IL S'APPELAIT HÔTEL RUHL

CHRONIQUE HISTORIQUE DU COMTE DE NICE PAR THIERRY JAN

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INTRODUCTION

Nous diviserons notre étude sur ce palace, qui fut l’un des fleurons de la Promenade des Anglais en trois parties. Dans une première nous évoquerons l’hôtel des Anglais qui avait son charme colonial et qui sera remplacé par le Ruhl. Puis dans une deuxième partie nous évoquerons ce que fut ce palace que tous les Niçois aujourd’hui regrettent quand ils voient cette bâtisse sans style et sans âme édifiée pour la gloire du béton. Dans une dernière partie, nous brosserons le fil des évènements qui de 1945 à 1970 ont scellé le destin et la mort d’une des plus belles œuvres de Charles Dalmas.

LA NAISSANCE DU RUHL

D’un hôtel au charme désuet à un palace

LA VIE DANS CES PALACES

Le Ruhl, un navire de croisière amarré sur la rivièra

LA MORT PROGRAMMÉE DU RUHL

Il y avait une volonté évidente de le voir disparaître.


LA NAISSANCE DU RUHL

C’est à Cannes sous le second empire que se dessine le paysage urbain du littoral avec six palaces sur la Croisette : dont l’hôtel Gonnet construit dès 1858.

A Nice, l’hôtel des Anglais et le cercle de la Méditerranée sont livrés en 1862. Le roi Louis de Bavière en sera un des premiers clients. Cet hôtel à la façade colonial, se distinguait des autres bâtiments de la Promenade des Anglais. Cet établissement avec ses balcons circulaires et un jardin intérieur, se trouvait entre le London House à sa gauche, restaurant de grand luxe et réputé. Sur sa droite, il y avait le cercle de la Méditerranée où avait séjourné le Prince de Galles. L’hôtel des Anglais, fut le premier à offrir un ascenseur hydraulique. On y louait des appartements et non des chambres. La location s’élevait entre 100 et 200 Francs Or par jour.

En 1892 la couverture du Paillon, la construction du casino municipal et la création du jardin public, contribuent à faire de ce quartier l’un des plus élégants de Nice. Le casino de la Jetée Promenade achève les luxueux aménagements. Il y aura des critiques dont celle de Robert Souza reprochant cette avenue tracée en ligne droite qui ne respecte pas la courbe des anciens quais et coupe en diagonale le jardin public. Les trois projets de fontaines furent abandonnés, on dégagea celle des tritons laquelle fut l’objet d’une légende entre les Lascaris et un hypothétique empereur d’orient. En fait elle date de 1827. Alexandre Lacoste surnomme les hivernants : « Hirondelles d’hiver » A cette époque, en 1880, un gentleman déjeune au London House, dîne au restaurant Français et soupe à la Maison Dorée.

En 1887 quand Stéphane Liégeard publie son livre, la riviera devient la côte d’Azur. Ses limites, encore aujourd’hui, sont mal définies. Ce littoral français va connaître un essor sans précédent. Après 1860 on assiste à une modernisation de l’ancien Comté de Nice. En 1888 une carte du guide Joanne nous décrit un littoral vierge dont les villes et villages sont espacés, l’urbanisation n’a pas eu les conséquences que l’on connaît aujourd’hui. On peut découvrir les noms de torrents,voire petits rus qui ne sont plus mentionnés de nos jours. En étudiant bien cette carte, on constate que dans les vingt dernières années du XIX° siècle, l’arrière pays était peuplé : hameaux, villages ou lieux dits, lesquels seront victimes de l’exode rural, lequel s’accentuera après la saignée du premier conflit mondial.

