
 - AV MARKUS ANDERSSON
Germany's minister for foreign affairs Annalena Baerbock, in a meeting in May with Nato and U.S. officials.

As the first outlet in Europe, Nya Dagbladet can publish what appears to be classified US plans to crush the European economy by means of a war in Ukraine and an induced energy crisis.


RAND Corporation’s think tank, which has a huge work force of 1,850 employees and a budget of $350 million, has the official aim of “improving policies and decision-making through research and analysis”. It is primarily connected to the United States Department of Defence and is infamous for having been influential in the development of military and other strategies during the Cold War.

document signed RAND, under the opening heading of “Weakening Germany, strengthening the U.S.”, suggests that there is an “urgent need” for an influx of resources from outside to maintain the overall American economy, but “especially the banking system”.


Only European countries bound by EU and NATO commitments can provide us with these without significant military and political costs for us.”

According to RAND, the main obstacle to this ambition is the growing independence of Germany. Among other things, it points out that Brexit has given Germany greater independence and made it more difficult for the United States to influence the decisions of European governments.

A key objective that permeates this cynical strategy is, in particular, to destroy the cooperation between Germany and Russia, as well as France, which is seen as the greatest economic and political threat to the United States.

If implemented, this scenario will eventually turn Europe into not only an economic, but also a political competitor to the United States.”, it declares.

The only way: “Draw both sides into war with Ukraine”

In order to crush this political threat, a strategic plan, primarily focused on destroying the German economy, is presented.

Stopping Russian deliveries could create a systematic crisis that would be devastating for the German economy and indirectly for the European Union as a whole”, it states, and believes that the key is to draw the European countries into war.

The only possible way to ensure that Germany rejects Russian energy supplies is to draw both sides into the military conflict in Ukraine. Our continued actions in this country will inevitably lead to a military response from Russia. Russia is clearly not going to leave to the massive Ukrainian army’s pressure on the Donetsk People’s Republic without a military response. This would make it possible to portray Russia as the aggressive party and then implement the entire package of sanctions, which has already been drawn up”.

Green parties will force Germany to “fall into the trap”

The green parties in Europe are described as being particularly easy to manipulate into running the errands of American imperialism.

The prerequisite for Germany to fall into this trap is the dominant role of green parties and European ideologies. The German environmental movement is a highly dogmatic, if not fanatical, movement, which makes it quite easy to get them to ignore economic arguments”, it writes, citing the current foreign minister of Germany, Annalena Baerbock, and the climate minister, Robert Habeck, as examples of this type of politician.

Personal characteristics and lack of professionalism make it possible to assume that it is impossible for them to recognise their own mistakes in time. I will therefore be sufficient to rapidly form a media image of Putin’s aggressive war – and make the Greens into ardent and tough supporters of sanctions – a ‘war party’. This will make it possible to impose the sanctions without any obstacles”.

Baerbock is, i.a., well known for declaring that she will continue the suspension of Russian gas even during the winter – regardless of what her constituents think about the matter and the consequences for the German population.

– We will stand with Ukraine, and this means that the sanctions will stay, also in winter time – even if it gets really tough for politicians, she said at a conference in Prague recently.

Green Party politicians Annalena Baerbock (left) and Robert Habeck (right) are described by the United Sates as being grateful for being manipulated into running errands for the United States – in particular the goal of destroying the German economy. (Photo: Vorderstraße/WEF/CC BY 2.0)

“Ideally – a complete halt of supplies”

The authors express a hope that the damage between Germany and Russia will be so great that it will make it impossible for the countries to re-establish normal relations later on.

A reduction in Russian energy supplies – ideally, a complete halt of such supplies– would lead to disastrous outcomes for German industry. The need to divert significant amounts of Russian gas for winter heating will further exacerbate the shortages. Lockdowns in industrial enterprises would cause shortages of components and spare parts for manufacturing, a breakdown of logistics chains and, eventually, a domino effect”.

Ultimately, a total collapse of the economy in Europe is seen as both probable and desirable.

Not only will it deliver a devastating blow to the German economy, the entire economy of the entire EU economy will inevitably collapse.

It further points out that the benefits of US-based companies having less competition on the world market, logistical advantages and the outflow of capital from Europe, would mean that they would be able to contribute to the economy of the United States by an estimated 7-9 trillion dollars. In addition, it also emphasises the important effect of many well-educated and young Europeans being be forced to immigrate to the USA.

RAND denies originating the report

RAND Corporation issued a press release on Wednesday denying that the report originates from them. No comments are made regarding what parts of the report are false or what is accurate, apart from simply writing that the content is “bizarre” and that the document is “fake””.

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20 septembre 2022

NOTRE MONDE UNIPOLAIRE OCCIDENTAL VIENT DE BASCULER VERS UN MONDE MULTIPOLAIRE AVEC LA GUERRE UKRAINE/RUSSIE

Le monde multipolaire esquissé

 

par Xi, Poutine et Modi à Samarcande

 

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L’assemblée de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) à Samarcande, en Ouzbékistan, a fait la une des journaux en raison de la rencontre entre Poutine et Xi Jinping, duo désormais identifié comme l’actuel axe du mal (avec différentes modulations).

Et il a été dit que Poutine a subi un nouveau camouflet à cette occasion, car il n’a pas bénéficié du soutien inconditionnel du président chinois, qui le condamnerait même à un abandon imminent du pouvoir.

Poutine – Xi : simul stabunt simul cadent

Cela fait partie de l’art de la guerre de présenter les adversaires comme des perdants et cette technique a été adoptée avec beaucoup d’effet dans la guerre d’Ukraine. Il suffit de penser à l’époque où, au début du conflit, tous les médias parlaient de la prétendue maladie incurable du tsar, ce qui a été démenti, mais seulement quelques mois plus tard, par le chef de la CIA.

Pourtant, malgré tout, il n’est pas courant de transformer ses espoirs en nouvelles certaines, comme c’est le cas ici. Mais, pour en revenir aux faits, il faut répéter que Xi et Poutine ont désormais un lien indissoluble, grâce aussi à la politique étrangère américaine qui les a longtemps mis tous les deux dans le collimateur, favorisant ainsi leur proximité, sachant bien que simul stabunt simul cadent.

À tel point que les deux présidents ont désormais modelé un horizon commun : renforcer l’élan vers un monde multipolaire, sortant ainsi de la sphère étroite de l’unipolarisme actuel, né après 1989 et alimenté par des guerres sans fin, qui soumet la planète à l’hégémonie et aux caprices cruels des États-Unis. Un horizon ouvertement déclaré même à Samarcande.

Pour donner une idée plastique de la proximité entre les deux pays, il y a eu aussi l’exercice conjoint des marines respectives dans le Pacifique, commencé, sous l’œil attentif de Poutine, dans la semaine précédant le sommet et poursuivi pendant la réunion de Samarcande.

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L’Inde à l’OCS dans un monde polarisé par le conflit ukrainien

Mais, au-delà des relations entre la Chine et la Russie, il convient de souligner certains aspects de cette rencontre d’une certaine pertinence.

Tout d’abord, il s’agit certainement de la réunion la plus importante depuis sa création, comme en témoigne le fait que Xi y a assisté en personne, quittant son pays pour la première fois depuis le début de la pandémie.

Il convient également de noter que la présence de Narendra Modi est apparue plus importante à cette occasion qu’aux précédentes, précisément parce que la guerre d’Ukraine, qui polarise le monde, semble indiquer que la présence du président indien constitue une sorte de choix de camp.

Pas tant un choix pro-russe, mais un choix décisif – et on pourrait dire inébranlable (à moins d’une révolution de couleur à l’indienne) – en faveur de la perspective multipolaire soutenue par la Chine et la Russie.

Pas seulement : la présence indienne renforce cet apaisement avec la Chine qui avait déjà été mis en évidence avec le terme mis aux escarmouches entre les deux pays à la frontière himalayenne, qui avaient fait des dizaines de victimes des deux côtés. Un apaisement dans lequel les deux géants asiatiques acceptent de contenir leur rivalité – fondée sur le chevauchement de leurs projections géopolitiques respectives en Asie – afin de travailler ensemble sur la perspective multipolaire.

La relation entre l’Inde et la Chine est une question géostratégique cruciale pour le destin du monde, comme le montre la prudence avec laquelle l’Occident aborde les démentis de l’Inde à ses diktats sur l’Ukraine et autres, l’Amérique ne peut tout simplement pas risquer d’effilocher ses relations avec New Delhi, car cela jetterait les Indiens dans les bras de la Chine, ce qui ouvrirait la voie au « siècle asiatique », au détriment de l’hégémonie mondiale américaine/occidentale.

L’équidistance de la Russie par rapport aux grands rivaux asiatiques est également propice à l’apaisement, ce qui lui a permis de jouer un rôle de médiateur lorsque des problèmes sont survenus entre les deux pays (ce qui explique également le détachement apparent entre Xi et Poutine, qui est fonctionnel dans une perspective plus large).

La portée de l’OCS et l’Iran

Un autre point à souligner est la portée de l’OCS, qui, dans les médias grand public, est normalement abordée comme un organe géopolitique de faible importance mondiale.

Les différents participants donnent pourtant une idée de sa portée. Ses membres sont l’Inde, le Kazakhstan, le Kirghizstan, la Chine, la Russie, le Tadjikistan, le Pakistan et l’Ouzbékistan. Les États observateurs sont l’Afghanistan, le Belarus, l’Iran et la Mongolie, les partenaires de dialogue sont l’Azerbaïdjan, l’Arménie, le Cambodge, le Népal, la Turquie et le Sri Lanka. Et lors du sommet de 2021, la procédure a également été lancée pour accorder le statut de partenaire de dialogue à l’Égypte, au Qatar et à l’Arabie saoudite…

Un autre aspect important du sommet de Samarcande a été la signature de l’adhésion officielle de l’Iran à l’OCS, une nouvelle qui a fait le tour du monde, comme s’il s’agissait de quelque chose de sensationnel, alors qu’il ne s’agissait que d’une étape formelle, puisqu’en fait Téhéran était déjà un participant à part entière.

Téhéran avait jusqu’à présent évité cette étape, craignant qu’elle ne donne en quelque sorte à ses adversaires américains matière à renforcer leur pression contre le rétablissement de l’accord sur le nucléaire iranien. Maintenant que les États-Unis ont clairement fait savoir qu’une telle mesure n’est plus à l’ordre du jour, ils ont fait ce qu’ils voulaient faire depuis longtemps (nous reviendrons sur l’échec de la signature de l’accord nucléaire dans une autre note).

L’OCS et la détente dans l’espace post-soviétique

Aucune importance n’a cependant été accordée à trois aspects tout à fait positifs du sommet. Tout d’abord, au cours de la réunion, le Kirghizistan et le Tadjikistan ont convenu de mettre un terme aux désaccords qui avaient provoqué certains affrontements frontaliers entre les deux pays.

La seconde est qu’avant le sommet, l’Arménie et l’Azerbaïdjan ont trouvé le moyen de mettre fin aux affrontements entre les deux pays, notamment parce qu’Erdogan, qui soutient la position de l’Azerbaïdjan, ne pouvait pas venir à la réunion, où Poutine était présent, avec ce conflit non résolu, le tsar étant irrité par la déstabilisation qu’il produit aux frontières de son pays (ce dont se réjouissent, en revanche, les néoconservateurs américains, comme l’écrit Responsible Statecraft et comme le souligne l’annonce par Pelosi de son prochain voyage dans la région, la présidente de la Chambre étant un vecteur délirant dans la propagation de conflits).

Le dernier aspect important du sommet concerne toujours Erdogan, qui, avant de partir pour Samarkand, avait exprimé son souhait de rencontrer Assad, si le président syrien se rendait à l’assemblée, ce qu’il n’a pu faire pour des raisons de sécurité.

Ceci a été rapporté par Reuters dans une note d’agence reprise par Haaretz, qui conclut de manière significative : « Toute forme de normalisation entre Ankara et Damas remodèlerait la guerre de Syrie qui dure depuis des décennies ».

En effet, la Turquie a été l’un des parrains du changement de régime en Syrie et a été utilisée comme plaque tournante par des puissances étrangères qui l’ont alimenté en envoyant des miliciens, des armes et de l’argent par son territoire (un peu comme ce qui se passe en Ukraine, où les plaques tournantes sont plus dispersées et sous le contrôle total de l’OTAN).

La Russie et le dégel syrien

Mais à Samarcande, Erdogan a apparemment réitéré son intention, disant même qu’il était prêt à se rendre en Syrie pour rencontrer Assad. Et ce serait un coup fatal pour les partisans des guerres sans fin, qui ont rencontré leur premier échec en Syrie, après leurs succès en Libye et en Irak, Assad ayant survécu à l’assaut.

Ce qui est encore plus significatif, c’est ce qui est rapporté ailleurs dans la note, qui donne une idée de la façon dont une telle perspective n’est en aucun cas aléatoire : « Le rapport [sur l’intention d’Erdogan] a été publié après que quatre sources différentes ont déclaré à Reuters que le chef des services de renseignement turcs avait eu plusieurs réunions avec son homologue syrien à Damas ces dernières semaines, un signe des efforts russes pour encourager un dégel entre les États qui se sont opposés dans la guerre en Syrie ».

Un tel dégel ne serait pas de trop pour le peuple syrien, qui souffre encore des conséquences de la dévastation et des deuils causés par la guerre et par les sanctions occidentales, qui pèsent encore tragiquement et de manière tout à fait arbitraire sur lui.

Malheureusement, beaucoup (qui sont puissants) de ceux qui s’arrachent aujourd’hui les cheveux pour le salut de la pauvre Ukraine ont participé – et participent – à la légion étrangère qui a alimenté la boucherie syrienne. Et ils feront tout pour empêcher le dégel susmentionné. Nihil sub sole novum.

PS : Alors que le Kazakhstan accueillait l’assemblée de l’OCS, le pape François se trouvait également dans ce pays asiatique, en visite apostolique. Une simple coïncidence dans le temps, bien sûr, mais qui suscite autant de curiosité que d’intérêt.

source : Piccole Note

via EuroSynergies

 

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Les leçons de Samarcande

 

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par Strategika 51.

Le Sommet du Conseil de coopération de Shanghaï de Samarcande, carrefour stratégique historique de la route de la Soie, a non seulement démontré l’émergence d’une Eurasie continentale s’étendant du Pacifique jusqu’aux confins de la Pologne rejetant plus ou moins toute forme d’hégémonie des puissances océaniques mais que le président russe Vladimir Poutine est loin d’être isolé comme l’a voulu la faction de l’État profond ayant pris le pouvoir à Washington.

Ce bloc eurasien, lequel est loin d’être soudé comme a montré la résurgence chronique des conflits frontaliers (Tadjikistan-Kirghizistan, Chine-Inde) , ressemble à celui de l’Empire mongol lors de sa phase d’extention maximale. Il rassemble près de la moitié de l’humanité, d’immenses ressources énergétiques et minières et un pourcentage très élevé de la terre ferme sur la planète. Il converge dans son refus d’un monde unipolaire qui a lamentablement échoué et appelle à l’émergence d’un monde multipolaire et multilatéral loin de toute mentalité hégémonique ou totalitariste.

Cette approche peut être naïve et pour le moins réductrice tant la réalité est bien plus complexe. Cette réalité enseigne pourtant à des élites de pays aux intérêts fort divergents qu’ils ont plus intérêt à s’unir contre ce qu’ils perçoivent comme une fuite en avant suicidaire des puissances océaniques et les coteries financières qui se cachent derrière ces puissances hégémoniques. Le combat est avant tout économique et l’enjeu principal est la mise à mort d’un système économique mondial à bout de souffle basé sur une immense fraude et une spéculation sans limites. Au-delà des déclarations d’intention, l’enjeu de la guerre mondiale hybride en cours est la dé-dollarisation de l’économie mondiale et la fin du monopole exclusif du cyberespace par une seule puissance.

Le dirigeant chinois Xi Jinping a appelé à faire face aux révolutions colorées et autres formes de guerre hybride visant des gouvernements de pays classés comme hostiles par la paranoïa des puissances océaniques. Pour les Chinois, comme spécifié par un éditorial édifiant à ce propos du Global Times, l’Occident collectif est incapable de percevoir le monde au delà de son prisme paranoïaque et compétitif. Tout y est perçu comme rivalité, compétition et guerre et donc comme une menace à adresser et traiter par la guerre et l’affrontement. Pour Vladimir Poutine, les élites de l’Occident collectif sont tellement engluées dans une mentalité et même une philosophie coloniale qu’elles sont incapables de voir le monde tel qu’il est et continuent à vivre dans un mythe fallacieux et artificiel. Pour le président russe, ces élites se sont habituées à vivre au dépens d’autrui et ne peuvent imaginer un monde pouvant fonctionner autrement.

La guerre en Europe orientale importe peu dans cette grande stratégie. Il s’agit d’un front parmi tant d’autres, ouvert suite à l’expansion inexorable de l’OTAN vers l’est en Eurasie. Paradoxalement même le dirigeant d’un pays clé de cette alliance militaire offensive qu’est la Turquie a compris les enjeux réels et joue des coudes pour se faire une « place au soleil » selon l’expression d’un ex-Premier ministre israélien assassiné.

