Un papa une Marion

Manif pour tous, à (l’extrême) droite toute

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Lisa Castelly 28 novembre 2015 

 

Le mouvement né de la contestation de la loi Taubira sur le mariage homosexuel veut jouer à fond son rôle de lobby conservateur et peser sur la campagne. Le 13 novembre au soir, avant les attentats, militants et sympathisants de la région PACA recevaient les candidats aux régionales volontaires pour les interroger sur leur vision de la famille, faisant la part belle à la candidate Marion Maréchal-Le Pen.

C’était le vendredi 13 novembre au soir, et, au Florida Palace, les drapeaux bleu blanc rouge avaient à l’époque une autre raison de virevolter. La salle de réception située dans le 10e arrondissement accueillait alors la soirée « Questions pour un président de région » organisée par la Manif pour tous. Une soirée qui allait être vite oubliée des médias, hormis un article dans La Provence du lendemain, passée inaperçue en raison des événements tragiques qui auraient lieu en même temps à Paris.

La Manif pour tous vient de faire un récent retour dans l’actualité de ces derniers jours. Tenus ce soir-là, les propos de la candidate FN Marion-Maréchal Le Pen sur l’arrêt des subventions au planning familial provoque une tempête médiatique avec réactions des autres candidats.

Mais à 19 h 30, ce 13 novembre, devant le Florida Palace, les militants anti-mariage gay sont encore guillerets. En coulisses, Ludovine de la Rochère reçoit autour d’une table ronde à nappe blanche. La présidente de la Manif pour tous égrène les noms de villes prévues dans ce tour électoral : « Nous avons été à Bordeaux, Lyon, Lille, nous serons à Toulouse, Rennes, Caen, Nantes, Paris… » Une tournée digne d’un groupe de rock pour peser sur la campagne et à chaque fois, le même programme : chaque candidat présent se voit poser quelques questions, connues à l’avance, afin que le public puisse se faire son avis sur sa politique familiale. Une façon pour le mouvement anti-mariage gay de jouer à fond son rôle de lobby politique, même dans une campagne qui ne touche pas vraiment à ces questions. Les politiques sont invités à se prononcer sur des thématiques larges comme « la vision de la famille » ou sur des propositions concrètes comme la création d’un « pass famille région » ou la mise en place d’une « commission famille » au conseil régional. « Les candidats de gauche ne viennent pas et c’est une erreur, c’est décevant pour leurs concitoyens. Nos questions sont ouvertes et la famille est un sujet important pour tous les Français ! », regrette-t-elle. « Notre combat c’est la lutte contre le genre« , ne cesse-t-elle de répéter avec son accent des beaux quartiers.

Retrouvez en bas de page nos trois questions au politiste Gaël Brustier, spécialiste de la Manif pour tous 

« C’est le seul candidat Les Républicains à ne pas avoir accepté »

À Marseille, la déception est d’autant plus grande que Christian Estrosi ne viendra pas. Des problèmes d’agenda qui ne convainquent pas vraiment les organisateurs. « C’est le seul candidat Les Républicains à ne pas avoir accepté », peste Ludovine de la Rochère avant de prendre un appel. « Bien sûr, vous êtes la bienvenue, même avant votre intervention, je serai ravie de passer un moment avec vous ! », s’enthousiasme-t-elle avec une chaleur toute particulière dans la voix. Au bout du fil, l’invitée n’est autre que Marion Maréchal-Le Pen. De l’autre côté de la table, Jacques Bompard, le maire Ligue du Sud d’Orange et ancien du Front, réajuste son veston comme pour dissimuler son agacement.

L’hospitalité de Madame de la Rochère se réduira ce soir aux candidats de la droite très à droite. Jacques Bompard et Marion Maréchal-Le Pen donc, ainsi que Noël Chuisano de Debout la France, sont les seuls à avoir répondu présents.

salle manif pour touUn service d’ordre important encadrait la soirée. (LC)

Dans la salle, la première rangée de chaises affiche en toutes lettres les noms des absents, Christian Estrosi, mais aussi le socialiste Christophe Castaner et l’écolo Sophie Camard. Les deux à trois cents militants, des seniors pour la grande majorité, prennent place et se voient recommander d’être « bienveillants » pour ce « moment d’écoute » et de bannir les attaques envers les personnes. Une musique solennelle, digne d’un film à suspense, sort alors des hauts-parleurs. « Souvenez-vous, il y a trois ans ! », commence sagement Marie-Paule Leclère, la responsable départementale du mouvement. « Nous sommes toujours là car vous savez qu’à Marseille, on ne lâche rien !« , poursuit-elle encouragée par le public qui agite les drapeaux bleu et rose marqués du logo du mouvement.

