ESSAI DE L' AUTEUR

Drapeau_Italie

Fiorella GIOVANNI



ANECDOTES ITALIENNES


 

1961 – 1997

Salo’ sur le Lac de Garde,

Venise et son Carnaval,

Milan, Vérone, Bologne et Rome,

Sienne et la Toscane,

                                                              Bari, Matera.

 

Edition Décembre 2001

 

   

      Texte protégé SGDL                                                                                                




Une langue si belle, des voix superbes,

souvent fantaisistes, artistes, créateurs,

mais aussi inorganisés ou inattendus : les Italiens ...


Du même auteur (Décembre 1999) :


Le Voyage à Venise .

Charles, un chat parisien exceptionnel, part pour Venise, la ville posée sur l’eau. Il parcourt les ruelles, parle du décor sublime et de la magie de la lumière. Il dialogue avec des vénitiens et des chats. Masqué, il participe à l’ouverture du carnaval « in Piazza » (sur la Place Saint Marc). Il devient Vivaldi au bal masqué de Ca’Tintorialdo, se rend à l’île de San Erasmo en compagnie de son ami Casanova et croise l’ombre des hôtes célèbres de la ville près du Café Florian. Il devient amoureux de ce lieu romantique unique au monde.

Document culturel, guide intime, conte pour adulte, ces lignes vous entraînent sur la scène de Venise.


 

LES SIXTIES ET LA CHAÎNE EN OR DE SALO'

Mon patronyme, qui, en italien, veut dire  Jean, m’aida probablement beaucoup pour l’étude de la langue italienne. Je l’apprenais sans efforts. La mère de mon arrière grand-père s’appelait Marie-Dominique Casanova. Ils vivaient dans un village aux alentours d’Aleria, en Corse. Mon père parlait peu de nos origines. Sa mère était belge et la mienne naquit dans la région parisienne. Très tôt, je sentis ma personnalité osciller entre l’extériorisation du sud et un état plus calme. Je pris quelques cours d’italien pendant l’été 1959 pour entrer au lycée à Paris au cours de ce même automne. Ce fut une révélation. L’accent tonique et le rythme, qui donnent tout le charme mélodieux à cette langue, n’eurent aucun secrets pour moi. Je tombais amoureuse de cette beauté parlée. J’avais besoin de m’exprimer en italien aussi bien qu’un italien ! Voilà.


1961. Découverte de l’Italie à Salo', sur le Lac de Garde.Riva_del_Garda

Et vint mon premier séjour en Italie, à Salo’, sur le Lac de Garde. Imaginez une petite ville dans un écrin vert et bleu, entre montagne et lac, au bord d’un golfe. Voyez des toits ocres et des façades dorées, groupés autour de l’église et les douces lignes verdoyantes du relief lombard. Entendez le rythme, la sonorité des voix italiennes, et les chansons du moment. Cette atmosphère me remplissait d’une grande joie. Parler cette langue me transformait. Sa splendeur me frappait infiniment. Mes origines, pourtant lointaines, firent resurgir mon attachement à ce décor offert par une nature luxuriante. Avais-je déjà vécu ici, dans une autre vie ? Les couleurs alentours m’attiraient tant ! et plus encore, oui, cette langue. Mon groupe d’étudiants rentra à Paris. Mes parents vinrent me retrouver. Ils découvrirent eux aussi ce lieu enchanteur. Notre hôtel et sa pergola se situait au bout de la promenade, le long du lac. Je parlais italien au marché, dans les boutiques et avec le jeune cuisinier. Il me présenta sa mère puis sa sœur. Ils se réjouissaient tous de me recevoir. Je connus d’autres petites villes au bord du lac où nous nous rendions en bateau. Après le dîner, dans un salon de l’hôtel, nous regardions la télévision en noir et blanc. A l’époque, les italiens adoraient Carosello, l’agréable rendez-vous quotidien, de courte durée, présentant des artistes, des chanteurs, les succès. Nous visitâmes Vérone. Nous entendîmes Carmen dans les arènes. Puis, mon père décida que nous irions passer quelques jours à Venise. Notre voiture, une Simca Aronde verte, resta au garage à étages du Piazzale Roma (Place de Rome) à l’entrée de la ville lagunaire. Nous montâmes dans un vaporetto. Dans notre chambre d’hôtel, le téléphone ne fonctionnait pas et l’eau coulait avec difficulté. Nous nous perdîmes dans les ruelles. Sur l’Île de Murano, nous vîmes des verriers créer des objets en soufflant le verre incandescent.