Le conflit en Ukraine n’est qu’un seul parmi une dizaine en cours de préparation. La géopolitique de l’Ukraine est terriblement complexe et compliquée d’un point de vue historique. C’est un territoire artificiel qui a joué un rôle hautement déstabilisateur dans l’histoire de la Russie tsariste et la Pologne puis dans celle de l’ex-URSS jusqu’à son démantèlement. L’idée de création d’une anti-Russie dans ce territoire fort riche ne date pas d’aujourd’hui mais remonte aux années 50. La guerre en Ukraine aurait pu être évitée sans interférence étrangère mais sa transformation en pion sacrificiel de la guerre mondiale hybride pour abattre la Russie, objectif secondaire, afin de préparer le terrain à une confrontation finale avec la Chine, objectif prioritaire, a créé une situation dans laquelle il y a très peu d’options de sortie de crise sans altération significative des cartes géopolitiques. L’implantation en masse de toutes les armées privées du monde dans ce pays confirme la régression du concept des armées régulières nationales et la montée en puissance des mercenaires. Les armées nationales sont de facto de plus en plus inadaptées aux nouvelles formes de conflit impliquant un usage croissant de ce que l’on pourrait appeler la guérilla mécanotronique (drones kamikazes, drones terrestres, mines intelligentes et drones d’attaque).

C’est une nouvelle évolution semblable à celle ayant succédé à l’invention des armes à feu et à la prédominance des gens à pied (l’infanterie) sur les gens à cheval (cavalerie) dès le XVIe siècle dans un monde où l’hégémonie d’un empire déclinant qui se traduit par la ruine de son système politique basé sur le simulacre et la répression de plus en plus flagrante des libertés se heurte à celle de puissances émergentes aux intérêts divergents mais que l’agressivité de l’hegemon a mis en alerte. La mondialisation n’était en fin de compte qu’une ruse de guerre cachant une nouvelle féodalité avec nouveaux seigneurs, suzerains et une multitude de serfs et autres lansquenets corvéables à merci dans un système économique basé sur des monnaies fiduciaires manipulées et produites à volonté par les puissants. Cette globalisation était en fait une occidentalisation du monde et il est tout à fait significatif qu’elle fut utilisée comme instrument pour geler le cours de l’histoire avec le triomphe définitif de l’Empire comme l’illustre à la fois la fin de la dystopie fictive de 1984, écrit par Éric Blair, alias George Orwell, un espion du Mi-6 et « La fin de l’histoire » de Francis Fukuyama, un idéologue de la CIA. Le seul hic est que l’histoire est toujours en marche, vers le pire suivant le principe universel d’entropie, ou vers le meilleur suivant l’utopie née de l’esprit humain tentant de façonner un réel conforme à l’idée mais dont la complexité intrinsèque lui échappe depuis au moins 8000 ans.

Samarcande, le centre du monde ancien, est devenu à nouveau le centre du nouveau monde qui s’annonce. La bataille sera rude. Des pays disparaîtront de la carte et des régions entières du monde seront affectées. C’est le prix à payer pour se débarrasser d’un « système » imposé sur l’ensemble du monde pour le bénéfice d’une infime minorité qui dirige le monde en coulisse. La principale leçon de Samarcande est que les « autocrates » asiates et eurasiens ont décidé de lutter contre les marionnettistes totalitaires, bellicistes et tyranniques cachés dans l’ombre d’un théâtre factice. Le reste n’est que des notes de bas de page dans le grand livre de l’histoire du monde.

source : Strategika 51

illustration : Un monde nouveau s’est démarqué à Samarcande : le président russe Vladimir Poutine est entouré des chefs d’États de près de la moitié de l’humanité. À noter la proximité du président turc Reçep Erdogan avec son homologue azéri Ilham Aliev, la présence du président iranien Raissi dont la pays a intégré le Conseil, celui du président biélorusse Loukachenko, le Premier ministre pakistanais, les présidents de l’Ouzbékistan, du Kirghizistan, du Tadjikistan, du Kazakhstan, de la Mongolie et le Premier ministre indien. 

 

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19 septembre 2022

GEOPOLITIQUE : LA FEDERATION DE RUSSIE AVEC POUTINE REGROUPE DEJA L'INDE, LE PAKISTAN, L'IRAN ET LA CHINE POUR FORMER L'EURASIE

Guerre d’Ukraine -Jours 203-206 – La reprise d’Izioum par les Ukrainiens est une péripétie tactique au moment où la Russie groupe autour d’elle l’Inde, le Pakistan, l’Iran et la Chine

La Russie monte lentement en puissance dans le conflit ukrainien. L'agitation médiatique occidentale concedrnant la reprise d'Izioum par les Kieviens et l'OTAN a fait perdre de vue le tableau global: (1) l'armée de Kiev ne semble pas en mesure de recueillir les fruits de son offensive. (2) La Russie a certes subi un revers tactique mais elle engrange les succès stratégiques comme le montre le sommet de l'Organisation de la Coopération de Shanghai.

La Bataille d’Ukraine: 

La carte ci-dessus montre bien les enjeux de la bataille actuellement en cours. 

+ En dégarnissant le front d’Izioum ces dernières semaines, l’armée russe s’est privée de pouvoir attaquer Slaviansk et Kramatorsk par le nord-ouest. 

+ Aujourd’hui, on a un double mouvement: une poussée OTANienne (je ne désignerai désormais plus l’armée kiévienne comme “ukrainienne” car, de facto, tout montre que l’OTAN est définitivement à la manoeuvre) vers Krasni Liman; une poussée russe vers Artiomovsk. 

Laissons la parole à Erwan Castel

 

La bataille de Krasni Liman

Fondant ma réflexion essentiellement à travers le prisme du terrain militaire réel, mon regard se tourne actuellement vers Krasni Liman où j’ai 2 camarades qui se battent. Cette localité (appelée aussi Lyman) de plus de 20 000 habitants avant la guerre est située au Nord de Slaviansk de l’autre côté de la rivière Siversky Donets (appelée aussi Donets). Krasni Liman, qui a été libérée le 27 mai dernier est aujourd’hui un bastion allié important à plus d’un titre: 

  • Militairement il est le verrou en arrière de la croisée des rivières Donets (Est-Ouest) et Oskol (Sud-Nord) sur lesquelles s’appuie la ligne de front,
  • Politiquement, sa capture par Kiev serait symbolique car cette ville est sur le territoire ce la République Populaire de Donetsk contestée depuis 8 ans,
  • Médiatiquement, il est présenté par Kiev comme la première étape de la reconquête des villes de Lisichansk et Severodonetsk qui sont plus à l’Est.

Lorsque l’offensive ukrainienne, profitant de la faiblesse (…) du front russe entre les secteurs de Slaviansk et Kharkov, bouscule les défenses de Balaklaïa et poursuit en moins de 3 jours son élan jusqu’aux villes stratégiques de Koupiansk au Nord et Izioum au Sud, les forces alliées sont obligées de se replier sur la rivière Oskol à l’Est et les frontières russes au Nord. Loin d’être un “écrasement ukrainien magistral” des forces russes, pas plus qu’un “retrait russe audacieux et rusé” pour un redéploiement vers Donetsk, ce succès militaire incontestable de Kiev sur le front de Kharkov a sonné le glas de cette stratégie initiale russe en Ukraine du “trop peu trop tard” obligeant le Kremlin à “revoir sa copie” pour un style plus agressif et radical.”

 

Erwan Castel (auteur des cartes ci-dessus)poursuit: 

La question désormais est de savoir où et quand le nécessaire nouveau format militaire russe va apparaître et surtout quel sera son déclencheur qui selon doit intervenir avant que les forces ukrainiennes ne conservent l’initiative opérative dans une nouvelle offensive sur un nouveau front (comme celui de Zaporodje par exemple).

Aujourd’hui à Krasni Liman se déroulent les combats les plus acharnés du moment, expression des enjeux du secteur, de cet affrontement des volontés évoqué plus haut mais aussi de cette métamorphose des stratégies militaires en œuvre de chaque côté du front :

  • Du côté ukro-atlantiste, l’ingérence de l’OTAN dans le conflit a fait clairement évoluer sa stratégie d’équipement  à une stratégie d’engagement humain stratégique et tactique, via une implication offensive des ressources de guerre électronique (guidage satellitaire et aéroporté des missiles) offrant à Kiev l’illusion offensive.
  • Du coté russo-républicains, l’essoufflement des opérations militaires dû à cette implication exponentielle de l’OTAN mais aussi à un engagement minimaliste russe, une sous estimation de l’adversaire militaire et politique et aussi d’inévitables erreurs tactiques impose la redéfinition d’une stratégie pour reprendre l’initiative.

Sur le front Nord Donbass, cette seconde bataille de Krasni Liman (après celle du 24 au 27 mai), et quelle que soit son issue, pourrait-être ce point de départ à partir duquel s’opère la une radicalisation du conflit avec un engagement russe élargi dans des moyens et objectifs adéquats pour répondre à la métamorphose atlantiste de son ennemi.

Les combats de rue continuent dans la ville déchirée de Krasni Liman par une ligne de front confuse et les forces alliées, renforcées par 2 brigades russes venues du Nord résistent à leur encerclement (les villages de Yarova, Krimki, Aleksandrovka à l’Ouest de la ville sont tombés) en infligeant de lourde pertes à des forces ukrainiennes s’essoufflant également. Actuellement les forces ukrainiennes, qui ont échoué à percer les défenses Sud de Krasni Liman (secteur gare ferroviaire) malgré l’utilisation massive de munitions incendiaires,  tentent de contourner la ville par l’Est tandis que d’autres unités mènent une offensive venant des forêts à l’Ouest en direction d’Oskol.”

Erwan Castel conclut, sévèrement: 

Encore enlisé dans cet attentisme stratégique et cette naïveté de croire que le dialogue diplomatique encore possible, Moscou a encore choisi d’entrer progressivement dans cette nouvelle phase du conflit et inévitablement plus violente, avertissant pour la énième fois ses ex “partenaires occidentaux de ne plus aller en avant dans leur “co-belligérance” ou en faisant des démonstrations de puissance militaire avec par exemple les récentes frappes de missiles de croisière sur les centrales électriques ukrainiennes orientales ou sur le barrage de Krivoï Rog.

En attendant, à Krasni Liman et ailleurs des soldats meurent pour la Grande Russie, tandis qu’à Donetsk et Belgorod des civils russes sont déchiquetés par les missiles de l’OTAN.(…)

7 mois c’est déjà trop long, maintenant que toutes les diplomaties et patiences ont échoué, il est temps de relever le gant de l’OTAN jeté par son proxy (…) au visage de la Russie et de ses alliés et de façon radicale, car plus tard cela sera fait plus dur sera le prix à payer (…). 

A Krasni Liman, l’ “estuaire” est aujourd’hui “rouge” du sang des soldats alliés se battant avec acharnement contre un ennemi supérieur en nombre et ayant quasi encerclé leurs positions. Les renforts supplémentaires arriveront -ils à temps ? L’avenir très proche nous le dira. Ce qui est probable, c’est que cette bataille et quelle qu’en soit l’issue va être un marqueur du basculement du conflit vers une guerre sans merci et malheureusement sans limite de moyens. “

 

Le commandement de l’armée kiévienne est moins optimiste 

Même si l’analyse du commandement militaire kiévien date du 7 septembre, son résumé par Gordon Hahn est intéressant à lire: 

“Le 7 septembre, le commandant en chef des forces armées ukrainiennes, le général Valeryi Zaluzhnyi, et le général de corps d’armée Mikhail Zabrodskii, premier vice-président du comité de la Rada ukrainienne pour la sécurité nationale, la défense et le renseignement, ont écrit un article révélateur pour UkrInform.

Il montre la dépendance totale de la capacité militaire ukrainienne à l’égard du soutien militaire et financier de l’Occident, et les intentions d’intensifier la guerre si l’Ukraine est bien soutenue, ainsi que de reprendre la Crimée à la Russie et de lancer des attaques massives d’artillerie et autres attaques aériennes sur le territoire russe. Mais les aspects les plus importants de l’article sont les indications du désaccord du commandement militaire ukrainien avec le président Volodomyr Zelenskiy pour mener les offensives actuelles dans le sud, en direction de Kherson, et dans le nord, en direction d’Izyum, sans préparation adéquate et sans disposer d’effectifs et d’armements suffisants, et pour mener une offensive militaire pour ce qui semble être des raisons essentiellement politiques, à grands frais pour le personnel et les stocks d’armes de l’Ukraine, sans réelle perspective de réaliser une percée permanente sur l’un ou l’autre front.

En bref, l’article de Zalyuzhnyi se lit comme une critique cryptique des contre-offensives de septembre de Zelenskiy dans le sud et le nord. En plaidant pour la création d’une armée ukrainienne capable de mener une contre-offensive “en 2023” pour prendre la Crimée, Zalyuzhnyi note : “Si l’on se tourne vers la situation dans laquelle les Forces armées ukrainiennes sont susceptibles de se trouver en 2023, tout semble moins clair. En fait, pour les Forces armées ukrainiennes, la situation sera une combinaison complexe de la position réelle de la ligne de collision, des ressources disponibles et d’un ensemble de troupes prêtes au combat et, évidemment, de la découverte d’une initiative stratégique aux mains de l’ennemi. Dans le même temps, en suivant cette logique, nous émettrons de fortes réserves sur le tracé de la ligne de collision du point de vue de la partie ukrainienne. Ses contours présentent une configuration extrêmement défavorable, toujours dans les directions d’Izyum et de Bakhmut. L’interférence significative de l’ennemi entrave toute manœuvre opérationnelle pour les troupes ukrainiennes et nécessite, en fait, un double ensemble de forces pour le contenir.” En d’autres termes, l’armée ukrainienne ne dispose pas actuellement des forces nécessaires pour mener la contre-offensive en cours autour de la tête de pont d’Izyum au nord, légèrement à l’est de Kharkiv.

La situation “au sud et à l’est n’est pas meilleure”, écrit Zaluzhnyi. Il note : “La menace d’une avancée de l’ennemi en direction de Zaporozhye a déjà été notée. En outre, le danger d’un succès partiel de l’ennemi en direction de Gulyai-Pole ne disparaît pas, ce qui, dans certaines conditions, pourrait constituer une menace pour la capture de l’ensemble du groupement de troupes ukrainiennes à l’est. L’existence d’une tête de pont opérationnelle de l’ennemi sur la rive droite du Dniepr nécessite des efforts supplémentaires pour empêcher son expansion.”

Alors que des contre-offensives simultanées, sûrement approuvées sinon conceptualisées et certainement ordonnées par Zelenskiy sont en cours au début de l’automne 2022, Zaluzhnyi appelle à “plusieurs contre-attaques consécutives, et idéalement simultanées, au cours de la campagne 2023.”

Il expose ensuite une série de mesures – la création de 20 nouvelles brigades et de systèmes d’armes capables de frapper la Russie à une profondeur de 2000 kilomètres, par exemple – qui doivent être prises avant que ces contre-offensives simultanées, une offensive pour prendre la Crimée et porter la guerre sur le territoire russe et sa population puissent commencer en 2023-2024.
Enfin, le fait que Zaluzhnyi ait choisi comme co-auteur un dirigeant du parti d’opposition “Solidarité européenne” dirigé par l’ancien président Petro Porochenko, actuellement mis en examen par les procureurs de Zelenskyi, est peut-être un signal cryptique.”

En tout cas, notons que les Kiéviens continuent à agir comme s’ils étaient en position d’infériorité manifeste: Kherson a été à la fois la cible d’une frappe d’artillerie sur le bâtiment gouvernemental; et d’une attaque terroriste manquée. Le procureur de Lougansk a été tué lors d’un attentat à la bombe. Notons aussi le bombardement de zones civiles à Stakhanov (région de Lougansk) et de Donetsk. 

Plus que symbolique: l’armée russe fait sauter des barrages au sud

Dans la soirée du 14 septembre, un tir de missile a endommagé le barrage de Karachunovskaya et une station de pompage sur la rivière Ingulets, ce qui a provoqué une montée des eaux de plus de 2 mètres, inondant un certain nombre de quartiers de la ville de Krivoy Rog.

Le 15 septembre, les structures hydrauliques de la région ont à nouveau été attaquées. À peine l’eau avait-elle quitté les rues de la ville qu’un autre missile russe frappait un autre barrage à Iskrovka, dans la région de Kirovograd.

Selon les données officielles, l’inondation n’a fait aucune victime.

L’objectif des frappes n’était pas d’inonder les rues de Krivoy Rog, mais de faire monter le niveau d’eau de la rivière Ingulets en aval, là où se trouvent les lignes de front, et où les forces armées ukrainiennes tentent de construire des pontons pour traverser la rivière.

Le 16 septembre, le chef adjoint local de l’administration civilo-militaire a confirmé que les unités ukrainiennes se trouvaient dans un encerclement tactique près des frontières de la région de Kherson, sur la rive gauche de la rivière Ingulets.

En raison de la montée des eaux, il sera plus difficile pour les unités ukrainiennes déployées sur la rive gauche dans la région de Davydov Brod de se retirer ou de transférer des munitions.

