Il était une fois...

... la grande

artiste internationale

écrivain et photographe

franco-italienne

 

Fiorella GIOVANNI

ELLE

Biographie

 

 

 

 

Fiorella Giovanni Mai 2002 Florence san Miniato al Monte

 

E  L  L  E

 

 

 

            Lors d'un entretien dans plusieurs lieux vénitiens, elle expliqua son refus dans les années 50 d'un héritage généalogique ne lui appartenant pas. Elle assuma et finança sa vie elle-même, contourna le standard sociétal. Forte personnalité et volonté, indépendance, idées et analyses personnelles, grande sensibilité, avant-gardiste voire visionnaire. Pour réaliser ses buts, un chemin particulier la conduisit à travers beauté naturelle et beauté construite par l'humain.

 

            Le narrateur vous conte son parcours atypique entre amour du Paris historique et magie vénitienne flottant sur des reflets à la porte de l'Orient. Il vous invite à célébrer avec elle ses fiançailles sérénissimes. Une alliance d'or à son doigt en témoigne. Rencontrez avec lui Henri de Régnier, vénitien de cœur, John Ruskin, Musset et George Sand et découvrez la personnalité de Pétrarque, le grand poète italien puis, frôlez les paysages divins de Toscane et leur harmonie céleste sur terre. Laissez le charme du Marais et de l'ile Saint Louis caresser votre esprit. La vision de l'auteure de la société vous est transmise par des anecdotes vécues et l'existence d'une présence invisible protectrice présente autour de nous. Des mots traduisent aussi un grand respect pour nos compagnons les animaux avec qui nous vivons.

 

            Depuis 1998, elle procède par donations de son travail littéraire et photographique auprès de bibliothèques d'instituts culturels et musées réputés (Europe, Canada et Usa). Elle étudie Venise et l'Italie contemporaines liées à l'histoire. La porte vénitienne ouverte sur l'Orient lui donna envie de s'intéresser à l'historique de l'Islam depuis 2015 en revisitant la religion catholique. Elle aussi est issue du monde méditerranéen. 

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France Libris

 

Quelques mots anonymes

                 Le - Bel Paese - de Dante. Reflets à Venise. Lumière en Toscane. Renaissance et patrimoine historique immense. Et si la Beauté pouvait changer le monde ? Des rythmes et des musiques caressent couleurs et lumière vives déjà orientales. L'artiste crée son œuvre. Dieu dirige son esprit.

                 Venise, magie, prestige, beauté infinie. Les passionnés l’étudient pour vivre sans fin son authenticité cachée. Un carnaval réapparu. Des envahisseurs mondiaux briseraient-ils son aura superbe ? Un nouvel enfer dantesque ? Venise, sans cesse au bord du tombeau mais toujours renaissante et toujours présente.

 

Quelques mots de célébrités

Venice, a splendour of miscellaneous spirits.

John Ruskin, écrivain, poète, peintre, critique d'art britannique

et vénitien d'adoption. Extrait du livre - Les Pierres de Venise -.

Toute notre connaissance découle de notre sensibilité.

Le désir de savoir est naturel aux bons.

Le plus petit des félins est une œuvre d'art. Chaque chat est un chef d’œuvre. Leonard de Vinci.

Sans l'Art, on vit beaucoup moins bien.

Jean d'Ormesson.

 

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ELLE 

Une interview de Giovanni de Venis, journaliste vénitien. 

                 Lors de nos entretiens à Venise, au bar de l'hôtel Danieli ou assis sur un banc rouge du campo Santa Maria Nova dans son cher quartier de Cannaregio, je découvris son grand amour pour Venise, sa ville d'adoption. La mélodie de la langue italienne et ce pays furent un merveilleux tremplin pour elle, l’entrainant vers un nouvel univers après son étude de l’Histoire de l’Art au Louvre et à Sienne et sa capacité à étudier le fonctionnement humain avec une grande curiosité évidente pour la psycho par un cursus non classique.

                 Les lignes qui suivent vous révèlent son parcours. Qui se douta de la chance offerte par la langue italienne lorsqu'elle commença à l’apprendre ? Probablement personne. Sa beauté sonore captiva de suite notre amie. Des origines parlaient-elles ?        

Attachement certain pour le charme du Marais et de l'ile Saint-Louis, amour pour l’histoire des lieux, l’architecture et les reflets de Venise, pour l’harmonie céleste des paysages de Toscane … une esthétique visuelle raffinée la guide.

                 Maroc, Lac de Garde, Venise à la porte de l'Orient, lumière d’une Toscane aux œuvres dorées byzantines, monde méditerranéen éclatant de couleurs et vieille Europe, c’est sans nationalité mentale que son esprit semble voyager dans une atmosphère européenne et du monde méditerranéen.

                 Son ouverture d’esprit et son naturel peuvent surprendre. Un discours l’intéresse ou non. Elle préfère rester seule et éviter les incompréhensions répétitives d’un monde auquel elle n’appartient pas. Une théorie bienpensante non appliquée prétend qu’à l’époque actuelle le choix de vie de l’autre est respecté. Faux. Pourquoi alors cette non-curiosité à fréquenter son type de personne ? Maints échanges, enrichissements et moments agréables communs sont ainsi absents. De ce fait, le travail artistique demeure son refuge. Tout d’abord elle parla avec les artistes dans leurs expositions traduisant le reflet de leur être : un stage de tant d’années dans le rendu de leur vision de la beauté ou de la réalité et une tentative de compréhension des créateurs. Puis, en 1993, elle mit en scène le contenu de ses photographies, les couleurs, les formes et la géométrie. Elle commença aussi à mettre en scène les mots espérant traduire fidèlement son ressenti, sa réalité et la Beauté de lieux exceptionnels comme Venise et Paris historiques. Un travail volumineux : 60 mille photographies et 15 thèmes, du figuratif à l'abstrait, à gérer par sujets et à faire entrer en conservation dans des instituts. Depuis 2001, écriture, édition et diffusion par elle-même de ses livres-textes et livres photographiques par donations en instituts à travers le monde. Etudier et apprendre continuellement. Documentation et recherches sur le web. Lire les livres d’auteurs sur les thèmes identiques aux siens et étude de l’historique de l’islam. Grande amie des chats, leur fidélité et leur affection sans failles savent la réconforter un peu depuis toujours. Réalisez enfin qu’elle souffre tellement par votre indifférence, vos incompréhensions, votre désintérêt par manque de culture et de conversation, votre manque de récompense par quelques mots et votre de chaleur humaine véritable dans ce désert actuel. Manque de temps ? Faux motif. L’intérêt vrai porté à quelqu’un comme les sentiments savent trouver le temps nécessaire et transmettre du bien-être. 

Introduction

                 Son but : être uniquement elle-même agissant avec son ouverture d'esprit dotée de curiosité socio-psycho-culturelle, sa recherche continuelle de liberté, de compréhensions, de réalité, de valeurs utiles. L'époque réservait aux femmes des occupations manuelles, un rôle de servante et surtout le droit de se taire. Ce rôle, elle n'en voulait pas. Tout le monde en semblait satisfait : pas elle. Elle prévoyait de ne dépendre que d'elle-même. A 8 ans, en cueillant des cerises dans le jardin de ses parents en entendant chanter Dalida - Ciao, ciao, bambina -, elle vit déjà le schéma de la société en place. Elle le refusa. Signe du Lion et tempérament de feu. Personne ne comprenait ses réflexions rebelles et pourtant, elle ne lançait pas toutes ses idées pour éviter d’être taxée plus férocement encore d'anormalité. Elle se jurait de trouver - sa solution - pour vivre une autre vie que celle de sa mère et de ces femmes enfermées entre cuisine, ménage et mari décideur, sans vie personnelle et vouées au rituel ancestral de faire des gosses pour assurer des individus sur terre. Elle avait mieux à faire. Première solution : se mettre à l'écart du schéma sociétal standard. Mais il fallut entendre les réflexions étriquées sortant des neurones d’où s’échappaient des idées d'anormalité à son sujet. 1950 … que faisait-elle parmi ces esprits limités ? Personne ne la considérait. Personne ne l’écoutait. Elle se faisait des idées parait-il. Existait-elle vraiment pour eux ? Existait-elle pour eux ? Sècheresse humaine et affective présentes. Pas de gestes naturels d’expression d’amour évitant des doutes. Aucun intérêt pour elle à vouloir organiser sa vie comme eux, comme tout le monde. Elle renvoyait à la seconde une claque verbale, celle reçue, à qui voulait la canaliser en mode dit normal. Les enfants de l’époque, considérés comme des êtres inférieurs sans analyses ni ressentis, sans compréhensions, sans douleurs. Pourquoi les adultes les avaient-ils voulus ? Pour les corriger férocement et casser leur vie par inconscience et soi-disant supériorité ? Les domaines de l’humain et de l’art intéressaient son esprit sans frontières. Elle s’organisa une vie passionnante avec un revenu très bas mais se confronta journellement aux mentalités et personne n’en tenait compte. C’est toujours le cas en 2017. Dieu fit-il dévier sa situation ? Une personne bienveillante lui laissa un peu d’argent en héritage. La possibilité de connaitre des villes et des lieux liés à l’art, l’histoire, la musique et la beauté sur terre, s’offrit à elle.

                 L’expérience de vie difficile de la jeune Françoise Dolto l’entraina vers des études de médecine et la psychanalyse. Elle saura apporter dans les années 70, une nouvelle vision des bébés et des enfants. Expliquer leurs capacités jusque-là inconnues donc négligées et montrer combien leur parler dès leur naissance, expliquer la réalité à tout moment par des mots justes, éviter les non-dits créant doutes et ressentis troublants enregistrés pour éviter des maladies. A la même époque, le Docteur Leboyer, affirma que l’enfant entendait le monde extérieur depuis le ventre de sa mère. Dolto le savait aussi. Mai 68, d’une autre façon, apporta une nouvelle considération des très jeunes. Il devint normal de tenir compte de leurs goûts et de leur vision. Nécessité de savoir aussi délimiter des limites convenables dans chaque situation car l’entourage n’a pas à subir les choix ou les lacunes qui ne les concernent pas. Là est la grande difficulté de respect des autres au quotidien et de leur liberté personnelle.

                 Elle agit seule pour être certaine de suivre son chemin sans dépendre de personne. Son esprit est continuellement en mouvement sur son parcours atypique.

                 Une très jeune femme lui confirma dernièrement qu’elle entendait souvent le même discours que celui que mon interlocutrice entendit dans les années 50 et après.

-           As-tu un mari ? Tu auras des enfants. Tu vas créer une famille. Tu n'as pas d'expérience encore, tu es trop jeune pour comprendre. Tu auras envie d’avoir des enfants. Quel beau projet !

On en est toujours là ! Se prolonger en faisant des gosses et manquer de liberté comme tout le monde. Tel un statut honorable par reconnaissance de la Société. Ratée la belle analyse adulte. Je connais aussi cette jeune femme à l'analyse visionnaire, arrivée sur terre un jour de 1998. Elle constata très vite le fonctionnement général présent autour d'elle et les adultes imaginant son ignorance. Comme notre amie, elle comprit ce que son entourage ne voyait pas encore à un âge avancé. Elle me confia en riant qu’elle préférait voyager, apprendre mille choses, étudier encore, être libre et travailler bientôt pour une ONG humanitaire en Afrique. Pour elle aussi, l’amitié vraie et sans conditions de ses amis les chats coutait bien moins cher !  Et puis, trop de monde sur terre parait-il ? Pas la peine de rajouter des individus !

                 Dans l’enfance de mon interlocutrice, la chatte Minette, tigrée de beige et marron, tel un chat vénitien, tint une place primordiale dans sa vie. Minette, sa démarche élégante, sa douceur. Minette dormant en rond sur une chaise à côté de la cuisinière dans la grande cuisine, la seule pièce chaude de la maison simple des grands-parents maternels à la campagne.

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                 Minette, un premier ange descendu du ciel ? Son amour pour les chats, inexplicable par des mots terrestres, commença avec Minette. Savez-vous que les chats sont liés au domaine céleste ? Leurs dons, leur savoir et leurs compréhensions sont particuliers, tels ceux des voyants. Voici de mystérieux humains. Ils étonnent par leur intelligence, leur drôlerie, leur altruisme envers leurs petits, leurs congénères et envers nous aussi. Ils nous offrent leur amitié sincère. Le chat fut élevé au rang de divinité dans le monde égyptien. Divinité, il l’est encore.

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Nous vivons avec les animaux présents sur la planète. Nous leur devons une vie agréable en rapport avec les besoins de leurs races. Respectons-les totalement. La folie tortionnaire de l'élevage du dieu-fric inhumain et ses adeptes aveuglés divaguent par l'action de Satan : gains malhonnêtes, consommation inutile et maladies graves, argent avant tout. Que l'esclavage et la brutalité inhumaine à l'égard de nos frères animaux s'arrêtent enfin. Que la consommation de viande et de poisson, exagérée, prenne fin dans tous les pays. Les animaux, des êtres à part entière, comme nous. Leurs droits : vie saine, amour et bonheur dans un espace naturel convenable et adapté. Aimons-les sans restriction. Assistons-les. Protégeons-les. Ils ont besoin de nous. Nous avons besoin d'eux. Ils font partie de notre monde. Assistons-nous réciproquement.  

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                 Elle, qui est-elle ? Contact humain facile, non conventionnelle et forte personnalité, impulsive et instinctive, d’esprit indépendant, parfois fantaisiste ou originale, curieuse en données culturelles et sociales. Elle travaille et étudie sans répit. Certains la pense orgueilleuse. Ne seraient-ils pas gênés par sa personnalité ? Elle me parla sans rien cacher de son combat incessant contre laxisme, malhonnêteté, comportements, remarqués à chaque époque en entreprises et dans la vie quotidienne. Elle ne plia jamais devant hiérarchie et collègues, voisins, éditeurs, commerçants et administrations. Elle aimait avant tout montrer la réalité des situations. Besoin de personne pour suivre son chemin pensé. Rien à voir avec un cheminement de ménagère classique. Effacez absolument vos clichés enregistrés. Vous allez lire ses moments merveilleux en des lieux exceptionnels, pendant des conférences et lors de conversations imprévues sur l'art et les beautés du monde. Peu de personnes vivent cette riche atmosphère par positionnement, grande sensibilité et capacités dès son plus jeune âge.

                 Les lignes qui suivent rapportent nos récents entretiens à Venise et chez elle, près de Paris. Des faits tous véridiques : son parcours atypique, son attachement au vieux Paris, ses déplacements professionnels à Venise et en Toscane, à Cordoue, à Berlin et sa vue de la société au cours du temps jusqu'à fin 2017. Personnalité, passion, buts à atteindre, recherche continuelle de liberté, besoin d'être en accord avec elle-même : un discours franc. Aucune nationalité mentale précise. Pas de patriotisme. Elle vit en France où un visuel de qualité existe et lui convient. Elle aimerait vivre aussi à Florence, en Toscane, à Venise, sa ville d'adoption, à Berlin, à Bruges, en Andalousie, au Maroc : 6 mois là, un an plus loin, pour connaitre vraiment en détails les lieux, les habitants et avoir des habitudes partout. Vous la rencontrez toujours dans des lieux teintés de charme et d'histoire. Elle saura toujours s'organiser en dirigeant, activités, pensées et actions. Elle luttera souvent pour contourner le standard toujours d'usage. Lorsqu'elle apprit l'italien au lycée à Paris, elle eut l'impression d'arriver d'ailleurs et se parla italien continuellement sans faire partie totalement du groupe de lycéennes non plus. Communiquant facilement et tenant compte de la difficulté des personnes d'une origine autre que locale, elle conversait de préférence avec elles : un voyage verbal en ajoutant une parole compréhensive reconnaissant les difficultés de chacun.

                 Ménagère et femme au foyer : refus catégorique du qualificatif déjà dans les années 1950 par besoin d'être quelqu'un d'autre. Soumission, pas question. Pas de contraintes par usage établi. Pas question de répéter le schéma général habituel.

                 Quel cadeau lui avait-on donné ? Celui d'une vie de boniche familiale obligée à disposition du mari obligatoire, se marier et faire des gosses, s'écraser devant les hommes et devant le patron, absence de libertés personnelles. Elle ne voulait qu'indépendance. Elle savait ses choix utiles à elle-même pour SE donner autre chose ainsi qu’à la société.

Elle se tint continuellement à l'écart des groupes, fut en avance sur son temps et parfois même visionnaire. Elle l'est toujours. Elle finança sa vie avec des moyens peu conséquents en ne comptant que sur elle, puis, finança aussi sa vie et son travail artistique jusqu'à maintenant. Encore de nos jours, une majorité de femmes sont entretenues légalement au moins partiellement, par mariage ou autre accord. Une vie plus facile que la sienne. Un revenu très moyen n'est pas égal à deux revenus moyens ou plus élevés. Mathématique. Un détail important oublié souvent. J'ai une grande admiration pour sa volonté, son tempérament et son parcours. Les femmes, souvent, s'engagent complètement avec force et ténacité avec obligation en plus de prouver leurs capacités. Pourquoi ? Les vues misogynes sans fondement depuis toujours sont encore très présentes et anormales.

                 En Mai 1968, les revendications féminines surgirent enfin. Elle ne participa jamais aux manifestations de rues mais déploya ses idées avec force, continuellement, autour d'elle dans la vie quotidienne, au travail et chez elle. Elle combattit le manque de compréhension des hommes trop directifs systématiquement. Pour éclairer sa vision, elle se tourna vers la beauté, l'art et la musique en désertant encore la société banale. Les artistes côtoient un espace mental élargi privilégié. Ils touchent un monde de sensibilités par l'esthétique, les couleurs et les formes, naturelles ou créées. Elle comprit plus tard que l'univers des créateurs contient Dieu. Il guide les esprits à la réalisation de leurs œuvres et se manifeste à travers eux.

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Pour moi, l'Art, c'est comme une religion, disait-elle.

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                 Elle insista pour aller au lycée à Paris. Elle choisit l'italien en seconde langue. Une révélation. Elle l'apprit sans travailler. Giudicelli, Casanova, Giovanni, des noms ensoleillés des générations du temps, indiquant des origines à l             a fois corses, vénitiennes et toscanes. Aucune difficulté quant à l'accent tonique et le rythme de la langue-opéra. Elle se parlait en italien continuellement. Son origine belge résonnait moins, dissimulée par les noms du sud. Elle aima plus tard aussi le décor flamand et le ton ocre des briques des maisons. Un ton ocre colorant un ciel souvent gris. Le décor orangé de Bruges se reflète sur l'eau calme de ses canaux. Dans les musées, les tons orangés colorent les peintures anciennes des artistes du nord.

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                 Après mille et une couleurs rencontrées au Maroc, voici, pour elle celles du lac de Garde en Italie. Les terres ensoleillées l’attiraient.

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Ce monde nouveau l'intéressait. Allégeait-il un peu son mal-être quotidien, la froideur accablante des présences humaines ne lui convenant pas ? Comment rester dans cet autre monde coloré et vivre en Italie ? Peu évoquées les origines belges de la mère de son père qu'elle n'avait pas connue. Pas importante une femme ? En 2013, cette grand-mère inconnue favorisa t-elle l'entrée de centaines de ses photos et de ses livres à la Bibliothèque Royale Belge de Bruxelles depuis sa résidence céleste ? En achetant une tablette de chocolat à la boutique de la Fraternité Monastique de Jérusalem en face du chevet de l'église Saint Gervais, à deux pas de l'ile Saint Louis, elle confia à la sœur,

                 - Les grands-parents que je n'ai pas connus, habitaient juste à côté de votre église, rue de Brosse - rue de l'Hôtel de Ville. Ils venaient à Saint Gervais tous les dimanches.

                 - Les grands-parents parfois font bien des choses depuis le Ciel, répondit le visage lumineux de la sœur.

                 Lorsqu'elle commença à travailler comme assistante administrative après son stage au service du personnel du siège de l'Aéroport de Paris, elle fréquenta les expositions parisiennes. Elle se savait future créatrice. Elle étudia toujours par elle-même ce qui lui plaisait après son travail, parlait avec des étrangers dans le métro, avec des musiciens après les concerts, avec des peintres dans les expos. Elle allait le dimanche après-midi dans une discothèque proche du Rond Point des Champs Elysées. Elle assistait aux répétitions puis à la diffusion en direct du Petit Conservatoire de Mireille à la Maison de la Radio et aux enregistrements de concerts classiques et interviews de musiciens et chefs d'orchestres, le samedi après-midi dans les studios de France Musique. Et un tour de boutiques dans la rue de Passy ensuite. Elle aimait ce quartier et y travailla quelques temps vers 1970. Pendant la pause déjeuner, elle aimait marcher dans les jardins du Palais de Chaillot, rue Raynouard, Avenue Mozart. Mozart ... et la légèreté tourbillonnante de mille notes alignées dans ses partitions.