Mon grand amour pour les couleurs de ce pays allait grandissant. Plus tard, il orientera ma vie. La chanson enregistrée sur le disque 45 tours offert par le jeune cuisinier avant mon départ, disait : « Guarda, guarda, è quest’ il Lago di Garda, vieni, vieni, voglio parlarti d’amore … (regarde, regarde, voici le Lac de Garde, viens, viens, je veux te parler d’amour …)

A mon retour, je me sentis presque étrangère à Paris. Je n’avais d’ailleurs jamais ressenti mon appartenance à une nationalité précise. Je me procurai de la documentation et imaginai, seule dans ma chambre, des communications aisées, sans passeport, entre les pays de cette belle et vieille Europe. Cela allait se réaliser plus tard. Je désirais le mélange des nationalités et des frontières fictives. Envie de rencontrer les habitants de ce monde, d’apprendre des données nouvelles ? Je visitais, sur le papier, les villes historiques de mon choix. L’esprit voyage sans restriction. Etais-je européenne avant l’heure ? Avant-gardiste ? Côtoyer les œuvres artistiques représentait pour moi une sorte de rite, de religion, un chemin vers l’idéal sécurisant de la beauté. La création n’est-elle pas la sève positive de l’être humain, travaillée, transformée, produite et exposée à nos yeux ? Ne serait-elle pas la manifestation du Divin par la main de l’artiste  ?

Cependant, une grande tristesse m’envahit à nouveau pour de long mois. Les décors et les sons colorés me manquaient. Une dernière année d’études s’annonçait dans le quartier, dégradé à l’époque, du Marais à Paris. Les rénovations commencèrent par la suite dans tous les centres historiques des villes de France. Notre premier Ministre de la Culture, Monsieur André Malraux, donna cette nouvelle impulsion. La population émettait des doutes sur ces actions rénovatrices. Une cathédrale, ternie par la poussière du temps, devait-elle rayonner grâce à ses pierres redevenues blanches, comme à l’heure de sa construction  ?

J’échangeai une correspondance assidue avec l’ami italien de l’hôtel. Mon seul but : aller en Italie pour entendre le chant de cette langue, vivre des couleurs éclatantes de soleil et des architectures ocres, parler avec des italiens, voir leur générosité, leur gaieté, leur fantaisie. L’ami envisagea de venir travailler en France, mais il subvenait aux besoins de sa mère et ne voulut pas la laisser.


1962. Deuxième séjour à Salo’.

Cette année là, j’entrai dans la vie active. L’été inspira à la famille un nouveau séjour à Salo’ et de nouvelles promenades sur le lac. Voici un après-midi à Gardone Riviera pour la visite de la villa de Gabriele D’Annunzio, dissimulée dans la verdure de la pente de la montagne, puis, une excursion en bateau à Riva del Garda, au fond du lac, dans son étroite partie nord. Au sud, les créneaux du Château de Sirmione, selon l’expression italienne, « en queue d’hirondelle », habillaient si bien l’eau bleue et les berges … Je marchandais le prix de lainages et de cravates en soie. Des étalages garnis de grandes poupées dans leurs boites, portant des vêtements aux teintes vives, me surprenaient. Je n’avais jamais rien vu de tel chez moi. J’expédiais des « cartoline » (cartes postales) à tout le monde. C’était l’âge d’or de la cinquecento (la Fiat Cinq Cents) et de la topolino (autre modèle appelé La Souris). Au marché, les vendeurs me répondaient en allemand ! Les touristes de langue germanique venaient nombreux, en voisins, par le col du Brenner. Ils étaient souvent blonds comme moi. Je reprenais les marchands. A l’hôtel, Vincenzo, l’ami cuisinier, nous préparait des repas succulents que nous prenions à l’ombre, sous la pergola. Je rendais visite à sa mère et à sa sœur Mariella. Nous échangions des cadeaux. Le mari de Mariella, artisan, m’offrit, de la part de la famille, une boite à bijoux musicale, marquetée. L’ouverture du couvercle laissait échapper les notes connues de « Arriverdici Roma » (Au revoir Rome). Le soir, je dansais sur les succès de l’été, à la discothèque du café jouxtant notre l’hôtel. Adriano Celentano vous lançait « 24 000 baci » (24 000 baisers), Boby Solo chantait « Una lacrima sul viso » (Une larme sur le visage) et le jeune Gianni Morandi séduisait les jeunes femmes avec « Fatti mandare dalla mamma a prendere il late » (Demande à ta mère de t’envoyer chercher le lait). C’était l’époque du Twist. Nous ignorions tous que les « sixties » commençaient. Une période de bien-être social grâce au développement des techniques et de l’industrie, de la publicité et des concepts de « besoins matériels et confort », accompagnée de l’apparition de rythmes musicaux et de voix jusque là inconnus. La mode masculine proposait des cheveux plus volumineux et plus longs.