Le terrain bien préparé, Ludovine de la Rochère s’avance au pupitre dans une audacieuse robe bleu électrique qui s’évase un peu au dessus du genou. « Nous avons le devoir d’aider les politiques, tous les politiques, à prendre en compte la famille”, affirme-t-elle, pédagogue, regrettant par ailleurs l’absence de plusieurs tête de listes. « Il est mort, Estrosi », prophétise à son voisin un participant qui a bien compris les allusions de l’oratrice. Le discours inaugural se fait plus virulent et dénonce « ceux qui voudraient remplacer la famille par l’État”, François Hollande en tête, lequel, d’après la présidente, « n’aime pas la famille ». L’attaque est suivie d’une salve d’applaudissements et de huées qui sonnent comme une libération. 

Ludivine de la Rochère à la tribune. (LC)Ludivine de la Rochère à la tribune. (LC)

Grill « bienveillant »

Une fois les discours d’usage terminés, Jacques Bompard, le premier candidat à passer sur le grill « bienveillant » de la Manif pour tous, prend place sur l’un des deux fauteuils installés sur la scène. En guise d’intervieweur un gendre idéal de 26 ans au sourire mutin, qui n’est autre que le rédacteur en chef du magazine conservateur Valeurs actuelles, le bien-nommé Geoffroy Lejeune. Son rôle se limitera à poser la dizaine de questions communiquées à l’avance aux candidats et, de temps en temps, à recadrer les envolées de ses interlocuteur.

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Jacques Bompard interrogé. (LC)

Mon combat politique, c’est la défense de la vie et le respect des lois naturelles”, commence le maire d’Orange pour résumer son parcours. Il a visiblement décidé de choyer son audience et revisite toute sa carrière politique à l’aune des revendications de la Manif, n’hésitant pas à saluer au passage, « l’excellent travail de la fondation Lejeune », organisme « pro-vie » (anti avortement), dont Ludovine de la Rochère a longtemps été employée. Jacques Bompard promet ainsi de gérer la région « en bon père de famille », distillant ses vues sur la moralité disparue qu’il entend rétablir. “Bientôt une femme qui n’a pas avorté ne sera pas jugée compétente ! Ils ont tout détruit ! », s’enflamme-t-il, regrettant le temps où « un salaire suffisait à faire vivre une famille, et, pour peu que l’épouse soit économe, on pouvait un jour s’acheter une petite maison ».

« Lui ça fait longtemps qu’il est là, il n’a jamais viré de bord !” 

drapeau militants redimLes militants attentifs. (LC)

Comment influer sur ces questions à travers la région, s’inquiète alors son intervieweur d’opérette ? « Rien n’interdit de financer des structures pour accueillir la vie, pour que les Françaises qui ne peuvent pas garder leurs enfants les donnent aux familles françaises qui ne peuvent pas en avoir », propose-t-il alors. Le candidat de la Ligue du sud ne renie pas un autre des moteurs de son histoire politique, la préférence nationale. La Manif pour tous voudraient voir créer des « pass région famille » offrant des réductions pour simplifier la vie des familles – avec un père et une mère il s’entend – et Jacques Bompard approuve, à condition d’être sûr que « les parents vivent et travaillent ici ». Il n’oublie pas non plus de prévenir ses auditeurs contre les candidats « à étiquettes » et « qui font des promesses » mais n’ont pas d’expérience. Sa jeune et blonde concurrente serait-elle visée ? Enfin, une dernière diatribe contre « les bi-nationales » Christiane Taubira (pourtant franco-française) et Najat Vallaud-Belkacem lui accorde l’enthousiasme du public. Mais ce n’est que sous des applaudissements polis que l’ancien membre du Front national quitte l’estrade. « Lui ça fait longtemps qu’il est là, il n’a jamais viré de bord !”, commente un spectateur.

Noël Chuisano (DLF) en compagnie de Ludovine de la Rochère.
Noël Chuisano (DLF) en compagnie de Ludovine de la Rochère.

Deuxième candidat à s’être porté volontaire, Noël Chuisano, tête de liste Debout la France, prend la suite. L’homme calme et grisonnant tente la carte du grand-père responsable. « Pour mes petits-enfants, je ne crois pas que ce soit un bon environnement », répond-il sur le climat moral post-loi Taubira. Il poursuit son intervention sur les « partis classiques », dont l’alternative ne serait pas, d’après lui « le FN qui fait peur à une partie des Français ». Un claquement de langue agacé fend alors le silence dans la salle. À toutes les propositions de la Manif pour tous, Chuisano dit amen. Oui au pass famille, oui à l’égalité entre écoles privées et public, oui à une commission famille à la région. Un peu pressé par l’animateur de la soirée, il conclut sur son inexpérience en politique, gage pour lui de sa probité. « Il ne maîtrisait pas trop les dossiers ce monsieur », analysera un militant en fin de soirée.