                 Imaginez dans les années 50 et 60 : lucidité, réflexion différente et grande sensibilité … alors que de nombreux interlocuteurs s'exprimaient autoritairement avec une diplomatie-hypocrisie citant son soi-disant caractère inacceptable. Une agression pour elle. Elle ne ressemblait à personne et on la disait même malade. Ses raisonnements avant-gardistes n’avaient pas leur place. Cela lui arrive encore parfois en 2017. Trop de personnalité, trop sûre d'elle : ça dérangeait, à la maison, au travail, partout. Elle voyait clair sur les comportements et sur le manque de logique autour d'elle. Elle entend encore actuellement,

                 - Vous avez raison.

Alors, pourquoi ne fait-on pas comme elle ? Elle continue à dévier les propositions dirigistes nivelant les individus pour les tirer facilement tous ensemble dans le même sens. Chacun de nous est unique donc différent. Pourquoi faudrait-il imiter le voisin puisqu'on n'est pas le voisin ? Et pourquoi ce besoin de faire partie du groupe ? Besoin de se sentir soutenu ? Elle appelle ces failles, manque de personnalité.

                 Certaine d'une mission à accomplir, de buts à atteindre et d'aucune complicité possible de sa part, elle ne s'écarta jamais de son chemin. Bien connu que le niveau de conversation se nivèle vers le bas dès que plusieurs personnes sont en présence. Et ne venez pas lui parler de gosses et de maris exceptionnels. Ils ne doivent pas être nombreux sur la planète. Elle organisa des stages professionnels pour elle-même, à Londres et à Rome. Personne ne partait en stage à l'étranger à l'époque. Les stages furent imposés aux étudiants et aux travailleurs il n'y a pas si longtemps. On la croyait mineure alors qu'elle était majeure d'où des questions inutiles, des situations gênantes ou amusantes. Un décalage physique toujours présent favorisait ces situations. Très intéressée par l'humain et ses difficultés possibles, elle étudia psycho au CNAM en fin de journée après son travail. Elle participa pendant x années à des visites conférences au Grand Palais, au Louvre, dans des expositions muséales temporaires, dans l'ile Saint Louis et le Marais. Elle parlait ensuite avec la conférencière. Elle d'étudia aussi le secrétariat médical et fréquenta les cours d'histoire de l'art au Louvre. Des soirées et des weekends toujours très occupés.    En 1993, sans prévision aucune, elle créa ses activités d'écrivain et de photographe lors d'un séjour vénitien en Février pour carnaval. Le charme de la ville posée sur l'eau l'accompagna sur son chemin. Elle reprit la photographie après une pause de 9 ans, capta la magie de la ville et les reflets sur l'eau des canaux. Elle continua à se déplacer à Venise quatre fois l’an. Envoutée par la magie de Venise devenant sa ville d'adoption. Une alliance d'or crée par le joailler de Calle di Mezo, non loin du pont Rialto, la fiança avec la Sérénissime en Février 1994. Une nouvelle vie et mille satisfactions depuis un an déjà. Etude de la ville et de son histoire, contacts sur place, des milliers de photographies. Un univers sans fin. L'envie de mettre des mots et de parler de la cité des eaux se manifesta en 1995. Un sculpteur exposant à l'église San Vidal située entre le pont de l'Académie et le campo Santo Stefano, lui donna l'idée de procéder par donations de son travail. Belle idée. Ainsi, elle ne dépendrait de personne. Elle n'aimait pas les chiffres et les discussions d'argent. Les lieux réputés ne viendraient pas acheter ses photos. Par donations, ses oeuvres seraient en bonnes places à travers le monde pour l’éternité. La nécessité d'un secrétariat international trilingue s'imposa. Elle émit des propositions de dons à des musées, des bibliothèques, archives nationales et départementales, fondations en France et à l'étranger. Elle géra aussi de la documentation sur Venise, Florence, la Renaissance italienne, lut des livres sur ces thèmes, assista à des conférences à Paris, au Louvre et à Venise. Pendant des années, elle passa ses samedis après-midi à la librairie du Louvre découvrant les livres sur l'art et l'histoire de Venise.

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                 1998. Première donation photographique au siège des Monuments Historiques Vénitiens sur la Place Saint Marc.

Elle porta elle-même les documents et fut reçue dans les Procuraties à côté du célèbre Café Florian. A partir des années 2000, elle assista à des conférences au Collège de France, à Sciences Po'/politique italienne et aux films italiens projetés à son cinéclub avec présentation et débat. Elle fut invitée aux conférences de l'auditorium du Louvre présentant les nouvelles expositions notamment sur la peinture italienne.

                 Nombreux sont les instituts réputés en Europe, Canada, Usa, conservant son travail littéraire et photographique, consultable en salles de lecture et sur banques de données par des historiens, chercheurs, étudiants et toute personne le désirant.

                 Actuellement en 2017, elle continue à étudier Venise, Florence et la Toscane, l’histoire de l'islam et de Al-Andalus, l’histoire du catholicisme. Elle gère ses activités et son secrétariat international, écrit ses livres texte et livres photographiques. Elle s'occupe aussi de ses 6 chats libres sur le campus de l'Université de Paris XI de Bures-Orsay, juste à côté de chez elle.

                 Mentalement toujours sans nationalité, sa curiosité culturelle et intellectuelle reste attirée par les étrangers et par les personnes issues de l'immigration notamment maghrébine. Une façon personnelle de s'instruire et de voyager dans d'autres contrées en touchant culture et double culture présentes à côté de chez elle, dans les livres d'auteurs, par des émissions spécialisées télévisées et radiophoniques et par le web. La rencontre de ses chauffeurs maghrébins suite à sa longue hospitalisation à partir d’Octobre 2014 fut un enjeu important imprévu qui l’engagea vers culture et intellect de l’Orient. Un immense espace nouveau au-delà de sa Venise authentique, au-delà de cette porte de l'Orient liée à l’Empire byzantin et à des contrées orientales depuis des siècles.

                 Elle subit son environnement de naissance pendant maintes d'années, trop d'années mais elle en saisit surtout les repères utiles à sa personnalité (esthétique, musique, art, peinture et photographie) en s’écartant des incapacités et incohérences des individus. Est-elle arrivée à se créer le meilleur chemin à travers cette réalité ?

                 Différente, elle devait se préserver et côtoyer très peu de monde mais elle sait créer et profiter de nombreux contacts instructifs qui remplissent automatiquement son espace-temps par curiosité intellectuelle de sa part et voyage continuellement à travers de nombreux thèmes.

                 Mais pourquoi ne reçoit-elle jamais un seul compliment de ceux qui portent le même nom qu'elle ? Intériorisés depuis toujours, problème de communication, omerta, jalousie, mentalité des années 40-50 encore présente ? Leur non-intérêt à la connaitre : pourquoi ? Quel fait secret pourrait expliquer leur indifférence ? Son arrivée sur terre dix ans après un autre enfant aurait-il tant déranger ?

ELLE, DANS LES ANNEES 60 

                 Avant de me parler de la magie vénitienne, elle voulut évoquer sa vision différente de celle des gens de l'époque en cours. Impossible pour elle d'accepter un déroulement sociétal cadré de non-liberté surtout pour des femmes. Elle évitait maintes personnes continuellement. Leurs banalités ne l'intéressaient pas. Elle changeait de trottoir à peine elle les apercevait au loin. Pour elle, la France profonde s'étendait là, à côté de Paris. Elle entendait,

                 - Tu ne fréquentes pas ? Faut aller au bal, aller en vacances au Club Machin. Faut s'amuser. Faut en profiter quand on est jeune. Fau Fau Fau. Yaca Yaca. Irréfléchis ces gens là et de quoi se mêlaient-ils ?

                 - Pas mon style le Club Machin venant d'ouvrir mais je peux vous envoyer la facture !

Rien à leur dire. Elle était autre. Connaissaient-ils ses gouts, ses idées ? Non. Ils se fiaient au standard du moment mais elle n'en faisait pas partie. Allaient-ils eux-mêmes au Club Machin ? Non. Ils radotaient dans leur coin de banlieue sud tout en travaillant à Paris. Que faisait-elle parmi eux ? Que faisait-elle dans ce monde là ? Il ne lui convenait pas. Ces gens là, elle les évitait aussi à la sortie de la messe du dimanche. Des conversations hypocrito-conventionnelles entre personnes se connaissant de longue date : obligation de se saluer, de dire au moins quelques mots, de demander des nouvelles de Untel, d'être bien poli, de serrer les mains par correction et de ne pas se sauver tout de suite. Attitudes polies recommandées par la religion catholique ? Elle sentait les esprits bloqués en mode conformiste d'usage. Adhésion impossible pour elle. Elle passait à l'écart et redescendait vite chez elle. Quel ennui pendant tant années. Que faisait-elle au milieu de cette réalité d'époque ?

                 Par un après-midi d'été, pour la première fois, elle prit seule la ligne de Sceaux (l'ancêtre du Rer B sud) passant par sa petite ville au Sud de Paris. Elle l'avait prise maintes fois accompagnée de ses parents. Elle se rendit chez le disquaire du boulevard Saint Michel, près du métro Luxembourg, du Panthéon et de la Sorbonne. Une belle boutique sur le Boul'mich. Elle y acheta son premier 45 tours : Green Leaves, interprété par les Brothers Four. Paris l'attirait pour son décor historique, son atmosphère intellectuelle. Elle voulait rencontrer un autre style de personnes, des élèves parisiennes et passer des heures dans les librairies du quartier latin, marcher sur le fameux Boul'mich, passer le long de la Sorbonne pour respirer le savoir. Apprendre, toujours apprendre, tout savoir, tout comprendre.       Elle insista auprès de son père pour entrer au lycée à Paris. L'ambiance de son école ne lui plaisait pas, les élèves non plus. Elle s'y ennuyait, ne parlait à personne. Elle fuyait les conversations banales là aussi. A Paris, on étudiait une deuxième langue, en plus de l'anglais. Un an de retard en deuxième langue pour elle. Son père dit,

                 - l'italien est la langue la plus facile. Tu vas apprendre l'italien.

Déclaration de l'adresse d'une relation parisienne chez qui elle était censée habiter. Quelques cours d'italien pendant l'été chez des sœurs de la rue Notre Dame des Champs à Paris et voilà l'année de retard comblée. Elle entra au lycée Sophie Germain, au cœur du Marais, à l'automne suivant. Le Marais ... l'ancien quartier de son père et de ses grands-parents inconnus. Ils avaient aussi habité l'île Saint Louis dans les années 20 avant de franchir la Seine pour résider sur l'autre rive, juste derrière l'Hôtel de Ville, à côté de l'église Saint Gervais. Impossible pour son père de se passer de son quartier. Elle n'avait pas connu ses parents mais, le centre historique de Paris et l'île Saint Louis l'attiraient infiniment. Impossible de se passer du charme du vrai Paris. Un héritage bénéfique. Cinq ans après son arrivé au lycée, la rénovation du quartier, abimé par le temps, fut décidée par André Malraux, premier Ministre de la Culture en France.

                 Les quelques cours d’italien pris en été furent une révélation. Il lui sembla connaitre déjà cette langue. L'accent tonique, ce rythme donnant charme et mélodie, n’eurent aucun secret pour elle. Elle l'apprit sans faire d’efforts et tomba amoureuse de cette beauté sonore. Un impératif : s’exprimer en italien, comme un italien et rapidement. Sur le trajet entre Luxembourg et Pont Marie, chaque jour, elle se parlait en italien en marchant vers son lycée situé rue de Jouy, de l'autre côté de l'île Saint Louis. Elle partait très tôt de chez elle, à 6 h 45, montait dans un wagon gris-bleu et descendait à Luxembourg. Les cours commençaient à 8 heures. Pas question d'étouffer dans le métro urbain et les gens avec deux changements. Elle marchait rapidement dans l'air frais du matin pendant 30 minutes par n'importe quel temps. Elle passait par la rue Soufflot puis descendait la rue Saint Jacques le long des savoirs de la Sorbonne puis devant Notre-Dame. Elle marchait sur d'épaisses planches de bois disloquées d'un affreux pont aux montants métalliques après le chevet de la cathédrale pour quitter l'île de la Cité et entrer dans l'ile Saint Louis par la rue Jean du Bellay. Elle traversait la Seine par le Pont Louis Philippe, prenait en face, la rue du même nom, puis, évitant l'église Saint Gervais à gauche, elle tournait à droite par la rue Geoffroy Lasnier et arrivait à son lycée rue de Jouy présentant des façades dégradées et noircies par le temps dont la boutique du bougnat en face du lycée paraissait bien étrange. Sur la rue Saint Antoine, quelques voitures de 4 saisons vendaient encore fruits et légumes. Le Marais, restait encore industriel dans ses rues étroites et ses cours. Les hôtels particuliers cachaient leur beauté architecturale historique derrière des murs abimés. Elle passa rarement rue Saint Antoine. Avec les copines de classe, elle remontait par l'île Saint Louis vers le quartier latin. Elles écoutaient des procès au Palais de Justice et prenaient le Boul'mich jusqu’au jardin du Luxembourg. Son adaptation au lycée s’avéra facile malgré un niveau plus élevé.

                 Paul Anka, jeune chanteur en vogue, donna un récital au Théâtre de l'Etoile. Grippée, elle y assista quand même avec les camarades de classe. Elles avaient des places, tout en haut du théâtre. Les places les moins chères. Les paroles de sa chanson - You are my destiny - avaient été étudiées en classe : You share my happyness, you are my dream comes true, that's what you are ...

                 Son univers s'ouvrait largement. Elle faisait partie du décor historique du vrai Paris. Elle s'y sentait bien. Elle détestait sa cambrousse de banlieue et ses habitants. Etudier dans un ancien hôtel particulier du XVIIe siècle, passer devant Notre Dame et traverser l'île Saint-Louis chaque matin, marcher deux fois par jour sur le Boul'mich et rue Saint Jacques, que demander de mieux ? Notre parisienne fréquentait les librairies du quartier latin et le Bazar de l'Hôtel de Ville. Très mauvaise la cantine de son lycée. Elle déjeuna quelques temps chez des sœurs dans l'île Saint-Louis, rue Poulletier puis à la maison des Compagnons du Devoir, juste derrière la Mairie de Paris, à deux pas de l'église Saint Gervais. Ses grands-parents paternels inconnus, habitaient jadis au 5e étage de l'immeuble à l'angle de la rue de Brosse et de la rue de l'Hôtel de Ville. Ses parents habitèrent avec eux au début de leur mariage. Ils fréquentaient tous l'église Saint Gervais le dimanche. Pendant le déjeuner, elle parlait avec les Compagnons, célèbres constructeurs du moyen-âge devenus restaurateurs des mêmes édifices historiques classés. Ils effectuent toujours leur tour de France professionnel, comme au moyen-âge. Après le déjeuner, elle faisait ses devoirs dans un petit bureau donnant sur l'étroite rue de l'Hôtel de Ville. En passant par là, regardez, tout en haut : un parapet noir contourne le bâtiment pour rejoindre la façade sur le quai de l'Hôtel de Ville, face à la Seine. Regardez la pointe de l'île Saint Louis et le profil des tours de Notre-Dame dominant les immeubles du quai aux Fleurs et quelques édifices proches de la rue des Ursins et de la rue des Chantres cachant un cloitre d'époque médiévale, celui des chanoines de la cathédrale. A l’angle de la rue des Chantres, remarquez l’indication de la hauteur de la crue de 1910 et la façade moyenâgeuse reconstruite au XIXe siècle. Un quartier médiéval réduit, épargné par les travaux Haussmanniens sur l'île de la Cité vers 1850. Souvent, pendant midi, elle se rendait au BHV sur la place de l'Hôtel de Ville. On la trouvait au rayon des disques : Elvis Presley, Bécaud, Richard Antony, Johnny Halliday, Adriano Celentano et les autres. Elle sautait des repas pour s'acheter quelques 45 tours. Elle admirait les chanteurs. Comme eux, elle avait besoin d'être sur scène. Sa première Olympia ? Gilbert Bécaud. Frénésie et fauteuils cassés à l'une des séances. Elle assista au premier concert de Johnny Hallyday en 1961. D’immenses affiches placardées dans Paris. Adriano Celentano annoncé dans le célèbre music-hall parisien ? Elle était présente (1962). Plus tard, elle y entendit Ten Years After, Nana Mouscouri, Manitas de Plata, Claude François, Les Compagnons de la Chanson, Enrico Macias et d'autres. Plus récemment, France Gall, Sylvie Vartan, Nolwen Leroy, Claudio Baglione et Serge Lama. Elle ne vit pas les Beatles. Ils ne chantèrent qu'une fois à l'Olympia en 1964 et logèrent au George V avec batailles de polochons. Des photographies mémorables d'un illustre photographe montrent les Beatles et leurs batailles de polochons dans leurs chambres du George V. Elle vit cette exposition en Juin 2014. Les Beatles ... découverts en été 1964 sur le magnétophone du cuisinier de l'hôtel Lepanto à Salo', sur le lac de Garde. Elle adopta les 4 jeunes chanteurs - dans le vent - instantanément. Vous souvenez-vous de cette photo sur la pochette d’un 33 tour ? Les Beatles traversant Abbey Road sur un passage zébré de blanc. Des titres cultes pour plusieurs générations,

                 Yesterday ... I want to hold your hand ... Twist and shout ... All you need is love ... Here comes the sun ...

                 Elle aimait les spectacles, les variétés et la musique classique. Elles les aiment toujours.

                        On la disait fière dans son quartier. Rien à dire aux voisins en les voyant dans leur jardin, dans la rue ou au marché. Elle les fuyait déjà toute petite en les rencontrant avec sa mère. Pas envie de leur dire bonjour. Les phrases conventionnelles reflétaient pour elle, diplomatie standard, manque de naturel et de vérité. Elle analysait le monde autour d'elle, un monde froid et figé qu'elle n'appréciait pas. Elle créait son univers et son chemin différent, des idées autres, contraires, voire rebelles. Elle était incomprise. Impossible de ressembler au standard imposé. Elle savait ce qui lui convenait depuis ses 8 ans. Visionnaire la petite ? Trop lucide ? En 2017 la dame a toujours le même état d'esprit. Elle se tient à l'écart et décide de ses propres contraintes pour sa liberté. La société n'a pas à lui dicter ce qu'elle doit être.

                  Obtenir des libertés pour les femmes enfin : elle ne participa jamais aux manifestations. Par contre, autour d'elle et dans le travail, elle agissait verbalement et fort : on savait ce qu'elle pensait et ce qu'elle refusait. Elle ne pliait pas devant la hiérarchie qui eut de nombreux déboires après l'avoir engagée. La femme au bureau devait servir ces messieurs comme à la maison. Pas question : elle refusait de préparer et servir le café au chef de service et à ses interlocuteurs en rendez-vous. Pas question de rester après les horaires normaux ou d'accepter d'arriver plus tôt le matin pour des directeurs se réunissant déjà toute la journée et oubliant statut et salaire très inférieurs de leur secrétaire. Elle n'exécuta pas non plus des travaux lui semblant illogiques ou contre les employés. Pour ces motifs, elle connut 6 licenciements. Un exemple, dans une grande société à un poste d'assistante sociale lui plaisant beaucoup lui permettant de se déplacer à travers la France, le directeur lui demanda de ramener la démission d'une câbleuse travaillant dans un central téléphonique. Elle savait cette jeune femme seule avec un enfant travaillant au milieu d'hommes vulgaires. Elle constitua un dossier avec la Chambre de Commerce de la région de l'employée afin qu'elle reprenne son métier d'étalagiste. Elle prit l'avion pour la rencontrer à Pau sachant qu'elle ne ramènerait pas sa démission. Et le lendemain de son retour, c'est elle qui fut licenciée avec seulement trois mois de salaires. Elle ne discuta même pas le montant. Elle ne discute pas avec de tels individus. Elle ne fait pas partie de ce monde là.

                 Elle s'organisa pour obtenir liberté et indépendance financière avec des revenus peu élevés. Une vie riche mentalement excluant biens matériels, gadgets et vacances au profit d'un parcours atypique en ne dépendant de personne. Elle poursuit ce même chemin encore actuellement. Et elle constate chaque jour, comme avant, que la mentalité actuelle n'est pas toujours très ouverte à une analyse globale et à un comportement humain conscient.

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                 Dans les années 60, voyager en Europe devint à la mode : Yougoslavie, Corse, Italie, Espagne.