En 1904 on assiste à l’achèvement de la Promenade des Anglais qui atteint l’hippodrome (aéroport aujourd’hui). Cette dernière est selon le mot du maire Honoré Sauvan : « Une promenade unique au monde. »

Les infrastructures vont favoriser le développement du tourisme. Ce dernier va nécessiter l’amélioration de l’accueil des hivernants avec la construction d’hôtel et de palaces. C’est vers la fin du XIX° siècle et un peu avant la première guerre mondiale que ces palaces vont être édifiés, œuvres d’architectes locaux dont un certain Charles Dalmas. Il est le spécialiste des programmes hôteliers, il en réalise 18 tout au long de sa carrière. Il réalisera environ 80 édifices en sus des hôtels.

Ce dernier outre le Carlton à Cannes et l’hôtel Atlantic à Nice va réaliser l’un de ses plus beaux fleurons : l’hôtel Ruhl. En janvier 1911 l’architecte achève à Cannes le Carlton pour Henri Ruhl avec ses 250 chambres salons et salles de bain En 1913 l’hôtel Ruhl est construit au lieu et place de l’hôtel des Anglais détruit en 1909 dont l’architecture coloniale, ne s’accordait pas avec les lieux. De plus cet établissement avec son jardin ne répondait plus aux attentes et exigences d’une clientèle recherchant les mondanités d’un café avec ses terrasses. Les grands boulevards parisiens imposent ainsi leur mode. On abandonne en ce début de XXe siècle l’idée de château au profit de celle de rendez vous mondains. L’hôtel des Anglais obéissait au souci de séduire la clientèle Britannique avec son style orientale et exotique. Les exigences du luxe et du raffinement conduiront à sa démolition afin de faire place à un style plus au goût des modes. Dalmas prend la succession de Tersling et s’inspire des styles Louis XIII et Louis XIV avec ses deux chefs d’œuvres le Carlton et le Ruhl.

Le Ruhl très vite s’impose comme l’élément dominant de l’industrie hôtelière de Nice. C’est dans ses salons que le 30 novembre 1913 se déroule le banquet de l’Union Régionale des Hôteliers de la Côte d’Azur en l’honneur de monsieur Ferdinand David ancien ministre. La soirée s’achève par un spectacle et une sauterie, d’après une chronique du Petit Niçois.

Le Ruhl en raison de sa proximité des Casinos, attirera le monde des joueurs et notamment les milieux hippiques. N’oublions pas qu’il y avait alors un hippodrome à Nice.

LA VIE DANS CES PALACES

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L’hôtel Ruhl a été construit par Charles Dalmas sur l’emplacement de l’ancien hôtel des Anglais aux armatures extérieures en fer. Ce dernier ne répondait plus aux exigences de luxe et de confort exigées par la clientèle en attente de nouvelles exigences. Le concept d’hôtel Palais ou le palace, est né en Suisse sous l’impulsion de pionniers comme Johannes Baur entre 1836 et 1844 à Zurich, Henri Fraisse en 1844 à Lausanne et bien d’autres. Les Suisses auraient imité à une grande échelle l’architecte Allemand Weinbrenner qui transforma un couvent de capucins en un hôtel de luxe à Baden-Baden, c’était en 1807. La côte d’Azur étant devenue le centre de villégiature des hivernants, c’est donc ici que les architectes édifieront leurs créations, inspirées du modèle Suisse. Le Ruhl est conçu comme un navire de croisière, amarré à son quai : la Promenade. Il dispense le luxe à sa clientèle aristocratique. Les sous sols sont l’écrin des diverses machineries : cuisines, ascenseurs, monte charges, électricité, eau, lingerie, frigos, caves et dépôts. Le rez de chaussé outre le bureau du concierge comporte une galerie, un hall, la réception et l’imposante salle de restaurant de 40 mètres de long éclairée par de larges baies vitrées donnant sur la mer. Des pilastres en marbre jaune de Sienne soutiennent les plafonds. Sur le côté de la rue Halévy, le bar américain. Dans les cinq étages, sont aménagées les 300 chambres, trois styles sont proposés : Louis XIV, Louis XVI et Adams. Chaque chambre bénéficie du confort moderne. Il y a aussi 50 chambres aux aménagements plus simples proposées à la clientèle moins aisée.