« Elle est là ? »

Alors que le générique mélodramatique resurgit des enceintes, une rumeur parcourt la salle. « Elle est là ? Ah oui, c’est bon, elle est arrivée ? Tout va bien alors ! », murmure un couple. Après les amuse-bouches, la soirée semble être sur le point de commencer pour de bon. La salle est loin d’être immense, mais un important service d’ordre d’une grosse vingtaine d’hommes observe le public, avec un agent en blouson de cuir et brassard orange placé tous les trois mètres.

Et la voilà qui déboule des coulisses d’un pas décidé, sourire en coin et tête baissée pour éviter d’être éblouie par les quelques flashes sur le chemin qui la mène à l’estrade. À son cou, une écharpe rose fluo qu’on l’a souvent vu porter en tête des cortèges de la Manif pour tous. Installée dans son fauteuil, Marion Maréchal-Le Pen est comme chez elle et jongle avec les termes « genre« , « filiation » ou encore « déterminisme sexuel« , en habituée.

Au tour de Marion Maréchal Le Pen. (LC)

« Pourquoi être entrée en politique si jeune ? », s’enquiert l’intervieweur, complice. « Je suis entrée en politique en me faisant botter les fesses », démarre alors la jeune femme en racontant en détails ses échanges avec le grand-père Jean-Marie dans le château familial qui l’ont convaincue de se présenter aux élections législatives de 2012. L’auditoire applaudit et souligne d’émotion les liens forts qui unissent encore la dynastie Le Pen. Son combat contre le mariage pour tous ? Il découle aussi de son histoire familiale : « Je ne viens pas d’une famille classique, je sais ce qu’est la souffrance que ça peut être. je suis moi même adoptée. Un peu comme Henri Guaino, je peux me projeter. » Pour être plus précis, Marion Maréchal-Le Pen n’a connu qu’à son adolescence son père biologique et a été élevée par une maman et un papa, l’époux de sa mère qui l’a reconnue et lui a donné son nom Maréchal. “Normalement, je ne suis pas impudique”, dit-elle pour excuser ses confidences.

« Pas un sou » pour le planning familial

Mais il n’y a pas que par les sentiments que l’héritière Le Pen a décidé de prendre l’auditoire. Pour les familles de PACA, « outils essentiels dans le cadre de l’obtention du bien commun« , elle a des propositions. Développer pour les zones rurales « les spectacles et la musique itinérante« , mettre en place des bourses au mérite, rendre les gares plus accessibles, notamment pour les poussettes… Pour autant, la candidate Front national n’a pas prévu de dire à ce public déjà conquis que ce qu’il veut entendre. Le pass famille région ? « Cela existe déjà via la carte famille nombreuse, il suffit de l’amplifier. » Une commission famille ? « C’est du gadget, je préfère m’atteler à porter cette vision dans tous les domaines. Ce serait mentir de dire le contraire. » L’égalité de traitement entre lycées privés et publics ? « Non, cela reste un choix, on ne peut pas le favoriser. » Quelques mécontents se font entendre, mais le public semble comme sidéré par cette idole qui prend plaisir à le malmener.

« L’avortement est pour moi le tabou absolu de notre société, pire que l’immigration. Je ne suis pas pour l’interdiction, je suis pour la responsabilisation »

Pour autant, Marion Maréchal-Le Pen a encore dans son sac quelques saillies qui devrait lui assurer l’approbation de l’auditoire. Elle promet tout d’abord de faire le ménage dans les associations subventionnées par la région, « communautaires » ou « LGBT » [lesbiennes-gays-bi-trans, ndlr] et surtout, au planning familial qui promeut selon elle « une vision très légère de l’avortement”. La salle approuve bruyamment. « L’avortement est pour moi le tabou absolu de notre société, pire que l’immigration. Je ne suis pas pour l’interdiction, je suis pour la responsabilisation », assène-t-elle avant de conclure : « Ils n’auront pas un sou. » Les applaudissements pleuvent. Le temps de rappeler que, malgré l’absence remarquée de Marine Le Pen aux manifestations de 2013, « le bureau politique du parti a toujours été absolument contre le mariage homosexuel », la matadora au foulard rose quitte la salle, ovationnée.