Nous nous rendîmes à Venise pour la seconde fois. Dans «  Topolino » (le journal Mickey italien), une annonce me permit d’entreprendre des échanges de courriers avec Maria. Elle demeurait dans son palais de Venise, près du célèbre théâtre « La Fenice ».


Août 1963. Invitation de Maria  : Venise et les Dolomites.

J’eus droit à mes premiers congés payés. Je fis le trajet Paris–Venise en train de nuit, sans couchette. Le lendemain matin, je vis le Lac de Garde de loin et mon cœur se serra. Le non respect des horaires ferroviaires était fréquent. J’arrivai très en retard à la gare Santa Lucia. Cela ne se produit plus maintenant, surtout sur les lignes internationales. Maria m’attendait depuis longtemps sur le quai. Elle me gronda. Sur la ruelle, la double porte de son palais donnait accès à un immense hall de pierre. Un escalier de marbre blanc, d’époque Renaissance, montait sur la gauche. Au premier étage, l’étage habité par la famille, les fenêtres donnaient sur deux canaux. Son père, tailleur, portait merveilleusement des cheveux argentés, coiffés en arrière. Tel un acteur de cinéma, le geste ample, il parlait avec passion de sa ville à la terrasse du Florian. Les violons de l’orchestre du célèbre café accompagnaient son discours et notre rêve.


Les Dolomites.montagne___les_dolomites

Un car nous conduisit, Maria, sa mère et moi, à Pieve d’Alpago, près de Belluno, dans les Dolomites. Une route de terre arrivait au village. Le véhicule, couvert de poussière, s’arrêta devant quelques maisons montagnardes groupées autour de l’église. Après le dîner, les jeunes en vacances, se réunissaient et discutaient sur la place de l’église qui dominait la vallée. Tard, le soir, quand la température diminuait, nous marchions dans la fraîcheur de chemins obscurs. Le curé, en robe noire, nous suivait de loin, dans sa petite Fiat 500  ! Que d'histoires à enchevêtrées entre les habitants du village et la municipalité ... Etions-nous figurants d’un nouvel épisode du film « Don Camillo »  ? Je me liai d’amitié avec Gianni, étudiant en Lettres à l’Université de Padoue. Il passait ses vacances au village, chez ses grands parents. Rita Pavone « criait » sa chanson « La partita di Pallone » (la partie de ballon). La fin du séjour arriva : nulle envie de rentrer à Paris dans la grisaille. Je pleurais et vivais un nouveau désastre. Le calendrier ne me permettait pas non plus de passer par Salo’, un lieu et des amis qui me manquaient terriblement. Gianni m’envoya des livres de Cassola, Pasolini et Moravia. Je les ai encore. Nous échangeâmes des lettres. Pourquoi le contact fut-il rompu  ?

Un jour, environ 25 ans plus tard …qui faisait la queue derrière moi, pour entrer à l’exposition Gauguin du Grand Palais ? Gianni et une dame ...