Il a également été signalé que le camp militaire ukrainien de Krivoy Rog a été inondé. Par conséquent, l’envoi de renforts de ce camp vers les lignes de front a été interrompu.

Le déversement d’Ingulets a joué un rôle important dans les batailles en cours dans les régions du sud de l’Ukraine. Elle a retardé les opérations offensives des forces ukrainiennes, qui ont été préparées par l’armée ukrainienne au cours des dernières semaines.

Dans les régions d’Alexandrovka, Posad-Pokrovsky et Snigirevka, les duels d’artillerie se poursuivent.

Près du village d’Andreevka, l’offensive ukrainienne a été stoppée. Les chasseurs des forces aérospatiales russes ne cessent pas leurs frappes sur les troupes ukrainiennes le long du corridor allant d’Andreevka à Sukhoi Stavok, où les unités ukrainiennes se sont retrouvées dans un encerclement tactique. Des dizaines de soldats ukrainiens gravement blessés sont évacués chaque jour de cette zone. Il est rapporté que l’aviation ukrainienne est utilisée dans les opérations d’évacuation et que les forces russes n’empêchent pas l’enlèvement des corps.

Malgré de lourdes pertes, les militaires ukrainiens continuent de transférer des réserves vers une tête de pont sur la rive gauche du fleuve, se préparant apparemment à de nouvelles offensives.
Dans la région d’Olgino, les forces ukrainiennes tentent d’avancer avec de l’infanterie et des chars mais des unités de parachutistes russes, avec le soutien de l’artillerie et des MLRS, continuent de repousser les attaques”.

 

Vue-dartiste-du-programme-Hypersonc-Conventional-Strike-Weapon-de-Lockheed

Partout, l’armée russe monte en puissance

C’est bien rendu par le canal Telegram ASB Military News: 

+ Multiplication des tirs avec des bombes thermobariques

+ Le commandement kiévien fait état de l’augmentation du recours à des missiles hypersoniques par l’armée russe. 

+Frappes sur Odessa et Zaporojie;  VinnitsaSukhoi (QG des forces kiéviennes)

L’aviation russe est renforcée: 430 avions et 340 hélicoptères sont désormais stationnés à proximité de la frontière ukrainienne. 

+ Les attaques de drones russes se sont multipliées. On parle même de l’utilisation pour la première fois de drones livrés par l’Iran. 

+ L’armée russe frappe régulièrement les centrales électriques ukrainiennes.  Et elle commence à répondre (non sans risques) aux tirs ukrainiens sur la centrale de Zaporojie: 

Attaque au missile près de la centrale nucléaire d’Ukraine du Sud. Cette attaque survient après que les Ukrainiens aient à nouveau bombardé la centrale nucléaire de Zaporozhie il y a environ deux jours.

Certaines lignes de tension ont été endommagées et l’ensemble du bâtiment a été endommagé par l’onde de choc. L’explosion s’est produite à 300 mètres des réacteurs nucléaires.

Cela marque une énorme escalade de la part des forces armées russes. Si l’Ukraine frappe la centrale nucléaire de Zaporojie, la Russie frappera la centrale nucléaire du sud. – Ceci, bien sûr, si c’est effectivement la Russie qui mène ces attaques“.

+ Selon l’armée russe, pour la journée du 17 septembre:

“Quatre brigades des forces armées ukrainiennes ont perdu au cours des dernières 24 heures environ 200 militaires en République Populaire de Donetsk et dans la région de Zaporojie lors de frappes massives des forces aérospatiales russes, de missiles et d’artillerie, a déclaré dimanche aux journalistes le porte-parole du ministère russe de la Défense, Igor Konachenkov.

En outre, plus de 110 militaires ukrainiens ont été éliminés et 20 pièces de matériel ont été détruites par les frappes de l’armée russe sur les positions ukrainiennes en RPD, a-t-il ajouté.

Les forces russes ont frappé environ 180 cibles militaires de l’armée ukrainienne au cours des dernières 24 heures, a ajouté le lieutenant général.

Les forces aérospatiales russes ont détruit un obusier américain M777 de 155 mm près de Kramatorsk, ainsi qu’un radar S-300 et un système radar en RPD“.

"L'opération spéciale" en Ukraine ne peut pas être évaluée sans tenir compte de la géopolitique mondiale

On peut légitimement argumenter que la Russie a subi une défaite tactique à Izioum. Pour autant, cela ne doit pas faire perdre de vue la stratégie globale.  Comme l’a signalé Dominique Delawarde dans un entretien accordé au Courrier des Stratèges, la guerre d’Ukraine ne peut être correctement comprise que replacée dans une perspective géopolitique globale.

Or, sur ce plan, la Russie voit que le temps joue en sa faveur: 

+ elle résiste aux sanctions occidentales 

+, la majorité des pays du monde ne s’est pas jointe aux sanctions occidentales. 

+ Le renforcement de l’Organisation de la Coopération de Shanghai et des BRICS représente un “grand basculement géopolitique”. Les commen tateurs occidentaux ne comprennent pas ce qui se passe mais la rencontre entre Vladimir Poutine et le Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif est un des nombreux signes de la désaméricanisation du monde. Et l’un des paradoxes (apparents) de la semaine tient au fait que les échanges entre le Premier ministre indien Modi et Vladimir Poutine ont semblé aux observateurs bien plus chaleureux que l’entretien du président russe avec Xi Jinping. Si l’on va plus au fond des choses, il est étonnant de constater que la Russie parraine un rapprochement entre l’Inde et la Chine, deux ennemis naguère. L’Occident ne semble pas comprendre du tout ce qui se passe. 

Ajoutons – ce que tant de commentateurs oublient! – que l’avance stratégique de la Russie en matière d’armes hypersoniques rend le pays de facto invulnérable et lui donne les moyens d’imposer sa volonté dans les dix à vingt ans qui viennent.  

Vladimir Poutine répond aux journalistes à la fin du sommet de l'OCS

Question : Maintenant que le sommet de l’OCS est terminé, pour résumer, pouvez-vous nous dire comment vous considérez les perspectives de développement de l’OCS et quelle est la chose la plus importante pour la Russie dans l’OCS ?

Vladimir Poutine : La chose la plus importante, toujours et partout, est le développement économique. Et l’OCS, la coopération avec les pays de l’OCS, crée les conditions du développement de l’économie russe, et donc de la sphère sociale et de la résolution des tâches liées à l’amélioration du niveau de vie de nos citoyens.

L’Organisation de coopération de Shanghai comprend des pays dont la population, comme on l’a dit à maintes reprises, représente presque ou même un peu plus de la moitié de l’humanité. Elle représente 25 % du PIB mondial. Et, surtout, les économies nationales de la région, celles des États membres de l’OCS, se développent beaucoup plus rapidement que les autres dans le monde.

Nous avons eu une réunion séparée. J’étais assis à côté du premier ministre de l’Inde lors du dîner de travail. Le PIB de l’Inde a augmenté de 7 %, celui de la Chine de plus de 5 %. La Chine a été en tête pendant un certain temps et son potentiel est énorme. Nos échanges avec ces pays sont en pleine croissance. Si ces taux sont préservés, et ils ne peuvent que l’être pour de nombreuses raisons objectives, nous serons l’un de ces pays, à côté d’eux, assurant nos intérêts. C’est ce que nous faisons et c’est l’essentiel.

Question : Cette question préoccupe certainement de très nombreuses personnes dans notre pays. Les gens ont déjà développé certaines inquiétudes au cours de l’opération militaire spéciale en Ukraine. Nous voyons de plus en plus de frappes, de raids et d’actes de terreur même sur le territoire russe. Nous entendons sans cesse des déclarations très agressives selon lesquelles l’objectif final de Kiev et de l’Occident est la désintégration de la Russie. Pendant ce temps, beaucoup pensent que la réponse de la Russie à tout cela est très modérée. Pourquoi cela ?

Vladimir Poutine : Il n’y a rien de nouveau dans tout cela. Franchement, je trouve même un peu étrange d’entendre votre question car les pays occidentaux ont cultivé l’idée de l’effondrement de l’Union soviétique et de la Russie historique et de la Russie en tant que telle, son noyau.

J’ai déjà cité ces déclarations et études de certaines personnalités en Grande-Bretagne pendant et après la Première Guerre mondiale. J’ai cité des extraits des écrits de M. Brzezinski dans lesquels il divisait l’ensemble du territoire de notre pays en parties spécifiques. Il est vrai que plus tard, il a un peu changé de position en pensant qu’il était préférable de maintenir la Russie en opposition à la Chine et de l’utiliser comme un outil pour combattre la Chine. Cela n’arrivera jamais. Laissons-les relever leurs propres défis comme ils l’entendent. Mais nous voyons comment ils les gèrent et, très probablement, ils se font du tort à eux-mêmes dans ce processus. Leurs outils ne sont pas bons.

Mais ils ont toujours cherché la dissolution de notre pays – c’est très vrai. Il est regrettable qu’à un moment donné, ils aient décidé d’utiliser l’Ukraine à ces fins. En effet – je réponds maintenant à votre question et la conclusion s’impose d’elle-même – nous avons lancé notre opération militaire spéciale pour empêcher les événements de prendre cette tournure. C’est ce que certains pays occidentaux dirigés par les États-Unis ont toujours cherché à faire – créer une enclave anti-russe et faire tanguer le bateau, menacer la Russie de ce côté. En substance, notre principal objectif est d’empêcher de tels développements.

En ce qui concerne notre réponse modérée, je ne dirais pas qu’elle était modérée, même si, après tout, une opération militaire spéciale n’est pas un simple avertissement, mais une opération militaire. Au cours de celle-ci, nous assistons à des tentatives de perpétrer des attaques terroristes et d’endommager nos infrastructures civiles.

En effet, nous avons fait preuve d’une certaine retenue dans notre réponse, mais cela ne durera pas éternellement. Récemment, les forces armées russes ont porté quelques coups sensibles dans cette zone. Appelons-les des tirs d’avertissement. Si la situation continue ainsi, notre réponse aura plus d’impact.

Les attaques terroristes sont une affaire sérieuse. En fait, il s’agit d’utiliser des méthodes terroristes. Nous le voyons dans le meurtre de fonctionnaires dans les territoires libérés, nous voyons même des tentatives de perpétrer des attaques terroristes dans la Fédération de Russie, y compris – je ne suis pas sûr que cela ait été rendu public – des tentatives de mener des attaques terroristes près de nos installations nucléaires, des centrales nucléaires de la Fédération de Russie. Je ne parle même pas de la centrale nucléaire de Zaporozhye.

Nous surveillons la situation et nous ferons de notre mieux pour empêcher un scénario négatif de se produire. Nous réagirons s’ils ne réalisent pas que ces approches sont inacceptables. Elles ne sont, en effet, pas différentes des attaques terroristes.

Remarque : Bonjour, Monsieur le Président.

L’autre jour, Kiev a présenté un projet de garanties de sécurité pour l’Ukraine…

Vladimir Poutine : Attendez une seconde. J’ai quelque chose à ajouter à ma réponse à la première question. Vous avez dit que nous voyons de l’activité ici et là. Mais Kiev a annoncé qu’il avait lancé une opération active de contre-offensive. Nous allons voir comment cela se déroule et comment cela se termine.

Allez-y, s’il vous plaît.

Question : Kiev a récemment publié un projet de garanties de sécurité pour l’Ukraine. Que pouvez-vous nous dire à ce sujet, et quelle est votre évaluation de ce projet ?

Vladimir Poutine : Franchement, je ne suis pas au courant de ce qu’ils ont proposé cette fois-ci. En fait, nous avons commencé à le faire lorsque nous négociions avec les autorités en place à Kiev et, en fait, nous avons achevé ce processus de négociation à Istanbul avec le fameux accord d’Istanbul, après quoi nous avons retiré nos troupes de Kiev afin de créer les conditions appropriées pour conclure cet accord. Au lieu de conclure un accord, Kiev a immédiatement rejeté tous les accords, les a mis dans une boîte et a déclaré qu’il ne chercherait pas à conclure un accord avec la Russie, mais qu’il chercherait plutôt à remporter la victoire sur le champ de bataille. Laissez-les essayer. Ils sont en train d’essayer de le faire avec la contre-offensive. Voyons comment cela se termine.

Quant aux garanties de sécurité, et il s’agissait de garanties de sécurité assez dures, elles étaient exigées de notre part, des principaux pays de l’OTAN et des États régionaux, y compris la Turquie. Dans l’ensemble, nous étions d’accord avec cela – dans une large mesure. Certaines choses nécessitaient des ajustements mineurs, mais dans l’ensemble, nous étions d’accord et il s’agissait d’exigences assez sérieuses. Cependant, les autorités de Kiev les ont mises de côté.

Qu’ont-elles proposé ? Je ne sais pas, car elles changent de position sur chaque question presque tous les jours. Je dois jeter un coup d’œil.

Je voudrais rappeler à cet égard qu’avant le début de l’opération militaire spéciale, nous avons parlé des principes de sécurité et des mesures visant à assurer la sécurité de la Russie elle-même, mais personne n’a jugé nécessaire d’y répondre. Malheureusement.

Question : Bonjour, Monsieur le Président.

Pourriez-vous partager votre opinion sur le déroulement de l’opération militaire spéciale ? Est-il nécessaire d’ajuster le plan ?

Vladimir Poutine : Non, le plan ne sera pas ajusté. L’état-major général prend des décisions en temps réel au cours de l’opération et certaines sont considérées comme essentielles, comme l’objectif principal. L’objectif principal est de libérer l’ensemble du territoire du Donbass.

Ce travail se poursuit malgré les tentatives de l’armée ukrainienne de lancer une contre-offensive. Nous n’arrêtons pas nos opérations offensives dans le Donbass même. Elles se poursuivent. Elles se poursuivent à un rythme lent, mais de manière constante et progressive, l’armée russe prend de plus en plus de nouveaux territoires.

Je dois souligner que nous ne combattons pas avec une armée complète mais seulement avec une partie, avec des forces contractées. Mais, bien sûr, cela est lié à certains paramètres de personnel et ainsi de suite. C’est pourquoi nous ne sommes pas pressés à cet égard. Mais pour l’essentiel, il n’y a pas eu de changement. L’état-major général considère que certains objectifs sont importants et d’autres secondaires, mais la tâche principale reste la même et elle est en cours d’exécution.

Question : Le président turc Erdogan a-t-il fait des propositions sur votre rencontre avec Zelensky lors de cette réunion ?

Vladimir Poutine : Il propose toujours de rencontrer Zelensky. Il le fait depuis longtemps et il n’y a rien de mal à cela. Le président de la Turquie apporte une contribution substantielle à la normalisation de la situation, y compris à la résolution du problème alimentaire. L’exportation de céréales ukrainiennes via Odessa est en grande partie le résultat de son travail. Il apporte donc une contribution concrète à la résolution d’un certain nombre de problèmes graves qui se posent dans le cadre de cette crise. Et, bien sûr, il est tout à fait naturel qu’il suggère également de rencontrer le président Zelensky, pensant que cela pourrait produire un résultat positif. Il n’en a pas parlé lors de cette réunion.

Question : A quelles conditions pourrait-il y avoir un dialogue avec l’Ukraine maintenant, si tant est qu’il soit possible ?

Vladimir Poutine : Mais ils refusent. La première condition est qu’ils l’acceptent. Mais ils ne le veulent pas. M. Zelensky a annoncé publiquement – je ne sais pas où exactement, mais il l’a dit publiquement – qu’il n’est pas prêt et ne veut pas parler à la Russie. Eh bien, s’il n’est pas prêt, très bien.

Question : Vous avez parlé un peu de votre rencontre avec M. Erdogan. Pourriez-vous développer les points dont vous avez discuté avec lui concernant l’accord sur les céréales ? Est-il toujours en vigueur ? Les céréales et nos engrais seront-ils livrés aux pays les plus pauvres ?

Vladimir Poutine : Eh bien, ce que nous venons de dire au sommet, et les choses que j’ai dites – les journalistes les ont-ils entendues ?

Remarques : Oui.

Vladimir Poutine : Alors je vais devoir le répéter. Tout d’abord, le président Erdogan est l’un des initiateurs de cet accord, plus évidemment l’ONU, mais il est aussi l’un des dirigeants à avoir organisé la mise en œuvre de cette idée.

À partir d’aujourd’hui – d’hier ou d’avant-hier – 121 navires ont quitté les ports ukrainiens. Seuls trois de ces 120 navires se sont dirigés vers les pays les plus pauvres dans le cadre du programme alimentaire des Nations unies. Environ 35 %, peut-être un peu plus, des céréales exportées d’Ukraine sont allées dans des pays européens, dans des pays non pauvres, et certainement pas dans les pays les plus pauvres du monde. Et seulement 4,5 % des cargaisons ont été envoyées aux pays les plus pauvres dans le cadre du programme des Nations unies.

Lors de notre réunion bilatérale, le président Erdogan a également soulevé la question de l’envoi de la majeure partie de ces exportations de céréales vers les pays les plus pauvres dans le cadre du programme alimentaire des Nations unies, mais cela ne dépend pas de nous. Nous avons seulement assumé l’obligation d’organiser les exportations de céréales. Nous le faisons, mais les Nations unies, ainsi que tous les autres participants à ce processus, devraient finalement atteindre l’objectif pour lequel ce processus a été organisé. Mais je sais que le secrétaire général [Antonio Guterres, secrétaire général des Nations unies] – et je le dis avec une sincérité absolue – fait les efforts nécessaires, il fait vraiment de son mieux, mais jusqu’à présent, il n’a pas réussi non plus.