Boissons et accessoires aux couleurs du mouvements à la buvette. (LC)

« Et si le FN n’était pas fasciste comme ils le disent ?« 

Les drapeaux sont rangés, les derniers bouts de saucissons disputés et les langues se délient. Françoise et Pascal, un couple de quinquagénaires qui ont un jour « décidé de tout quitter pour travailler dans le social et changer le monde« , sont séduits. « Jamais je n’aurais envisagé voter pour Jean-Marie Le Pen, mais là, il faut secouer le cocotier. Marion a été honnête sur ce qu’elle pouvait faire ou non, elle connaît les dossiers. » Pour eux, la lutte contre la loi Taubira a été un tournant :« On a commencé à penser par nous-même. Et si les journalistes nous mentaient ? Et si le FN n’était pas fasciste comme ils le disent ? », questionne Pascal. 

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Pour chaque candidat invité une chaise vide. (LC)

Nombreux sont ceux qui regrettent l’absence de Christian Estrosi. Domitille, militante de 24 ans, investie au niveau national, a commencé à s’intéresser à la politique avec la Manif pour tous et a pris l’habitude de juger les politiciens à l’aune des questions familiales. « Du coup, je ne sais pas ce que pense Estrosi. C’est dommage », déplore-t-elle. En réalité, le candidat Les Républicains a bien essayé de de se faire remplacer, mais les organisateurs ont refusé. Deux colistiers de Christian Estrosi ont tout de même fait fait acte de présence : Catherine Giner, ancienne figure de proue de la Manif à Marseille, adjointe à la famille de Jean-Claude Gaudin, accompagnée de Didier Balandras, 47e sur la liste Bouches-du-Rhône et lui aussi militant historique du mouvement. Celui-ci tente d’excuser le maire de Nice : « C’était compliqué pour lui de venir, il n’y a pas à polémiquer sur son absence. Nous avons justement été envoyés pour montrer que Les Républicains étaient bien là, même si il est clair qu’il aurait été mieux qu’il soit présent. »

« Ce soir, ce qu’on voit, c’est de la récupération »

Une autre blonde bien connue a aussi attiré l’attention sur elle ce soir-là. Frigide Barjot, l’ancienne égérie de la Manif pour tous avait fait le déplacement. En froid avec l’actuelle direction, elle tente d’exister malgré tout au sein du mouvement et confie volontiers son analyse avant de repartir pour Paris : « En ne venant pas ce soir, Estrosi laisse la place à la récupération par le Front. Nous sommes un mouvement démocratique qui n’a pas à être récupéré mais ce soir ce qu’on voit, c’est de la récupération. »

Sous la lumière des néons kitch du Florida Palace, les derniers irréductibles bavardent encore. Quelques mines inquiètes apparaissent à la lueur des smartphones qui apportent des nouvelles d’une fusillade à Paris. Quelle partie de la soirée aura le plus d’influence sur leurs votes ?

florida palaceLe Florida Palace ferme ses portes. (LC)
 3 questions à Gaël Brustier

Estrosi « n’a rien à gagner de ce côté-là »

Gaël Brustier est politiste au sein de la Fondation Jean-Jaurès. Il a publié «Le Mai 68 conservateur – Que restera-t-il de la Manif pour tous?» (éditions du Cerf, 2014). Pour lui l’absence de Christian Estrosi tient plus du choix tactique que de l’incompatibilité d’agenda.

Pourquoi, selon vous, le candidat Les Républicains Christian Estrosi ne trouve-t-il pas nécessaire de rencontrer la Manif pour Tous ?

Vu l’avance prise par Marion Maréchal-Le Pen dans les milieux catholiques de la région, il n’a rien à gagner de ce côté-là. Un politique comme Estrosi n’a aucun intérêt à aller faire quelques annonces chocs qui pourraient froisser son électorat niçois bien acquis, qui est très à droite sur les questions économiques par exemple, mais plus ouvert sur les questions de société.

En quoi cette situation est-elle propre à la région PACA ?

Certains au FN voient une opportunité dans ce mouvement, et il est sûr qu’en PACA, Marion Maréchal a su séduire un électorat nouveau, notamment auprès de la jeunesse catholique. Son invitation à l’université d’été de la Sainte Baume en août lui a ouvert beaucoup de portes. Elle est l’une des rares figures politiques locales à s’être fait le fer de lance de la Manif. Elle a su attirer la frange la plus dure et elle a envoyé les bons signaux. La ligne qu’elle suit est très différente de celle de sa tante, que je qualifie d’hédoniste-libérale. Marion Maréchal bâtit son électorat sur un axe droitier et sécuritaire.

Frigide Barjot parle de récupération du mouvement par le Front national, partagez-vous son analyse ?

Sa théorie est partagée par d’autres analystes qui pensent que la Manif compte se “vendre” au FN pour 2017. Je n’en suis pas sûr. Ludovine de la Rochère n’a pas d’affinité particulière avec le Front, c’est une catholique de droite, certes, mais elle ne partage pas les même réseaux que le FN d’hier ou d’aujourd’hui. Désormais, la Manif se considère comme un lobby et fait tomber les barrières à droite.

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