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Elle, au Maroc

                 Elle fut invitée à se rendre au Maroc, à Rabat puis à Safi chez une jeune dame mariée à un marocain venu étudier à Paris. Imaginez, toute jeune ... et son premier voyage en avion. Elle partit de l'aéroport d'Orly par la toute nouvelle - Caravelle - au nom de - Chambord -. En fin de journée, l'avion survola l'Espagne, glissant sur un ciel rouge feu. Arrivée à Rabat Salé le soir. Elle circula dans le Rif, vit Tétouan, le Cap Spartel, de somptueux paysages méditerranéens.

A Chefchaouen, les femmes sous un voile bleu disparaissaient mystérieusement à la tombée de la nuit dans un dédale de ruelles. Chefchaouen ... Elle m'avoua sa grande envie d'y retourner maintenant pour parler avec les habitants. Revoir Chefchaouen absolument ... Elle passa par Ifrane et ses maisons aux toits pointus faisant penser à l'Alsace, visita les ruines romaines de Volubilis sous un écrasant soleil ... Une bière rousse et des cornes de gazelles dans un café de l'étroite route dominant la ville de Fès ...  Fès, la première capitale du Royaume du Maroc, la plus ancienne ville religieuse du pays et son festival des musiques sacrées du monde en Mai chaque année. Fès religieuse au cours des siècles, son prestige intellectuel et artistique, sa mosquée-universitaire Karaouin fondée en 857, longtemps la plus grande du Maghreb, un carrefour commercial florissant au-delà des frontières du pays. Sa medersa, immense enchevêtrement de ruelles grouillantes d'humains affairés. Ses murs épais cachent mille beautés architecturales et des mosaïques aux couleurs mélangées (zellige).

                 Elle vécut quelques temps à Rabat chez un français. Elle l’accompagnait dans ses rendez-vous en campagne chez des agriculteurs. Leurs femmes portaient de lourds bijoux d'or sur des robes aux couleurs chatoyantes.

                 A Safi, elle dormait dans le salon marocain. L'employée marocaine au prénom des mille et une nuits s’occupait d’elle. Samira ? Aïcha ? L'ombre et la fraicheur se recherchaient au jardin en buvant le thé à la menthe parmi les jasmins. Elle visita une usine de sardines. Le directeur lui offrit gentiment quelques boites. Les sardines du Maroc.

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                 Des jardins traversés par un long et étroit bassin où l'eau coule paisiblement et murmure au milieu d'une architecture orientale teintée des ocres du Sud ...

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                 Elle me dit avoir été conquise, enchantée par la beauté de ce pays magnifique et inoubliable. Elle voudra y retourner mais n'y arrivera pas. Plus tard, Venise, sur la porte sur l'Orient, va l'envouter. Le Maroc réapparaitra en 2015 grâce à son chauffeur de taxi, un jeune français d'origine marocaine. Son envie de retrouve le décor marocain se trouva ravivé. Elle entrevit de rendre sur cette terre où l'on parle français pour des centaines de photographies et écouter les marocains dans leur quotidien. Et à Chefcheaouen ... parler avec les dames des ruelles cachées sous leurs voiles bleus.

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                 Le Maroc fascine les français et les européens.

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Elle, en Italie

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    Elle partit à Salo, sur le Lac de Garde, avec un petit groupe d'étudiants de l'Académie de Paris. Elle se sentit merveilleusement bien dans ce nouveau décor aux couleurs chaudes, les chansons italiennes, la gaité et la gentillesse des italiens. Elle parlait italien avec tout le monde, posant des questions, marchandant dans les boutiques et au marché. La voilà conquise à nouveau par la lumière et le spectacle musical continuel aux sonorités exceptionnelles. Elle assista à un opéra dans les arènes de Vérone. Pour le logement, il ne fallait pas être difficile : dortoir et lits très raides, longue travée de zinc pour se laver en commun. Le groupe mangeait sur la terrasse d'un restaurant simple au bout de la promenade le long du lac. Le groupe ... une contrainte ne lui convenant pas. Elle détestait vivre en groupe. Le soir, les filles chuchotaient dans leurs lits en parlant des garçons. Elle aurait préféré être seule, aller où elle voulait, parler avec les italiens. Elle avait entendu dire qu'on avait plusieurs vies. Avait-elle déjà vécu dans ces lieux pour être aussi touchée par leur beauté ?

                 Ses parents vinrent la retrouver en voiture à la fin du mois d'Août. Ils logèrent à l'hôtel Lepanto, au bout de la promenade le long du lac. Des repas sous la pergola. Ses parents se lièrent d'amitié avec le propriétaire de l'hôtel. Elle se lia d'amitié avec le jeune cuisinier. Des bateaux blancs glissaient sur le lac longeant des villages dominés par des montagnes : Sirmione, Fasano, Garda, Gardone Riviera.

Quelques jours à Venise

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       Son père décida quelques jours à Venise. Ils partirent dans la Simca Aronde verte. Au bout de la digue arrivant de la terre ferme, Venise. Après avoir laissé la voiture au garage à étages au bout de la digue sur le Piazzale Roma, un employé du bureau touristique leur indiqua un hôtel et ils montèrent dans le vaporetto. A l'époque, les pigeons étaient plus nombreux que les touristes sur la place Saint Marc. La volumineuse colonie de volatiles arrivait de partout pour leur repas de midi. Un policier en uniforme et casque colonial blancs apportait un énorme panier rouge remplit de graines. La basilique disparaissait derrière un nuage de plumes grises quand le policier lançait les graines aux oiseaux.

                 Elle répondit à une annonce parue dans le journal Mickey italien (Topolino) et correspondit avec une jeune vénitienne. Son père ? Couturier. Ils habitaient près la Place Saint Marc, à côté du Grand Théâtre La Fenice, l'Opéra de Venise. Elle me précisa : quand on dit - la Piazza - (la place) à Venise, comprenez, la Place Saint Marc, la seule place de la ville. Les autres places sont des placettes, plus ou moins grandes appelées campi (i, au pluriel - un campo au singulier). De même, il n'y a qu'une rue à Venise : rue/via Garibaldi, au bout du quai/riva Schiavoni, bien après le Palais des Doges, dans le quartier de Castello. La large rue Garibaldi longe les jardins de la biennale d’art.

                 En cette année 1961, elle fit ses premières diapositives sur Lac de Garde et à Venise. Si peu de monde à l'époque. Une Venise restée authentique vivant calmement un début de XXe siècle. Un XIXème siècle finissant semblait même parfois encore présent. Une époque chère à l'écrivain et poète français Henri de Régnier, vénitien de cœur, qui séjourna souvent au Palais Dario, entre Musée Guggenheim et Eglise Santa Maria della Salute. Sur le Grand Canal, si peu de barques, si peu de bateaux à moteurs et sur aucun bateau de croisière passant devant la Place Saint Marc. Ses photographies montrent une Venise appartenant aux vénitiens. Des images d'un autre temps. Elles feront partie de son prochain livre photographique commenté en l'honneur de sa ville d'adoption déjà attendu par la Bibliothèque Nationale Marciana sur la Place Saint Marc et par la bibliothèque de la Scuola Grande San Rocco du XVIIe siècle, une confrérie d'œuvres de charité fonctionnant toujours actuellement comme à l'origine, également musée du Tintoret qui la décora de ses peintures magistrales.

 

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                        Depuis la reprise du carnaval en 1981, la fréquentation de Venise par les touristes ne cessa d'augmenter. Pourquoi un patrimoine immense et unique, d'une valeur inestimable, demeure t-il si peu protégé, si peu respecté ? Une destruction organisée ?

                 Elle commence à travailler

                 Après un stage de fin d'études au siège de l'Aéroport de Paris à Denfert, la voilà embauchée comme secrétaire pour la gestion du personnel de l'Aéroport d'Orly. Le trajet lui faisait perdre du temps et les conversations de bureau ne l'intéressaient pas, la hiérarchie non plus. Après un arrêt de travail de quelques jours, un an et demi après son embauche, il lui fut demandé à son retour, de taper à la machine toute la journée au lieu de gérer le personnel. Elle refusa, prit son sac et rentra chez elle. Premier licenciement. Pas grave, il y avait du travail partout et elle n'avait pas l'intention de passer 40 ans dans la même entreprise. Elle savait le côté instructif de changer de travail pour son ouverture d'esprit. Une autre vue que le standard de l'époque. Mais comment éviter - le ça va - ? Comme un lundi, vivement les vacances, vivement la retraite. Comment ne pas fréquenter le discours sur la famille, les enfants, les recettes de cuisine, se marier surtout avant 25 ans pour ne pas paraitre anormale. Un ramassis de bêtises. Une nouvelle façon de travailler naissait : l'intérim. Passer dans de nombreuses sociétés permettait de connaitre des entreprises différentes, des domaines et des gens tous différents. Elle fit de l'intérim dans Paris quelques temps, notamment dans le quartier Madeleine-Opéra. Ensuite, pour éviter les trajets banlieue - Paris, elle préféra travailler autour de chez elle pour un salaire inférieur et gagner du temps libre pour réfléchir et étudier. Elle changeait environ tous les quatre ans de société. Non loin de chez elle, les zones d'activités s'installaient et grandissaient sur des terres agricoles jadis cultivées. Elle conduisait sa petite voiture.

                        - Tu travailles où en ce moment ? lui demandait-on. Facilement recrutée, les patrons déchantaient ensuite. Sa personnalité ne pliait pas. Pas de complicité avec la hiérarchie. Ces messieurs devaient préparer leur café eux mêmes. Pas question d'être la soubrette de service. Pourquoi les femmes n'osaient-elles pas refuser ? Le cliché de la ménagère devait disparaitre aussi du monde du travail. Ces gens là de la France profonde juste à côté de Paris disaient qu'elle n'avait qu'elle à penser, qu'elle pouvait tout s'offrir, qu'elle devait en profiter, s'amuser. Elle peut vous dire qu'il n'est pas rare d'entendre encore ce genre d'analyse raccourcie 50 ans après. Un salaire est-il identique à deux salaires entrant dans une maison ? Non, une évidence mathématique mais pas pour tout le monde. Un salaire ne paie pas autant de factures que deux salaires. Entendaient-ils leurs idioties ? En fait, ces gens là se faisaient entretenir légalement par mimétisme séculaire et par manque de personnalité à se débrouiller seuls et puis ça fait bien : je vous présente mon mari, ma femme, mes enfants. Image classique de réussite enregistrée dans les cerveaux. Image du soi-disant bonheur familial, le seul existant parait-il. Image conventionnelle. Image de normalité. Et pourquoi donc ? Elle changeait de trottoir en les apercevant au loin pour ne pas les saluer sachant leurs idées figées du style femme soumise à monsieur s'occupant de ses gosses.

                 Son vœu ? Travailler chez elle et éviter tous ces bureaucrates ne racontant rien d'intéressant. Elle venait aussi de déserter l'église de sa ville. Comment déserter aussi les déjeuners de Noël conventionnels et arrêter de jeter du linge offert pour son trousseau chaque 25 Décembre. On voulait lui rappeler son avenir, celui de tout le monde. Celui qu'elle refusait. Mais personne ne comprenait qu'elle avait décidé depuis longtemps d'avoir une autre vie que celle-là.

 

Les sixties, l'Olympia et l'époque - yéyé -

                 Elle écoutait - Salut les copains -, l'émission pour les jeunes, sur son transistor. Jean-Marie Perier, talentueux photographe, immortalisait tous les jeunes chanteurs du moment. Sylvie Vartan, Johnny, Françoise Hardy, Dutronc et les autres. Des photos dont on parle encore. A la télé, en noir et blanc, - Age tendre et têtes de bois -, une émission qu'elle ne manquait surtout pas chaque semaine. Tous ces jeunes chanteurs débutaient. Les chats sauvages, Eddy Mitchell, Sheila et les d'autres. Merveilleuse époque. Un vent nouveau. Johnny retenait la nuit. Richard Antony entendait siffler le train. Sheila sortait de l'école et rencontrait les rois mages en Galilée. Françoise Hardy, aux cheveux longs et raides, n'allait pas encore deux par deux. France Gall parlait d'une poupée de son et de sucettes à l'anis. Claude François voyait les femmes - Belles, belles, belles comme le jour. Elvis Presley, après son service militaire, entonnait : It's now or never. En premières places, des succès aux textes et musiques créés ou des traductions de succès américains. Et suivirent les Beatles. Elle vit en concert les Rolling Stones au Palais des Sports en 1972. Polnareff et sa guitare s'installait sur les marches du Sacré Cœur et son originalité s'imposa vite, aimée par les jeunes

                 Elle passait des heures au rayon des disques du Bhv, à deux pas de son lycée. Elle comprenait l'immense travail des chanteurs, leur talent, leurs émotions et leur sensibilité. Elle leur ressemblait. Quelle envie d'être avec eux sur scène ... Elle aussi avait besoin d'applaudissements. Le film - 4 garçons dans le vent - en noir et blanc sortit en 1964 : Les Beatles, les gars de Liverpool ! Une tornade dans les esprits féminins. Lui donnèrent-ils envie de devenir bilingue et de demander l'autorisation officielle d'aller travailler quelques temps à Londres ? Deux ans plus tard, elle travaillait chez Asprey's and Co dans Bond Street.

 

Les rapatriés d'Algérie. Les chansons d’Enrico Macias

                 Elle apprécia de travailler avec des rapatriés arrivant d'Algérie, engagés dans son service. Des sociétés leur proposaient des emplois. Elle voyageait en discutant avec eux. Que d'émotions en entendant la chaude voix d'Enrico Macias et sa musique aux intonations arabo-musulmanes. Elle vivait avec eux leur départ obligé du Maghreb et ressentait leurs émotions, leurs difficultés morales de quitter cette terre ensoleillée du Sud pour devoir vivre dans la grisaille. Enrico Macias ... paroles et musique de cette autre nouveauté musicale du temps, gaie et parfois nostalgique mais rythmée et pleine de chaleur humaine aux accents d'un Sud chaleureux. Son cœur vibrait fort. Elle aussi, avec eux, venait de quitter un décor éblouissant et le soleil. Cher Enrico Macias, merci.

                 - J'ai quitté mon pays, J'ai quitté ma maison, J'ai quitté mon soleil, J'ai quitté ma mer bleue ... Soleil ! Soleil de mon pays perdu, Des villes blanches que j'aimais ... Des filles que j'ai jadis connues. La pluie de l'adieu.

 

Nouveau séjour à l'hôtel Lepanto de Salo'

                 L'été suivant, retour en décor coloré et quelle joie de parler italien. Elle découvrit les variétés italiennes du moment dans l'émission Carosello, chaque jour en début de soirée : une émission télévisée en noir et blanc regardée sur le petit écran du le salon de l'hôtel. Elle dansait le twist le soir au café-discothèque sur le quai à quelques pas de sa chambre. Elle retrouva le jeune cuisinier qui lui présenta sa mère et sa sœur. Des gens simples et sympathiques, chaleureux. Comment rester dans cette atmosphère et parler toujours la plus belle langue du monde ? Elle voulait vivre en Italie. Elle se sentait quelqu'un d'autre et enfin elle-même. Aurait-elle déjà vécu en ces lieux superbes, colorés, dans une vie antérieure ?

                        Elle me parla des succès italiens : la voix éraillée de Rita Pavone criant les paroles de - La partita di pallone - (la partie de ballon), mais aussi – Come te non c’è nessuno (Comme toi, il n’y a personne). Et Mina avec son – Tinterella di luna -. Adriano Celentano offrait à ses fans - 24 000 baci - (baisers) puis – i ragazzi della via Gluck – plus un concert gigantesque de folie sur la place du Duomo de Milan. Elle me fit voir la video quand il chante – Impazzito di te - : foule en délire et lui criant guitare dans les mains Mai, mai, mai piu’ t’amero cosi tanto per tutta la vita (jamais, jamais, jamais, je ne t’aimerai plus autant pour toute la vie). Gianni Morandi, lui, s'agenouillait devant une femme dans sa chanson - In ginocchio da te - (à genoux devant toi). Il clamait aussi - fati mandare dalla mamma a prendere il latte - (que ta mère t'envoie chercher le lait). Bobby Solo chantait - Una lacrima sul viso – un miracolo d’amore, ho capito molte cose … (une larme sur le visage, un miracle d’amour, j’ai compris tant de choses).

                 Les sixties, un renouveau musical exceptionnel en France comme en Italie et une nouvelle danse : le twist.

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                 Mais ... il fallut rentrer au bout d'un mois. La tristesse l'envahit à nouveau malgré une correspondance régulière échangée avec le jeune cuisinier.

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Venise et Pieve d'Alpago dans les Dolomites

                 Elle écrivait à la jeune vénitienne rencontrée par l'annonce du journal Topolino. Invitation acceptée en été 1963 : Paris - Venise en train sans couchettes. Heureusement, elle arriva très en avance au train en Gare de Lyon car sa place avait été réservée deux fois. Les ordinateurs n'existaient pas encore. Changement à Milan et traverser la plaine du Po agricole et des rizières sur 350 kilomètres. Les trains de l'époque en Italie aimaient les retards. Elle arriva à Venise alors que sa correspondante l'attendait depuis deux heures. Son père, le bel italien aux cheveux argentés, tel un acteur du cinéma néoréaliste, savait faire rêver son auditoire à la terrasse du Café Florian. Savez-vous, qu'en été, la chaleur équatoriale se fait insupportable à Venise ? La mère et la fille partaient donc dans un village des Dolomites à quelques kilomètres de Belluno. Notre amie partit en bus avec elles vers les montagnes. Imaginez, dans la campagne de terre-ferme, de belles demeures vénitiennes aux fenêtres de style gothique fleuri vénitien, posées sur des parcs arborés très verts. Admirez l'architecture raffinée. Après une heure de bus, au bout d'une route de sable, telle une piste du Maghreb, un village apparut, rassemblé autour de son église, dominant la vallée : Pieve d'Alpago. Une maison simple louée pour quelques temps. Le soir, les jeunes en vacances dans leur famille se retrouvaient pour discuter devant l'église et faisaient un tour à la fraîche dans le noir. Le curé surveillait. Une nouvelle version d'un film de Don Camillo ! Elle fit la connaissance d'un étudiant en Lettres à l'Université de Padoue résidant chez ses grands-parents. Il lui commenta l'Italie du Nord, lui envoya plusieurs livres d'Alberto Moravia à son retour à Paris. Et ils correspondirent longtemps. Elle attendait les lettres d'Italie, les nouvelles du pays. Des lettres ne parvenant pas à égaler le merveilleux ressenti qu'elle éprouvait sur place grâce au rythme de la langue et aux couleurs des paysages. Elle rencontra cet étudiant en Lettres beaucoup d'années après dans la queue d’attente à l’entrée de l'exposition Gauguin du Grand Palais des années 90. Il faisait lui aussi la queue pour l'expo.

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Diplôme de la Chambre de Commerce Italienne de Paris

Stage de fin d'études à Rome

                 En poste au siège de l'Aéroport de Paris, elle suivit les cours du soir de la Chambre de Commerce Italienne de Paris dans une banque italienne du quartier Saint Lazare. Inutile pour elle de travailler beaucoup et elle lisait aussi l'Espresso. Elle demanda au professeur principal de lui trouver un stage en Italie. Une idée originale pour l'époque : les stages d'étudiants n'existaient pas. Elle hésita entre Florence et Rome, deux villes qu'elle voulait connaitre absolument. Et puis, autant aller au plus loin tout de suite. Elle choisit Rome. Paris - Rome en train : 18 heures sans couchettes, de 20 heures à 14 heures le lendemain. Gare de Lyon à Paris - Gare de Termini à Rome. Elle logeait près du stade olympique et du siège de l'Alitalia chez une femme de diplomate, rue Archimede, adhérente de la Dante Aligheri. Même en Septembre, la chaleur torride lui posa problème. Elle visita Rome à sa façon et marchait pendant des kilomètres du Capitolino à l'église Aracelli et sa voûte bleue étoilée, du monument Victor Emmanuel II à la Piazza Venezia, du Colisée à la Piazza Navona. En son centre, autour d’un obélisque égyptien d’époque romaine, les sculptures colossales de la fontaine des 4 fleuves (le Nil, le Gange, le Danube, le Rio de la Plata symbolisant les continents) devant l’église Sainte Agnès, lui imposèrent le talent du Bernin. Une place posée sur les ruines du stade de Domitien construit en 86, au premier siècle, où avait lieu des courses à pieds, des lancers de javelot et de disques, des jeux à la grecque. L’ensemble architectural superbe du XVIIe siècle sur l’emplacement exact des ruines du stade antique devenu invisible et ses deux autres fontaines aux sculptures flottant sur l’eau de leur bassin retint son attention pour toujours. Piazza Navona … Et cet autre lieu superbe : Piazza di Spagna. Depuis le haut de la montée des marches vers l'église de la Trinité des Monts vous apercevez la via Condotti et son célèbre Café Greco et les magasins des grands couturiers italiens. Suivons notre guide dans les petites rues autour du Panthéon et sur cette petite place où l’imposante fontaine de Trevi déploie colonnes, chevaux surgissant de l’eau et statuts gigantesques. La fontaine de Trevi …  ce lieu mythique du film - La dolce vita -. Souvenez-vous les images en noir et blanc du film : Marcello Mastroiani et Anita Ekberg, dans l'eau de la fontaine et l’actrice disant,

                 - Marcello !