Septembre 1963. Le stage à Rome.Imperial_ROME_TOUR

Mon diplôme de la Chambre de Commerce Italienne de Paris en poche, je partis pour un stage à Rome. Cette pratique était peu répandue à l’époque. Je dus insister beaucoup auprès des professeurs pour me faire comprendre. Mon employeur m’accorda un congé sans solde d’un mois. Je travaillais dans une banque de la via del Corso (le Cours), cette longue artère bruyante du centre historique allant de la Place de Venise à la Piazza del Popolo (Place du Peuple). Je logeais chez une femme de diplomate dans le quartier olympique. La pause du déjeuner finissait à 16 heures. Elle me permit de découvrir la ville : la Fontaine de Trevi, toujours à l’étroit sur sa minuscule place, le Quirinale, l’Hôtel de la Patrie, de marbre blanc, (appelé « la machine à écrire » par certains) cachant les nombreuses marches de l’église Araceli et du Capitolino, le Colisée, l’église française de la Trinité des Monts dominant les marches portant à la Piazza di Spagna (Place d’Espagne) et sa fontaine, Trastevere. Une chaleur torride m’obligea vite à renoncer aux découvertes de la longue pause du déjeuner. Un dimanche matin, je me rendit sur la Place Saint Pierre. Elle est si vaste qu’un effet d’optique me fit douter d’y être vraiment. La foule des fidèles applaudit les paroles du Pape. Les Gardes Suisses, dans leurs habits formés de tranches de tissus colorés, montaient la garde. Je vis la Pietà de Michel Ange en entrant dans la basilique puis, m’élevai pour admirer, depuis « il cupolone » (la grosse coupole), la place, la colonnade du Bernin, toute en doux arrondis et la ville : le Château Saint Ange, circulaire, le Tibre, les monuments, les jardins et les sept collines d’une ville éternelle. Cet été là, je fixai sur diapositives, deux cités incroyablement belles. Je pleurais à la gare Termini et dans le train qui allait me ramener une fois de plus à Paris.

Encore attendre une année, séparée de ce décor et de cette langue mélodieuse ... Quelle difficulté ! Quel ennui ! Quel manque !


1964. Refus d’un poste sur le Lac Majeur. La Fiat 600. Chez Vincenzo. Troisième séjour à Salo’.LAC_MAJEUR_ITALIA

Ma mère ne supporta pas l’idée de mon départ. Je dus refuser un poste temporaire sur le Lac Majeur. Une déception si forte !

J’achetai ma première voiture, une Fiat 600 grise. J’aimais à la faire déraper un peu dans les virages.

Pour mes vacances du mois d’Août, je réservai une chambre à Salo’, chez une dame connue l’année précédente. Je louai une place assise dans le train de nuit Paris-Milan. A l’époque, après la gare de Milano Centrale, la plaine du Po’, encore peu industrielle, s’étendait en rizières et cultures. Elle deviendra, rapidement, l’un des symboles modernes de l’économie italienne. Vincenzo vint me chercher à la gare de Brescia. Nous voyageâmes en car vers le Lac de Garde. Il ne trouvait pas de travail dans sa qualification. Il cuisinait toujours à l’hôtel au bord du Lac. « l’argent ne tourne plus » disait-il souvent. Nous nous étions mal compris. Il croyait que je séjournerais chez lui. Discussion mouvementée. Pas question de payer une chambre chez « la signora » ! (la dame). L’annulation de ma location ne fut pas appréciée. Quelle peur de rencontrer « la signora » dans la rue ou au marché ! Vincenzo travaillait toute la journée. Je découvris les Beatles sur son magnétophone. Sa mère s’occupait de moi gentiment. Elle ne parlait que le dialecte local et j’essayais de la comprendre. Elle me présenta à ses amis. Le confort n’existait pas : toilettes à la turque sur le palier et vieil évier de pierre dans la cuisine en guise de salle de bains. Pendant un mois, je ne me lavais guère. Les persiennes fermées assombrissaient le séjour, barrage au soleil et à la chaleur. Nous mangions du risotto ou des pâtes. La viande ? Rarissime.

Je découvris la chaleur familiale. Nous avions des activités simples : récolter l’herbe pour les lapins qui vivaient au grenier, laver le linge dans le lac, manger et dormir malgré la chaleur dégagée par la boulangerie située sous la chambre. Nous déjeunâmes un dimanche à Gardone Riviera chez Mariella. Vincenzo travaillait jusqu’au soir. Je vivais avec sa mère ou prenais des photos le long du Lac.

Je voulais m’acheter une chaîne en or. Elle coûterait deux fois moins cher qu’à Paris. En fin de séjour, « la mamma » (la mère) voulut m’accompagner chez le bijoutier de la place du marché. Une serpentine me plu. Impossible de la payer. Elle me l’offrit, elle qui possédait si peu. Je repartis avec beaucoup d’affection dans ma valise. L’hiver suivant, Gigliola Cinquetti gagna le prix Eurovision de la chanson avec « Non ho l’età, non ho l’età, per amarti, non ho l’età per uscire sola con te … (je n’ai pas l’âge, je n’ai pas l’âge de t’aimer. Je n’ai pas l’âge de sortir seule avec toi).

