LES VERTUS DE LA MAUVAISE REPUTATION

OU L’IRONIE SOCRATIQUE

LETTRE OUVERTE DE FRED FOREST A  l’ ADRESSE DE

TOUS CEUX QUI SE SENTIRONT CONCERNES

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Il en va des mauvaises réputations comme de ces habits que vous taillent sur mesure quelques esprits bien intentionnés, utilisant le plus souvent les clichés les plus éculés pour vous en costumer. Sur quoi se fonde donc leur innocente et naïve malveillance, si ce n’est sur le fait de voir leur pouvoir gravement menacé, dénoncé par un olibrius tombé du ciel comme un cheveu dans leur soupe ?

Pour  l’artiste que je suis, j’estime que c’est un privilège rare que de jouir d’une si mauvaise réputation auprès de certains institutionnels de l’art contemporain officiel. Mais, essayons d’analyser ce phénomène, au-delà de l’esprit moutonnier de ceux qui incapables de penser par eux-mêmes calquent leur jugement sur celui des autres alimentant la rumeur. Si cette mauvaise réputation  je la tiens pour avoir gardé mon  indépendance d’esprit et mon franc parler, durant plus de quarante ans,  sans jamais m’être asservi, de près ou de loin,  au jeu des complaisances et des copinages croisés de ce milieu, je n’en peux que m’en réjouir. J’assume donc entièrement cette mauvaise réputation, et m’en fais même une revendication éthique première.

Si pour un artiste,  être taxé « d’emmerdeur » parce qu’en toute naïveté, il estime qu’il est de son devoir de dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas, constitue une impardonnable transgression, c’est tout à son crédit, et nul ne sera en mesure de le bâillonner, pas plus aujourd’hui qu’ hier.

Si  pour l’artiste que je suis, c’est le fait d’avoir dénoncé avec une rare pertinence et une constance, quasi obsessionnelle, les hypocrisies  et les idéologies des bien pensants, de droite comme de  gauche,   et d’avoir mis mes forces au service d’un humanisme authentique, qui m’oblige, aujourd’hui, à devoir endosser cette image de mauvaise réputation, je  m’en trouve,  pleinement  satisfait. Souvenez-vous dans la Nausée, cette phrase assassine, « tas de salauds ! » que Sartre met dans la bouche de  Roquentin, quand ce dernier quitte le musée de Bouville, après avoir défilé tout l’après midi devant les portraits alignés des notables de la ville.

Loin de se considérer comme un héros, et ce qui fait la force tranquille, de cet artiste, c’est que dans le bras de fer qu’il mène contre ces notables de l’art, et cela depuis des décennies, il a conscience désormais d’avoir acquis une totale indépendance. Une indépendance qui lui a ouvert, une à une, toutes les portes d’une liberté chèrement acquise. Une liberté suprême qui lui donne le sentiment exaltant de n’avoir plus rien à perdre. Ne recherchant ni le profit, ni une gloire, que ces gens-là ne sont même plus en mesure de lui donner, et que, d’année en année, il se constitue lui-même en parfaite autonomie,  sans la moindre compromission avec le système en place.

Si pour un artiste, de son niveau de reconnaissance internationale, c’est le fait d’avoir stigmatisé sans relâche les connivences des fonctionnaires des institutions publiques de son pays avec le marché, qui lui vaut aujourd’hui de mériter une si  mauvaise réputation, c’est dans l’ordre des choses normales dans une société au fonctionnement systémique.

Si pour un artiste, cette mauvaise réputation tient au fait d’avoir éclairé sans répit ses concitoyens sur les manipulations financières du marché en matière d’art contemporain, mettant en cause le cercle non vertueux, liant les grands collectionneurs, les banques, les galeries et  certains responsables des institutions publiques, il ne peut que s’en trouver sincèrement navré. Et si quelques âmes sensibles s’en sont trouvées blessées, il fait, ici, amende honorable en promettant de ne jamais plus recommencer… après le coucher du soleil. La création soumise à la spéculation marchande c’est mise à encombrer le monde de valeurs purement décoratives et de divertissements, qui ont perdues pour la plupart le sens esthétique, philosophique, politique et critique, qui sont à notre avis, les premiers critères qui fondent l’œuvre d’art.