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                 Dans les années 60, Rome gardait son authenticité. Notre amie avait conscience de vivre dans un décor de film historique exceptionnel. Lorsqu’un jour elle arriva sur la place Saint Pierre, elle pensa s’être trompée de lieu. Une place si vaste. Non, elle ne se trompait pas : la colonnade du Bernin de forme courbe se trouvait autour d’elle et la fameuse – Pietà –, chef-d’œuvre de Michel-Ange, à droite en rentrant dans Saint Pierre. Les dimensions immenses de la basilique saisissent le visiteur. Sa haute coupole volumineuse interpelle le passant de très loin. Elle monta pour avoir la vue sur la ville et le Tibre passant à deux pas, prit quelques photographies très classiques depuis la hauteur de la basilique. Nous sommes en 1963. Elle est stagiaire à Rome et ces images font partie de ces premières photographies. Vous les verrez dans un prochain livre ainsi que celles de son retour romain en 1997. Pendant son séjour, le Concile Vatican II avait lieu. Il dura trois ans. Les ecclésiastiques fréquentaient la banque où elle travaillait. Rester à Rome et travailler … Elle se présenta au Consulat de France et à la Fao. Pas de recrutements prévus. Et au bout d'un mois de stage sur la via del Corso, cette grande artère conduisant de Piazza Venezia à Piazza del Popolo, au Pincio et à la Villa Borghese, il fallut repartir. Elle pleura dans le train de nuit. Quitter ce décor et cette magnifique langue italienne … Quitter son pays ? Elle remit son rapport au professeur principal responsable des cours de la Chambre de Commerce Italienne de Paris.

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Un poste à l'Euratom. Ispra sur le Lac Majeur

                 En Janvier l'année suivante, elle s’empressa de contacter cet organisme international trouvé en travaillant. Par un froid glacial, après une nuit en train, elle se présenta à un poste à l'Euratom. Ispra, une petite ville sur le Lac Majeur. Travailler en Italie, parler italien toute la journée. Son rêve devenait-il réalité ? Un chauffeur conduisant une grande Fiat bleu marine vint la chercher à la gare de Varese. L'Euratom, organisme international de recherche nucléaire créé en Mars 1957 devant favoriser l’approvisionnement énergétique des pays d’Europe. Les bâtiments ressemblaient fort à ceux du Cea-Saclay où elle s’était aussi présentée un jour. Leur construction datait probablement d'années similaires. Reçue par des français s’ennuyant loin de Milan distant de 80 kilomètres malgré des avantages conséquents d'une entreprise internationale. Elle déjeuna avec eux à la cantine du centre. Une chambre lui avait été réservée pour une nuit à Varese. Elle reprit le train le lendemain. Majeure, elle pouvait décider elle-même de partir travailler en Italie mais elle comprit que sa mère n'allait pas supporter son absence. Pourquoi ? Elle ne le sut jamais. Etait-elle un écran protecteur ? Elle refusa le poste. Elle vécut très mal cette expérience enrichissante manquée pendant beaucoup d’années.

 

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                                                                                    L'Eurovision de la chanson 1964

                 Son père avait enfin acheté la télé. Une télé en noir, blanc et gris aux images peu précises. Une très jeune italienne représentait l’Italie, Gigliola Cinquetti. Un extrait de sa chanson fut diffusé en début d’émission. Notre amie en était certaine :  Gigliola Cinquetti allait gagner avec - Non ho l'età - (Je n'ai pas l'âge). Gigliola Cinquetti arriva sur scène : presque une enfant, petit col roulé noir sous un pull blanc et queue de cheval.

                 - Non ho l'età ... non ho l'età per amarti ... non ho l'età per uscire sola con te ... - Je n'ai pas l'âge, je n'ai pas l'âge pour t'aimer, je n'ai pas l'âge de sortir seule avec toi -.

La voilà transportée là-bas par la langue mélodieuse tant aimée. Et Gigliola Cinquetti remporta le premier prix de l'Eurovision cette année là, en 1964.

 

Nouveau séjour à Salo'. La mamma. Les Beatles

                 Elle devait séjourner chez une dame avec qui elle correspondait, connue deux étés auparavant. Elle prit le train de nuit en Gare de Lyon, changea à Milan. Elle revit la plaine du Po, les immenses terres agricoles et rizières, les imposants bâtiments de fermes en briques. Pas encore d'industrie. L'ami cuisinier vint la chercher à la gare de Brescia. Ils prirent un bus pour Salo'. Situation imprévue : la mamma et lui voulaient la loger. L'autre dame aussi. Pas question qu'elle aille habiter chez cette autre signora en haut de la ville. Le jeune cuisinier travaillant toujours à l'hôtel Lepanto et sa mère tenait absolument à s'occuper de la parisienne. Comment expliquer l'incompréhension à cette autre signora du haut de la ville ? Le jeune cuisinier s'en chargea. Pendant tout son séjour, elle eut peur de rencontrer - la signora - notamment au marché. La mamma ne parlait pas l'italien mais seulement le dialecte. Pourtant, elles se comprirent facilement aidées de quelques gestes. Une vie simple : laver le linge au lac, ramener de l'herbe pour les lapins vivant au grenier. La chaleur cumulée à celle du voisin boulanger fut difficile à supporter. Que mangeaient-elles ? Surtout les pâtes et le rizotto aux champignons. Les persiennes de la cuisine maintenues presque fermées à cause de la température. Pas de douche : se laver juste un peu devant l'évier de pierre grise quand personne n'était là. Elle photographiait les lieux, montait plus haut à pieds pour avoir la vue d'ensemble sur le lac. On alla déjeuner un dimanche chez la fille de la mamma. Elle habitait sur les hauteurs de Gardone Riviera. Quelle joie de lui offrir une boite à musique marquetée de volutes marron et beige. Les notes de - Arrivederci Roma – s’échappaient de la boite en ouvrant le couvercle. La mamma la présenta chez des voisines. Tout le monde appréciait la parisienne. Elle découvrit les Beatles cet été là sur le magnétophone de l’ami cuisinier. Les 4 gars de Liverpool : une révélation !     Que de joies simples et sincères : on s'intéressait à elle, elle existait, bercée par la douce langue-opéra. Lui vint l’idée d’offrir une médaille en or de la Vierge à sa mère. Elle alla chez le bijoutier près de la place du marché et de la tour-horloge à l'entrée de la vieille ville. La mamma vint avec elle qui l'obligea à accepter une chaine en or appelée - serpentina -. Un cadeau venant de cette dame sans moyens personnels, à la charge de son fils. Durant un mois, elle reçut leur amitié. Pour la première fois, elle ressentit une vraie chaleur humaine. Et il fallut partir encore, partir loin de la langue-opéra et vivre mal.    De retour chez elle, elle s'entoura des chansons des Beatles. Elle se procura leurs disques au Bhv et ouvrait la fenêtre de sa chambre sur les jardins des voisins en forçant le son de son électrophone. Tout le monde devait en profiter. Allait-on dire encore qu'elle était fière ? Toujours rien à dire à tous ces gens sinon leur faire entendre les chansons qu'elle aimait. Les Beatles, des dieux jeunes pour des jeunes. Une révolution musicale. Des joies par la musique. Une époque nouvelle semblant née spontanément grâce à des chanteurs hier inconnus. Elle adorait l'émission télévisée - Age tendre et têtes de bois -, - Salut les copains - à la radio, les journaux spécialisés, les tubes français, les traductions de succès étrangers. Un univers merveilleux qui allégeait sa vie.

                 Mais pourquoi cette froideur immuable qu'elle vivait journellement depuis toujours ? Une froideur transmise de générations en générations ? Elle fonctionnait autrement. On lui reprochait son côté naturel pourtant non exprimé complètement.

   Elle et sa Fiat 600 grise         

                 Son permis de conduire en poche, elle acheta une petite Fiat 600 grise pour faire italien. Les roues dérapaient un peu dans les virages : ça l'amusait. La voilà libre ! Elle fuyait la maison, assistait à l'enregistrement du - Petit Conservatoire de Mireille, le dimanche après-midi à la Maison de la Radio à Paris ou allait en discothèque près du Rond-point des Champs Elysées. Elle fit la connaissance de jeunes pieds-noirs rentrés peu avant de Tunisie et de deux cousins d'origine grecque. Ils se retrouvaient au drugstore des Champs ou au Pub Renault, des lieux en vogue. On parlait. On riait. On buvait un verre.

En poste à Londres

                 Notre jeune amie décida de devenir secrétaire bilingue anglais par elle-même, obtint un permis de travail pour Londres et quitta son entreprise pour travailler chez Asprey's and Co. de Bond Street. Et la voilà à Londres. Les bureaux, au-dessus du magasin luxueux très ancien ne reflétaient pas le même style. Des bureaux très simples et finalement pas très propres. Thé et petits gâteaux offerts l'après-midi dans un recoin peu avenant. Elle n'aimait pas le thé et partageait une chambre dans un foyer avec une autre jeune fille. Petit déjeuner dans un sous-sol en contrebas de la rue, vue sur les pieds des passants et confiture d'orange. Horrible cette confiture d'orange ! Elle visita Londres elle-même, apprécia beaucoup l'architecture du West End. Comme à Paris, elle préférait marcher dans de beaux décors anciens, passer tous les matins devant le magasin Harrod's, le British Museum, flâner le midi dans Oxford Street, passer devant Buckingham et St James Park. Yellow submarine, le film des Beatles, venait de sortir sur les écrans londoniens. Elle le vit avec deux allemandes habitant au foyer avec elle. On la prenait pour une anglaise avec ses cheveux clairs et ses lunettes. On lui demandait où se trouvait telle rue ou tel monument. Elle renseignait qui venait vers elle car elle avait appris le plan par cœur pour ne pas ressembler à une touriste. Pourtant, elle décida rapidement de laisser Bond Street, le joli West End et ses blanches entrées-colonnes, Hyde Park et le pays des Beatles. Ne pas avoir sa chambre personnelle ne lui convenait pas et la confiture à l'orange du petit déj lui restait en travers. Elle rentra chez elle et trouva facilement un nouveau poste de secrétaire.

                                     Et qui chantait dans ces moments là ? Bob Dylan : Hey Mister Tambourine man et Simon and Garfunkel : Sounds of Silence.

 

Elle en Corse. Calvi, été 1965

                 La voilà partie avec deux amies par l'aéroport du Bourget dans un avion à hélices. Avait-elle inconsciemment voulu découvrir les lieux de son ancêtre ? Giovanni, Giudicelli, Casanova, des noms mentionnés sur l'acte de naissance de son arrière-grand-père émanant la petite mairie de Ventiseri au-dessus d'Aleria. Des bungalows sur Calvi-plage pour logements et des repas servis dans un espace en plein-air le long de la plage. Elle détestait se baigner et être mal assise sur le sable. Elle n'aimait pas la mer. Que faisait-elle là finalement ? Elle préféra connaitre Calvi et des villages perchés aux alentours et partit pour quelques excursions : Bonifacio et Ajaccio en passant par Porto et les calanques de Piana. Dans les montagnes autour de Calvi, elle apprécia tout un après-midi, l’authentique village de San Antonino. Authentique aussi son souvenir de charcuterie, fromage et confitures corses ! Mais, en Corse, des routes étroites, des virages en continu et la mer en contrebas. La peur aussi. Le klaxon fréquent du bus annonçait sa présence. Elle parla avec des pieds-noirs récemment installés sur place pour mettre en valeur l'agriculture méditerranéenne de l'île. Elle photographia les lieux sur diapositives. La musique et les paroles de Christophe chantaient les marionnettes et Hervé Vilard nous annonçait que Capri, c’était fini.

                 Et cet été là, à Calvi, elle entendit aussi les mélodies d'un nouvel auteur-compositeur au nom italien. Une voix particulière et chaleureuse, des paroles sentimentales ou amusantes sur un rythme rapide donnant envie de danser. Une mèche de cheveux ..., Zétaient chouettes les filles du bord de mer …, Vous permettez monsieur, que j'empreinte votre fille ... Un style très personnel et des musiques pour des succès ne ressemblant en rien à ceux de la période yéyé en cours. Salvatore Adamo. Comme en un instant, le chanteur enthousiasma un large public aimant l'écouter et l'applaudir. Comment se fait-il qu'en 1967, elle ne sut pas la date de son récital à l'Olympia ? Elle manqua un tel triomphe. Adamo, une carrière internationale reconnue sur les scènes du monde entier depuis maintes années et une évidence de toujours : le chanteur révèle gentillesse, simplicité et amour de l'humain. Des valeurs essentielles appréciées par nous tous toujours actuellement.

                 Beaucoup d'années après, en 2003, elle accompagna une directrice artistique et actrice montant une nouvelle version de Colomba au Festival d’Olmi Cappella. Cette directrice artistique de talent n’était autre que la fille du créateur du café-théâtre de sa ville. Elles se connaissaient depuis vingt ans déjà. La pièce fut donnée un soir devant la façade de la petite église du village. Un décor corse par excellence. Le festival comprenait aussi des cours de théâtre, des concerts en campagne dans la tiédeur du soir. Elles avaient loué une maison rustique dans un hameau. Vue sur les collines boisées. Des routes étroites serpentaient dans le décor. Des commerçants passaient avec leur camion. Un coup de klaxon indiquait leur arrivée et on achetait le pain et les produits corses. Elles se rendaient aussi en boutiques à Olmi Cappella pour le fromage et la charcuterie du terroir, les confitures de fruits muris au soleil aux saveurs incomparables. Notre amie des couleurs méditerranéennes aida ensuite au secrétariat du café-théâtre.     Elles ne se perdirent jamais de vue malgré leurs vies trop remplies.  Cette directrice artistique mettait en scène ou jouait aussi dans des théâtres parisiens. Dernièrement sa mise en scène de l’Avare obtint ainsi un grand succès pendant trois mois, salué par plusieurs critiques dans des journaux spécialisés.

                 En 2015, les diapositives de Calvi effectuées en 1965 par mon interlocutrice, entrèrent en conservation aux Archives Départementales de Bastia ainsi que ses livres.

                 Nous reparlâmes de l’histoire : la Corse avait fait partie de l’Empire Byzantin chrétien. A partir du VIIIe siècle eurent lieu de nombreux raids par les arabes installés en Espagne et au Maghreb dans les pays du pourtour de la Méditerranée, en Corse et en Sardaigne. Naquirent des accords entre chrétiens et Sarrazins (terme de l’époque pour désigner les musulmans).

Au IXe siècle, les musulmans contrôlaient la Sicile, les Baléares, la Crête et Bari dans la région des Pouilles d’Italie du Sud. Islamisation de l’île Corse et rupture des relations avec Rome. La présence musulmane est attestée en France dans le Languedoc. Les musulmans seraient – montés – jusqu’à Sens, aux portes de Paris où ils furent refoulés.

                 Stagiaire à Belfort

                  Stage à Alstom Belfort pour prendre un poste transféré à Alstom Massy près de chez elle. Au bout d’un mois en poste à l'équipe de Massy commencèrent les grèves de Mai 1968. La société ferma. L'essence manqua et sa Fiat 600 resta au coin de sa rue. Que se passait-il vraiment ? Elle écrivit à l'Elysée pour signifier que la beauté du centre de Paris ne devait pas être abimée. Inutile d'aller à Saint Michel pour voir des Crs. Elle resta chez elle. La peur au ventre, elle voulut s'y rendre un jour pour acheter des chaussures sur la place Saint Michel. Les Crs patrouillaient. Elle rentra dans sa campagne en vitesse et ne put jamais supporter les chaussures achetées trop petites. Quand les hostilités cessèrent, elle reprit son poste et les 48 heures par semaine de l’époque. Il lui sembla que l'obtention par les ouvriers d'un salaire mensuel au lieu d'un salaire horaire, représentait le seul point important.

 

Elle à Rugby et passage à Londres

                 En été 68, après printemps chaud et grèves dans les transports, elle partit d'Orly pour Birmingham. Un stagiaire anglais connu à Belfort l'avait invitée à passer quelques jours chez ses parents à Rugby. Le stagiaire ressemblait fort au Prince Charles. Elle partait avec lui le matin dans la petite Austin de sa mère avec un grand panier pique-nique pendant que le père choyait le jardin très vert et les fleurs de rocaille autour de sa maison. Ils visitaient la région : Coventry, Oxford, Stratford upon Avon. Elle photographia villages et campagne, Oxford aussi. Ses diapositives sont conservées en bonne place dans un institut. Au retour, elle s'arrêta quelques jours à Londres pour refaire un tour dans cette belle architecture et passa au magasin Liberty. A Carnaby street, un flot de musique sortait des boutiques branchées. Elle rapporta une écharpe en drap de laine aux rayures marine, verte, rouge et blanc, celle d'un collège anglais connu. Elle la porta très longtemps.

                 Serait-ce une révélation ?

                 Un jour d'Avril 1969, se levant de son bureau pour regarder par la fenêtre, une grande chaleur et une compréhension l'envahirent : elle sera célèbre. Dans cette vie ? Dans une autre ? Qui peut savoir. Cette compréhension se représenta à nouveau, des années après, en passant au-dessus du Mont Blanc en avion. Elle partait en déplacement pour Vérone et Venise. Le pilote annonça qu'on allait descendre pour voir de près le sommet du Mont Blanc. Elle espéra la compétence totale du pilote. Une montagne de fromage blanc apparut plus bas. La compréhension de célébrité se manifesta à nouveau.

 

ELLE, DANS LES ANNEES  70

                 Encore une fois, pourquoi cette froideur autour d’elle ? Pourquoi ne voyait-on pas qui elle était ? Etait-elle de trop ? Une sorte de malade à ignorer. Un secret ? Lequel ? Omerta corse ? Une présence marocaine dans le groupe, elle aussi, semble bien avoir oublié la chaleur familiale enseignée dans son pays d'origine alors que notre amie l'accueillit avec une si grande joie en hiver 1993, selon son élan naturel vers les étrangers. En 1970 donc, elle rédigea un testament pour un organisme humanitaire.

En Turquie

                 En Août, 1971, Paris - Brindisi en train et conséquences du déraillement d'un autre train près de Milan. Son train fut bloqué plusieurs heures en gare de Milano Centrale. Le bateau assurant seulement certains jours le trajet Brindisi - Izmir fut obligé d'attendre le groupe des Auberges de Jeunesse dans le port de Brindisi et ne partit qu'en fin d'après-midi. Une nuit sur la mer Egée dans des conditions de confort minimum dont les forts mouvements bousculaient les estomacs. Le lendemain vers midi, arrivée à Izmir. Quelle belle idée de l'organisateur : visite de la cité antique de Pergame de suite à 14 heures, sous un soleil à mourir et elle ne supportait pas la chaleur. Le séjour à Kusadasi dans un hôtel très simple sur la plage aurait presque pu être agréable mais, l'eau manquait pour se laver. Il fut proposé au groupe de parisien la visite d'Istanbul : départ en car un matin très tôt. Le car roulait sur une route ressemblant plus à une piste de terre sableuse et le chauffeur s'endormait au volant. Pourquoi le soi-disant deuxième chauffeur ne conduisait-il pas ? A l'hôtel 3 étoiles dans le centre d'Istanbul, pas d'eau non plus pour se laver. Dans les couleurs chatoyantes du grand bazar, des hommes aux yeux sombres suivirent le petit groupe de filles et de garçons. Ils pinçaient les fesses des filles. Des écrivains publics assis par terre travaillaient à l'ombre, des échoppes d'objets en céramique, des pâtisseries au miel dans les vitrines. Depuis le bateau sur le Bosphore, les minarets s'éloignaient dans la fumée du vapeur. Un déjeuner de poisson près du pont de Galata suivit. Puis, la voilà dans Sainte Sophie et son décor musulman recouvrant le décor chrétien qui précéda. Et une chaleur torride continuellement pour lui déplaire. Elle ramena un manteau de peau de mouton, bleu brodé rose et blanc, fourrure à l'intérieur. C'était la mode et ça faisait hippy. Elle jouait les hippies à sa façon. Symboliquement, elle admirait ceux qui partaient à Katmandou. Les récits de ces nouveaux voyageurs marginaux la passionnaient. Une façon d'être à leur côté. Sa rébellion agissait journellement sur place d’une autre manière contre ses employeurs et les machistes. Elle vidait son porte monnaie au profit des musiciens assis par terre dans le quartier latin ou dans les couloirs du métro. Ne pliant jamais, elle connut plusieurs licenciements à cause de sa droiture. Elle retrouvait toujours u travail rapidement. Il y avait du travail partout et elle aimait connaitre des sociétés et des fonctions différentes.