Carte_Italie

1994. Trente ans plus tard.

L’hôtel restaurant où nous avions séjourné avec mes parent en 1961, rénové avec goût, existe toujours, au bout de la promenade, le long du lac. Il porte encore le même nom. Comme jadis, des tables accueillantes se dressent à l’ombre de la pergola. Les bateaux passent toujours à quelques mètres. La petite ville ancienne a pris un aspect plus riche. Le parcours le long de la rive est réservé aux piétons. La porte-horloge, au bout de la rue commerçante intérieure, vient d’être restaurée. Le bijoutier ? Toujours là, sur la place ombragée du marché. D’après l’annuaire, Vincenzo habite toujours la même rue.


VENISE 1993

  1. Février. Retour à Venise. Solution amiable à situation embarrassante. L’hôtel fermé.              Je réservai une chambre par téléphone, cinq jours avant mon départ pour le carnaval. Dans le train de nuit Paris-Venise, je fis la connaissance d’italiens de Vicence. Ils venaient chaque mois rendre visite à leur fils en prison à Paris. Cette fois là, le père et la sœur du détenu voyageaient dans mon compartiment. Une famille effondrée par la situation. Un fils en prison ! Un frère en prison ! Le père ne pouvait pas admettre que son fils avait passé une quantité importante de drogue. Pourtant, ce fils ne manquait de rien. Son père lui avait fait construire une maison à côté de la sienne. Son salaire ? Confortable en qualité de dirigeant d’entreprise. Six ans de prison ! La famille avait dû prendre à Paris une avocate parlant italien. Ils ne connaissaient pas la langue française. Ils proposèrent une somme d’argent à cette avocate pour clore rapidement le dossier. L’avocate refusa.

 

  • Vous êtes très durs, vous les français.

Devant la gare Santa Lucia, je pris le vaporetto jusqu’à l’arrêt Ca’ d’Oro (Maison d’or). Dans la vitrine de l’hôtel, un écriteau :

« Hôtel fermé pour rénovation. S’adresser à notre annexe à 300 m sur la gauche au 334 quartier de Cannaregio.

N’aurait-on pas pu me communiquer la bonne adresse au moment de la réservation ?


Problème à la gare Santa Lucia. Séjours à Bari.BARI_ITALIA

Après deux semaines passées à découvrir les ruelles, à faire des photos, à me mêler à la foule du Carnaval, ma passion pour cette ville magique grandissait. La durée de mon séjour, prévu pour une semaine, doubla. Je volais dans l’espace, perruque de papier doré et tricorne vert à voilette sur la tête. Les violons du Maestro Vivaldi m’accompagnaient. Je m’imprégnais de l’atmosphère du lieu. Les matins se noyaient dans la « nebbiolina » (brouillard) et les façades des palais devenaient un décor irréel. Les vaporetto fuyaient leurs arrêts flottants pour le néant … Dans l’après-midi, l’air devenait doux. Venise … ma ville d’adoption. Je voulais connaître chaque ruelle, chaque campiello (placette), chaque recoin.

J’organisai ma visite au collègue de Bari, au sud du pays. L’employé du bureau des informations de la gare, dont l’accent ne pouvait dissimuler son appartenance au « mezzogiorno » (midi), prétendit que le train Venise-Bari, direct en hiver, n’existait pas. A Paris, il existait ! J'insistai. L’horaire ressuscita. Je me livrai à sa vérification : renseignement faux. Je m’énervai contre le laxisme de l’administration qui venait entraver mon travail et ma passion, me voler du temps. Tel un habitant du nord, j’eus envie d’utiliser les doux qualificatifs de « deficienti » (incapables) et « africani (africains) envers les petits frères sudistes.

Huit cents kilomètres sans couchette avec ma perruque de papier doré sur la tête et le tricorne par-dessus. Le contrôleur n’eut pas l’air étonné. Ah ! Carnaval ... Nous longions la côte adriatique. Les plages défilaient dans la nuit. Il semblait que le train roulât sur le sable, évitant les vagues. Impression nocturne étrange, presque surréaliste. Des familles du sud occupaient les compartiments. Je plaisantais avec des personnes de petite taille. Tôt le matin, les voyageurs commencèrent à manger, à parler fort. La couleur locale arrivait.

A 7 heures du matin, le train entra en gare de Bari Centrale. J’attendis mon chauffeur, assise sur ma valise devant  la gare. Un homme brun, à qui j’avais parlé dans le wagon, me rapporta un gros sac que j’avais oublié sur le quai. Qui a dit que les italiens volaient ! Mon collègue arriva, élégant, dans un long manteau couleur lie de vin. Le soir même, avec des couples de la Faculté des Sciences et sa femme : soirée « pasta » (pâtes), sous le regard vigilant du sympathique chien de la maison, Romeo.