Il en va de même pour nos exportations d’engrais. C’est quelque chose de sans précédent. Je dirais que la Commission européenne a pris une décision scandaleuse et honteuse en levant l’interdiction d’acheter des engrais russes – mais uniquement pour leurs pays, pour les États membres de l’UE. Mais qu’en est-il des pays les plus pauvres du monde ?

Qu’en est-il de la rhétorique affirmant que “tous nos efforts conjoints devraient viser à prévenir la famine dans ces pays les plus pauvres” ? N’est-ce que du bluff ? Est-ce fait uniquement pour résoudre leurs tâches égoïstes et les problèmes qu’ils ont créés eux-mêmes, de leurs propres mains, tant dans le secteur alimentaire que dans le secteur énergétique ?

Et maintenant, ils essaient de résoudre leurs problèmes auto-infligés aux dépens de quelqu’un d’autre. C’est tout simplement scandaleux. Mais j’espère que nos collègues de la Commission européenne laisseront le bon sens l’emporter pour corriger cette erreur – et considérons-la comme une erreur, un malentendu – et prendre les bonnes décisions.

Il en va de même pour l’exportation d’engrais russes.

Et il serait bon d’envisager les possibilités offertes par le Belarus, l’un des plus grands producteurs mondiaux d’engrais potassiques.

Ils ont donc levé les sanctions sur nos engrais. Les Américains ont en fait été les premiers à les lever, car ce sont des gens généralement pragmatiques. En parlant des exportations de céréales ukrainiennes, savez-vous qui les exporte réellement ? Ce sont des sociétés américaines, qui sont les propriétaires de ces céréales pour la plupart. Il semblerait que les terres en Ukraine aient été vendues aux sociétés américaines il y a longtemps – et qu’elles exportent simplement leurs propres céréales. C’est apparemment la raison pour laquelle on en parle tant. Mais je m’égare.

Ce qui est important, c’est que les sanctions ont été levées sur nos exportations d’engrais – mais il reste des problèmes concernant le fret et l’assurance, plus l’interdiction existante d’entrer dans nos ports d’où sont exportés nos engrais, ainsi que sur les transferts financiers et les règlements. Ils sont conscients de tout cela et ne cessent de dire que ce problème sera résolu, mais personne ne fait réellement quoi que ce soit à ce sujet.

Pour être juste, le secrétaire général des Nations unies s’efforce de résoudre ces questions. Il a des contacts réguliers avec tous les participants à ce processus. Jusqu’à présent, tout n’a pas fonctionné. Espérons que les négociations du Secrétaire général seront couronnées de succès.

Nous n’avons aucun doute sur le fait que nous vendrons nos marchandises ; nous les vendons maintenant et nous continuerons à les vendre à l’avenir car il y a une grande demande pour ces produits sur les marchés. Le fait est que si les choses continuent ainsi, elles n’atteindront pas les pays les plus pauvres. Vous avez probablement entendu parler des 300 000 tonnes d’engrais russes bloquées dans les ports européens ; nos entreprises disent qu’elles sont prêtes à les fournir gratuitement – il suffit de les débloquer et de les libérer, et nous en ferons don aux pays les plus pauvres et aux marchés en développement. Mais ils le retiennent toujours, et c’est absolument stupéfiant.

Ils ne veulent pas que la Russie gagne de l’argent – mais nous ne faisons pas de bénéfices en donnant des engrais. Je ne comprends tout simplement pas ce qu’ils font. Quel est le but de tout cela ? On a tellement parlé d’aider les pays les plus pauvres, mais c’est exactement le contraire qui se produit.

J’ai l’impression – et c’est particulièrement vrai pour les pays européens – que ces anciennes puissances coloniales vivent encore dans le paradigme de la philosophie coloniale, et qu’elles sont habituées à vivre aux dépens des autres. Elles ne parviennent toujours pas à se débarrasser de ce paradigme dans leurs politiques quotidiennes. Mais il est temps de tirer certaines conclusions et d’agir différemment, de manière plus civilisée.

Question : Votre rencontre bilatérale la plus importante a eu lieu avec le dirigeant de la Chine. C’était une réunion très importante, étant donné l’atmosphère tendue à travers le monde, et le monde entier la suivait. Quels sont les résultats les plus importants de cette rencontre ?

Vladimir Poutine : Aussi étrange que cela puisse paraître, il n’y a rien eu de primordial. Il s’agissait en fait d’une réunion de routine entre nous. Nous ne nous étions pas rencontrés en personne depuis un certain temps, depuis mon voyage à Pékin pour l’ouverture des Jeux olympiques, et nous avons simplement déclaré une augmentation significative du commerce bilatéral.

Nos échanges commerciaux s’élevaient à 140 milliards de dollars US l’année dernière, comme je l’ai mentionné précédemment, et nous nous étions fixé pour objectif d’atteindre 200 milliards de dollars US, mais nous considérions qu’il s’agissait d’une tâche à long terme. Cette année, le commerce mutuel devrait atteindre quelque 180, voire 190 milliards de dollars US, ce qui signifie que l’objectif de 200 milliards de dollars US est sur le point d’être atteint, et je crois que c’est là le point essentiel.

Nous avons parlé des efforts supplémentaires nécessaires pour développer le commerce bilatéral, et de ce qu’il faut faire dans les conditions actuelles pour résister efficacement aux restrictions illégales et à toutes sortes de guerres commerciales déclenchées ici et là par nos soi-disant partenaires commerciaux, qui appliquent diverses restrictions illégitimes.

Néanmoins, nous devons prendre des mesures pour y répondre d’une manière ou d’une autre. Nous sommes conscients de ce qui se passe.

Nous avons également parlé de la nécessité de développer les échanges et les règlements en monnaies nationales, qui augmentent progressivement – pas aussi vite que nous le souhaiterions, mais il y a tout de même des progrès. Nous avons parlé des grands projets que nous mettons en œuvre et évoqué les projets d’infrastructure qui nous permettraient de débloquer les flux croissants de matières premières. Tels étaient les sujets de discussion.

Mais nous avons également évoqué certaines questions liées à la crise et nous en avons parlé de manière amicale mais avec des principes.

Concluons donc, voulez-vous ? Je n’ai pas encore fini de parler là-bas. Ils m’attendent toujours.

Allez-y, s’il vous plaît.

Question : Le département américain du Trésor a non seulement augmenté le nombre de personnes sous sanctions, mais a également apporté des modifications quant à leur profession et aux limites d’âge.

Vladimir Poutine : Quelles limites exactement ?

Remarque : Les limites d’âge. Je m’explique : outre votre conseiller Maxim Oreshkin et le directeur général du système de paiement Mir, elles incluent désormais Maria Lvova-Belova…

Vladimir Poutine : Je ne comprends pas, et Maxim Oreshkin ?

Remarque : Ils ont été sanctionnés par le département du Trésor américain.

Vladimir Poutine : Maxim Oreshkin ? Sous sanctions ?

Réponse : Oui.

Vladimir Poutine : Apparemment, [il a été sanctionné] pour sa rencontre avec M. Erdogan ; il est allé en Turquie et a rencontré M. Erdogan, et ils l’ont immédiatement sanctionné après.

Remarque : En ce qui concerne l’âge, ils ont également inclus la commissaire présidentielle aux droits de l’enfant, Maria Lvova-Belova, qui a été sanctionnée pour avoir “organisé la capture d’enfants d’Ukraine”, selon la formulation des Américains. Parmi les personnes visées par les sanctions figurent également Ramzan Kadyrov et ses enfants mineurs, trois de ses 14 enfants.

Vladimir Poutine : Mineurs, c’est ça ? C’est la première fois que j’entends parler de cela.

Remarque : Cela vient juste d’arriver.

Vladimir Poutine : J’étais occupé par d’autres questions, je ne suis pas au courant.

Question : Que pensez-vous de ces sanctions ?

Vladimir Poutine : Je crois que cela ressemble à de la schizophrénie, car imposer des sanctions à des enfants mineurs est tout simplement scandaleux. On dirait qu’ils ont tout simplement perdu le sens de ce qu’ils font.

Quant à notre commissaire aux droits de l’enfant, comme nous le savons, elle s’est impliquée pour ramener nos enfants des zones d’hostilités : de Syrie et d’Irak, ces enfants qui sont restés là-bas en raison de diverses circonstances contre leur gré, et j’espère qu’elle continuera à le faire, que Dieu la bénisse.

C’est une mission noble, elle risque sa vie et sa santé. Il est tout à fait naturel qu’elle contribue à faire venir des enfants de zones d’hostilités ou de zones dangereuses dans le Donbass. Qu’y a-t-il de mal à cela ? Nous devons la remercier et baisser la tête. Pourquoi imposer des sanctions à son encontre ? C’est la première fois que j’en entends parler, et c’est scandaleux.

Question : J’ai une question sur les développements autour de l’Arménie et de l’Azerbaïdjan. Pensez-vous que d’autres pays tentent d’influer sur la situation au Nagorny-Karabakh alors que Moscou mène une opération militaire spéciale en Ukraine ? Et la Russie dispose-t-elle désormais de suffisamment de ressources pour continuer à étendre son influence sur nos collègues afin de garantir la paix ?

Vladimir Poutine : Comme vous pouvez le constater, il y a suffisamment de ressources. Le dernier incident frontalier n’a absolument rien à voir avec le Haut-Karabakh : il a eu lieu dans une région totalement différente, à la frontière entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Nous regrettons effectivement ces événements et les victimes. La Russie a joué un rôle majeur dans l’endiguement de ce conflit, et j’espère qu’il en sera toujours ainsi. Donc, pour répondre à votre question, les ressources sont suffisantes jusqu’à présent, heureusement.

Question : Une dernière question concernant le G20. Le sommet de l’OCS se termine aujourd’hui, mais ses dirigeants se réuniront bientôt dans le cadre du G20. Y a-t-il des certitudes concernant votre visite en Indonésie, et qu’est-ce qui pourrait interférer avec vos projets de visite à Bali ?

Vladimir Poutine : Je verrai, j’ai visité Bali, et c’est un endroit magnifique, mais il ne s’agit pas de beauté. Nous verrons comment la situation évolue dans notre économie et dans d’autres domaines.

J’ai reçu une invitation à me rendre au sommet du G20 ; le président du pays hôte [l’Indonésie] m’en a personnellement informé lors de sa visite à Moscou, puis il m’a téléphoné et m’a dit une fois de plus : “N’oubliez pas qu’il y a une certaine pression, mais ma position est ferme et nous aimerions vous voir à ce sommet.” Je verrai et ensuite nous prendrons une décision. La Russie participera à l’événement.

Maintenant, une dernière question, d’accord ? Vous êtes nombreux, et je ne suis qu’un seul.

S’il vous plaît, allez-y.

Question : Bonsoir, Monsieur le Président, et merci beaucoup. Je vais être rapide. Vous venez d’évoquer les bateaux de céréales qui sont partis pour l’Europe, bien que celle-ci ne connaisse pas une crise alimentaire mais une crise énergétique, et c’est là-dessus que porte ma question. Récemment, le président de la Commission européenne et un certain nombre d’autres hauts fonctionnaires européens…

Vladimir Poutine : Le président de la Commission européenne.

Question : Oui. Dans le feu de leurs efforts pour trouver une solution à la crise énergétique, ils ont proposé à leurs citoyens d’envoyer les factures d’électricité qui montent en flèche non pas à n’importe qui, mais à vous personnellement. Quelle sera votre réponse à cette proposition ? Allez-vous payer ces factures au cas où vous commenceriez soudainement à les recevoir ? Merci.

Vladimir Poutine : Je n’ai rien entendu à ce sujet non plus, je n’en sais rien. C’est une nouvelle tentative de rejeter la faute sur quelqu’un d’autre, comme on dit.

La crise énergétique en Europe n’a pas commencé avec le début de l’opération militaire spéciale de la Russie en Ukraine, dans le Donbass ; elle a en fait commencé beaucoup plus tôt, un an avant ou même avant. Aussi étrange que cela puisse paraître, elle a commencé avec l’agenda vert. L’agenda vert est définitivement important, et nous devons prendre des mesures pour le climat et éviter d’atteindre le point de non-retour lorsque le changement climatique deviendra irréversible, la Terre devenant une planète du système solaire qui a déjà eu une atmosphère, selon les scientifiques, mais qui n’en a plus, et les températures sont maintenant de +500°C. Bien sûr, personne ne souhaite que cela se produise, mais tout doit être fait avec précaution et progressivement.

Pour répondre à des considérations politiques momentanées, ils ont choisi de fermer complètement les programmes énergétiques liés aux hydrocarbures dans leurs pays. Les banques ont cessé d’accorder des prêts, les autorités locales ont cessé d’attribuer des parcelles de terrain pour un développement futur, et la mise en œuvre des plans de construction d’infrastructures énergétiques a également été stoppée, avec d’énormes réductions des investissements dans les énergies conventionnelles. Mais tout cela a commencé à se produire il y a quelques années.

Aujourd’hui, nous constatons que les prix du gaz naturel, par exemple, ont augmenté aux États-Unis et que la production augmente, mais pas aussi vite qu’on le souhaiterait – et la raison en est que les banques ont peur d’accorder des prêts. Les spécialistes et les experts le savent parfaitement, et toutes ces déclarations populistes prétendant que quelqu’un est à blâmer pour cet ailleurs ne sont faites que pour se protéger de l’indignation de leurs citoyens. C’est pour cela que c’est fait, et ce n’est que la première partie de cette farce.

Ce sont des points de référence erronés dans l’agenda vert, des choses précipitées, et l’énergie verte n’est pas prête à répondre à la demande d’énormes ressources énergétiques pour soutenir la croissance économique et industrielle. L’économie se développe alors que le secteur de l’énergie se réduit. C’est la première erreur grave.

La deuxième erreur concerne le gaz naturel.

Nous avons tenté de persuader les Européens de se concentrer sur les contrats à long terme plutôt que sur le seul marché. Pourquoi ? Je l’ai déjà dit et je le répète encore une fois : Gazprom doit investir des milliards dans le développement, mais il doit être certain qu’il vendra du gaz avant de faire des investissements. C’est la raison d’être des contrats à long terme.

Des obligations mutuelles sont contractées par les vendeurs et les acheteurs. Ils ont dit : “Non, laissez le marché s’autoréguler.” Nous n’avons cessé de leur dire : “Ne le faites pas ou cela entraînera des conséquences dramatiques.” Mais en fait, ils nous ont obligés à inclure une part importante du prix spot dans le prix du contrat. Ils nous ont forcés à le faire, et Gazprom a dû inclure à la fois le panier de pétrole et de produits pétroliers, mais aussi le prix spot dans le prix du gaz. Le prix spot s’est mis à croître, provoquant l’augmentation du prix envisagé même dans les contrats à long terme. Mais qu’est-ce que cela a à voir avec nous ? C’est la première chose.

Deuxièmement, je leur ai dit plusieurs fois. “Gazprom ne fournit pas de gaz.” Ecoutez, vous êtes des gens normaux ou quoi ? La Pologne a choisi d’imposer des sanctions contre le gazoduc Yamal-Europe et d’en fermer le tracé. J’ai dit à M. Scholz [le chancelier allemand Olaf] : “Pourquoi m’appelez-vous ? Appelez Varsovie et demandez-leur de rouvrir la route”. C’est tout ce qu’il y a à dire. C’est le premier.

La deuxième. Deux lignes du gazoduc traversent l’Ukraine. L’Ukraine est approvisionnée en armes, mais elle est allée de l’avant et a fermé une des lignes pour elles. Ils ont également fermé une autre ligne qui fournissait 25 milliards de mètres cubes de gaz – je ne parlerai pas de la quantité exacte, mais ils ont fermé toute la route. Pour quoi faire ? Appelez Kiev et demandez-leur de rouvrir la deuxième ligne.

Et enfin, Nord Stream 1. Une turbine tombe en panne après l’autre. Est-ce qu’on les casse ? En ce qui concerne la dernière turbine qui est tombée en panne et a été mise hors service, que s’est-il réellement passé ? Il devait y avoir une inspection de routine et des travaux de maintenance ; ils ont ouvert l’unité en présence de spécialistes de Siemens et ont trouvé une fuite d’huile, ce qui créait un risque d’explosion. Ils l’ont vu et ont apposé leur signature sur le document. La turbine doit être réparée et elle n’est pas opérationnelle, avec un risque d’incendie et d’explosion. Mais qu’est-ce que cela a à voir avec nous ? Allez-y, réparez-la.