Alors que d’aucuns voudraient le voir raser les  murs, ne voilà-t-il pas qu’il parade sur Internet, comme c’est le cas de facto, ici, avec cette lettre ouverte ! Ces responsables irresponsables, auxquels il adresse cette lettre, aussi imbus, soient-ils, de leur pouvoir administratif et politique, dont ils ne sont que les délégués temporaires et amovibles devront apprendre à leur dépens que dans les mutations communicationnelles qui se font jour, la communication verticale et unidimensionnelle tend à s’effacer, tandis qu’a contrario, le citoyen, l’artiste, le quidam, acquièrent, chaque jour un peu plus du contrepouvoir, capable de s’opposer à leur arbitraire.

Si cette mauvaise réputation tient, en grande partie, au fait,  pour cet artiste d’avoir de surcroît pris la liberté de mettre en cause par un retentissant procès  le Centre Georges Pompidou, dénonçant le manque de transparence dans ses acquisitions,  il ne peut, bien entendu, que s’en prendre à lui même, si hélas !  la même opacité règne encore aujourd’hui…et que sur les 40.000 œuvres que constituent ses collections, pas une seule n’est de lui ! Juste retour des choses.

Si cette mauvaise réputation s’accompagne, enfin, pour un artiste de sa trempe, d’être reconnu, à la fois, comme, excusez-moi du peu : un des tous premiers  pionniers de l’art vidéo, pionnier des inserts de presse, pionnier de l’art par téléphone, pionnier du Net Art et aujourd’hui pionnier de l’art sur Seconde Life… dans l’ignorance et la vacuité de ces mêmes responsables, - ses contempteurs - ce sera un signe révélateur  sur les aberrations grossières du fonctionnement du système de l’art sous le beau ciel de France, et pour ces derniers, une curieuse façon, de prendre à rebrousse poil, l’éthique qui en principe devrait honorer leurs fonctions...

Et pour ce même artiste, enfin, s’il est bien  crédité à son actif, de surcroît, d’avoir été co-fondateur de deux mouvements artistiques, désormais historiques, ceux de l’Art sociologique et de l’Esthétique de la communication, c’est encore bien pire pour eux, qui s’exposent ainsi avec audace, devant le jugement de l’histoire, à rafler tous les titres d’incompétence et, plus sûrement encore, ceux du ridicule… Sans les citer, ils se reconnaîtront sans peine ici. Et en particulier, celui qui par peur d’affronter mon regard, au détour d’une allée de la FIAC au carré du Louvre, il y a trois jeudi, s’est détourné précipitamment, pris de panique comme un pleutre sur mon passage, (avec pour témoin ébahi, la personne qui m’accompagnait, qui n’en revenait pas de l’emprise morale que je pouvais exercer sur ces gens là, par ma seule présence silencieuse… ). Celui-là même, dont je brosse un portrait élogieux plus vrai que nature dans mon dernier livre « UNE VIE EN 100 PORTRAITS » que publient les éditions Incognito et que l’on retrouve sur Internet. (publicité bien comprise commence par soi-même…)

Et que me disait-il donc, encore, celui là, sans doute pris d’un remord tardif, à la sortie d’un colloque se déroulant dans la petite salle à Beaubourg, à l’occasion de l’exposition sur le vide,  alors que je venais d’effectuer une performance improvisée, longuement applaudie, tournant en dérision les conservateurs du Centre qui présidaient à la séance en rang d’oignons.

Il me disait,  affectant un calme olympien: « L’Institution n’a pas fait sans doute pour toi ce qu’elle aurait dû faire…  »
Ah pour l’information qu’il me livrait-là comme un scoop que tout le monde connaissait, cette situation valait son pesant d’or

Ce à quoi, quelque peu interloqué, mais amusé au possible, je lui rétorquais, du tac au tac, devant tant  d’inconscience et de flagornerie :
«  Mais c’est toi l’Institution ! »

Le problème c’est que fort de leur pouvoir administratif,  et  compte tenu de la lâcheté ambiante de quelques artistes du sérail qui constituent leur garde rapprochée, ces responsables n’arrivent pas à concevoir que le pouvoir sur lequel ils se crispent désespérément est, somme toute, un pouvoir dérisoire. Dérisoire, face au pouvoir de l’imagination que leur oppose un artiste, parmi d’autres, avec une détermination et une énergie sans faille. Un artiste résistant,  situé aux frontières d’une mutation, là, où les artistes reprendront un jour prochain en main leur propre destin et leur véritable fonction à la fois symbolique, critique et spirituelle. Retrouvant la place qui leur ai due dans une société régénérée, dans laquelle ils seront devenus des acteurs à part entière, et non les créatures d’un système corrompu par l’argent roi, où ils auront été réduits à de vulgaires produits boursiers.