Quatre ans plus tôt, en été, j’avais séjourné chez les parents de ce collègue. A mon arrivée à l’Aéroport de Bari, ils m’avaient embrassée chaleureusement, comme s’ils me connaissaient depuis toujours. Le thermomètre indiquait 45 degrés au soleil. « La Mamma » cuisinait des plats de pâtes au four. Je compris plus tard pourquoi je ne pus sortir seule dans la rue. Il pouvait m’arriver quelque accident : le sud est dangereux et des balles se perdent parfois qui ne vous étaient pas destinées ! Lors d’une ballade familiale en voiture, j’eus terriblement peur. Nous roulions et je vis de loin, qu’aucun véhicules arrivant depuis les quatre rues d’un croisement sur le périphérique de la ville, ne respectait le feu rouge. On se contournait au milieu du croisement. Nous fîmes de même. Plus loin, un camion était arrêté au milieu de la chaussée et le chauffeur discutait avec quelqu’un. La circulation se faisait en contournant le camion, dans un sens comme dans l’autre. Nous faisions les courses à partir de 20 heures, quand la température baissait un peu. Toujours impossible de faire un pas seule. Difficile lorsque vous pratiquer la plus grande indépendance depuis toujours. La très jeune sœur de mon collègue me fit remarquer de sa belle voix grave du sud, que les jeunes femmes, ici, ne pouvaient pas porter une jupe comme la mienne. « Nos maris sont trop jaloux » dit-elle. Pourtant, le bas de ma jupe arrivait juste au-dessus du genou. Avant mon départ de Paris, son frère m’avait demandé de prévoir une longue chemise à passer par dessus le maillot de bain pour rester sur la plage. J’avoue qu’avec beaucoup de mal j’avais fini par comprendre qu’en 1989, dans cette région, rester en maillot sur la plage représentait l’indécence. Pendant un embouteillage interminable dans les rues bruyantes de Bari, les jeunes collègues, professeurs à la faculté, et leurs fiancées, parlèrent de l’assurance de la voiture dans laquelle nous roulions. Elle n’avait pas été payée à l’échéance et puis « on verrait bien ». J’étais au bord de la folie ! J’avais entendu dire aussi que la compétence des médecins et les hôpitaux locaux ne valaient pas une réelle confiance. D’ailleurs, il me semblait voir un nombre important de personnes boiter dans les rues. Avaient-ils été mal opérés, mal soignés ? Le théâtre de la ville venait de brûler. D’après mes informations actuelles, voici dix années qu’on doit le reconstruire. Ne me sentant pas à mon aise dans cette atmosphère, je décidai de repartir trois jours après mon arrivée et non pas après deux semaines comme prévu. Cette famille n’aura pas pu comprendre mon attitude.


Avril. Venise : coucher dans un placard.

Venise, 8 heures du matin : je demandai une chambre bon marché. La patronne de l’hôtel devait faire le point des disponibilités dans la matinée. A midi, elle ne disposait que d’une chambre double. « Va bene » (d’accord) pour une nuit, une seule, dis-je. Le lendemain, elle me proposa la chambre de l’employé roumain. Le Roumain couchait dans un placard ! 50 cm entre le lit et la porte. Impossible d’ouvrir ma valise. Le lit tenait entre la fenêtre minuscule et le mur en face. L’employé revint dans la nuit pour déguster une pizza et une bière avec moi. Il voulait même rester dans sa chambre. Il savait ne pas tenir de place dans un lit. Je répondis simplement : moi pas !


Mai. Le lampadaire de Murano.ile_de_murano

Nous partîmes de Paris, une amie et moi, avec un break, pour rapporter un lampadaire de verre haut de deux mètres. Le vaporetto nous laissa au phare de l’île de Murano. Information imprécise : la boutique fermait le vendredi après-midi. Une personne nous conseilla de sonner chez la patronne. Elle vivait au dessus du magasin. Elle nous reçut mais les paquets ne pouvaient être confectionnés le jour même. L’usine fermait également le vendredi. Nous dûmes revenir le lendemain dans la matinée.

Lorsque, pour la première fois, j’allumai le lampadaire chez moi, les verres se fendirent. Je dus attendre un an et demi pour en obtenir deux autres bien moins jolis. A chacun de mes passages, je déplorais les lenteurs italiennes peu compatibles avec un rythme européen moderne et ma rapidité d’action habituelle.

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