On nous a dit : regardez, ils ont livré une turbine du Canada mais Gazprom ne l’acceptera pas. Mais Gazprom a raison de le faire. Nous l’avons dit à plusieurs reprises : Le contrat de Gazprom pour l’entretien des turbines n’est pas avec Siemens mais avec une filiale de Siemens basée au Royaume-Uni. C’est de cela qu’il s’agit. Et cette filiale basée au Royaume-Uni doit fournir des documents qui spécifient que les sanctions ont été levées pour la turbine, car il s’agit de notre propriété, et Gazprom doit en être sûr parce qu’il peut choisir de la vendre, disons, à l’Iran, à la Chine ou à un autre pays. Cela signifie que les sanctions ont été levées et que la turbine est dans un état technique correct. La filiale de Siemens doit fournir des [garanties], mais elle n’a rien fait d’autre que de vaines discussions. C’est de cela qu’il s’agit.

Il a également fallu apporter des modifications au contrat de logistique, car la turbine devait être livrée du Canada à Saint-Pétersbourg, mais elle a été livrée en Allemagne. Cela peut sembler insignifiant à première vue, mais cela a une importance pratique. Est-ce que nous inventons tout cela ? Et c’est ce qui a conduit à l’arrêt de l’exploitation de Nord Stream 1.

Après tout, s’ils en ont besoin d’urgence, si la situation est si mauvaise, il suffit de lever les sanctions contre Nord Stream 2, avec ses 55 milliards de mètres cubes par an – il leur suffit d’appuyer sur le bouton et ils le mettront en marche. Mais ils ont choisi de le fermer eux-mêmes ; ils ne peuvent pas réparer un pipeline et ont imposé des sanctions contre le nouveau Nord Stream 2 et ne l’ouvriront pas. Sommes-nous à blâmer pour cela ?

Qu’ils réfléchissent bien à qui est à blâmer et qu’aucun d’entre eux ne nous reproche ses propres erreurs. Gazprom et la Russie ont toujours rempli et rempliront toutes les obligations découlant de nos accords et contrats, sans jamais faillir.”

Le 75è anniversaire de la CIA commenté par M.K. Bhadrakumar et Sergueï Narichkine

Le 75 è anniversaire de la CIA

La CIA a commencé par un échec colossal en matière de renseignement lorsqu’elle a prédit le 20 septembre 1949 que la première bombe atomique soviétique apparaîtrait à la mi-1953, alors qu’en réalité, 22 jours avant la publication de cette prévision, l’Union soviétique avait déjà effectué son premier essai d’un engin nucléaire.

La CIA était une fois de plus désemparée lorsque Poutine a annoncé en mars 2018, lors d’un discours devant le Parlement russe, que la Russie avait développé un nouveau système de missiles hypersoniques, qui “sera pratiquement invulnérable.” Les responsables et analystes américains ont été pris de court. La CIA a l’habitude de se tromper sur la Russie, y compris sur l’effondrement de l’Union soviétique.

Mais la CIA a également connu des succès – par exemple, le renversement du premier ministre iranien démocratiquement élu, Mohammed Mossadegh, en 1951, après sa décision de nationaliser les champs pétrolifères iraniens. Dans les années 1950, la CIA s’était déjà transformée en un “monstre multidisciplinaire”, puisqu’en plus des activités de renseignement traditionnelles, elle était également “chargée de suivre et de supprimer tout processus politique, économique et militaire dans toutes les parties de la planète qui pourrait menacer l’hégémonie mondiale des États-Unis et de leurs alliés.” Naryshkin attribue le mérite de cette métamorphose à Allen Dulles. Dulles a introduit “l’agressivité et le manque de moralité dans les activités” de la CIA. Il était justement l’homme de la situation, ayant été chef de station de l’OSS (prédécesseur de la CIA) à Berne en 1942-1945, qui avait des relations clandestines avec les nazis dans le dos de l’allié soviétique des États-Unis.

Naryshkin nous fait découvrir la chronique des “coups d’État, des interventions militaires directes, des provocations de toutes sortes, des assassinats de politiciens répréhensibles, de la terreur, du sabotage, de la corruption” de la CIA et de toutes ces activités de cape et d’épée, qui ont amené le président Lyndon Johnson à condamner l’agence en la qualifiant de “satanée corporation du meurtre”. Comme dans la scène du fantôme de Banquo à la table du banquet de Macbeth dans la pièce de Shakespeare, les victimes apparaissent – Patrice Lumumba, Salvador Allende…

Il y a des références effrayantes à la pratique de la CIA consistant à utiliser la technologie de propagation du cancer pour éliminer les dirigeants latino-américains “répréhensibles” – l’Argentine Kirchner (cancer de la thyroïde), le Paraguay Lugo (lymphome), le Brésil Lula da Silva (cancer du larynx) et D. Dilma Rousseff (lymphome) – et, bien sûr, le Venezuela Hugo Chavez (cancer de la trachée). Selon Naryshkin, “en 1955, la CIA a tenté d’éliminer le premier ministre chinois Zhou Enlai, qui était perçu par les Américains comme “un fanatique maniaque cherchant à s’emparer du monde”, mais a échoué lamentablement. Des agents font exploser l’avion à bord duquel Zhou devait se rendre à une conférence de dirigeants asiatiques et africains en Indonésie”. Dulles élabore alors un plan pour empoisonner Zhou, mais renonce à le faire de peur que l’implication de la CIA ne soit révélée !

En 1975, une commission du Sénat américain a découvert et confirmé l’implication de la CIA dans des assassinats sous contrat et des coups d’État. Elle a recensé huit cas de tentatives d’assassinat de Fidel Castro par des agents et des mercenaires de la CIA au cours de la seule période 1960-1965. La Havane a ensuite révélé le décompte complet : de 1959 à 1990, la CIA a planifié 634 tentatives d’assassinat sur Fidel. Pour citer Naryshkin, “Avec une persistance maniaque, les agents de la CIA ont développé des moyens tout simplement exotiques pour éliminer le Comandante. Ils ont essayé de le tuer avec l’aide de pilotes suicidaires, d’agents parachutistes, d’agents recrutés dans le cercle intérieur, en bombardant des voitures et des yachts depuis des navires, des bateaux et des saboteurs subversifs, à l’aide d’équipements de plongée avec un bacille tuberculeux apporté là, de cigares empoisonnés, de pilules empoisonnées pour la nourriture et bien plus encore.”

“La CIA a utilisé toutes les opportunités pour infliger un maximum de dommages à l’Union soviétique, y compris des dommages économiques. Le directeur de la CIA, W. Casey, s’est adressé personnellement au roi d’Arabie saoudite et l’a persuadé d’augmenter fortement la production de pétrole, ce qui a entraîné une chute de près de trois fois des prix mondiaux des principales ressources d’exportation de l’URSS. Pour le budget de l’Union soviétique, il s’agissait d’une perte énorme, qui a sérieusement influencé la suite des événements politiques en URSS.”

Naryshkin jette un regard fascinant sur la saga de l’Ukraine au cours de la période 1948-1949, lorsque la CIA “a activement utilisé l’expérience des services spéciaux d’Hitler pour lancer des actions subversives contre l’URSS avec des recrues dans les camps de déplacés d’Europe de l’Est, dont un quart de million d’Ukrainiens”. “Presque tous les dirigeants et hauts fonctionnaires des nationalistes ukrainiens étaient liés d’une manière ou d’une autre à la coopération avec les nazis et étaient donc complètement contrôlés” par la CIA et les services secrets britanniques. En novembre 1950, le chef du bureau de coordination des politiques de la CIA, Frank Wisner, se vante que la CIA est capable de déployer jusqu’à 100 000 nationalistes ukrainiens en cas de guerre avec l’Union soviétique.

L’incident de l’U2 – abattage de l’avion espion de la CIA – dans l’Oural le 1er mai 1960 a été dramatique : Washington a accusé l’URSS d’avoir détruit un avion scientifique et un pilote scientifique, mais a été profondément embarrassé lorsque Moscou a présenté aux médias non seulement l’épave de l’avion et le matériel d’espionnage, “mais aussi le pilote vivant Francis Gary Powers, qui a franchement raconté ce qu’il faisait dans le ciel de l’URSS et sur les instructions de qui”.

D’autre part, le coup de maître d’un Boeing sud-coréen pénétrant dans l’espace aérien soviétique et abattu en 1983 a fourni juste la “base de propagande” au président Reagan “pour annoncer une nouvelle “croisade contre le communisme”. La politique de détente a été mise de côté, et un nouveau cycle de la course aux armements a commencé.”

La réflexion finale de Naryshkin est calme et posée, sans aucune trace d’hyperbole : “L’évaluation de l’efficacité de tout service spécial est toujours relative. La Central Intelligence Agency américaine, qui entre dans sa 76e année d’existence, a été et reste un exécuteur zélé de la volonté des cercles dirigeants de son pays. Malgré les changements significatifs qui s’opèrent, ils continuent à s’imaginer comme le seul hégémon dans le monde unipolaire. L’organisation est un service de renseignement, comme son nom l’indique, mais dont l’objectif sensible est de mener des actions subversives contre des États souverains.”

Pour les Indiens, la CIA est devenue une créature bénigne, qui n’est plus crainte. Avoir des liens avec la CIA ne porte aucun stigmate parmi les élites indiennes. Elles considèrent la “phobie de la CIA” comme un héritage de l’ère Indira Gandhi. Et ils peuvent prospérer en tant qu’éditorialistes et groupes de réflexion – et faiseurs d’opinion – du courant dominant. L’essai de Naryshkin nous rappelle que l’histoire n’est pas terminée et qu’elle ne le sera jamais.”

 

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Un autre ordre mondial en gestation ?

Dans cette période de changements profonds, certains événements paraissant -à-priori- non reliés entre eux peuvent néanmoins être des témoins, voire des balises, de ce changement qui s’opère d’une façon lente, mais continue, de la géopolitique de la planète.

La tentation est forte, pour les gens des médias, toujours en quête de titres accrocheurs, de voir dans l’actualité leur cause unique. C’est notamment le cas de la rencontre Chine-Russie qui se déroule actuellement en Ouzbékistan dans le cadre plus général du groupe de Shangaï.

Pour la plupart des pays occidentaux, habitués à parler d’une seule voix pourvu qu’elle soit celle des États-Unis, cette rencontre répond au besoin incontournable qu’aurait la Russie de Vladimir Poutine d’obtenir le soutien de la Chine pour la guerre en Ukraine. L’interpréter ainsi, est certainement beaucoup trop réducteur et masque la partie immergée.

Des visées beaucoup plus larges.

Les chiffres sont simples et incontournables, même si d’aucuns aiment à les perdre de vue.

En 1970, l’Occident représentait 25% de la population mondiale et 90% du PIB mondial. Parler d’un modèle occidental se justifiait en ce sens que la richesse occidentale, due à la mise en application d’un certain nombre de concepts nés de l’après-guerre, pouvait inciter les autres pays à appliquer les mêmes concepts, qui se déclinaient sur les plans économique, financier et politique.

En 2022, l’Occident ne représente plus que 12,5% de l’Humanité et seulement 45% du PIB.

Entre temps, beaucoup de pays, après avoir été séduits par ce modèle, en sont revenus, souvent après en avoir été les victimes. Etait-il transposable et pouvait-il s’étendre à toute la planète?Dans la réalité, même les pays occidentaux n’étaient pas logés à la même enseigne. Exclusivement mis en œuvre par la puissance et le rayonnement des États-Unis, il fonctionnait à sens unique.

Quels étaient les instruments de cette puissance ?

Le premier existait à l’état latent : c’était la monnaie américaine. Avant guerre, la monnaie la plus utilisée dans le commerce international était la livre-sterling. Celle-ci n’était plus de taille à s’opposer au dollar lors des « accords de Bretton-Woods » de 1944. Contrairement à la livre, le dollar avait conservé, du moins en apparence, la parité-or, de façon à inspirer confiance. Mais il est apparût que cela n’était que transitoire, juste le temps de s’y habituer, mais que la puissance du dollar ne prendrait son essor que lorsque l’institution émettrice, la Réserve Fédérale, déciderait de mettre un terme à cette parité afin de pouvoir créer sans limite cette monnaie émise à partir de rien, donc sans valeur intrinsèque. Ceci fut réalisé en 1971.

On notera que c’est à partir des années 70 que nombre de banques centrales évoluèrent vers le modèle de la FED. Rendues indépendantes des pouvoirs politiques, elles ne pouvaient plus financer sans intérêts les déficits budgétaires, ce qui conduisit la plupart de ces pays à des endettements exponentiels, avec leurs cortèges de « mesures de rigueur » insupportables dans certains cas.

Mais le dollar a également une autre facette, celle d’être la monnaie « de réserve internationale ».

Pour cela, il doit être émis en quantité suffisante pour les besoins grandissants du commerce international. Et pour être émis, le dollar ne peut l’être que sur une émission de « bons du Trésor américain », c’est-à-dire de la dette américaine. Ainsi, cette dette américaine utilisée pour les besoins du commerce international est payée par ceux qui l’utilise, naturellement avec un taux d’intérêt fixé par la FED. Un tel système ne peut, à l’évidence, qu’enrichir ceux qui le maîtrisent et appauvrir les autres.

Le second attribut de cette puissance est l’armée américaine, dotée depuis 1945 de l’arme nucléaire.

Cette facilité à créer de la dette a permis au « complexe militaro-industriel », aujourd’hui partie intégrante de l’État Profond américain, de faire du budget militaire américain le plus important au monde, loin devant tous les autres.

2001, le début de la fin de l’hégémonie américaine

Le premier sommet de l’OCS (Organisation de Coopération de Shangaï) est née cette année là. Voici ce qu’écrit Guillaume Lagane, de la revue « Atlantico » :

« L’Organisation de coopération de Shanghaï est née dans sa forme actuelle en 2001. Elle illustre la volonté de la Chine, autour de laquelle elle a été formée, d’organiser l’Asie en écartant les Occidentaux et notamment les Etats-Unis qui venaient à l’époque d’arriver en Afghanistan. Depuis, l’OCS, qui regroupe, outre la Chine, la Russie, les puissances d’Asie centrale, l’Inde et le Pakistan s’est affirmée comme une organisation clairement dirigée contre l’Occident »

Depuis 2001, cette organisation s’est développée et regroupe de plus en plus de pays mus par cette même volonté et devient maintenant une véritable alliance anti-occidentale, pour rester vague, mais surtout anti Etat-Profond américain, qui a assujetti nombre d’entre eux par une dette inextinguible.

En 2003, l’épisode devant les Nations Unies des « armes de destruction massive » a considérablement affaibli le crédit américain, et les guerres successives du moyen-orient menées par l’armée américaine, sans l’aval des Nations Unies ont encore augmenté cette défiance.

La réunion de l’Ouzbékistan ne doit pas, à mon sens, interprétée comme liée à la guerre en Ukraine et ceux qui scrutent au microscope les attitudes respectives, pensant pouvoir en conclure ou non un rapprochement quelconque ou un renforcement des relations entre la Chine et la Russie sur cette affaire n’en perçoivent pas toute la portée.

Le dollar, atout majeur dans la main de l’État Profond

Cette guère en Ukraine, par contre, peut jouer le rôle double d’un catalyseur et d’un accélérateur. Le véritable danger pour l’État Profond n’est pas le rapport des forces militaires, mais la perte de pouvoir du dollar. Sa force tient de son double rôle de monnaie domestique et monnaie de réserve internationale, à la condition « sine qua non » d’exercer un monopole quasi-absolu sur les échanges commerciaux. L’extra-territorialité du Droit américain en est une conséquence directe, par laquelle la Justice américaine peut exercer sa pression sur des entreprises qui n’ont souvent pas d’autre choix que de se vendre aux multinationales américaines. Ce système du dollar, que les accords de Bretton Woods avait complété par le FMI et la Banque Mondiale, ont permis de contrôler l’économie et la finance planétaire. Tous les achats de produits ou denrées à l’international devant se faire en dollars, les pays acheteurs devaient se procurer des dollars en quantité suffisante pour les faire. Et le prix d’achat était fixé par la FED, conjointement au taux d’intérêt taux. Lorsqu’un pays « ne filait pas droit », on faisait s’écrouler sa monnaie en l’entraînant dans la spirale de l’inflation, provoquant les troubles sociaux et la famine. Ces pays étaient obligés de recourir à l’aide du FMI et de la Banque mondiale, qui les dépossédait littéralement de leurs actifs en les condamnant à l’asservissement.

Or, ce monopole du dollar « international » est en train d’être mis à mal par la guerre en Ukraine.

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Pétrole payé en roubles, la « botte secrète » de Vladimir Poutine

On a l’impression que les sanctions à l’encontre de la Russie ont ouvert « la boîte de Pandorre »

Depuis quelques années, les transactions dans des monnaies « locales » se faisaient entre Etats, mais toute tentative de généraliser le phénomène à été « étouffé dans l’œuf » quelquefois par la force militaire. La guerre en Ukraine et les sanctions afférentes ont permis à la Russie de justifier ces transactions, du fait qu’elle n ‘avait plus accès au système SWIFT.