En 1924 le Ruhl innove avec ses thés dansants. Un artiste de renom Louis Tissier y organise des fêtes. On citera entre autres : Le banquet chez le proconsul, Les joujoux ou encore la Fête de La Lanterne.

Un autre aspect ne doit pas être négligé. A cette époque le grand escalier, les ascenseurs étant rares, rempli une fonction primordiale. C’est là que les dames peuvent montrer leurs belles toilettes et les messieurs en habit les courtiser avec galanterie, le dîner est obligatoirement habillé. Cet escalier est une scène diront certains chroniqueurs de l’époque. Le couple le descend avec solennité, salué par le personnel et admiré par ceux qui se trouvent dans le hall, lui aussi imposant. Le client vit dans le Palace, il en sort très peu, hormis pour les promenades, d’où les grands salons avec leur vie mondaine.

En été (d’avril à novembre) ces hôtels ferment. La saison est uniquement hivernale. Les Palaces ont contribué à la formation du personnel hôtelier. Il n’y avait pas en France d’école pour former aux métiers de l’hôtellerie. Ceux qui se destinaient à ce métier devaient aller à l’Etranger pour acquérir une formation. C’est à Nice que fut créée, l’une des premières écoles hôtelières françaises et probablement l’une des plus réputée. Là encore, nos amis Suisses furent des précurseurs.

Dans ces Palaces, les repas étaient copieux, la liste des mets servis est inimaginable pour un gastronome du XXI° siècle. Douze plats au déjeuner et quatorze au dîner. Il y avait deux services et chacun durait environ deux heures. On citera un menu de dîner type de l’époque :

 

10 à 15 sortes d’hors d’œuvres

Deux potages (un maigre et un gras)

Plats de poissons

Plats de viandes : gigot, veau accompagnés de légumes, volailles

Salade de saison

Fromages

Glaces

Fruits

 

Quelques Personnalités ayant séjournées au Ruhl :

Sultan du Maroc

Bey de Tunis

Emir Fayçal

Président Herriot

Président Gaston Doumergue

Général Weygand

Amiral Sherman

En juin 1937 la convention du Rotary présidée par le président Albert Lebrun, y a tenu ses assises.

Selon certaines sources, Winston Churchill y serait descendu.


LA MORT PROGRAMMÉE DU RUHL

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Avec la seconde guerre mondiale suivie des occupations italiennes et allemandes l’activité hôtelière est très réduite, ce qui amena des faillites. Entre 1943 et 1944, Szkolnikoff un affairiste permit aux Allemands de prendre le contrôle du Ruhl ainsi que du Plazza. Il s’empara également du Majestic et du Martinez à Cannes. Après la libération, ces établissements seront placés sous séquestre pour leur collaboration avec l’occupant. Les propriétaires du casino de la jetée Promenade tenteront de récupérer le Ruhl comme indemnité, suite à la destruction par les Allemands de leur bien, mais renonceront devant une impressionnante levée de boucliers contre leur revendication.

De la fin de la guerre au milieu des années ‘80’ on voyait dans le style architectural qui s’étend de 1860 à 1914, un caprice sans intérêt, futile et incompréhensible. Cette vision obscurantiste aura pour conséquence les destructions des hôtels Gonnet à Cannes et Ruhl à Nice. Nous n’évoquerons pas les interventions ‘modernistes’ qui ont mutilé le Royal et l’Atlantic à Nice. Quand il fut décidé de fermer le Ruhl, on dut déplacer 300 clients dans les autres hôtels de Nice ou de la côte. Ce qui souligne sa réputation et sa fréquentation.

