DICTIONNAIRE POLITIQUE

D'INTERNET ET DU NUMERIQUE

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Les 66 enjeux de la Société Numérique

Préface d'Alain MINC

Alain_Minc

Alain MINC

Préface

Ce dictionnaire est l’ultime démonstration que l’Internet n’est plus un simple segment de la réalité. Il est la réalité. Comme toutes les révolutions technologiques, il déplace les lignes en économie, faisant naître de nouveaux produits, donc une nouvelle demande et améliorant la productivité des entreprises, donc l’offre. Mais à la différence des deux grands bouleversements qui l’ont précédé, la machine à vapeur et l’électricité, il exerce son influence bien au-delà de la sphère économique.

C’est, pour l’univers culturel, un ébranlement à la mesure de l’invention de l’imprimerie et de la découverte, en peinture, de la perspective. Livre, cinéma, musique, télévision, théâtre, arts plastiques : l’onde de choc va les atteindre les uns après les autres. C’est, de même, pour le jeu démocratique, un séisme. A cause de l’impact sur les contrepouvoirs, la presse en tête. A cause de l’espace incroyable ouvert à l’opinion publique. A cause de l’accélération des réactions, des émotions, des prises de position qui transforme l’exercice du métier politique. Il faut désormais, au point où en est le Net, se poser la question à l’envers : quelle est l’exception ? Quel est le domaine immunisé face à l’influence de l’Internet ? L’archéologie ? L’agriculture ? La numismatique ?

Toutes les activités sont, d’une manière ou d’une autre, concernées. Les religions alors ? La théologie et les rites ne sont pas encore concernés mais la vie des communautés religieuses est déjà affectée, comme celle de toutes les communautés humaines. Dès lors que l’Internet fait corps avec la réalité, l’inquiétude se manifeste comme pour tout changement technologique, par le caractère bienfaisant ou malfaisant de son action. Simon Nora et moi avions plaidé, il y a plus
de trente ans, dans notre Rapport sur l’informatisation de la société que l’informatique était neutre et qu’elle deviendrait ce que la société en ferait. Ce qui valait à l’époque pour l’informatique demeure a fortiori vrai pour l’Internet. Celui-ci peut être progressiste ou réactionnaire, libérateur ou aliénant, stimulant ou inhibant, totalitaire ou démocratique, monopoliste ou ouvert, novateur ou conservateur …

Nous somme seuls responsables. Le résultat ne se lira d’ailleurs pas en blanc et noir. Le net peut être gage de progrès dans certains domaines et régressif dans d’autres. C’est affaire d’intelligence collective. Dans son utilisation. Dans son encadrement juridique. Dans ses échanges avec la société matérielle. Les questions sont abyssales, les réponses sophistiquées. Le dictionnaire de l’Internet en témoigne par la variété des articles et surtout par la qualité des contributaires dont beaucoup n’auraient jamais imaginé, il y a quelques années, s’exprimer sur un tel sujet. Eux aussi sont emportés par cet incroyable mouvement, le web, qui nous enveloppe et nous submerge.

Alain Minc

Ouvrage collectif coordonné par

Christophe STENER avec LA TRIBUNE



Exemple d'Extrait sur l'ART

( avec l'accord de l'auteur FRED FOREST )

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" Art

Hier l'artiste laissait sa trace dans un espace physique (les murs des cavernes, le marbre de Carrare, la toile de lin) en confrontant directement sa pratique à la matière physique pour laisser son empreinte au monde. Aujourd'hui, s'il inscrit son signe identitaire dans l'univers des réseaux, son oeuvre est partout à la fois. Pour diffuser son oeuvre, et lui donner existence sociale, il n'est plus contraint de façon, quasi obligée, de passer par des pouvoirs institutionnels, politiques, culturels, marchands... Le numérique est émancipateur de l’oeuvre d’art en autorisant sa " déterritorialisation ", son autoproduction, sa visibilité planétaire et lui procure une liberté nouvelle. Cela conduit l’artiste à avoir des initiatives, et à ne pas limiter son activité à l’espace de son atelier, ni à celui des institutions muséales ou marchandes.