 Concert des Rolling Stones, Palais des Sports de Paris

                 Difficile d'obtenir des places. Sa collègue eut l'idée de passer par un bureau d'étudiants. Et les voilà parties au Palais des Sports dans sa Fiat 600 grise, un soir de 1972. Quel spectacle aussi dans la salle : des accoutrements bizarres pour certains spectateurs. Mick Jagger, invisible, parla dans le noir total. Tout à coup, surgirent lumière, costume rose et son puissant ! De la fumée dans les coulisses latérales non fermées, des types aux cheveux longs réglaient la sono, se déplaçaient, se parlaient. Mick Jagger, tout rose, criait dans son micro. Salle en délire ! A la sortie, 200 Crs derrière des boucliers au cas où mais, venus pour rien. Elles retrouvèrent la Fiat 600 grise garée plus loin et rentrèrent. La tête bourdonnait après ce déferlement musical. Pas facile de travailler le lendemain après une telle expérience.

Joan Baez à Gennevilliers

                 Joan Baez et le folk song. Elle appréciait cette grande militante humaine ayant chanté au fameux festival de Woodstock quelques années avant. Deux fois, elle vit le film de ce festival : pas seulement des nouveautés musicales mais aussi des idées nouvelles et la contestation de la société. Les anciens clichés devaient disparaitre. Un collègue lui proposa de venir entendre Joan Baez dans un gymnase à Gennevilliers. Il s'y rendait avec sa femme. Obligation pour lui d'être le plus près possible de la scène pour photographier. Ils arrivèrent deux heures avant le récital et s'installèrent par terre, juste derrière l'espace réservé aux journalistes et photographes. La salle se remplit peu à peu : beaucoup de jeunes américains et canadiens. Joan Baez arriva avec sa guitare à la main, vêtue d'un ensemble pantalon mauve, longs cheveux noirs,

                 - Farewell, Angelina ... House of rising sun … Les jeunes étrangers chantaient avec elle. Belle atmosphère, idéale, pendant deux heures. Petit à petit, elle acheta tous les 33 tours de Joan Baez. Elle les écoutait continuellement et chantait avec elle à l'intérieur d'elle-même. Elle la retrouva en concert bien des années plus tard, le 30 Septembre 2014, à l'Olympia.

 

La musique en France et en Italie

                 Le rythme disco débarqua des US en France et remplaça le rock : nouvelle rapidité des sons, de la danse, des mouvements et vestes paillettes, col pelle-à-tarte, pantalon pattes d'éléphant. Un style gai qui bouge fort. Côté variétés, arriva Renaud, le gavroche au grand talent : des paroles explicites sans détours. D'autres grands de nos cœurs : Sardou et ses cheveux bouclés mi-longs, Jean Ferrat, le contestataire à la voix chaude, Hugues Aufray et son Santiano, Michel Berger et France Gall en plein bonheur et bien d'autres talents encore. Tous éclairaient nos soirées télévisées. Existe-il des mots précis pour parler d'eux ainsi qu'ils le méritent ?

                 Et en Italie, Umberto Tozzi chantait - Caminero' -. Toto Cotugno et sa chanson - L'italiano - décrivait l'italien vrai aux spaghetti al dente, le canari sur la fenêtre et la radio dans la main. Gianna Nannini, originaire de Sienne et sœur du célèbre pilote automobile, imposait sa voix éraillée criant son rock italien sur les scènes alternatives de Milan. Domenico Modugno, Milva, Mina, Celentano et Gianni Morandi toujours sur les écrans et sur les scènes.

Elle et les multinationales. L'individu réduit à un prénom

                 Vous savez qu'elle travaillait comme assistante bilingue et changeait souvent d'emploi. Les zones d'activités se développaient continuellement autour de chez elle. Trente ans après, ces zones sont devenues immenses à l'américaine. L'agriculture a presque totalement disparue. Peut-être pas si mal : les avions décollant ou atterrissant à Orly toutes les deux minutes évitent de déverser leur carburant sur les champs de salades et autres légumes. Elle travailla dans plusieurs sociétés de la zone de Courtaboeuf et plus tard, sur le plateau de Saclay. En ces années, une nouvelle façon venue des Etats-Unis pour nommer le supérieur ou les collègues : on ne disait plus Monsieur Untel mais seulement son prénom et son patronyme. Difficile au début compte tenu des différences d'âges d'appeler le chef de service par son prénom suivi de son nom. Trente années encore plus tard : le prénom seul est la règle entre personnes de fonctions et d'âges différents. L'identité de chacun s'est réduite à un prénom. Même dans les livres d'art, l'artiste réputé n'a plus qu'un prénom : Léonard pour Léonard de Vinci. Cela la choque. Elle ressent que l'immense génie de la Renaissance est traité en plus comme le gars du coin. Et tout le monde se trouve coupé en deux ! Quel irrespect de s'autoriser à faire disparaitre le patronyme systématiquement, même dans les livres d'art d'éditeurs spécialisés. Désolé, un individu est identifié par un prénom et un nom de famille. L'individu actuel accepte sa diminution sans réfléchir. Très mauvais psychologiquement. Est-il d'ailleurs encore quelqu'un ? L'art, émanant de Dieu s'exprimant par la main des artistes talentueux et leurs oeuvres ... Personne ne remarque le fait ? Personne ne se plaint. La dame, aucunement d'accord pour la nouvelle formule restrictive. Quelle est l’historique de cette pratique ? Qui en est le promoteur ? Le niveau de culture de la population française baissa fortement depuis les années 90. Elle pense qu'une majorité ne voit pas le besoin et l'intérêt de se cultiver. Pourtant, nous disposons tous d'outils faciles aujourd’hui. Une majorité existante ne serait-elle plus attirée par les thèmes instructifs de bons ou hauts niveaux ? A disserter. Côtoyant depuis toujours des thèmes lui convenant, elle ne s'aperçut peut-être pas que qu'une majorité dont elle ne fera jamais partie, opte pour des sujets complètement différents des siens.

 

                                                      Cours de Psycho au CNA à Versailles

                 Des cours après le travail à nouveau, pour comprendre mieux encore le monde qui l'entourait et analyser son histoire. Avec le recul, finalement, elle estime ne pas avoir appris ce qu'elle sait par ces cours trop théoriques. Son savoir est surtout dû à son observation et analyse des comportements et à sa capacité à établir des schémas logiques tenant compte des ressentis, fragilités, difficultés et douleurs de vie des êtres humains.

 Au Festival lyrique d'Aix en Provence

                 Elle rejoignit un groupe des Jeunesses Musicales de France à Aix en Provence en été 1976. Logement à la Cité Universitaire. Au conservatoire, une demeure du superbe quartier Marignan d’architecture baroque autour de la fontaine des 4 dauphins, elle assista à des conférences présentées par, metteurs en scène, journalistes et chanteurs lyriques. Au programme ? La Traviata : musique, voix et duos magnifiques. Jorge Lavelli mettait en scène. Traviata - au Théâtre de l'Archevêché avec Sylvia Sass, toute jeune soprano interprétant le rôle de Violetta. Un triomphe !

                 Aix ... Elle le sentait ... L'opéra et les voix furent de suite un fil conducteur nouveau qui l'emporta vers un espace merveilleux. Verdi, Mozart, Beethoven. La Traviata devint son opéra préféré : quel adjectif précis pourrait qualifier cette beauté sonore ? Son groupe fut invité à assister à l'émission télévisée de Jacques Chancel, - Le Grand Echiquier -, dans la cathédrale Saint Sauveur. Le Dieu Mozart lança les notes légères de son concerto pour piano n° 21 virevoltant dans l'air autour d'elle. Elles envahirent le vaisseau de pierre : deux esthétiques accompagnaient son émotion. Champagne offert dans l'hôtel particulier en face de la cathédrale aux musiciens, choristes, invités du monde lyrique et au groupe des Jeunesses Musicales de France. Rolf Liebermann, Directeur de l'Opéra Garnier du moment et Bernard Lefort, Directeur du Festival lyrique d'Aix en Provence, honoraient l'assistance de leur présence.

 

ELLE, DANS LES ANNEES  80

                        Souvent invitée chez des collègues ou voisins. Cela dura quelques années encore. La mode des invitations à la bonne franquette passa t-elle avec les années Mitterrand ? L’Oriental lui rapporta la même constatation de nos années actuelles. Pas d'invitations malgré les origines méditerranéennes. Les copains originaires du Maghreb se mariaient et ne l’invitaient plus.

                 Elle travaillait en entreprise et le week-end partait dans le quartier latin. Ses amies ? Peu intéressées par ses curiosités culturelles et intellectuelles. Elles sortaient avec le fiancé probable. Pas besoin d'elle. Un fait signifié peu clairement ou pas du tout. Une méthode peu sympathique. Pourtant, elles se connaissaient depuis l'école ou le catéchisme. Selon ses envies, notre amie passait des heures dans les librairies ou sur les Champs, dans les passages, au drugstore ou au Pub Renault. Toujours des idées, besoin de personne pour s'enrichir. Vous savez que banalités et réunions bruyantes ne l'intéressaient pas. Expos et films de son choix représentaient de la documentation sur ses thèmes préférés. Elle se documentait avant de se déplacer pour ne pas perdre son temps. Elle suivait les cours de l'Ecole du Louvre et des visites-conférences dans les musées, les églises, dans le quartier historique de Paris, son quartier. Un agenda toujours rempli. Elle établissait elle-même ses programmes et se rendait aux rendez-vous sans être gênée par des conversations ou réflexions inconvenantes. Elle conversait avec les conférencières ou avec des participants passionnés par les mêmes sujets qu'elle. Une riche nourriture de l'esprit.

                 Elle avait déjà travaillé dans 12 entreprises dont une à Toulouse ayant déménagé de Paris sur l'aéroport de Blagnac, puis fut licenciée d'un laboratoire pharmaceutique américain début 1983. Une année au chômage mais un chèque d'un montant important encaissé. Méthode américaine : on licencie du directeur à la secrétaire sous de faux motifs et l'inspection du travail ferme les yeux. Les problèmes d'emploi commençaient. 1983, première année des contrats de solidarité en Essonne. Un moyen de recruter du personnel. Elle ne trouvait rien de valable sur les zones d'activités aux alentours sauf à un salaire de débutante. Les marchands d'esclaves opéraient avec savoir. Elle entra dans un organisme de recherches. Une simili-administration et un travail sans initiatives. Pas son style. Un secrétariat de direction de directeur-chercheur dans l'âme. Particularité : la dactylo se gardait le travail sans rien expliquer à la collègue de niveau supérieur, choisie plus âgée pour manager. Avec l'aide de la hiérarchie, la dactylo organisait le départ de chaque secrétaire de direction. Et l'active née se retrouva sans rien à faire, sans rien sur son bureau. Déjeuner avec les femmes pour entendre parler de leurs gosses et des histoires de bureau ? Impossible. Echappatoire : rentrer déjeuner chez elle en vitesse pour les éviter. Parfois, elle déjeunait avec un chimiste musicien et un autre, peintre, cherchant une conversation intéressante. Les bonnes femmes s'empressaient d'inventer un ramassis de nullités. Conversation téléphonique interminable pendant des heures de la collègue qui fumait toute la journée. Histoires de bureau et de mecs, de primes et d'avancements. Elle ne comprit jamais leur fonctionnement. Elle ne faisait pas partie de ce monde là. Une horreur tous les jours pendant maintes années et rien à faire de la journée. Enfer sur terre ... Elle apprit qu'elle avait été engagée pour - remplir une case -. La dactylo venait de faire virer la secrétaire de direction précédente. Personne de l'organisme n'avait voulu muter pour ce poste connu invivable. Recrutement à l'extérieur d'une personne ignorant la situation. Ce fut elle, obligée en prime de s'intoxiquer à la nicotine. La dactylo opéra à nouveau avec l'adjoint au chef de service : on lui fit croire à un licenciement interne. Elle le savait impossible. Ce qu'on lui reprochait ? Exactement ce qu'elle reprochait à la dactylo. Obligation de changer de service d'office. Mutée à la documentation du département, elle rangeait des revues scientifiques par numéros. La chef de bureau s'octroyait des privilèges. Elle et ses deux collègues se liguèrent contre elle et informèrent la direction du département. N'ayant jamais assez de travail pour s’occuper, elle travaillait en même temps pour le café-théâtre de sa ville. L'entente avec les deux collègues étant bonne, l'atmosphère était parfois supportable temporairement. Mais, ses capacités en rien récompensées. Où se cachait-il le travail intéressant ? Elle qui voulait travailler chez elle, être écrivain par exemple et ne pas côtoyer cette ambiance débile des bureaux, les réflexions idiotes, les conversations inutiles et des rires soi-disant motivés. Que de temps, que d'années perdus à vivre très mal. La vie est belle mais les individus la gâchent continuellement. Plus tard, on lui demanda d’intégrer le groupe administratif de la direction du département gérant le personnel. Là, travaillaient des anciens militaires. Des discours interminables au contenu douteux et l'apéro du vendredi malgré l'interdiction du règlement intérieur. Bouteilles cachées en bas d'une armoire. Elle ne buvait pas l'apéro. Toujours à l’écart du troupeau donc mal considérée. Impératif pourtant d'éviter les conversations de bas niveaux. Quand elle parlait d'art ou de ses visites au Grand Palais, on se fichait d'elle. Comme d'habitude, la différence gênait. Des histoires humaines graves, des maladies professionnelles non reconnues, l'animalerie dénoncée, des documents lus non conformes à la réalité.

Et la musique ?

                 Depuis les années 60, Maritie et Gilbert Carpentier créaient des émissions pour la télévision. Un couple devenu célèbre rapidement. Des émissions non moins célèbres regardées par 15 millions de téléspectateurs devant leur poste de télévision chaque semaine. Ils révélèrent au public tous les chanteurs des années 60 et cette période formidable, cette révolution musicale. Des soirées joyeuses, des duos entourés de danseurs, paillettes et plumes, des succès, pour le bonheur de tous. Elle aussi attendait cette touche de Broadway à la française chaque semaine. Le couple fut récompensé par un Sept d’Or en 1988. Un hommage à la fin de leur longue carrière si appréciée.

                        En 1979, l'esprit visionnaire de Michel Berger dans Starmania, montra la société du XXIe siècle actuelle : inhumaine, violente, des gratte-ciels trop hauts, des attentats ... France Gall, Balavoine, Fabienne Thibeault, Diane Dufresne et tous les autres, français et canadiens, chantèrent plusieurs versions de l'opéra-rock. Une chute humaine annoncée. Starmania, joué partout dans le monde pendant des années. Une création au Canada appréciée. Un succès en France pendant plusieurs décennies,

                 ... Besoin d'amour.  Des étoiles noires. Duo France Gall et Daniel Balavoine.

Les tubes de l'opéra-rock ? Toujours présents. Toujours chantés. Toujours aimés. Défi d'une l'époque. Défi des années 80. Défi au temps. Michel Berger et son aura exceptionnelle. France Gall et Michel Berger … Comment aurait-on pu ne pas les aimer ? Eux et les chanteurs canadiens.

                 Le jour où j'aurai tout donné ... Je m'en irai dormir dans le paradis blanc ...

                 Celui que j'aime est dans un monde de beauté, là où volent les oiseaux, bien au-delà des mots ... Résiste ...

*

                        Daniel Balavoine devint une icône de la chanson, Jean-Jacques Goldmann, le song maker, aussi. Ils brillaient sur scènes et dans les cœurs. Comment ne pas être conquis par leurs voix, leurs musiques, leur vérité exprimée, leur simplicité et tant de solidarité pour les humains en difficultés. Aide en Afrique et restos du Cœur.

                 Balavoine, en colère intervint un jour dans une émission télévisée devant le Président François Mitterrand et des journalistes. Voyant qu'on ne lui laisserait pas le temps de parler,

                        - ... j'ai juste le temps de me mettre en colère. Je n'aurai pas le temps de parler. Passer pour un merdeux. Je préfère m'en aller tout de suite ! Si j'avais su que je ne dirai rien, j'aurais dormi plus tard ! Ya jamais eu un ministre de la jeunesse jeune. C'est tous des vieux !

                 Balavoine, L'Aziza, 1985. - Petite rue de kasbah au milieu de Gaza ... tes yeux remplis de pourquoi cherchent une réponse en moi ... ta couleur et tes mots, tout me va, que tu soies d'ici ou là-bas ... laisse glisser les regards qui pèsent sur toi ... danse avec moi ... Ce n'est pas un problème pour moi ... L'Aziza, je te veux si tu veux de moi ...

Balavoine, un chanteur engagé terriblement lucide, rebelle et humain. Il nous quitta si vite, trop vite. Son immense énergie nous accompagne encore.

                 Mon interlocutrice est de la même graine que lui. Elle ne chante pas en public mais procède avec analyse lucide et lance ce qu’elle pense. Vos comportements peu fiables sont dus à votre non-réflexion et votre illogisme, votre incapacité à vous remettre en cause. Quand va t-on comprendre une personne intègre et apprécier sa clarté ? Dieu aurait-il du mal à s'imposer au milieu de tous ces perturbateurs de fin de civilisation ?

                 Et Jean-Jacques Goldmann, comment définir la beauté de sa musique, de sa voix ? Immense Goldmann.

- Changer la vie. L'envie d'avoir envie. A nos actes manqués. Quand la musique est bonne. J'm'en fout. J'irai jusqu'au bout de mes rêves, tout au bout de mes rêves ! Je marche seul. Je te donne ... mes plus belles chances, mes différences ... avec Michael Jones. Là-bas … Tu es de ma famille ... Pour que l'on s'aime encore ...

Il créa tant de magnifiques chansons pour d'autres chanteurs que nous aimons aussi. Nous reconnaissons de suite les notes et son style Goldman. Et les enfoirés aident les autres.

                 Et Véronique Sanson, Yves Duteil, Cabrel et son bel accent, Johnny, David et Sylvie Vartan, Claude François, Françoise Hardy, Aznavour, Dutronc, Joe Dassin et plein d'autres encore : leur carrière commença souvent avant les années 80. Ils illuminèrent et illuminent toujours notre écran de télé.

                        Et Renaud : des paroles et des colères justes. Engagé, rebelle, parlant vrai, citant les difficultés des ouvriers, des mineurs. Par sa mère, il est de ce pays du Nord. Une double appartenance culturelle : les autres membres de son entourage, des professeurs, des intellectuels. Il chante la vie des milieux défavorisés. Mon hlm ...

                 Et Coluche : lui aussi savait la vie difficile d'une partie de la population.

                 - 600 000 personnes en France qui ne mangent pas normalement !

Les politiques lui répondirent qu'ils ne savaient pas comment faire pour résoudre la situation.

                        - Nous, on sait comment faire. Alors on le fait !

Il créa les restos du cœur. Un accident de moto en 1986 et Disparait un grand ami de Renaud, le parrain de sa fille. Très affecté, il écrit une chanson en hommage à Coluche, - Putain de camion -.

Leurs chansons restent à nos côtés et traversent les générations. Ils vivent autour de nous ou dans les étoiles.

                 En Italie, sur des cassettes de l'ange venu de Bologne, elle découvrit Eros Ramazzotti. Il avait gagné le premier prix du Festival de San Remo en 1984 avec - Terra promessa - (Terre promise). L'année suivante, le voilà en 7ème position avec - Una storia importante - (Une histoire importante). Succès confirmé en Italie et à l'international. Ramazzotti, une voix éraillée style italien.

                 ... Se bastasse una bella canzone ... S'il suffisait d'une belle chanson ... dedicata a tutti quelli che sono lontano ... dédiée à tous ceux qui sont loin ...

Elle assista à son concert de Bercy en hiver 94 et en été 2011. Zucchero, passionné de blues américain, son allure particulière et son grand chapeau : la révélation européenne de 1989 mais il chantait déjà depuis 1976. Une nouvelle voix éraillée sur les scènes italiennes. Gianna Nannini, la rockeuse siennoise du nom de la marque des fameux gelati de la ville, obtint en Italie comme à l'étranger confirmation de son talent en 1987 avec - I maschi - (les hommes). Elle chante toujours et vient de passer par l'Olympia au printemps 2017.