Or, ceci n’aurait pu prospérer sans le concours, voire la complicité, des pays acheteurs, parmi lesquels on trouve la Chine, l’Inde, l’Iran et beaucoup d’autres. Seule une partie des pays de l’Union Européenne préfère (du moins le disent-ils) se passer des produits russes plutôt que d’accepter ce paiement en roubles. Il n’échappera à personne que la plupart des pays qui ont accepté font partie du groupe de Shangaï, comme titulaires ou comme observateurs. Il faut garder présent à l’esprit que ce groupe recouvre plus de 3 milliards d’individus et, comme l’écrit Sébastien Boussois dans « La Tribune » :

« Aujourd’hui, l’OCS est la plus grande organisation régionale du monde. Le territoire total des pays appartenant à l’OCS dépasse 34 millions de km², soit plus de 60% du territoire du continent eurasien. La population totale des pays de l’OCS est de plus de 3 milliards de personnes, soit près de la moitié de la population mondiale. L’enjeu est donc de taille. Au total, la « grande famille de l’OCS », qui compte 21 pays, couvre trois continents – l’Asie, l’Europe et l’Afrique. »

Une nouvelle étape est franchie

Cette réunion, même si elle se déroule durant la guerre russo-ukrainienne, dépasse de très loin ce cadre et confirme la volonté des participants de mettre un terme a l’hégémonie de l’État Profond américain. De nombreux indices, parmi lesquels des discours officiels de plus en plus fréquents, et surtout le projet de mise en vigueur d’une nouvelle monnaie de réserve internationale dans le cadre des BRICS, montrent clairement cette intention. La réunion d’Ouzbékistan qui a donné lieu à une prise de parole du Président chinois Xi Ling Pin, fera certainement date et marquera un tournant important de la géopolitique mondiale. Il affirme clairement être, avec la Russie, les leaders de cette opération destinée à mettre un terme à ce modèle occidental globaliste qui ne correspond pas à la vision d’une majorité des peuples, sur au moins trois continents.

Personne ne peut prédire l’avenir, mais une chose paraît néanmoins certaine, c’est qu’il y aura un avant et un après. Pour paraphraser le Général de Gaulle :

« Là où il y a une volonté, il y a un chemin »

Jean Goychman 

Crédit photo : DR

[cc] Breizh-info.com, 2022, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine

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17 septembre 2022

GUERRE UKRAINE/RUSSIE : Pourquoi la Russie gagnera quand même cette guerre contre l'Ukraine !

Ukraine : Frappe sur un barrage.

 

 

Les Russes repoussent de

 

nouvelles contre-attaques.

 

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par Moon of Alabama.

La BBC continue de mal interpréter les nouvelles de la guerre en Ukraine : « Guerre en Ukraine : Des maisons inondées après que des missiles aient frappé un grand barrage ».

« Des missiles russes ont frappé un barrage réservoir près de la ville de Kryvyi Rih, dans le sud de l’Ukraine, selon des responsables. …

Les résidents de certaines zones ont été invités à évacuer, a déclaré le chef de la ville, Oleksandr Vilkul, mais il a ajouté que la situation était sous contrôle. …

L’Ukraine a déclaré que la frappe était une vengeance de la Russie pour sa récente contre-attaque. …

Le président Volodymyr Zelensky, qui est né dans cette ville, a qualifié la Russie d’« État terroriste » après l’attaque du réservoir de Karachunivske. …

« Vous êtes des mauviettes qui combattent des civils », a déclaré M. Zelensky dans son discours de fin de soirée mercredi. « Des vauriens qui, après s’être échappés du champ de bataille, tentent de faire du mal depuis un endroit lointain ». …

Il s’agissait d’une référence apparente aux récents succès militaires de l’Ukraine dans une contre-offensive rapide dans la région de Kharkiv, au nord-est du pays. L’armée ukrainienne a ainsi reconquis des pans entiers du territoire occupé, forçant les troupes russes à battre en retraite. …

Dans son discours, M. Zelenski a déclaré que le réservoir n’avait « aucune valeur militaire ». »

Zelenski est un idiot.

La rivière Ingulet, que le barrage retient, coule principalement du nord au sud, traversant Kryvyi Rih (orthographe russe : Krivoi Rog, Кривой Рог) pour ensuite tourner vers le sud-ouest avant de se jeter dans le Dniepr.

Dans sa partie sud-ouest, elle délimitait la frontière entre les territoires ukrainiens et russes. Au cours de la « contre-offensive » de Kherson, les troupes ukrainiennes ont utilisé des pontons pour traverser le fleuve et attaquer par la rive sud. L’attaque désespérée à travers la steppe dénudée s’est poursuivie au cours des derniers jours, malgré des pertes énormes du côté ukrainien.

La frappe contre le barrage n’était pas une « vengeance », mais elle va faire monter la rivière Ingulet et accélérer son courant, emportant les ponts de pontons. Les troupes ukrainiennes au sud de la rivière seront privées de ravitaillement et plus faciles à vaincre. C’est du moins ce qu’espèrent les Russes…

 

La rivière Ingulets sur laquelle se trouve ce barrage délimitait la frontière entre les
troupes russes de Kherson et les Ukrainiens. Les Ukrainiens l’ont traversée pour la
« contre-attaque » de Kherson, qui est toujours en cours. La rivière étant
maintenant en crue, ils seront coupés du côté nord.

Voici une vue d’ensemble de la zone. La position ukrainienne au-delà de l’Ingulet est en bas à gauche.

LiveUAmap situe la frappe (bombe rouge cerclée de jaune en haut) sur un barrage situé sur un plus petit réservoir au nord-est de Kryvyi Rih. Après avoir comparé les images du reportage de la BBC avec des photos aériennes, je pense que le barrage touché se trouve sur le plus grand réservoir à l’ouest de Kryvyi Rih. Cela concorde également avec les rapports faisant état de dommages causés à l’approvisionnement en eau de la ville. Cette eau provient du plus grand réservoir.

Cette attaque avait une valeur militaire claire. Il ne s’agit pas d’un acte « terroriste ». Les détournements d’eau à des fins militaires sont une tactique courante dans les opérations militaires de grande envergure. En avril, la partie ukrainienne a inondé de vastes zones au nord de Kiev pour empêcher les troupes russes de se déplacer vers la ville. Comme le rapportait le New York Times à l’époque :

« Tout autour de Demydiv, un village au nord de Kiev, les habitants ont dû faire face aux conséquences d’une grave inondation qui, dans des circonstances ordinaires, aurait été un malheur de plus pour un peuple attaqué par la Russie. …

Cette fois, cependant, il s’agissait d’une victoire tactique. Les Ukrainiens ont intentionnellement inondé le village, ainsi qu’une vaste étendue de champs et de tourbières autour de celui-ci, créant ainsi un bourbier qui a contrecarré un assaut de chars russes sur Kiev et permis à l’armée de gagner un temps précieux pour préparer ses défenses. …

Les habitants de Demydiv en ont payé le prix à cause des flots d’eau verte et humide qui ont englouti nombre de leurs maisons. Mais ils ne pouvaient pas être plus heureux. »

Après leur grande avancée dans la région de Kharkiv, d’où les Russes s’étaient retirés avec des pertes mineures, les militaires ukrainiens ont pris un peu d’assurance. Au nord de Kharkiv, ils ont attaqué des villages et des positions russes situés de l’autre côté de la frontière. De telles attaques pourraient aider la Russie à mobiliser davantage de troupes. Alors que l’armée russe, en dehors d’une grande guerre, n’est pas autorisée à utiliser des conscrits dans des opérations militaires à l’étranger, elle peut utiliser ceux qui se trouvent du côté russe de la frontière. Cela augmente considérablement le nombre de soldats que l’armée russe peut désormais utiliser pour contrer les mouvements ukrainiens.

Les troupes ukrainiennes ont également tenté d’attaquer Lyman, qui protège le côté sud des positions russes restantes dans l’oblast de Kharkiv. Des troupes russes professionnelles y ont été déplacées pour remplacer la milice de la République populaire de Lougansk qui tenait la ville. Elles élimineront les troupes ukrainiennes qui se cachent dans les forêts au nord de la rivière Siverski Donets.

Les Ukrainiens ont également tenté plusieurs petites contre-attaques sur les positions russes dans la région du Donbass. Toutes ces tentatives ont échoué.

La grande attaque ukrainienne attendue dans le sud de la région du Donbass, en direction de Marioupol, n’a pas encore eu lieu, mais la partie ukrainienne a augmenté ses activités de reconnaissance dans la zone située à l’est de Zaporijia.

source :  Moon of Alabama

traduction Wayan, relu par Hervé, pour Le Saker Francophone

 

Pourquoi la Russie gagnera quand même,

 

malgré les avancées de l’Ukraine

 

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par Scott Ritter.

La Russie ne combat plus une armée ukrainienne équipée par l’OTAN, mais une armée de l’OTAN commandée par des Ukrainiens. Pourtant, la Russie a toujours le dessus malgré son revers à Kharkiv.

Le 1er septembre, l’armée ukrainienne a lancé une offensive majeure contre les forces russes déployées dans la région située au nord de la ville de Kherson, dans le sud du pays. Dix jours plus tard, les Ukrainiens ont étendu la portée et l’ampleur de leurs opérations offensives pour inclure la région autour de la ville de Kharkiv, au nord.

Alors que l’offensive de Kherson a été repoussée par les Russes, les forces ukrainiennes subissant de lourdes pertes en hommes et en matériel, l’offensive de Kharkiv s’est avérée être un succès majeur, des milliers de kilomètres carrés de territoire précédemment occupés par les troupes russes étant replacés sous le contrôle du gouvernement ukrainien.

Au lieu de lancer sa propre contre-offensive contre les Ukrainiens opérant dans la région de Kharkiv, le ministère russe de la Défense a fait une annonce que beaucoup ont trouvée choquante : « Pour atteindre les objectifs déclarés d’une opération militaire spéciale visant à libérer le Donbass » ont annoncé les Russes via Telegram, « il a été décidé de regrouper les troupes russes… pour accroître les efforts en direction de Donetsk ».

Minimisant la notion de retraite, le ministère russe de la Défense a déclaré qu’« à cette fin, en l’espace de trois jours, une opération a été menée pour réduire et organiser le transfert des troupes [russes] sur le territoire de la République populaire de Donetsk ».

« Au cours de cette opération », précise le rapport, « un certain nombre de distractions et de mesures de démonstration ont été effectuées, indiquant les actions réelles des troupes », ce qui, selon les Russes, a permis de « détruire plus de deux mille combattants ukrainiens et étrangers, ainsi que plus de cent unités de véhicules blindés et d’artillerie ».

Pour citer l’immortel Yogi Berra, c’était « du déjà vu une fois de plus ».

Les phases de la guerre
Bombardement russe d’antennes de télécommunications à Kiev, le 1er mars 2022. (ministère des Affaires intérieures de l’Ukraine/Wikimedia Commons).

Le 25 mars, le chef de la Direction opérationnelle principale de l’état-major général des forces armées de la Fédération de Russie, le colonel général Sergueï Rudskoï, a donné un briefing dans lequel il a annoncé la fin de ce qu’il a appelé la phase un de « l’opération militaire spéciale » de la Russie en Ukraine.

Les objectifs de l’opération, qui avait commencé le 24 février lorsque les troupes russes ont franchi la frontière avec l’Ukraine, étaient de causer « de tels dommages aux infrastructures militaires, aux équipements et au personnel des forces armées ukrainiennes » afin de les immobiliser et d’empêcher tout renforcement significatif des forces ukrainiennes déployées dans la région du Donbass.

Rudskoï a ensuite annoncé que les troupes russes allaient se retirer et se regrouper afin de pouvoir « se concentrer sur l’essentiel – la libération complète du Donbass ».

Ainsi a commencé la phase deux.

Le 30 mai, j’ai publié un article dans Consortium News où je discutais de la nécessité d’une phase trois. J’ai noté que :

« La phase un et la phase deux de l’opération russe étaient spécifiquement adaptées aux exigences militaires nécessaires pour éliminer la menace que représentait pour Lougansk et Donetsk le renforcement de la puissance militaire ukrainienne dans l’est de l’Ukraine. À un moment donné, la Russie annoncera qu’elle a vaincu les forces militaires ukrainiennes déployées dans l’est du pays et, ce faisant, mettra fin à la notion de menace imminente qui a donné à la Russie la justification légale d’entreprendre son opération ».

Une telle issue, écrivais-je, « laisserait à la Russie un certain nombre d’objectifs politiques non atteints, notamment la dénazification, la démilitarisation, la neutralité ukrainienne permanente et l’adhésion de l’OTAN à un nouveau cadre de sécurité européen selon les lignes tracées par la Russie dans ses propositions de traité de décembre 2021 ». Si la Russie devait mettre un terme à son opération militaire à ce stade, ai-je déclaré, elle céderait la victoire politique à l’Ukraine, qui « gagne » en ne perdant pas.

Ce raisonnement reposait sur ma conviction que « si l’on pouvait auparavant soutenir qu’une menace imminente continuerait d’exister tant que les forces ukrainiennes disposeraient d’une puissance de combat suffisante pour reprendre la région du Donbass, un tel argument ne peut être avancé aujourd’hui ».

En bref, je pensais que l’impulsion pour que la Russie s’étende à une troisième phase ne se produirait qu’après avoir achevé sa mission de libération du Donbass en phase deux. « L’Ukraine, disais-je, même avec l’infusion massive d’aide militaire de l’OTAN, ne serait plus jamais en mesure de menacer une conquête russe de la région du Donbass ».

J’avais tort.

Anne Applebaum, une collaboratrice néoconservatrice de The Atlantic, a récemment interviewé le lieutenant-général Yevhen Moisiuk, le commandant en chef adjoint des forces armées ukrainiennes, au sujet du succès de l’opération offensive ukrainienne. « Ce qui nous surprend vraiment », a déclaré Moisiuk, « c’est que les troupes russes ne ripostent pas ».

Applebaum a donné son propre sens aux paroles du général. « Mis devant le choix de se battre ou de fuir », écrit-elle à propos des soldats russes, « beaucoup d’entre eux semblent s’échapper aussi vite qu’ils le peuvent ».

Selon Applebaum, le succès des Ukrainiens sur le champ de bataille a créé une nouvelle réalité, où les Ukrainiens, conclut-elle, « pourraient gagner cette guerre » et, ce faisant, provoquer « la fin du régime de Poutine ».

Je me suis trompé moins que ça.

Doctrine soviétique et OTAN
Véhicules militaires russes bombardés par les forces ukrainiennes, 8 mars 2022. (ministère des Affaires intérieures de l’Ukraine/Wikimedia Commons).

La guerre est une affaire compliquée. Applebaum semble l’ignorer. Les armées ukrainienne et russe sont toutes deux de grandes organisations professionnelles soutenues par des institutions conçues pour produire des guerriers qualifiés. Les deux armées sont bien dirigées, bien équipées et bien préparées pour entreprendre les missions qui leur sont confiées. Elles comptent parmi les plus grandes organisations militaires d’Europe.

L’armée russe, en outre, est composée d’officiers du plus haut calibre, qui ont suivi une formation poussée dans les arts militaires. Ce sont des experts en stratégie, en opérations et en tactique. Ils connaissent leur métier.

De son côté, l’armée ukrainienne a subi une transformation radicale dans les années qui ont suivi 2014, où la doctrine de l’ère soviétique a été remplacée par une doctrine hybride qui intègre la doctrine et les méthodologies de l’OTAN.

Cette transformation s’est accélérée de manière spectaculaire depuis l’invasion russe, l’armée ukrainienne passant virtuellement d’un équipement lourd plus ancien, datant de l’ère soviétique, à un arsenal qui reflète plus fidèlement l’organisation et l’équipement des nations de l’OTAN, qui fournissent des milliards de dollars d’équipement et de formation.

Les Ukrainiens sont, comme leurs homologues russes, des professionnels de l’armée qui savent qu’il faut s’adapter aux réalités du champ de bataille. L’expérience ukrainienne est toutefois compliquée par la tentative de fusionner deux approches doctrinales disparates de la guerre (l’ère soviétique et l’OTAN moderne) dans des conditions de combat. Cette complexité crée des possibilités d’erreurs, et les erreurs sur le champ de bataille entraînent souvent des pertes – des pertes importantes.

La Russie a mené trois styles de guerre différents au cours des six mois qui ont suivi son entrée en Ukraine. La première était une guerre de manœuvre, conçue pour s’emparer d’un maximum de territoire afin de façonner le champ de bataille sur le plan militaire et politique.

L’opération a été menée avec environ 200 000 soldats russes et alliés, qui ont affronté une armée ukrainienne en service actif de quelque 260 000 hommes, soutenue par 600 000 réservistes. Le rapport standard de 3:1 entre l’attaquant et le défenseur ne s’appliquait pas – les Russes ont cherché à utiliser la vitesse, la surprise et l’audace pour minimiser l’avantage numérique de l’Ukraine, tout en espérant un effondrement politique rapide en Ukraine qui empêcherait tout combat majeur entre les forces armées russes et ukrainiennes.

Ce plan a réussi dans certaines régions (dans le sud, par exemple, autour de Kherson), et a effectivement fixé les troupes ukrainiennes sur place et provoqué le détournement de renforts loin des zones d’opération critiques. Mais il a échoué sur le plan stratégique – les Ukrainiens ne se sont pas effondrés mais plutôt solidifiés – ce qui garantit un combat long et difficile.