Une délibération du 7 mai 1957 du conseil municipal de Nice et un arrêté préfectoral du 20 décembre de la même année scellaient l’expropriation pour utilité publique de l’hôtel Ruhl. Cet arrêté sera abandonné et repris en 1960. En 1962 les indemnités d’expropriation des propriétaires étaient fixées par le juge. Le bail emphytéotique du 9 novembre 1963, signé entre le maire de Nice et monsieur Pierre Emile Jacques Ducis, prévoyait dans son article deux la liberté au preneur de transformer, modifier ou démolir et reconstruire comme il l’entend un immeuble à destination d’hôtel de type palace et d’un Casino. On le voit, l’arrêt de mort était décidé pour l’hôtel Ruhl et en même temps pour le casino municipal. C’est en 1970 que les coups mortels seront portés à cet édifice, laissant la place à un bâtiment sans âme et sans style. On notera une anecdote : une dizaine d’années avant la destruction de cet hôtel, un publiciste dut refaire son affiche où le Ruhl était représenté ( il ne fallait pas qu’il apparaisse). Après l’annonce de la fermeture et destruction du Ruhl, c’est plusieurs courriers que reçoit le maire de Nice pour protester contre ce projet qui va priver Nice de l’un de ces plus beaux bâtiments. Une de ces lettres cite le Negresco, le musée Masséna, le palais de la Méditerranée et le Ruhl comme les joyaux de la promenade des Anglais. Elle parle de son toit à la Mansart et n’hésite pas à le comparer aux monuments parisiens, elle conclu : « C’est toujours un sacrilège de détruire quelque chose de beau. » Lettre signée : Henry Richard 26 avril 1966.

Dans cette délibération du 7 mai 1957, le maire de Nice intervenait personnellement au sujet de l’hôtellerie à Nice et évoquait le Ruhl comme étant l’un des trois palace existants encore dans sa ville. Il en parlait d’une manière élogieuse : « ….Le Ruhl, le plus important d’entre eux par sa situation, son luxe et son confort ; placé sous le séquestre de l’administration des domaines, est menacé d’être vendu aux enchères et éventuellement transformé en appartements. Il s’agit d’un palace de réputation internationale fanion de notre équipement touristique. »

Le maire de Nice redoutait cette transformation en appartements du palace. Il proposait de recourir à une expropriation pour cause d’utilité publique, protégeant ainsi la destination et l’usage des lieux en tant que palace. Par la suite, une société d’économie mixte gérerait l’hôtel. Le bail consenti en 1911 et par divers actes devait expirer le 30 septembre 1970. Le maire scellera par le bail de novembre 1963 la mort de ce bâtiment. S’il a préservé la destination des lieux à une vocation hôtelière, il n’a pas réussit à sauvegarder l’œuvre majeure de Charles Dalmas et Nice a perdu un de ses joyaux. Dans les années ‘60’ où ce style artistique était décrié au nom de l’utilité et du modernisme, le Ruhl, comme beaucoup de belles bâtisses, sera sacrifié au dieu béton. Plus tard le palais de la Méditerranée et la gare du Sud faillirent eux aussi succomber sous les pelleteuses, mais c’était déjà une autre époque et ils furent tous deux sauvés par la mobilisation des amoureux du beau. On regrettera toujours cet hôtel au charme désuet, celui d’un autre temps, d’une autre époque où la beauté était fiancée du raffinement et où les Palaces étaient avant tout : des Palais.

Thierry JAN

 

SOURCES BIBLIOGRAPHIQUES :

La construction moderne numéro 14 : 2 janvier 1927.

Sourgentin numéro 144.

Archives municipales Nice 4 D 1. 344

De l’hôtel palais en riviera Hommes, habitants, habitudes)

Thèse Michel H Tschann Nice 1976

Nice Historique numéro 1 1967 Antoine Biglia)

Histoire de Nice tome II Robert Latouche.

Nice Historique numéro 2 1978

Nice capitale d’hiver, regard sur l’urbanisme niçois Robert de Souza 1860-1914 réédition Serre 2001.

Une histoire urbaine, Nice Claude Drelozenzo Hartmann éditeur.

Recherches régionales numéro 3 1993.

Mesclun numéro 10 1989 Pierre Gouirand.

A Biglia colloque sur le tourisme 8 10 mai 1962 Nice. Des auberges aux grands hôtels de Nice, archives municipales Nice Δ Grand in 8° 37