Un ange arriva d'Italie

                 Elle se sentait en danger depuis longtemps. Des médicaments depuis 9 ans. A cause de la froideur ressentie depuis toujours ? Quelle solution ? Elle payait son appartement, précédemment sa location en remboursant chaque fin de mois à son père, une mensualité pour sa voiture et pas question de partir en vacances. Son collègue post-doc italien du Sud et sa fiancée coréenne, beaucoup plus jeunes qu'elle, l’invitaient chaque week-end à la Cité Universitaire boulevard Jourdan. Elle constata l’évidence de leurs envies communes : apprendre, toujours apprendre, voyager, discuter, découvrir mille choses. En Juin 1989, elle déposa une annonce à l'Institut Italien de Culture de Paris proposant la location de la deuxième chambre de son appartement. Un jeune italien de Bologne l'appela. Ils se rencontrèrent le lendemain soir dans le Marais, au métro St Paul, pour la fête de la musique. Après un concert à l'église des Blancs Manteaux, une invitation qu’elle venait de recevoir, il vint - essayer - la chambre et décida de l'habiter mais il ne put jamais payer le loyer. Il cherchait du travail et étudiait en bibliothèques. Pourquoi avalait-elle toute cette chimie ? Elle lui parla des gens portant le même nom qu'elle et de sa souffrance depuis toujours. Il comprenait. Il affirma qu'elle ne devait pas les écouter. Ils se trompaient. Il pensa à un secret, un intérêt caché ou une grande inconscience. Il alla se documenter en librairie médicale dans le quartier latin et étudia à la bibliothèque de la fac de médecine à deux pas du Boul’Mich. Par amour, il proposa de l'aider à arrêter le traitement médical toxique malgré l'interdiction des médecins. Bien plus jeune qu'elle et d'esprit écolo, il mangeait bio depuis déjà quelques années et utilisait les médecines alternatives.

*

Un ange du monde invisible parlait-il par le nouvel arrivant, l'invitant

A dévier d'une route ne lui appartenant pas ?

*

Personne ne comprenait la présence de cet étranger, plus jeune qu’elle et ne travaillant pas. Un budget très limité : le dimanche, hiver comme été, pique-nique en forêt de Rambouillet ou un tour dans le centre de Paris. Ils vécurent six mois d'étouffement pour sortir de cet enfer chimique. En finir d'étouffer. Quitter l’enfer. Se rétablir. Elle se rétablit. Et elle pensa encore : j'irai jusqu'au bout de cette histoire.

Elle à Amsterdam

                 Le frère de l'ange vint d'Emilie-Romagne quelques jours en été. Les voilà partis avec une petite tente igloo pour Amsterdam. L'ange conduisit la voiture verte de mon interlocutrice, marquée d'une ligne rouge et une ligne blanche sur le flanc. Elle réalisa plus tard que ces deux couleurs sur fond vert, les couleurs du drapeau italien, l'avaient attirée.

                 Elle rêvait de se rendre à Amserdam depuis dix années. L'architecture flamande, les canaux, le Rijksmuseum et ses tableaux célèbres, Van Gogh et les peintres flamands. Le voyage imaginé fut autre. Ils se perdaient chaque soir pour retrouver le camping près du port, un mini Woodstock qui sentait bon. Elle imagina d'y retourner pour son programme personnel.

 

ELLE, DANS LES ANNEES 90 

                 Des copains italiens de l’ange vinrent visiter leur ami et eurent plaisir à la connaitre. L’un, commerçant bio et l’ami avocat voulaient absolument visiter la cathédrale de Chartres et son labyrinthe. Ils partirent pour Chartres un dimanche après-midi.

                 Elle se maria avec l’ange. Codes non conventionnels. Seulement à la mairie et 8 personnes. Pas de faireparts. Son père présent sans comprendre ni accepter la situation. Elle ? Jupe courte de jean gris, chemisier de dentelle blanc, caleçon rose fleuri style XVIIIe. L’ange ? Pantalon noir et polo blanc. Sa mère son ami et son frère vinrent d’Italie pour l’occasion. Ils logèrent quelques jours en Vallée de Chevreuse dans un château du comité d’entreprise d’une administration parisienne au milieu d’un vaste parc. Ils déjeunèrent dans une crêperie le jour du mariage. Elle savait que l’ange lui avait sauvé la vie. Quelques temps après, elle vit que sa vie et ses projets se trouvaient bloqués. L'ange italien repartit à Bologne lui laissant les cassettes d'Eros Ramazzotti et de Zucchero.

Un accident de voiture

                 Juin 1991. Sur le chemin pour rendre visite à des amis habitant dans la campagne, elle ne vit pas la voiture arrivant à sa gauche en sortant d’un chemin. Le véhicule la bouscula par la portière conducteur et la projeta dans les arbres longeant la route.  Responsabilité totale pour elle. Une petite voix se manifesta,

-           Ça n'est pas grave.

Accablée de fatigue, elle ne dormait pas depuis plusieurs semaines. Ses cyclistes du dimanche, doublés peu avant, s'arrêtèrent. L'un d'eux, médecin, la fit sortir de sa voiture et appela les pompiers. Le camion rouge arriva. Le pompier à côté l’elle essaya de calmer son grand stress. Hôpital. Bassin fêlé et sa voiture aux couleurs du drapeau italien, épave. Au bout de dix jours, elle fit croire à l'équipe soignante qu'elle pouvait marcher et rentra à son domicile. Il fallut réapprendre à marcher avec un kiné et s'obliger à traverser la rue au bout de sa résidence, le soir, sans circulation. Peur de traverser une rue à nouveau. Un mois et demi après, elle reprenait son travail. En me parlant, il lui revint en mémoire une chose étrange : pendant cette hospitalisation, elle pensait à Venise. Pourtant, elle y avait séjourné si peu dans les années 60. Etait-ce un signe annonciateur des nombreux séjours artistiques qu'elle allait développer dans la magie vénitienne à partir de Février 1993, 28 ans après sa magnifique découverte des couleurs du Lac de Garde et son premier bref séjour à Venise avec ses parents. Très étrange la petite voix ...

                 En 1994, elle demanda à partir à l'américaine de son entreprise (elle avait l'habitude), pour développer plus vite son travail artistique. Pas le genre de l'entreprise. Une somme dérisoire lui fut proposée alors qu'elle devait encore travailler dix ans. Obligation de refuser. Elle chercha à se faire muter en Italie, chercha x possibilités pour partir et être enfin elle-même. Et elle se morfondait sans travail intéressant correspondant à ses capacités et au rythme qu'elle aimait vivre. Comme à d’autres personnes gênantes et même à des chercheurs, il lui fut proposé de rester chez elle avec son salaire. Elle refusa,

                 - Je ne vais pas voler mes impôts plus les vôtres !

Elle demanda un rendez-vous au chef du personnel, 7.000 personnes sur site,

                  - Vous ne me donnez pas mes primes, je m'en fiche complètement. Gardez votre sale fric ! Je ne me ferai pas une piqûre de débilité pour ressembler à tout le monde !

Elle travailla ensuite avec des ex-chercheurs analysant des articles de revues scientifiques introduites dans des banques de données internationales. Ambiance agréable, pas de hiérarchie marquée. Chacun avait un travail déterminé et différent. On mangeait ensemble mais sans obligation. Elle discutait d'art contemporain avec son collègue physicien. Ils correspondent toujours de temps en temps. Le mardi, ils buvaient le café tous ensemble près de la photocopieuse : plaisanteries, rigolades. Elle donna sa diapo-conférence commentée en direct sur Venise à la grande salle de conférence pendant l'heure du déjeuner en 1997 et aussi son exposition photographique sur Venise. Elle le fit plus tard à l'Ecole Polytechnique et en d'autres lieux.

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Nouvelles rencontres de l'ange italien

Venise, Aix en Provence, Vérone, Paris

                 Ils se téléphonaient souvent. Une amitié particulière dura pendant de nombreuses années. Elle passa le voir chez lui sur le trajet Paris - Venise en voiture avec un collègue du centre de recherches pour ramener un lampadaire de Murano dans son break. Il mesurait 1 mètre 80. L'ange travaillait dans sa chambre après un stage d'informatique dans une société de sa ville. Il projetait de créer une société de création de logiciels. Elle lui prêta son appartement lorsqu'elle partit à Sienne en été 93 pour suivre un cours d’histoire sur l'art italien. Il l'accompagna jusqu’à à la gare de Lyon en portant sa valise.

                 L'ange vint la rencontrer à Venise pendant son séjour hivernal suivant. Elle alla l'attendre à la gare Venezia Santa Lucia. Ils se promenèrent dans Cannaregio, son quartier d'adoption et déjeunèrent ensemble. Elle lui offrit la cassette de Véronique Sanson qu'il aimait. Ils parlèrent de choses et d'autres et des chansons italiennes. Al Bano et Romina, un couple en vogue venait de remporter le premier prix du fameux festival musical annuel de San Remo avec - Felicità - (Bonheur), un succès fort pour maintes années dans le pays. Impossible d'oublier cette musique entrainante, ce tourbillon de bonheur sur scène. Et l'ange reprit son train en fin d'après-midi pour Bologne.

                 Une nouvelle rencontre à Aix en Provence en Novembre 1996. 400 kilomètres depuis Bologne pour passer la soirée et la matinée du lendemain ensemble. Elle séjournait à Aix pour étudier l'immobilier de cette belle ville à l'architecture baroque. Le style de ville historique qu'elle aimait habiter. Elle envisageait de se faire muter au centre de Cadarache. Elle avait réservé une chambre à deux lits près de la jolie place des 4 Dauphins, dans le quartier Marignan. Elle aimait particulièrement cette petite place, son architecture massive de blocs de pierre couleur ivoire. Il l'invita à diner près de la cathédrale Saint Sauveur. Ils parlèrent une grande partie de la nuit, lui expliqua qu’il faisait rénover la maison de sa grand-mère au bout du chemin de pierres donnant sur une petite route serpentant dans les collines au-dessus de Modigliana. Une maison rustique, pierres sur pierres, au sol de terre battue, qu'elle avait connue en Mai 1989. Elle y avait rencontré sa mère, son frère et sa sœur. Tout le monde s'était réuni là autour de plusieurs pizzas. Sa grand-mère vécut en autarcie dans cette maison avec deux vaches, des pigeons au pigeonnier et un murier. Ce secteur d’Emilie-Romagne était devenu riche grâce à la production importante des fruits dans un décor ressemblant à une Toscane au visuel plus rural.

                 Nouvelle rencontre à Vérone en Février 2004. Il fit 400 kilomètres pour diner ensemble près de la maison de Romeo et Juliette.

                 Il passa la voir lors d'un séjour professionnel à Paris : rendez-vous au métro Saint Paul. Elle habitait son cher Marais. Un café rue Saint Antoine près de l'Hôtel de Sully. Mon interlocutrice entendit une phrase gênante sur le déroulement de son retour de Vérone. Une phrase ne correspondant pas à son l'analyse humaine. Elle fut mal pendant plusieurs jours. Allait-elle avoir envie de le revoir ?

Les chansons italiennes

                 Laura Pausini gagna le premier prix du Festival San Remo en 93 avec - La solitudine - (la solitude). Une chanteuse à la voix puissante et une grande présence sur scène. L'Italie et l'international la découvrit et l'adopta.

La prof' de traitement de texte

                 La prof' avait quitté sa Dordogne mais pas l'accent. Une personne humaine, amusante, sympathique. Elle donnait des cours de formation en traitement de textes en entreprises. Elles firent connaissance en parlant à la fin d'un cours. La prof habitait à deux pas du métro Saint Paul, derrière le Monoprix. Une amoureuse elle aussi du décor historique du Marais et de Venise, de son passé prestigieux, de ses glycines en Mai.  

Elle et Venise

                 En Février 1993, notre future vénitienne d’adoption décida de reprendre la photographie et de se rendre à Venise après 28 ans d'absence en Italie du nord.

 

RECIT VENITIEN 

... Sur la lagune, les mélancoliques et calmes beautés de l'automne vénitien. En ce temps là, le rapide arrivait à Venise vers cinq heures et Venise apparaissait au voyageur dans toute sa splendeur lumineuse ...

Henri de Régnier, vénitien de cœur

Extrait du livre - Récits vénitiens -.

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               En l'an 1177, le pape Alexandre III accorda à la République Sérénissime le droit d'épouser la mer, reconnaissant ainsi, symboliquement, la puissance maritime, marchande et militaire de Venise. Depuis cette date, chaque année, le jeudi de l'Ascension, le doge embarque sur le célèbre bucentaure doré entouré de centaines d'autres gondoles de fêtes, bannières au vent. Il jette un anneau d'or dans l'Adriatique. Un signe de - véritable et perpétuelle domination -. Dès le XVIe siècle, à la période appelée – Renaissance - la puissance maritime de Venise commença à décliner. La cité des doges continua à fêter - les épousailles de la mer - par des cérémonies fastueuses, assurant au monde sa puissance perpétuelle. Croire encore à sa puissance et en donner l'illusion au monde entier en se nourrissant de sa propre légende ? Et actuellement, en 2017, comment comprendre Venise ? Que cherche t-elle en acceptant ces millions de passants ? Son histoire, son mythe, est bien autre chose qu’une exploitation commerciale … Mon interlocutrice ne peut pas envisager que l’âme de Venise soit ainsi bafouée, transformée. L’âme de Venise vit depuis des siècles par les artistes, la musique, la beauté extrême du lieu et son architecture arrivant de l’Orient. Le mental contemporain saura t-il la respecter, la conserver intacte ? 

                 Son affaiblissement définitif économique commença au XVIIe siècle. Au siècle précédent, de nouvelles routes vers l'Orient brisent le monopole du commerce des épices qui procurait richesse aux marchands vénitiens. Venise doit aussi gérer des guerres intérieures et se protéger des continentaux. La domination des mers lui échappa définitivement. Les turcs revendiquèrent certains territoires vénitiens sur le pourtour de la Méditerranée sillonnés par les pirates. De nombreux bateaux des marchands de la Reine des mers furent ruinés. Mais Venise était encore riche par les trésors accumulés au cours des siècles. Elle entretiendra son mythe de puissance longtemps par des fastes devenant une stratégie diplomatique éblouissant le monde. Fêtes et processions, bals et carnavals, voilà la vie vénitienne nouvelle. Les fêtes de la cité, les fêtes religieuses et la vie locale furent liées et se succédèrent continuellement, toute l'année. Elles se déroulaient sur la Place Saint Marc. Le doge, les dignitaires et le clergé y étaient présents aux sons de musiques triomphales. Ces fêtes étaient l'occasion de foires et de spectacles dans la ville, de régates sur le Grand Canal et de lâchers de taureaux dans les ruelles. Les paroisses organisaient aussi des fêtes patronales et des messes grandioses, des processions, des bals, des scènes de théâtre et spectacles de marionnettes sur les places. Les grandes confréries vénitiennes, au nombre de six, organisaient aussi des cérémonies et des fêtes. Au XVIe siècle, elles devinrent de riches institutions. Elles avaient des activités de charité pour leurs membres, donnaient des messes, aidaient les orphelins et les malades, participaient aux processions. Elles célébraient les jours de fête pour louer et prier Dieu et ses saints par des psaumes, hymnes et musiques mélodieuses. Le voyageur Thomas Coryat, présent à une fête à la Confrérie Saint Roc écrivit son émerveillement. Il n'avait jamais entendu une telle beauté musicale. Des fêtes toute l’année et le carnaval durait six mois. Il se terminait le 15 Décembre pour reprendre à l'Epiphanie jusqu'au Carême. Venise, un monde mystérieux et des festivités continuelles. Un monde masqué où hommes et femmes se confondaient en vivant une liberté totale.     La permanence des fêtes vénitiennes attirait l'affluence des étrangers. Eblouis, ils découvraient la cité des doges et la magnificence des ses palais et églises. La musique tenait une place importante dans les fêtes et le XVIIe siècle connut son apogée musicale.

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Venise, porte de l'Orient

                 Le temps s'y écoulerait-il plus lentement qu'ailleurs ? Les vénitiens vivaient-ils déjà au rythme du monde oriental en faisant partie de l'Empire byzantin chrétien ? Des détails ornementaux de l'architecture de la Place Saint Marc, sur les palais et les cinq bulbes de la basilique Saint Marc, son intérieur immense mosaïqué d'or aux personnages gigantesques, montrent son ancienne appartenance au monde byzantin et une basilique aux traits de mosquée. L’eau servit de remparts à la ville. Sa construction commença sur les ilots centraux de Rivo Alto à partir de l'an 500 et donna le nom de Rialto au quartier. A la Renaissance, 11.000 arbres en provenance des forêts des Dolomites, région montagneuse plus au Nord, seront enfoncés dans la vase des ilots pour supporter le pont Rialto de pierre d'Istrie réalisé par l'architecte da Ponte en 1588-1591. Pendant des siècles, Venise s'enrichit par son commerce en Méditerranée mais aussi par la construction de bateaux dans son immense arsenal pendant la longue époque médiévale. A partir du XIe siècle et pendant deux siècles que durèrent les 8 croisades, l'arsenal produisit des bateaux pour transporter les croisés qui partaient de Venise pour Jérusalem. Le motif officiel des croisades ? Reprendre le tombeau du Christ. Ce fut en fait une longue guerre de religions entre chrétiens et musulmans. Des tueries sauvages d'occidentaux barbares organisées à partir de 1099 ne connaissant rien de l'Orient ni de ses populations raffinées et érudites. Une première colonisation en terre d'Islam déclarée païenne car non chrétienne. Un appel du pape Urbain II contre l'islam précipita les chevaliers nobles puis les populations occidentales de l'époque vers des tueries excessives en contrées inconnues. Les états latins furent créés, gouvernés par des barbares occidentaux venus du Nord, se déclarant rois spontanément.

                 Elle insista pour me rappeler que les savants de l'islam transmirent aux occidentaux les savoirs des philosophes et des savants grecs. Les musulmans les connurent avant les occidentaux, envahisseurs de l’Orient. L'existence de leur intelligence en ces contrées lointaines fut inconnue jusqu'aux croisades.

                 Après le début des années 2000, l'arsenal médiéval vénitien fut enfin reconverti en espaces d'expositions. Les vénitiens lui en parlaient pendant ses séjours à partir de Février 1993. Il fallut encore une vingtaine d'années pour arriver à cette réalisation. La transformation de l'ex Moulin Stucky sur l'ile de la Giudecca ainsi que celle des anciens entrepôts de la Douane de Mer sont terminés depuis peu de temps. Le Moulin Stucky, bâtisse de briques construite au XIXe de style nordique par un hollandais abrite maintenant un hôtel de luxe et une galerie commerciale. La Douane de Mer est devenue musée d'art contemporain dépendant du Palazzo Grassi sur le Grand Canal.

                 Venise ... c'est malheureusement 22 millions de visiteurs par an qui détruisent la ville et dérangent les vénitiens de moins en moins nombreux. Tous ces gens de passage prennent en otage l’âme sérénissime et salissent sa beauté. Superficialité destructrice. Que viennent-ils faire là ? Ils ne s'intéressent pas à elle vraiment. Ils ne l’aiment pas pour ce qu’elle représente profondément.

                 - J'ai fait ... Venise !

Ah oui ? En 3 heures ou en 3 jours ? Les voilà qui remplissent anarchiquement et bêtement les ruelles du parcours gare – Place St Marc -, en criant, jetant les cannettes par terre. Les voilà assis sur le sol, près d’un puits séculaire, sur les marches d’un pont historique pour pique-niquer, habillés de shorts affreux couleur fluo, de jupettes couvrant à peine des fesses et de chapeaux sans formes en été. Certains laissent des graffiti !!! ???. Beauté raffinée d’une ville historique contre troupeau continuel et son irrespect total, conséquence de sa non-culture et d’un esprit décadent. Des nouveaux barbares débarquant tous les jours.