Dans la deuxième phase de l’opération, les Russes se sont regroupés pour se concentrer sur la libération du Donbass. La Russie a alors adapté sa méthodologie opérationnelle, utilisant sa supériorité en matière de puissance de feu pour mener une avancée lente et délibérée contre les forces ukrainiennes retranchées dans de vastes réseaux défensifs et, ce faisant, atteignant des ratios de pertes inouïs : au moins dix Ukrainiens tués ou blessés pour chaque perte russe.

Pendant que la Russie avançait lentement contre les forces ukrainiennes retranchées, les États-Unis et l’OTAN fournissaient à l’Ukraine des milliards de dollars d’équipement militaire, dont l’équivalent de plusieurs divisions blindées (chars, véhicules de combat blindés, artillerie et véhicules de soutien), ainsi qu’une formation opérationnelle poussée sur cet équipement dans des installations militaires hors d’Ukraine.

En bref, pendant que la Russie détruisait l’armée ukrainienne sur le champ de bataille, l’Ukraine reconstituait cette armée, remplaçant les unités détruites par de nouvelles forces extrêmement bien équipées, bien entraînées et bien dirigées.

La deuxième phase du conflit a vu la Russie détruire l’ancienne armée ukrainienne. À sa place, la Russie a dû faire face à des unités territoriales et nationales mobilisées, soutenues par des forces reconstituées formées par l’OTAN. Mais l’essentiel des forces formées par l’OTAN était maintenu en réserve.

La troisième phase – l’OTAN contre la Russie
Retrait russe de Kharkiv, dimanche. (ministère russe de la défense).

Ce sont les forces qui ont été engagées dans les combats actuels. La Russie se trouve dans une véritable guerre par procuration avec l’OTAN, face à une force militaire de type OTAN qui est soutenue logistiquement par l’OTAN, entraînée par l’OTAN, dotée de renseignements de l’OTAN et travaillant en harmonie avec les planificateurs militaires de l’OTAN.

Cela signifie que la contre-offensive ukrainienne actuelle ne doit pas être considérée comme une extension de la bataille de la phase deux, mais plutôt comme le début d’une nouvelle troisième phase qui n’est pas un conflit ukraino-russe, mais un conflit OTAN-Russie.

Le plan de bataille ukrainien est marqué du sceau « Made in Bruxelles ». La composition des forces a été déterminée par l’OTAN, tout comme le moment et la direction des attaques. Les services de renseignement de l’OTAN ont soigneusement repéré les failles dans les défenses russes et identifié les nœuds critiques de commandement et de contrôle, de logistique et de concentration des réserves qui ont été ciblés par l’artillerie ukrainienne, laquelle fonctionne selon un plan de contrôle des tirs créé par l’OTAN.

En bref, l’armée ukrainienne que la Russie a affrontée à Kherson et autour de Kharkiv ne ressemblait à aucun adversaire ukrainien qu’elle avait affronté auparavant. La Russie ne combattait plus une armée ukrainienne équipée par l’OTAN, mais une armée de l’OTAN dirigée par des Ukrainiens.

L’Ukraine continue de recevoir des milliards de dollars d’aide militaire, et des dizaines de milliers de soldats suivent actuellement un entraînement intensif dans les pays de l’OTAN.

Il y aura une quatrième phase, puis une cinquième… autant de phases que nécessaire avant que l’Ukraine n’épuise sa volonté de se battre et de mourir, que l’OTAN n’épuise sa capacité à continuer d’approvisionner l’armée ukrainienne, ou que la Russie n’épuise sa volonté de mener un conflit non concluant en Ukraine. En mai dernier, j’ai qualifié la décision des États-Unis de fournir des milliards de dollars d’assistance militaire à l’Ukraine de « changement de donne ».

Échec massif du renseignement
Quartier général des services de renseignements militaires russes (GRU), Moscou. (Hagidza/Wikimedia Commons).

Ce dont nous sommes témoins aujourd’hui en Ukraine, c’est comment cet argent a changé la donne. Il en résulte davantage de morts parmi les forces ukrainiennes et russes, davantage de morts parmi les civils et davantage de matériel détruit.

Cependant, si la Russie veut l’emporter, elle devra identifier les nombreuses faiblesses qui ont précédé le succès de l’offensive ukrainienne et s’adapter en conséquence. Tout d’abord, l’offensive ukrainienne autour de Kharkiv représente l’un des plus graves échecs en matière de renseignement d’une force militaire professionnelle depuis l’échec israélien à prévoir l’attaque égyptienne sur le canal de Suez qui a déclenché la guerre du Kippour en 1973.

Depuis de nombreuses semaines, les Ukrainiens avaient signalé leur intention de mener une offensive dans la région de Kherson. Il semble que lorsque l’Ukraine a lancé ses attaques le long de la ligne de Kherson, la Russie a supposé qu’il s’agissait de l’offensive tant attendue et a envoyé des réserves et des renforts sur ce front.

Les Ukrainiens ont été repoussés avec de lourdes pertes, mais pas avant que la Russie ait engagé ses réserves. Lorsque l’armée ukrainienne a attaqué dans la région de Kharkiv quelques jours plus tard, la Russie a été prise par surprise.

Et puis, il y a la mesure dans laquelle l’OTAN s’était intégrée dans chaque aspect des opérations militaires ukrainiennes.

Comment cela a-t-il pu se produire ? Une défaillance du renseignement de cette ampleur suggère des déficiences tant dans la capacité de la Russie à collecter des données de renseignement que dans son incapacité à produire des évaluations précises et opportunes pour les dirigeants russes. Pour y remédier de manière adéquate, il faudra procéder à un examen de fond en comble. En bref, des têtes vont tomber – et bientôt. Cette guerre n’est pas prête de s’arrêter, et l’Ukraine continue de se préparer à de futures actions offensives.

Pourquoi la Russie gagnera quand même

En fin de compte, je crois toujours que le jeu final reste le même – la Russie gagnera. Mais le coût de la prolongation de cette guerre est devenu beaucoup plus élevé pour toutes les parties concernées.

La réussite de la contre-offensive ukrainienne doit être replacée dans une juste perspective. Les pertes que l’Ukraine a subies, et subit encore, pour obtenir cette victoire sont insoutenables. L’Ukraine a épuisé ses réserves stratégiques, et celles-ci devront être reconstituées si l’Ukraine souhaite poursuivre son avancée dans cette voie. Cela prendra des mois.

La Russie, quant à elle, n’a rien perdu de plus qu’un espace indéfendable. Les pertes russes ont été minimes, et les pertes d’équipement ont été facilement remplacées.

La Russie a en fait renforcé son dispositif militaire en créant de solides lignes défensives dans le nord, capables de résister à toute attaque ukrainienne, tout en augmentant la puissance de combat disponible pour mener à bien la tâche de libérer le reste de la République populaire de Donetsk sous contrôle ukrainien.

La Russie dispose d’une profondeur stratégique bien supérieure à celle de l’Ukraine. La Russie commence à frapper des cibles d’infrastructures critiques, telles que des centrales électriques, qui paralyseront non seulement l’économie ukrainienne, mais aussi sa capacité à déplacer rapidement de grandes quantités de troupes par train.

La Russie tirera les leçons de la défaite de Kharkiv et poursuivra ses objectifs de mission déclarés.

En résumé, l’offensive de Kharkiv a été la meilleure chose qui puisse arriver à l’Ukraine, tandis que la Russie est loin d’avoir touché le fond. La Russie doit procéder à des changements pour résoudre les problèmes identifiés lors de la défaite de Kharkiv. Gagner une bataille est une chose, gagner une guerre en est une autre.

Pour l’Ukraine, les pertes énormes subies par ses propres forces, combinées aux dommages limités infligés à la Russie, signifient que l’offensive de Kharkiv est, au mieux, une victoire à la Pyrrhus, qui ne change pas la réalité fondamentale selon laquelle la Russie gagne, et gagnera, le conflit en Ukraine.

source : Consortium News

traduction Réseau International

 

SOLDATS RUSSES

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16 septembre 2022

L'EFFONDREMENT ET LA FIN ANNONCEE DE NOTRE CIVILIATION INDUSTRIELLE EST-ELLE POUR DEMAIN ... VOIR POUR APRES-DEMAIN ?

Mes chères impertinentes, chers impertinents,

C’est un article très long qui nous vient d’outre Atlantique et des Etats-Unis et que le magazine Forbes a traduit pour son édition française.

Pour le grand magazine économique américain, l’Europe se dirige vers une « récession profonde » et une désindustrialisation et ils n’y vont pas par le dos de la petite cuillère.

Si je parle de cet article aujourd’hui c’est parce qu’il faut bien comprendre ce que signifie pour l’Europe et la zone euro, pour nos pays et la France en particulier les conséquences de la guerre en Ukraine, les conséquences des discours va-t-en-guerre du type « avec nous ou pour Poutine ».

Voici comment commence l’article de Forbes.

« Avec des prix du gaz naturel supérieurs de plus de 100 dollars par mégawattheure à ce qu’ils étaient il y a un an, les économies d’Europe occidentale se dirigent vers le Moyen Âge ».

Et oui, c’est logique, l’économie moderne c’est de l’énergie abondante et peu coûteuse transformée en bidules et autres services. Pas d’énergie ? Pas d’économie moderne. Sans énergie, ce n’est pas le Moyen-Age, c’est pour être plus réaliste les débuts de la révolution industrielle et au mieux la machine à vapeur, mais sans charbon, ce sera tout de même compliqué !

Puis, ils continuent en vous disant qu’il « ne s’agit plus d’une crise à court terme. Les histoires de l’Europe occidentale ressemblent à celles que l’on entendait autrefois dans des pays comme la Bolivie. Une inflation élevée et des rations de ressources imposées par l’État ».

Voilà donc de quoi vous remonter le moral. Rationnement et inflation.

C’est une évidence.

L’Europe en récession… 

Lorsque les Etats créent les conditions du manque de tout, ils ne sont plus bon qu’à gérer les pénuries et étaler les manques. Voilà donc les prévisions de récession pour l’Europe que peuvent faire nos « amis » Américains. Bruno, Le Maire, lui, vous explique qu’il révise les prévisions de croissance en France à la hausse, hahahahahahahahaha! Impayable notre Bruno. Mais il a raison. Avec 10 % d’inflation et plus de dépenses dans l’énergie, c’est bien le PIB qui va monter !!! Mais bon, Bruno pense que c’est la queue qui remue le chien et pas le chien qui remue sa queue. Bref.

« Nous nous attendons désormais à une récession prolongée plus profonde et à une inflation élevée plus persistante en raison de l’impact de la hausse des prix de l’énergie, d’un cycle de resserrement plus décisif de la Banque centrale européenne et d’une demande… plus faible », indiquent les économistes de Barclays Capital dirigés par Silvia Ardagna.

La récession en Europe : Quelle sera son ampleur ?

Barclays prévoit une récession dans la zone euro au quatrième trimestre qui persistera jusqu’au deuxième trimestre de 2023, avec une contraction de 1,7 % du PIB réel.

Certains pays seront moins bien lotis que d’autres.

Barclays a revu à la baisse les taux de croissance de la France (2023 : -1,2 %), de l’Espagne (-1,6 %), de l’Italie (-2,1 %) et de l’Allemagne (-2,3 %). L’Allemagne sera la pire en raison de sa forte dépendance au gaz russe et des goulets d’étranglement dans le transport du gaz en Europe. La plupart des gazoducs proviennent de Russie.

Des révoltes populaires à venir ?

C’est ce que pensent les Américains. Pour eux, le changement viendra de la pression populaire qui demandera « grâce » et l’arrêt des âneries.

« Finalement, la classe d’affaires européenne et la population en général feront pression sur les dirigeants pour qu’ils changent de cap. Si cette pression s’accompagne d’un plus grand nombre d’annonces de licenciements et de fermetures d’usines (imaginez BMW arrêtant ses chaînes de montage de véhicules électriques parce que la recharge d’une voiture est trop coûteuse, tout comme les matériaux à forte intensité énergétique nécessaires à sa fabrication – comme l’acier), alors c’est probablement le moment ou jamais d’annoncer le creux de la vague de cette crise.

Les prix du gaz naturel en Europe sont en train de chuter pour plusieurs raisons, notamment parce que les investisseurs en matières premières se sont retirés après une énorme flambée des prix. C’est une bonne nouvelle pour l’Europe.

Les protestations ne font que commencer. Tout comme les licenciements et les fermetures d’emplois bien rémunérés. Ces prix vont devoir baisser encore plus.

Barclays prévoit une reprise en forme de U pour le second semestre de l’année prochaine. Cela signifie que le FTSE Europe pourrait l’anticiper vers le mois de mars ».

Conclusion de Forbes ?

Une récession et une forte désindustrialisation de l’Europe et de l’Allemagne en particulier pour l’Ukraine. Du coup, les actions européennes devraient chuter et ne se redresser qu’à partir du mois de mars 2023… au mieux.

Il est déjà trop tard, mais tout n’est pas perdu.

Préparez-vous !

Charles SANNAT

 

 

La science prédit l’effondrement

 

de notre civilisation industrielle

 

SOURCE : Auteur

Christophe Magdelaine 

Christophe Magdelaine / notre-planete.info

 

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De nouveaux travaux scientifiques prédisent la fin de notre civilisation industrielle : incapable d’évoluer, elle pourrait s’effondrer comme d’autres dans l’histoire de l’Humanité, principalement à cause des inégalités dans la répartition des richesses et de la surexploitation soutenue et croissante de ressources limitées.

La « fin du monde » ou plutôt la fin de nos civilisations actuelles est un sujet récurent et tout à fait plausible ne serait-ce que par les menaces d’origines naturelles. Mais c’est bien l’Homme qui est devenu la cause la plus probable et immédiate de sa propre extinction : « l’Homme est un loup pour l’Homme » reprenait déjà Sigmund Freud dans son livre Malaise dans la civilisation, une locution qui prend tout son sens à l’aube d’un désastre.

Un projet de recherche très sérieux, dirigé par le mathématicien Safa Motesharrei et soutenu par la fondation National Socio-Environmental Synthesis Center, en association avec une équipe de chercheurs en sciences naturelles et sociales, s’est appuyé sur le modèle HANDY (Human And Natural DYnamical) financé par la NASA pour élaborer des scénarios sur l’avenir de notre civilisation industrielle. Des travaux publiés dans le sérieux Elsevier Journal Ecological Economics.

Cette étude note que les prédictions de fin du monde, de plus en plus fréquentes, sont très controversées et souvent jugées peu sérieuses. Pourtant, cette recherche tente de donner un sens à des données historiques convaincantes montrant que le processus de naissance et d’effondrement des civilisations est une réalité historique cyclique et courante.

Selon des recherches historiques actualisées, des civilisations complexes sont susceptibles de s’effondrer, soulevant des questions quant à la viabilité de nos civilisations modernes, citant la chute de l’Empire romain, des mésopotamiens mais aussi d’empires « moins connus » et sans doute autant avancés comme Maurya, Gupta (Inde actuelle) et la dynastie Han (Chine). Autant de témoignages qui prouvent que des puissants empires à l’origine de civilisations complexes et créatives sont également fragiles et éphémères.

Les chercheurs se sont alors intéressés aux facteurs qui provoquent l’effondrement des civilisations avancées afin d’identifier les risques actuels. Plusieurs facteurs déterminants apparaissent alors : la démographie, le climat, l’eau, l’agriculture et l’énergie, des sujets de société bien contemporains.

Ces paramètres sont essentiels pour assurer la stabilité d’une civilisation et peuvent conduire à son effondrement lorsqu’ils convergent pour générer deux fonctions sociales essentielles : “la raréfaction des ressources en raison de la pression exercée sur la capacité de charge écologique” et “la stratification économique de la société en élites (riches) et la masse (pauvres)”. Or, ces phénomènes ont joué “un rôle central dans les caractéristiques ou dans le processus d’effondrement”, du moins dans “les cinq mille dernières années” des civilisations, note l’étude.

Nul besoin de rappeler que nos sociétés industrialisées actuelles connaissent les mêmes travers : une stratification économique très forte avec une poignée de nantis qui profite des richesses produites par la masse, accablée avec un niveau de vie tout juste suffisant pour survivre.

Trop souvent, les optimistes béats parient sur les bienfaits du “progrès” et de la technologie pour nous sauver de l’égoïsme de l’Homme en insistant sur l’amélioration de l’efficacité : “le changement technologique peut améliorer l’efficacité quant à l’utilisation des ressources, mais il a aussi tendance à augmenter à la fois la consommation de ressources par habitant et l’ampleur de l’extraction des ressources, de sorte que, avec l’absence de politiques adéquates, l’augmentation de la consommation compense souvent l’efficacité accrue de l’utilisation des ressources.” nuance l’étude…

C’est particulièrement vrai pour la plupart des biens de consommation qui consomment de l’énergie : on se félicite de leur consommation unitaire qui diminue avec les avancées technologiques (bien que ce soit moins vrai avec les smartphones) mais ils se démocratisent : on en achète de plus en plus et on les renouvelle de plus en plus vite, on parle d’obsolescence programmée. Au final, le gain en efficacité est ainsi largement contrebalancé par la consommation de masse et la multiplication de besoins finalement trop souvent futiles.

De plus, les chercheurs indiquent que les gains de productivité dans l’agriculture et l’industrie au cours des deux derniers siècles proviennent de l’augmentation de la quantité des ressources exploitées plutôt que des gains d’efficacité, aussi considérables ont-ils été.