Cet artiste qui a si mauvaise réputation est en passe  de gagner chaque jour  un peu plus son pari fou : celui de l’utopie réaliste. Son projet de vie.  Les résultats obtenus ces dernières années par sa seule énergie - et il faut bien  l’admettre sans fausse modestie, par un certain talent – multipliant ses succès de Miami à Sao Paulo, de Sao Paulo à New York, de New York à Philadelphie, de Philadelphie à Naples, de Naples à Sofia, de Sofia à Beyrouth… attestant de l’intérêt de l’étranger accordé à sa démarche, alors que les poulains de l’art officiel Français piétinent lamentablement depuis des années, malgré les budgets conséquents, jetés à tort et à travers pour leur promotion. Un pari  (un combat) qu’il poursuit,  jour après jour, après s’être imposé (opposé), tout seul, contre un système corrompu et décadent, qui devra prochainement reconnaître devant le bilan réalisé,  les vertus déterminantes d’une mauvaise réputation.

Pour en terminer, j’emprunterai ma conclusion à André Rouillé, qui à l’occasion du grand succès de la FIAC 2010,  écrit dans l’édito de sa Newsletter du 21 octobre dernier, le texte suivant, que je vous invite à méditer.

"L'art contemporain est en somme victime d'un succès qui l'aliène en émoussant ses aspérités, en modérant ses audaces, en l'obligeant à une certaine respectabilité esthétique. C'est-à-dire à se renier en tant qu'art, si l'art n'est art qu'à mesure de ses capacités à bouleverser les schémas esthétiques et visuels établis. (…) Dans les termes de Jean-Luc Godard selon lequel «La culture c'est la règle, l'art c'est l'exception», disons qu'en quelques années seulement, l'art s'est fait absorber par la culture. Alors que l'art est de l'ordre de l'exception, il pourrait bien avoir aujourd'hui basculé dans celui de la règle. Au détriment, peut-être, de son potentiel critique, de son caractère intempestif, voire de sa sensibilité aux pulsations souterraines du monde. Au détriment, aussi, de sa visibilité. Car tel est le paradoxe: à trop être montré, diffusé, utilisé par les machines culturelles, l'art se banalise, s'émousse, et se dissout dans la marchandise, dans le produit, dans l'usage, dans la décoration, ou dans l'animation commerciale, culturelle, ou politique."

De toute évidence pour moi, la « mauvaise réputation  » que me prêtent certains de ses individus répond au but de se défausser de leur mauvaise conscience, et fait partie de cette « exception  »  que pointe André Rouillé. Une exception  que je revendique ici, pour ma part, haut et fort, comme une des qualités  existentielles premières  pour tout artiste digne  ce nom.

Et si ce pamphlet contribue encore un peu plus à ma mauvaise réputation, tant pis pour moi (ou plus sûrement tant mieux !) je persiste et  le signe des deux mains.

Fred Forest

Un véritable brûlot comme n’en a jamais publié un artiste vivant contre le pouvoir culturel tel qu’il se manifeste aujourd’hui en France. Une déclaration de guerre contre la médiocrité et l’hypocrisie qui  le caractérise,  sur fond de l’argent roi, qui fait loi dans les usages courants d’une société à la dérive, ayant perdu ses repères éthiques et spirituelles.

Il a choisi de passer à l’action dès la mise en ligne  et t
éléchargeable sur le site TEL (Serveur de thèses multidisciplinaire) :

http://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00515232/fr/

de son catalogue raisonné  (1963/2008) en cinq volumes illustrés, soutenu brillamment par Isabelle Lassignardie soutenue sous la direction de Françoise Bertrand-Dorléac le 26 mars 2010.

Un travail considérable et exceptionnel qui fait état en cinq volumes de la démarche artistique qu’il a accompli dans le mépris et l’ignorance feinte des responsables Français de l’art contemporain officiel, durant près d’un 1/2 siècle, et qu’il poursuit encore inlassablement, en pionnier, comme exemple à donner aux nouvelles générations