                 Au XVIIIe siècle, 18.0000 personnes vivaient dans Venise historique. En 2016 ... 50.000 seulement. Voilà le résultat du tourisme de masse ravageur du dieu-fric mondial inconscient ! Depuis longtemps, les vénitiens sont obligés de partir en terre ferme où le prix des logements et de la nourriture sont moins élevés. Le nombre des boutiques, d'hôtels de luxe, de palais anciens divisés en appartements loués est extravagant. Quel système satanique détourne la ville des vénitiens et sa beauté subtile ? Et ce système là empêche aussi les écrivains, les historiens, les chercheurs, utiles à la société culturelle vraie et à l'histoire du lieu, de faire leur travail. Ce travail là, ne s'effectue pas au milieu d’une société de consommation sans scrupules mais dans le respect du passé prestigieux de lieux à préserver faisant partie du patrimoine mondial représentant - le passé -. Les taxes versées au port par les bateaux de croisières et celles des agences touristiques à la ville sont très rentables … mais destructrices. Henri de Régnier, Proust, Ruskin, Balzac, Musset, Wagner et tant d'autres artistes n’imaginèrent pas leur chance de connaitre une Venise authentique de la fin du XIXe et début XXe siècle. Notre amie ne se doutait pas, lors de sa première visite des lieux, en 1961, qu’elle voyait une Venise authentique elle aussi. Les barbares décadents cassent l’âme de Venise …

 

Aimer Venise - Veneziamente -, comme un vénitien

                        Un lien idéal avec Venise nécessite parfois de la fuir physiquement, de la vivre de loin, d'éviter ses visiteurs d'un jour, bruyants, irrespectueux et bien trop nombreux. Ils défigurent les nobles lieux. Comme un vénitien, - Veneziamente -. Elle déteste et fuit les visiteurs de passage. Ils ne cherchent pas l'âme de la ville mais viennent la salir. Ils gênent infiniment les vénitiens, les artistes, les écrivains. Ils ont besoin de vivre à chaque instant dans l’authenticité d'une beauté incomparable.

Venise fin XIXe siècle

                 Les visiteurs rejoignaient Venise par bateaux à vapeur depuis la mer Adriatique. Une arrivée féérique en approchant par le bassin St Marc et découvrant sur une seule ligne, la façade du palais des Doges, le campanile et les cinq coupoles de la basilique. En 1846, par la construction d'une digue de 4 kilomètres venant de Mestre en terre ferme, appelée - pont de la liberté - le train arriva dans la ville posée sur l'eau composée d'ilots reliés par 440 ponts. Mon interlocutrice enviait Henri de Régnier qui connut la vie quotidienne calme d'une Venise en fin de XIXe. Venise resta à l'écart du monde jusqu'à l'arrivée des trains.

La Venise des années 60

                 Sur les photographies de 1961 de notre amie, seulement quelques personnes Place Saint Marc et beaucoup de pigeons. Un policier vêtu de blanc et coiffé d'un casque colonial en été apportait la nourriture des volatiles chaque jour à midi. Un grand panier rouge rempli de graines et soudain, un nuage gris s'abattait sur la Place. La basilique disparaissait pour quelques temps. Des vendeurs de fleurs parcouraient les ruelles. De nombreux souffleurs de verre travaillaient dans les ateliers de Murano. De nombreux chats étendus au soleil : les chats soriani, descendant de leurs congénères amenés de Syrie pour combattre les rats pendant les épidémies de peste depuis le moyen-âge. Beaucoup de chats. Pendant les années d'enrichissement de la ville grâce aux marchands vénitiens sillonnant la mer, des chats, dont la présence sur les bateaux marchands était demandée par les assurances, ne s'étaient-ils pas évadés des bateaux voulant séjourner dans une magie nouvelle ? Dans les années 60, peu de circulation sur le Grand Canal, si peu de touristes, pas de bateaux de croisières. Imaginez Venise vous offrant toute sa fascination …

Elle et Venise

sa ville d'adoption, depuis Février 1993

                 Elle m'avoua qu'une photo de masques lui donna envie de partir là-bas. Elle prit le train de nuit Rialto quelques jours avant l'ouverture du carnaval pour vivre l'atmosphère de la ville dans son quotidien habituel. Elle arriva à Venise, ce matin-là et la ville exerça sur elle une telle émotion. Un envoûtement ? Sa magnificence la toucha au plus profond. Après 28 ans d'absence en terre italienne du Nord, elle se remit à parler la langue sans difficultés. Une passion à nouveau présente, intacte. Elle reprit la photographie sans imaginer qu'elle allait développer ses activités d'écrivain et de photographe et séjourner dans ce lieu singulier plusieurs fois l'an pendant de nombreuses années. Avec son Rollei, elle allait capter des milliers de photographies, pas seulement à Venise. La ville posée sur l'eau devint sa ville d'adoption. Elle l'est toujours.

                 Toucha t-elle l'âme de Venise dans le quartier de Cannaregio ? … du côté du ghetto, de l'église de la Madonna dell'Orto et de la maison du Tintoret. Chaque jour, elle photographiait des lieux charmants en évitant les visiteurs de l’époque qu’elle trouvait déjà trop nombreux en 1993 et dans les années qui suivirent. Elle avait besoin impératif d’être seule pour – posséder – les lieux, pour entrer en communication avec eux, pour un discours privilégié. Elle fit des centaines de clichés dans des coins insolites. ils témoignent de sa vision des lieux à l’écart du trajet gare Santa Lucia – Place Saint Marc. Le quartier Saint Marc aux restaurants, hôtels et vitrines de grands couturiers présentait peu d'intérêt pour elle. Venise … lieu de rencontre de l’Orient et de l’Occident. Les peintres Bellini, grâce aux pigments apportés d’Orient, reproduisirent sur leurs tableaux immenses, l’impression visuelle des soieries et velours, des tapis, carreaux et animaux présents vers Alexandrie, ville partenaire commerciale de Venise. Une époque au besoin de redéfinition artistique et culturelle se réalisant par échanges d’idées et de matériaux et non pas par opposition. Les vénitiens, commerçant depuis longtemps avec l’Orient connaissaient son savoir, technique et scientifique, son sens des affaires issu des bazars, très en avance sur l’Occident.

                 Le joaillier de la ruelle - calle di Mezo -, dans sa minuscule boutique près du pont du Rialto, créa pour elle une alliance scintillant des feux d'un petit diamant. Elle se fiança en début d'année suivante avec la ville Sérénissime, sa ville.

                 Venise, une porte ouverte sur l'Orient et des contrées lumineuses. Venise, ville indépendante de l'Empire byzantin chrétien. Croisés et templiers en partirent pour la terre sainte. Elle m'a déjà parlé des croisades, souvenez-vous que pendant deux siècles eurent lieu pillages d'oeuvres d'art, de statues gigantesques, tueries et prises de territoires. Les magnifiques chevaux de Constantinople installés sur le balcon de la façade de la basilique Saint Marc furent ainsi volés et ramenés pour enjoliver l'extérieur du monument. Napoléon les emporta lors de son passage dans la ville en Décembre 1797 pour les intégrer à la porte du château des Tuileries, détruit plus tard. Ils furent restitués à Venise en 1815. Ces magnifiques chevaux de bronze sont protégés depuis peu dans un musée de Venise. Leurs copies paradent sur la façade de la basilique. A son passage, Napoléon déclara Saint Marc cathédrale en retirant cette fonction à l'église San Pietro située derrière l'arsenal dans le quartier de Castello.

                 A son premier retour vénitien, elle habita dans un petit hôtel du quartier de Cannaregio sur le large canal du même nom, tout près du pont delle Guglie et de la gare Santa Lucia. Elle se sentit chez elle et ce quartier devint - son quartier -. Elle marchait, marchait, marchait toute la journée photographiant des petits coins sans personne. Elle aimait longer le quai de la Miséricorde et voir le mur de briques orangé, dominé par la Vierge et le vert des arbres du jardin de la résidence universitaire catholique Santa Fosca. Une barque bousculait tout à coup les reflets dans l'eau du canal et la Vierge disparaissait. Quelques minutes après, elle veillait à nouveaux sur les lieux, en haut du mur. Elle aimait marcher dans ce long passage sombre et silencieux l'amenant au canal San Felice et au quai de la Misericordia ensoleillé. Elle déjeuna plusieurs fois sur ce quai dans un petit restau servant une cuisine jordanienne. Une jeune napolitaine mariée à un jordanien diplômé en architecture servait les plats typiques de chez lui. Faute d'emplois comme architecte en Italie en ces années là, ils avaient ouvert ce petit restau sympa et l'architecte s’était transformé en cuisinier. Elle passait les voir à chaque séjour et déjeunait sur le quai par beau temps. En hiver, elle s'installait à l'intérieur dans un décor oriental bleu et ocre de palmiers et chameaux. Ils discutaient de la vie locale et elle riait en mangeant les boulettes cuisinées par l'architecte. Plus tard, le neveu jordanien reprit le restau et le couple partit vivre en Jordanie.

                 Du côté de Santa Fosca et du ghetto, elle franchissait de jolis ponts en fonte aux arabesques dont l’ombre renvoyait leur forme noire dessinée sur les marches et le sommet plat des ponts. Elle capta leur ombre sur ses images.

                 Sur le campo del Ghetto Novo ... une fontaine permettait aux passants de se rafraichir avec les pigeons. Des enfants jouaient autour du puits ancien de pierre blanche d'Istrie. Un chat surveillait de loin les pigeons. Depuis un sixième étage, la voix d'une soprano interprétant Norma transformait la place en scène d'opéra tandis que les passants vivaient aussi leur quotidien. Avait-elle déjà vécu dans le ghetto de Venise pour s'y sentir aussi bien ? Avait-elle un passé juif ? Quelle envie d'habiter là ... Elle se renseigna du prix du mètre carré et visita des appartements. Habiter dans une dimension humaine et tout faire à pieds, un immense privilège pensait-elle. Faire les commissions chez les petits commerçants, au marché, discuter avec les marchands du passé et du présent, les côtoyer tels des amis. Les vénitiens disaient,

                 - Signora, Madame, Venise est une ville de dimension humaine.

Elle parlait à tout le monde. Elle semblait vivre là depuis toujours, posait des questions sur la vie vénitienne et son histoire. Les vénitiens remarquaient son réel intérêt. Ils prétendaient que rare était sa démarche et ils la complimentaient.

                        Elle photographia la ville à chaque séjour pendant des années. 40 séjours et environ 10000 photos. A chaque déplacement, un programme chargé. Son esprit privilégiait la connaissance des lieux dits mineurs, leur atmosphère insolite et entrer en conversation avec les habitants.

                 Cannaregio ... elle aimait les alentours de l'église de la Madonna dell'Orto décorée par le Tintoret. Il décora aussi la Scuola Grande San Rocco dans le quartier San Polo.

                 Cannaregio ... paisibles quais, calmes ruelles, finissant parfois au bord d'un petit canal silencieux bercé par le léger clapotis de l'eau caressant la berge de pierre blanche. Quelques petits restaurants tranquilles. Des tables dehors pour manger sur le quai. Des passants dans leur rêve vénitien. Un haut mur ocre baignant dans l'eau presque immobile au croisement de deux canaux d'où s'échappe le sommet de feuillages verts d'un jardin. Ce jour-là, au milieu d'une ruelle, des vénitiens assis autour d'une petite table jouaient aux cartes et parlaient fort. Le décor qui sommeillait s'activa. Sur le campo dei Mori, autour du puits, des pigeons trottaient cherchant des graines sur le sol de pierre et un chat arrivait à pas lents. Une dame sortit de chez elle, ferma sa porte à clé, contourna l'angle du campo et le maure au nez de métal, inséré dans l'angle de la maison du quai. Elle passa devant la demeure du Tintoret et marcha vers l'abbaye de la Miséricorde et le canal San Felice, dépassa la façade du Palais Papafava. Allait-elle faire des achats au marché près du canal de Cannaregio ? Au 1842 de la ruelle San Leonardo, un petit refuge, une pièce louée en rez-de-chaussée et sa fenêtre directement sur la ruelle. Les chats se promenaient là, entre Strada Nuova (rue neuve) et le pont de bois emmenant vers l'église San Marziale. La chatte Vivaldina, tigrée, vrai chat vénitien, regardait les passants depuis le rebord de sa fenêtre puis venait se frotter aux chevilles des amoureux des chats. L'histoire de Vivaldina fait partie de son premier livre - Un Chat à Venise -. Plus loin, d'autres chats et leurs maisonnettes. Des dames en retraite prenaient soin d'eux chaque jour. Depuis le quai fondamenta Nuove (Quai Neuf), le dernier quai de Cannaregio, on apercevait les îles de San Michele (le cimetière) et de Murano (l'île des verriers). Un trafic incessant entre ce quai et les îles de la lagune Nord, vers Torcello, Burano, San Erasmo, San Francesco del Deserto et l'aéroport Marco Polo en terre-ferme. Vivre dans ce décor, encore et toujours ...

                 Elle marchait, solitaire, photographiant le quotidien d'une Venise posée sur ses reflets. Le trajet gare Santa Lucia vers la Place Saint Marc, toujours trop fréquenté, elle s'écartait systématiquement de cet axe et son travail photographique montre une Venise loin du monde. Elle photographiait aussi les chats du Parc Savorgnan et d'ailleurs. Suivez-moi bien, le vrai chat de Venise, est un chat tigré beige et marron descendant des chats apportés de Syrie pour combattre les épidémies de peste. Les chats reconnaissaient notre amie d'un séjour à l'autre. L'un d'eux, attendait chaque matin l'ouverture d'une boutique sur le quai Toletta pour passer sa journée avec le patron. Le chat tigré dormait sur le comptoir, près de la caisse.

                 Elle me raconta les matins d'hiver se noyant dans le brouillard et les façades des palais cachées derrière le voile gris d'un décor irréel ... et le vaporetto fuyant son arrêt flottant pour s'engloutir dans l’épais voile gris ... Et elle, elle marchait, marchait, volant dans l'espace aux sons des violons d'un concerto du Maestro Vivaldi.

                 Connaitre chaque ruelle, chaque place, chaque cour. Elle vivait dans un tourbillon étrange. Elle possédait les lieux, prenait de sombres passages insolites, longeait des canaux, croisait des vénitiens aux pas rythmés. Comme eux, elle montait et descendait les marches d'un pont puis d'un autre, prenait encore un nouveau pont, puis d'autres. Quatre cents ponts relient les ilots historiques et vous parcourez des kilomètres du matin au soir. Elle photographiait la magie et le charme. Elle parlait à des chats dans une ruelle, dans une cour, sur un campo ou près d’un puits de pierre sculptée. Les vénitiens lui commentaient leurs difficultés physiques quotidiennes dans cette ville incommode mais admirable. Y vivre nécessitait de marcher continuellement, de franchir sans cesse des marches de ponts, de tirer caddies et poussettes dans les ruelles. Caddies, poussettes et bambini empruntaient le vaporetto. Les vénitiens se retrouvaient serrés sur le pont, au milieu des trop nombreux visiteurs déjà à l'époque, caméscope en main. Et le prix de la nourriture ? Madonna ! Bien plus élevés qu'en terre ferme. Pourquoi ? Chaque matin, les denrées arrivent par barques sur les quais, transportées ensuite à pieds sur des diables vers les boutiques et au marché. L'acqua alta sévissait souvent, surtout en hiver : obligation de marcher dans une hauteur d'eau importante, jusqu'à 1,20 mètre, de se déplacer avec des cuissards et de continuer à travailler en rez-de-chaussée des boutiques, des restaurants, au marché et dans les luxueux magasins du quartier Saint Marc, le plus bas de la ville et inondé de suite.

                 - Signora, que cette ville est peu pratique ! lui répondait-on à chaque fois.

                 Le Lion de Saint Marc veillait sur elle et sur tous depuis l'architecture orientale. Saint Marc, patron de Venise, avait succédé à Saint Théodore, juchés en haut de leurs colonnes sur la Piazzetta près du Palais des Doges.

                 Elle répondit à l'annonce d'un chanteur lyrique et impresario du journal de l'Office de Tourisme. Rendez-vous à son bureau dans une ruelle sombre juste derrière la tour-horloge des Mori proche de la basilique. Il cherchait des agents pour vendre ses spectacles et concerts en costumes du XVIIIe siècle dans les capitales européennes. Un descendant blond des Maures au patronyme de Moresco ? Venise fut autrichienne puis française fin XVIIIe. Blond vénitien ou blond autrichien ? Non, blond autrichien pensa t-elle. Le blond vénitien existait avant, à l'époque des courtisanes. Elles entretenaient leur blondeur au soleil sur - l'altana -, cette petite terrasse de bois posée sur le toit des maisons. Contrat en poche, elle sortit du bureau de l'impresario dans une douce température pascale. Le gond de San Marco résonnait lourdement dans l'air transparent. Midi et une lumière éblouissante. Elle devait fêter la Lumière à la terrasse de l'hôtel Gran Monaco sur le Grand Canal. Au fond de la Piazza, après l'Office de Tourisme, elle prit à gauche la calle Valaresso et en face de l'entrée du Harry's Bar, elle pénétra à l'hôtel Gran Monaco. Le serveur la conduisit en terrasse à une petite table ronde. Les gondoles dansaient à ses pieds sur la vue de la Douane de Mer. Des clients arrivèrent en taxi d'eau posant le pied directement sur la terrasse du restaurant. Trafic intense de barques, bateaux, vaporettos. Des gondoliers sautaient d'une gondole à l'autre pour atteindre leur embarcation.

                 - La Signora aimerait-elle un apéritif ? demanda le serveur en veste blanche.

                 - Que me conseillez-vous cher Monsieur ?

                 - Un Bellini, prosecco et jus de pêche naturel, l'apéritif vénitien par excellence.

                        - Va pour un Bellini !

Notre amoureuse de Venise devint à l’instant même, actrice internationale d'un film inédit, le sien, celui de sa vie organisée par elle-même. Le serveur revint avec le fameux Bellini. Il s'informa du motif du séjour de sa cliente. Il parlait avec tact et apprécia l'intérêt de la dame pour la ville posée sur l'eau et la complimenta. Elle mémorisa pour toujours le panorama flottant dans son éclatante lumière. Les émotions dues à la beauté du lieu l'épuisaient mais elle devait continuer son programme. Après le déjeuner, elle retourna sur la Place Saint Marc, passa sous les arcades devant le Café Florian, contourna le Café Chioggia sur la Piazzetta. Après le palais des Doges, elle franchit le - ponte di Paglia -. Là, toujours un attroupement : des visiteurs contemplaient le pont des soupirs, ce pont architectural fermé entre le Palais Ducal et ses prisons. Elle continua sur le large quai Riva Schiavoni, dépassa l'entrée gothique de l'Hôtel Danieli et église de la Pietà-Vivaldi. Elle marcha dans le quartier de Castello vers la Via Garibaldi et les jardins de la Biennale. Deux bateaux de la marine américaine stationnaient le long du quai, en partance pour la Yougoslavie. Sur chacun, 900 personnes à bord. Les - marines - guidaient les curieux sur leur ville flottante. Après l'arrêt du vaporetto - Tana -, elle vit des chats qui fuyaient vers les jardins. Des draps séchaient en travers d’une ruelle. Des personnes assises sur des bancs rouges discutaient sur le contrejour de l'ile San Giorgio Maggiore. Des yachts le long du quai.

                 Depuis sa chambre chez la signora sur le quai Venier Do Leoni, entre pont de l'Académie et église Santa Maria della Salute, elle voyait l’altana, cette terrasse au-dessus de la maison d'en face et un rebord de fenêtre rempli de géraniums. La façade d'un palais, son jardin vert et les glycines de Mai glissaient vers le quai depuis le mur de briques ocre se reflétant dans la vitre de sa fenêtre ouverte. De petites galeries, un arc pointu au-dessus d'un passage étroit, des barques et une gondole protégée par un épais tissu bleu. Une artiste dessinait les lieux. Les pas des passants résonnaient sur la pierre du quai. Sous sa fenêtre, passa un grand chien. Quelques pas derrière, le maitre le suivait en lisant le journal. 

                 Ses images montrent mille reflets sur l’eau des canaux, la géométrie des marches d’un pont, des affiches de concerts, des vénitiens marchant dans une ruelle, l’entrée du Florian, du linge qui sèche, le kiosque du campo ... Un livre photographique commenté – Ma Venise authentique - verra le jour bientôt. Le léger bruit du clapotis de l'eau touchant le bord du canal accompagnait ses pas.

                 Lors d'un nouveau séjour, elle entendit - Les Quatre Saisons - du Maestro Vivaldi à l'église de la Pietà. La façade de l'église regarde l'ile San Giorgio Maggiore depuis le quai Riva Schiavoni. Chaque soir, un concert en honneur du prêtre roux avait lieu. A Venise, remarquez les sons particuliers des violons contenus dans les voûtes : des sons plus doux qu’en d’autres lieux remplissaient l’espace parfois réduit en hauteur par des tentures posées sous les voutes. Les violonistes jouaient sur des violons d'époque recréés au XIXe ou XXe siècle. Elle entendit une messe de Mozart dans la chapelle de la résidence universitaire catholique de Santa Fosca. Solistes aux voix puissantes et orchestre de l'Université d'Architecture Ca'Foscari. Santa Fosca, ses jardins et son entrée ogivale de pierre sculptée et torsadée de l'ancien couvent de l'ordre des Servi.