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Notre monde actuel est très proche de l’effondrement

Selon différentes modélisations mathématiques réalisées par Safa Motesharrei et ses collègues, les caractéristiques de notre monde actuel sont très proches des conditions nécessaires à l’effondrement de nos civilisations et il serait même difficile d’y échapper…

Deux principaux scénarios d’effondrement sont avancés :

  1. Le premier passerait par la surconsommation de la minorité, les élites qui entraîneraient alors l’épuisement des ressources pour la masse, privée du minimum pour survivre : c’est la famine par l’inégalité.
  2. Un autre scénario se base sur l’exploitation soutenue de ressources limitées qui viennent à s’effondrer entraînant la masse dans le déclin, suivie ensuite par les élites.

Dans les deux cas, la jouissance monopolistique de la richesse par les élites les aveuglent : épargnés (temporairement) par le besoin, ils ne conçoivent pas le processus d’effondrement en cours et poursuivent leurs activités comme si de rien n’était.

Selon les chercheurs, c’est le même mécanisme qui a entraîné l’effondrement des civilisations mayas et romaines. En effet, dans le cas des Mayas, l’agriculture intensive et la déforestation ont apporté la famine et donc la dislocation de la base de la société.

Les deux principales solutions avancées par les chercheurs sont :

  1. réduire les inégalités économiques de manière à assurer une répartition plus équitable des ressources,
  2. réduire considérablement la consommation des ressources tout en privilégiant les ressources renouvelables, moins intensives et en réduisant la croissance démographique, un sujet tabou et pourtant de plus en plus évident.

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Une perspective effroyable renforcée par notre inaction face au réchauffement climatique

Si ces résultats peuvent sembler catastrophistes, ils sont malheureusement étayés par d’autres études prospectives comme celle de deux scientifiques américains. Erik M. Conway, historien à la NASA et Naomi Oreskes, historienne des sciences et professeure à l’université d’Harvard, ont publié en 2013 un article intitulé « The Collapse of Western Civilization: A View from the Future » dans le prestigieux journal du Massachusetts Institute of Technology (MIT).

Dans cet article ils se posent la question suivante : pourquoi sommes-nous restés inactifs, alors que nous disposions d’informations scientifiques robustes sur le changement climatique et que nous savions quels terribles événements allaient suivre ? Il s’en suit une prospective sur le déclin de l’humanité qui doit affronter le résultat de sa lâcheté : vagues de chaleurs sans précédent, hausse du niveau des océans, panique, émeutes, migrations de masse, hausse explosive des populations d’insectes, épidémies… L’ordre social s’effondre dans les années 2050 et les gouvernants, acquis à l’idéologie néolibérale, se retrouvent désarmés devant la nécessité d’une intervention massive de l’état…

Là aussi, en imaginant la situation vers laquelle l’humanité s’oriente si rien n’est fait, les auteurs montrent le piège des idéologies aveuglantes qui dominent : le positivisme et le fondamentalisme de marché.

Malheureusement, ces mises en perspective apparaissent de moins en moins extravagantes tant nos sociétés s’acharnent, contre toute logique, à faire perdurer un modèle de société obsolète et sans aucun avenir. Pourtant, il est encore tout à fait possible d’éviter de répéter les erreurs du passé et cet avenir catastrophique peut être écarté si des changements politiques et structurels forts sont mis en place.

Lamarck, visionnaire à l'heure de la Révolution industrielle

Ces augures funestes étaient déjà partagés il y a 200 ans par Jean-Baptiste de Monet de Lamarck (1744-1829), naturaliste français qui faisait preuve d'une clairvoyance étonnante après les débuts de la Révolution industrielle : "L’homme, par son égoïsme trop peu clairvoyant pour ses propres intérêts, par son penchant à jouir de tout ce qui est à sa disposition, en un mot par son insouciance pour l’avenir et pour ses semblables, semble travailler à l’anéantissement de ses moyens de conservation et à la destruction même de sa propre espèce.
En détruisant partout les grands végétaux qui protégeaient le sol, pour des objets qui satisfont son avidité du moment, il amène rapidement à la stérilité ce sol qu’il habite, donne lieu au tarissement des sources, en écarte les animaux qui y trouvaient leur subsistance, et fait que de grandes parties du globe, autrefois très fertiles et très peuplées à tous égards, sont maintenant nues, stériles, inhabitables et désertes.
Négligeant toujours les conseils de l’expérience pour s’abandonner à ses passions, il est perpétuellement en guerre avec ses semblables, et les détruit de toutes parts et sous tous prétextes, en sorte qu’on voit ses populations, autrefois considérables, s’appauvrir de plus en plus.
On dirait que l’homme est destiné à s’exterminer lui-même après avoir rendu le globe inhabitable.
"

écrivait-il en 1820 dans "Système analytique des connaissances positives de l’homme".

Plus que jamais, le scénario actuel du « business as usual » n’est plus soutenable : des mesures politiques courageuses et structurelles doivent être prises immédiatement pour éviter le pire. Et la « masse », les citoyens, libérés d’un système irresponsable et destructeur devraient en être le moteur :

« sois le changement que tu veux voir dans ce monde » disait avec sagesse Gandhi.

Sources Nasa-funded study: industrial civilisation headed for ‘irreversible collapse’? – The Guardian Auteur avatar Christophe Magdelaine / notre-planete.info – Tous droits réservés

Source : http://www.notre-planete.info/actualites/3973-effondrement-civilisation-industrielle

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15 septembre 2022

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Prix 295.000 € TTC à négocier + Frais Notaire  

Vendu

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Commune de Vallecrosia

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LA MAGNIFIQUE COMMUNE DE VALLECROCIA SUR LA

MEDITERRANEE DE LA COSTA DEI FIORI EN LIGURIE ITALIE

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IN ITALIA :

Nel Comune di PERINALDO (886 abitanti)

Region di IMPERIA 

circondata dal verde degli ulivi e dai pini marittimi,si vende

piacevole casetta in posizione di quiete assoluta e soleggiata

dall'alba al tramonto.

Spazia su 360°

Domina le colline circostanti e ha una stupenda vista panoramica

imprendibile verso la vallata di Perinaldo e la vallata di Apricale.

Dista a 900 metri dal paese di Perinaldo,a 10 Km.dal mare ed è a

quota 542 metri s.l.m.

Si vede il mare, tutte le Alpi Marittime italiane e francesi, Baiardo,

Apricale, Perinaldo e Vallecrosia.

Costruita su tre piani con struttura portamte in cemento armato

e mur perimetrali ad intercapedine con una superficie di 130 mq.

commerciali.

Piano SEminterrato con garage e cantina.

Primo piano con ,soggiorno con caminetto e terrazzo

panoramico, camera, cucina,bagno e scaletta di accesso alla

mansarda.

Piano sottotetto,mansardato con due stanze e un w.c.

con soffitto perlinato.

Buona manutenzione ogni confort.

Strada, acqua,telefono,riscaldamento,forno a legna,comodo

deposito atrezzi in lamiera.

Terreno con vasca di riserva acqua, parzialmente cintato con

circa mq.1.800 da piantumare e piantumati ad uliveto e frutteto.

Tutti i muri principali sono rivestiti in pietra locale.

Esistente un vecchio casolare da ristrutturare.

Prezzo 250.000 €

VENDUTO

06 32 17 36 33

e-mail : internetcouncil@internetcouncil.us

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Prezzo 250.000 € TTC

VENDUTO

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SALES RESIDENTIAL VILLA AT BORDIGHERA

( compromis de vente en cours encore rien de signé

maison toujours à la vente sous peu ... ? )

29706036

29706095

In hilly area, residential villa sun, ( Southern exposure-Ouest )

sale villa, surrounded by greenery, sunny and calm.

A few minutes from the sea, from the City center, and the exit.

Served by haft pubmino. Wonderful view, free, open on the sea,

between plains and the Cote d'Azur ( Menton, Monaco, Cap Ferrat,

Nice, Cap d'Antibes ... )

And' structured on three levels to 270 square meters. And

approximately 100 square meters of terraces. The basement floor

is composed of tree rooms, pantry-wines, bathroom, local boiler,

storageroom, corridor, stairwell giving access all'garage below.

The plan shows teran ( mq.42 ) with fireplace, dining room,

kitchen with the adjacent dining area, disengagement, entrance

and stairwell.

The first floor of the chamber with master bath, dressingroom

and terrace exclusive and two other rooms with bath and balcony.

Use of materials : marble, including the " Red France/ Rouge

Languedoc ), vietri ceramics original polychrome designs, and

hand-decorated wooden polchetti exotic. Large windows with

shatters in Douglas that make extremely bright rooms. Flaps

at motorized closure. Very good state of repair.

The villa is surrounded by lard on three provisions crags used

to roccaglia and garden planted trees essence of Mediterranean.

In front of the kitchen is equipped with a barbecue table and

a massive stone benches.

The valley is a garden bordered by a white stone balustrade

of Verona, the wide terraces are pared with tesserine

ceramicate of clinker, iron railings are massive forgered

Provencal style.

The exterior facade is composed of cement Malta sandstone

mixed with white marble Carra, a portion is covered in green

stone of ' high Roya Valley.

L' main access is comfortable with a full-sale stone under

which a deposit is made for garden tools.

The garage can be accessed from the second entrance located

on private road below the villa.

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A vendre toujours Villa in ITALIA à BORDIGHERA

( compromis de vente en cours encore rien de signé

maison toujours à la vente sous peu ... ? )

Prospetto Nord-Ovest 4

 IN ITALIA 

Il messaggio è pronto per l'invio con i seguenti file o

collegamenti allegati:


Salotto
Scala con ringhierina
Scala_e_ringhera
Camera  al Piano  Seminterrato
Cedro Ingresso
Corridoio Ingresso con la Cucina
Corridoio Piano Terreno
Il Tinello
Il Tinello ed il Giardino
La finestra del Tinello
Lavabo W.C. Salone
Locale caldaia
Particolare Ringhirina vano scala
Particolari Caminetto
Pergolato terrazza Camera Nord
Scala in Marmo Rosso Francia
Vano scala
Vano Scala 2
Atrio
Le vetrate in salone
Salone
Bordighera Foto 688
Cantina Foto 2
Dal Tinello
l Il caminetto
Palchetto A
Palchetto B
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079_Scala_in_Marmo_pregiato
Angolo_cucina
Angolo_tinello
Atrio_e_salone
Bassorilievo in rame dello scultore Lentini
Bocca_caminetto
Camera_Nord-Ovest
Cantina
Inferriata scala garage
Interno Garage
per il   Primo Piano
Portome d'imgresso

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VENDUTO 

850 000 euros

SALE VILLA IN BORDIGHERA IN REGION IMPERIAL ITALY

 

In hilly area, residential villa sun, ( Southern exposure-Ouest )

sale villa, surrounded by greenery, sunny and calm. A few minutes

from the sea, from the City center, and the exit. Served by haft

pubmino. Wonderful view, free, open on the sea, between plains

and the Cote d'Azur ( Menton, Monaco, Cap Ferrat, Nice,

Cap d'Antibes ... ) And' structured on three levels to 270

square meters. And approximately 100 square meters of terraces.

The basement floor is composed of tree rooms, pantry-wines,

bathroom, local boiler, storageroom, corridor, stairwell giving

access all'garage below.
The plan shows teran ( mq.42 ) with fireplace, dining room,

kitchen with the adjacent dining area, disengagement,

entrance and stairwell...

THE PRICE Sales prices firm and final :

1.150.000 € or 1.311.000 $ + Registrations and Notary fees

Pianta_il_Cedro Inferriata scala garage Interno Garage Facciata Sud (parziale) Panorama dietr la ringhiera Panorama_verso_la_costa_Azzurra Facciata Nord-Ovest Porta_spogliatoio_1°piano 079_Scala_in_Marmo_pregiato Cestello floreale Scala_e_ringhera Facciata Est Camera_Nord-Ovest Cedro Ingresso Cancello ingresso Scala con ringhierina Angolo_Sud-Ovest Salotto Bassorilievo in rame dello scultore Lentini Bocca_caminetto Cantina Copia di Agrumeto Scala Sud giardino 2 Angolo_tinello Finestrinocon Inferriatina in ferro a lavorazione artistica Portome d'imgresso Atrio_e_salone 074_Caminetto_rivestito_in_rame Chiavi decorative al Primo Piano LanternaTerrazzoNord Pergolato Nord Primo Piano 017_a_Porta_ingresso_e_Trifora_Bagno__Fuxia Gradini_in_Pietra Scala ingresso giardino Angolo_cucina Pianta di Datura fiorita Garage esterno 4 Dalla Villa si vede anche l'Ile du Levant La luna del 12 Marzo 09 ore 05 La luna cala verso la Costa Azzurra Scala in Marmo Rosso Francia Faccoata Nord 4 Facciata Nord Facciata Nord 2 Vano Scala 2 Facciata Ovest 2 Il Tramonto visto dalla Villa Sullo sfondo da destra-Mentone- Cap Martin -Montecarlo Barbecue 5 Il Tinello ed il Giardino Vano scala foto_varie_594 foto_varie_629 La trifora del bagno Padronale La finestra del Tinello Particolari Caminetto Villa vista dalla strada privata Villa e Garage Prospetto Nord-Ovest 4 l Il caminetto Bordighera Foto 688 panorama Sul mare -Cap -Ferrat e L'esterel dalla Villa il Cedro Facciata Sud-Ovest Salone Le vetrate in salone Atrio Atrio 1° Piano Bordighera e Vallecrosia Dopo il mare COSTA AZZURRA Il mare visto dal mio terrazzo con tele 004 crepuscolo Tramonto 12 Gennaio 2011 (3) Corridoio Ingresso con la Cucina Camera al Piano Seminterr Cantina Foto 2 Locale caldaia Particolare Ringhirina vano scala Lavabo W Dal Tinello Panorama verso La francia Vista panoramica dal giardino Piano Seminterrato Vista mare Vista La vetrata del tinello riflette il mare ecc Fiestre Camera e Spogliatoio Panorama dal Cedro (13) Panorama dal Cedro (1) Montecarlo Visto dalla Villa Mentone visto dal Cedro Panorama dal Cedro Mare mosso (5) Tramonto dietro La Tete de chien Corridoio Piano Terreno Il Mini Pergolato Copia di Planimetria Garage Copia (2) di Planimetria Primo Piano h Copia (2) di Planimetria Piano Terreno h Copia (2) di Planimetria Piano Seminterrato h 2 60 Villa Il Cedro Facciata Ovest Palchetto A Palchetto B per il Primo Piano


SALE VILLA AT BORDIGHERA

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For sale on the first hill "Roman" of the town of Bordighera

900 meters from the sea and 1 500 meters from the City center

very beautiful Villa on three levels.

Its surfac area is 175 m2 + 74 m2 of balconies and terraces.

Its total  area of 212 m2 gross with large underground garage can

accommodate 2 vehicules and a corner for washing machines.

The basement which is still in the ground floor has a small

kitchen and a room, a bedroom bed, a corner shower, a room for

the 2 boilers gas heating city and a terrace overlooking the

garden ( 62 m2 + terrace ).

The ground floor includes a large living-dining room, kitchen

and a scale giving access to the first level of the house ( 52 m2 +

balconies and terraces ).

The first level consists of 2 bedrooms with bed, 1 bathroom

and two balconies ( 61 m2 + balconies ).

This villa is in the terminal phase of restructuring complete

rehabilitation and nine sanitation, paving, painting, etc...

In addition two new gas boilers City are planned for the

newly hot water and heating villa as a whole.

This villa has sunshine all year round in an area of absolute

tranquilty, with panoramic views of the Big Blue.

The Bus stop passing on the street running in downtown

Bordighera is a few steps from Villa.

A large garden planted with many species of trees and plants

of essence Mediterranean surrounds the property which is

protected by large iron gates straight.

 

THE PRICE :  

SALE PRICE : 900.000 Euros, negotiable on finishing the

work of restructuring.

Contact : internetcouncil@internetcouncil.us

Phone : 0632173633

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VENTE D'UN TERRAIN DE 1.400 M2 A

BORDIGHERA ANNONCE EN FRANCAIS  

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VENTE en un excellant  EMPLACEMENT EXCEPTIONNEL

DOMINANT TOUTE  LA VILLE DE BORDIGHERA :

A vendre très beau terrain constructive d'un lot unique ble

1 400 m2.

Emplacement exceptionnel sur colline boisée de pins au-dessus

de la ville de Bordighera

Ce terrain lui aussi boisé de pins méditerranéens se situe dans

une zone résidentiel urbarnisée uniquement de villas avec

exposition plein soleil et vue panoramique sur la grande bleue

méditerranéenne avec un accès direct à la route, terrain à

moins de 900 mètres du centre de la ville de Bordighera.

Déjà une étude de projet de construction d'une belle villa a été

faite par un architecte de Bordighera avec l'obtention du permis

de construire pour cette villa.

Prix du terrain : 320 000 Euros + enregistrements

Contact direct phone : 06 32 17 36 33

E-mail : internetcouncil@internetcouncil.us

Exlusivité d'un TERRAIN 1 400 M2

CONSTRUCTIBLE

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