Pour les artistes du numérique, le virtuel signifie aussi que l’artiste n’a plus de contact direct avec la matière, le pigment, la toile. Ceci induit que le " geste créateur " se déplace, et que son résultat ne soit pas uniquement une image ou un objet fini, mais une puissance générative qui appartienne à l’ordre du temps et de l’événement, une oeuvre, échappant à la permanente immobilité des arts de l’espace euclidien.

Avec les arts du virtuel nous sommes en situation de rupture par rapport aux arts plastiques traditionnels par le passage d’une économie de stock à une économie de flux. La définition même de la conservation traditionnelle de la mémoire, en vue d’un usage pérenne, est mise à mal par cette rupture car l’art numérique est fondé sur des principes inverses : multiplicité, reproductibilité infinie, donc impossibilité d'appropriation. Une oeuvre qui se veut expérience plus qu’objet, flux plus que stock.

Comment, dans de telles conditions organiser la rareté, créer de la valeur marchande ?

J'ai moi-même tenté d'apporter en 1996 une réponse en forme de provocation, en mettant aux enchères publiques (mise à prix 0 franc) une oeuvre numérique on line intitulée Parcelle Réseau, image créée sur Internet mais sans référent physique autre que celui de ses propres pixels constitutifs, à l'Hôtel Drouot sous le marteau de Maître Jean-Claude Binoche. Deux  acheteurs ont ainsi payé 58 000 frs, un code d’accès sur Internet qui leur a été communiqué, confidentiellement, en échange de leur règlement. L’oeuvre numérique, Parcelle-Réseau, produite à cette occasion est bien plus qu’une oeuvre numérique. Il s’agit en effet, au-delà de l’image représentée et de la technique numérique utilisée, d’une oeuvre critique, relevant des systèmes complexes, dans laquelle sont partie prenante, autant pour sa forme que pour son sens : le cadre social, ses acteurs et leur idéologie. L’infini diversité des oeuvres réalisées sur Internet rend difficile leur définition aussi bien que leur classement en genres spécifiques.

Certaines de ses oeuvres sont essentiellement visuelles (Miguel Chevalier, Sophie Lavaud, Joseph Nechvatal) d’autres relèvent de la communication sociale (Olga Kisseleva, David Guez, Ricardo Mbarkho) d’autres du sémantique (Jean-Pierre Balpe) d’autres des principes d’une navigation complexe (Maurice Benayoun , Gregory Chatonsky, Karen O’Rourke, Olivier Auber) d’autres encore de contenus sociaux-critiques et politiques (Antoni Muntadas, Etoy Corporation, Fred Forest, le Tech Model Rail road du MIT)) d’autres, enfin, du détournement (Christophe Bruno, Yann Thomas, Eduardo Kac, Nicolas Frespech).

Dès les années 90, on voit naître des artistes pionniers comme Jodi, Vuk Cosic, Alexei Shulgin, Heath Bunting, Nathalie Bookchin, Roy Ascott qui révolutionnent l’art en transposant leurs productions d’art plastique sur Internet en y apportant ces trois dimensions supplémentaires qui sont désormais : interactivité et participation active du public, réalisation dans un nouvel espace immatériel et communication à distance différée ou instantanée. Ces données nouvelles, imposent nécessairement l’élaboration de nouvelles grilles d’interprétation et d’analyse de ces productions « autres », afin qu’elles puissent être appréhendées pour ce quelles sont et …sans référence obligée au passé. Le web, par ailleurs, étant un objet dynamique en constante évolution, qui met en jeu l’hybridation des langages, des formes et des techniques, ces oeuvres ne sont « saisissables » que dans le mouvement inhérent à cette condition.

L'art numérique, par ses pratiques de communication instantanée à distance dans les réseaux, de tous ces artistes du Net Art, ci-dessus cités, nous confronte brutalement à une quasi-abolition de l'espace, et témoigne, tout simplement, ici et maintenant, du changement fondamental de notre rapport au monde, dans lequel ces pratiques artistiques nous impliquent et nous immergent étroitement.

Fred Forest
Artiste multimédia
Professeur émérite de l’université de Nice Sophia-Antipolis "

http://www.webnetmuseum.org



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