                 Cannaregio, son quartier, sa Venise authentique. L'aurait-elle habité dans une autre vie pour l'aimer tant ? Regardez, voilà le petit marchand de journaux, juste en face du pont menant à la façade de l'église de la Madonna dell'Orto. Les titres des journaux du jour à l'extérieur de la boutique : Di Pietro enquête. Plus loin, le style de la vitrine d’un coiffeur la fit penser aux années 50 : 3 chats se réchauffaient au soleil derrière la vitre. A quelques pas, un marchand de boutons de portes en cuivre et un atelier de robes de mariées, des petits restaurants. Sur le quai, des ouvriers rénovant un palais prenait leur pause et discutaient. Et le doux clapotis de l'eau frappait le bord du canal. Elle emprunta un passage mystérieux sous les maisons conduisant étrangement quelque part, mais où ? Parfois chez quelqu'un, parfois vers l'eau d'un canal au bout de la ruelle ou à une adresse difficile à trouver. La numérotation ne suit pas en ligne droite. Elle tourne à partir d'un point central du quartier. Vous risquez d'arriver très en retard à un premier rendez-vous. Plus pratique de mémoriser visuellement pour se guider la prochaine fois.   Elle se perdait rarement grâce à sa mémoire visuelle justement. Pas photographe pour rien la dame. Comme c'est étonnant, là, le passage porte son nom, San Giovanni. Giovanni ? Le prénom Jean.

                 Un soir, elle entra au Théâtre Goldoni dans le quartier Saint Marc pour le concert du chanteur De Gregori. Elle se trouva placée avec les jeunes au premier rang du deuxième balcon. Ambiance variétés italiennes, tout le monde chantait. Les jeunes connaissaient les paroles par cœur. Elle retourna plusieurs fois au Goldoni, notamment pour une mise en scène contemporaine de la pièce, Barouf à Chioggia de Carlo Goldoni. Rencontrant le metteur en scène à la sortie du spectacle, elle le complimenta pour sa présentation très contemporaine ne gâchant en rien l'atmosphère de l'œuvre goldonienne. Goldoni écrivit de nombreuses pièces en dialecte vénitien caricaturant le comportement des habitants de sa ville au XVIIIe. Depuis longtemps, elle devait connaitre le Gran Teatro La Fenice. Elle attendit debout pendant une heure pour obtenir une place au concert du soir. Se rendant au célèbre théâtre en fin de journée, elle confondit des ruelles et n'arriva plus à s'orienter. Le temps passait. Le spectacle allait commencer et elle cherchait encore son chemin. Elle portait sa p'tite robe noire achetée près de l'église San Moise, rue du XXII Mars. Elle demanda son chemin plusieurs fois,

                 - Facile, signora, vous prenez à droite puis à gauche, vous passez trois ponts puis vous tournez à gauche et vous êtes arrivée.

Elle arriva enfin mais en retard. L'employé ne lui permit pas d’entrer et de déranger les spectateurs. Elle devait attendre l'entracte devant un écran. Venir de Paris pour regarder un écran. ? Elle tourna autour de l'employé. Une dame en manteau de léopard, crème épaisse sur le nez et lunettes de star entra      dans le hall.

                        - Signora, vous voici à nouveau dans notre ville et dans votre hôtel habituel ?

et l'employé laissa la dame rejoindre sa place.

                        - Alors, cette dame, elle, a le droit de déranger ?

                 - Il y a un règlement.

                        - Pour une fois qu'il y a un règlement dans ce pays ! Il y en a deux en fait. Allez me chercher le directeur !

                        - Mais Madame ...

                        - Je veux parler au directeur. Celui-ci la conduisit à une place d'orchestre alors que son billet correspondait à un siège de galerie élevée. La salle dorée de réputation mondiale lui offrait un fauteuil d'orchestre.

                 Le carnaval commença dix jours avant Mardi Gras selon la tradition. Elle y participa plusieurs fois et photographia des masques sur la Place Saint Marc et dans les ruelles, à l'improviste. Invitée à une fête costumée dans une maison du Campo San Maurizio du quartier Saint Marc. Chaque jour, elle portait sa cape de drap de laine noire, copie de celles du XVIIIème et un petit tricorne vert à voilette achetés dans une petite boutique de Strada Nuova (rue neuve). La journaliste invitant à la fête, proposait les - fritelle - (beignets de carnaval) et du vin blanc pétillant de Vénétie. Invités aussi, des américains en costumes XVIIIème loués à New York. Des personnages animés d'une peinture de Pietro Longhi ? Des masques venant jouer à des jeux de hasard dans un ridotto (salle dédiée au jeux) ? Un gondolier chanta les airs vénitiens anciens en s'accompagnant sur son accordéon. Et l'assistance reprenait en cœur.

                 - Son' le tre gondole, sotto la luna ... Les trois gondoles sous la lune ...

Une vénitienne éclata de rire en racontant son histoire. Le toit de la propriété du XVIIIe qu'elle venait d'acheter s'était envolé. Faire un second prêt ? Comment déjà payer le premier ! Le - prosecco -, ce vin banc pétillant de Vénétie, coulait dans les flutes pour accompagner les beignets saupoudrés de sucre glace. Discours de l’organisatrice, applaudissements, la gaité régnait sur les visages.

                 Le lendemain en fin de matinée, elle alla chercher la jeune pianiste de Vérone à la gare Santa Lucia. Notre amoureuse de Venise portait sa cape noire de drap de laine et une perruque rouge bouclée. La jeune pianiste la cherchait sur les marches de la gare descendant vers le Grande Canal.

                        - Mais que se passe t-il ? Je ne te reconnais plus. Je te sens différente. La magie du lieu ? Le carnaval ? Ta tenue inhabituelle ?

Elles parlèrent autour d'une pizza sur le Campo Santi Apostoli (place des Saints Apôtres) puis marchèrent jusqu'à la basilique. La musicienne se présentait à l'impresario-chanteur-lyrique dans l'après-midi. Elle venait à Venise pour la première fois depuis sa ville de Vérone à 150 kilomètres. Les habitants de la région ne fréquentaient pas Venise.

                 Dans son petit hôtel simple, notre amie se plaignit du ménage rarement fait. Le café ? Une lavasse dans un pays disant servir le meilleur café du monde. Dans l'escalier ? Pas de lumière. Des robinets desquels l'eau coulait à peine et à la réception, des disputes familiales devant les clients. Payer par carte bancaire ? Oui mais, avec une augmentation de 3% sur la facture. Illégal. Chercher un distributeur pour payer en liquide ? Passer des heures pour trouver le distributeur correspondant à la carte ? Elle insista pour payer par carte bancaire sans frais supplémentaires. Envoyer un achat encombrant par la poste ? Dio ! Madonna Santa ! Faire la queue à la poste, on préfère éviter. En 93, les italiens n'utilisaient pas encore de cartes bancaires. Lors d'un retour en train, son voisin de compartiment lui apprit la non connexion de certains distributeurs de la ville au système central. Il avait eu souvent des difficultés lors de ses déplacements professionnels en Italie. Le pays ne faisait pas encore partie de l'Europe. Pour y entrer, deux ans après, les italiens prétendirent qu'on leur imposa des conditions draconiennes.

                 Au Café Florian, elle écrivit quelques cartes postales. Le Café Florian, une institution depuis 1720 : on y servit les premiers cafés, une denrée en provenance d'Orient. Les plus beaux masques s'y réunissaient le soir pendant carnaval. Folie de carnaval : N'avaient-elle pas rendez-vous avec George Sand et Musset pour un verre sous le chinois (tableau célèbre du café Florian) ? Elle entendait Veronica Franco, la célèbre courtisane lettrée, lisant ses textes à des admirateurs étrangers. En sortant du Florian, elle croisa Casanova devant le Café Quadri. Il courait presque. Avait-il rendez-vous avec une nonne dans l'île de Murano ? Il se dirigeait vers la Piazzetta où des gondoles attendaient les passagers. Des orientaux aux turbans dorés parcouraient la ville probablement invités dans un palais. Elle aperçut la Traviata entrant au café Chioggia sur la Piazzetta, un camélia à la main. Elle portait une cape noire doublée de soie blanche sur une robe noire au décolleté souligné de strass. Alfredo l'accompagnait. Le Maestro Vivaldi et Claudio Monteverdi sortirent de la basilique Saint Marc. Deux Maîtres de chapelle enfin réunis malgré leurs époques différentes, reprenant la direction d'orchestre ensemble. Ils venaient de diriger de superbes voix caressant les mosaïques d'or de la basilique. Wagner faisait sa promenade quotidienne. Il se dirigeait vers Cannaregio pour rejoindre son appartement du palais Vendramin. Henri de Régnier parlait de poésie avec Pétrarque, l'immense poète italien de la pré-renaissance séjournant sur les reflets vénitiens et ne songeant plus à repartir pour Vaucluse.

                 Elle changeait souvent de lieu de résidence pour capter des atmosphères différentes et éviter de longs trajets dans la ville. Elle vécut plusieurs fois aussi chez - la signora - près de la Fondation Guggenheim. La signora, vénitienne, lui raconta son enfance dans le quartier qu'elle habitait encore.

                 Sur le quai Venier Do Leoni, après l'entrée du musée Guggenheim, se trouve le Palais Dario. Ce palazzo fut construit fin XVème siècle. Donnant sur le Grand Canal, sa façade répétant le style moyenâgeux du XIIème, d’après des calculs des Templiers présents à Venise à l'époque. Une inscription latine en façade : - Urbis genio Jonnaes Darius -. Le palais devint maudit au XXe siècle. Les propriétaires successifs n'auraient-ils pas respecté la vie prévue de Ca'Dario à son origine ? Plusieurs propriétaires sont morts, d'autres ont fait faillite. Des faits étranges se succédèrent. A l'arrière, le palais d'un style architectural plus récent avec ses belles fenêtres géminées donne sur le petit Campiello Barbaro. Les marches du pont, tout en arrondi, descendent élégamment après l'étroit canal des Torresselle. A deux pas, l'église Santa Maria della Salute, élevée à partir de 1631 par l'architecte Longhena en remerciement à la Vierge d'avoir mis fin à une épidémie de peste. Ca'Dario ... l'écrivain Henri de Régnier y vécut - Veneziamente - (comme un vénitien), fin XIXe et début XXe siècle. En témoigne la plaque de pierre posée bien plus tard, en 1948, sur le mur de la propriété par la municipalité vénitienne. Le livre de Jean-Paul Bourre, Ca'Dario, La malédiction d'un palais vénitien, vous en apprendra plus.

                 Depuis deux ans déjà, elle séjournait souvent à Venise. Après un séjour vénitien, elle ne rentra pas directement à Paris. Elle passa saluer une connaissance à Stuttgart. Venise - Milano - Stuttgart en train. Une autre fois, elle rendit visite à sa compagne du cours d’histoire de l’art italien connue à Sienne : Venise - Kapfenberg en Autriche en train puis Kapfenberg - Gratz pour passer quelques jours à Gratz, chez l'étudiant en langue italienne connu à Sienne. Puis, Gratz - Salzbourg : son dieu Mozart l'invitait dans la rue des enseignes sur la rive opposée au jardin Mirabelle. Puis, Salzbourg - Strasbourg : un arrêt de quelques heures pour visiter la cathédrale et manger une choucroute. Puis, retour à Paris. Sur deux années, elle parcourut 15.000 kilomètres en train. Ces trajets partiellement nocturnes lui permirent de vivre sa vision d'adolescente : une Europe sans frontières. Le train passait d'un pays à l'autre dans la nuit sans s'arrêter pour des contrôles. Impossible même de savoir dans quel pays le train roulait.

 

Première exposition photographique

sur Venise dans sa ville

                 Arriva Mars 1995 et son exposition - Promenade à Venise -. L'expo-photo eut lieu à la médiathèque : vernissage rituel avec le discours de l'adjoint au Maire à la Culture et un pot pour les invités. Elle assura des permanences en fin de journée et pendant les weekends, répondant aux questions des visiteurs. Elle ne tenait pas à présenter des expositions. Elles sont nombreuses et plus ou moins valables. Les lieux gratuits difficiles à obtenir. Impossible de faire face aux prix de location de quelques mètres carrés à Paris. Dans des restaurants ou cafés, le travail artistique difficile et coûteux décorait les murs pour un public ne venant pas pour porter attention au travail de l'artiste. Elle considérait qu'il devait être conservé, montré dans des instituts et être intégré sur leurs banques de données. Une façon de rester éternelle. Les instituts culturels et artistiques sauraient reconnaitre son travail. Un sculpteur lui donna l'idée de pratiquer ainsi, comme lui, par donations. Elle fit des propositions auprès d'instituts en France et en Italie au départ puis dans le monde entier. La nécessité de gérer un secrétariat international trilingue naissait.    Il y eut à nouveau une autre exposition photographique tout l'été 2001 dans sa ville et aussi dans un restaurant de Montparnasse, dans un café-théâtre, à l'Ecole Polytechnique, à Montargis, à Amiens, etc. La télé régionale vint l'interviewer et la filma dans l'une de ses expositions et chez elle. Suivirent des articles journalistiques. Ainsi, son travail est présent à la Bibliothèque Nationale de France et du Québec, la Bibliothèque Royale Belge, au Musée des Beaux Arts de Lille, à la Feline Historical Foundation à Alliance dans l'Ohio, à Harvard University, dans les bibliothèques d'instituts parisiens et des Alliances Françaises en Italie, Berlin, Rotterdam, Manchester, à San Francisco et Los Angeles et dans les Instituts Italiens de Cultures à Paris, Naples, Québec.

                 Assistante en entreprise et gérant ces activités, elle travaillait presque 24/24, se déplaçait à Venise plusieurs fois l'an par courtes durées pour ses rendez-vous et ses prises de vues. Considérant que chaque photographie est une œuvre, elle accoucha 60000 fois et de ses livres aussi. Et ne confondez pas, ses déplacements n'étaient pas des vacances. Pas le budget pour ça. Son salaire payait son quotidien, son appartement, des milliers de photographies et les tirages nécessaires, petits ou grands formats, des hôtels modestes avec petit déjeuner infect et sa documentation. Elle mangeait peu et mal à Venise ne proposant que des prix très élevés. Remarquez sa volonté à gérer vie quotidienne et artistique en se finançant par elle-même. Personne ne s'en rendait compte. Rarissimes les compliments reçus et c'est toujours le cas. Par contre, jalousie et incompréhensions fonctionnent parfaitement.

                        - Tu pars encore en vacances ! ! !

Disaient ses collègues. Elle partait fatiguée et revenait les yeux cernés,

                        - T'as passé de bonnes vacances ? ? ? ?

Non de non, quand vont-ils s'arrêter ?

                 Une deuxième exposition, - Des Palais vénitiens à l'architecture contemporaine - prit place dans la même salle de la médiathèque de sa ville, tout l'été 2001. La télévision régionale tourna un film-interview chez elle et à la médiathèque. Elle organisa des visites commentées de son exposition les weekends. Certains visiteurs osaient luit demander des détails, d’autres avaient peur de lui parler. Sachez que l'artiste ne souhaite que parler avec les visiteurs. Voilà sa meilleure récompense.

Révélation au-dessus du Mont Blanc.

                 Roissy - Vérone par avion début Octobre 95. Arrêt à Vérone une nouvelle fois pendant trois jours chez les parents de la jeune pianiste connue à Sienne.            Le pilote annonça qu'il allait se rapprocher du sommet du Mont Blanc. Le temps le permettait. Pas rassurée notre amie. Et se présenta la même révélation qu'en 1969 dans son bureau en regardant par la fenêtre. Vous souvenez-vous de cette prévision de célébrité ?

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Vérone et Padoue

                 Les véronais l'accueillirent chaleureusement à l'aéroport de Villafranca. Ils lui annoncèrent le programme spécial prévu pour elle : Padoue et la visite de la chapelle des Scrovegni avec le commentaire d’un ami spécialiste des fresques du pourtour de l'église et un verre au célèbre Café Pedrocchi que Stendhal fréquenta. Il y eut aussi des diners et des rires grâce au vin blanc local, le - prosecco -. Elle paria des palais. Les véronais devaient lui offrir un palais dans leur ville historique sur Piazza Erbe (place des herbes). Et une évidence, sous peu, elle serait célèbre donc riche et achèterait son palazzo vénitien. Elle fit sa promenade rituelle dans le centre historique de Vérone, traversa Piazza Erbe aux façades peintes puis, parcourant le Corso Cavour, elle se dirigea vers le musée de Castelvecchio restauré par l'architecte Scarpa. Elle emprunta le pont ancien sur l'Adige. Elle aimait ses créneaux en - queues d'hirondelles -. Vérone ... une ville riche commerçant avec l'Autriche, l'Allemagne et les pays plus à l'est et des gens distingués, lui fit-on remarquer un jour. Dante, poète de la Divine Comédie et homme politique, présidait au centre de Piazza Dante, place magnifique devant le Palazzo della Ragione (palais de la Raison). La longue rue Mazzini et ses boutiques élégantes conduisait à Piazza Bra et à l'Arena où des opéras investissent son immense scène en été. Maria Callas y débuta en 1947. Une exposition qu'elle visita à Vérone avec grand intérêt l'année précédente en témoignait. Notre parisienne aimait entrer chez Ricordi pour voir les nouveaux cd. Elle aimait aussi longer les bords de l'Adige jusqu'à l'église San Zeno. Deux lions de marbre rouge de la région gardaient son entrée. Et elle parcourait les allées du jardin des Giusti, à travers statues et ifs d’un vert sombre. Vérone ... encadrée des douces lignes des collines boisées lombardes. En Octobre 95, grand soleil et mille couleurs mais le froid sévissait. Elle acheta plusieurs pulls de laine sur Piazza Erbe et elle ne les quitta plus à Vérone comme à Venise.

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                 Vérone – Venise, 150 kilomètres en train et son nouveau séjour photographique dans sa ville allait commencer.

Venise Entretien avec le conservateur de la Scuola Grande San Rocco

                 Au XVème siècle, la Scuola Grande San Rocco, une confrérie de laïcs fondée en 1478 œuvrait par actions de charité. Elle fonctionne encore de nos jours. Il y eut 6 confréries à Venise, dont celle de San Marco devenu l'hôpital civil près de l'immense église San Giovanni et Paolo. Le conservateur la reçut alors qu'elle n'avait pas rendez-vous et que le monument allait à 17 heures. Mon interlocutrice lui parla des concerts d'ouverture de la nouvelle salle de concerts de Cité de la Musique à la Villette cette année là, en Janvier. Elle y avait entendu deux concerts de musique baroque vénitienne. Au XVIIe siècle, les musiciens ne jouaient pas rassemblés en orchestre. Ils jouaient en marchant sur des plans situés en gradins au-dessus de la scène, une présentation respectée dans la nouvelle salle modulable de la Villette. L'ensemble Gabrieli Consort and Players donna un merveilleux concert ce soir là. Les musiciens portaient des chemises de différentes couleurs vives. Tous jouaient sur instruments anciens et bougeaient sur la scène ou sur les gradins en changeant d'instruments selon les pièces musicales. Gabrielli, Picchi, Barbarino. Le second concert du dimanche après-midi, fut à la fois musical et théâtral. Une compagnie reproduisit la vie passée d'un quartier vénitien à carnaval : violonistes, saltimbanques, masques, Colombine, passants vénitiens s'arrêtant pour regarder le spectacle de rue aux sons de musiques de divers compositeurs. Nul doute que l’enthousiasme des spectateurs parisiens était à son comble.

                 Pour la Saint Roc, le 16 Août, six mois après le concert de la Villette, Gabrieli Consort interpréta les mêmes pièces musicales à la Scuola Grande San Rocco. Quel privilège de jouer ces musiques dans un tel lieu historique et de recréer le concert donné le 16 Août 1608 dans son lieu d'origine, selon les écrits du voyageur anglais Thomas Coryat. A nouveau, les musiques de compositeurs baroques vénitiens résonnèrent ce soir-là. Un fait exceptionnel. Et ce sol de marbre de plusieurs couleurs aux formes géométriques ... Et les scènes peintes par Tintoret ... Et ces lampes orientales tels d'énormes lampions blancs ... La musique du XVIIe siècle caressait un décor d'une rare richesse.

                 Le conservateur savait que cet ensemble réputé avait joué sur instruments anciens et petit orgue à la Villette en respectant la mise en scène du XVIIème siècle d'après les notes du voyageur anglais présent à San Rocco émerveillé découvrant les fastes de la musique vénitienne,

                 - La plus belle musique de toute ma vie ! écrivit-il.

Ces notes constituent un des documents les plus détaillés et les plus vivant qui soit sur la pratique musicale de l’époque à San Rocco. Il explique remarquablement un événement musical vénitien d'excellence et son extrême degré de magnificence.         En ses années, l'Europe entière venait se divertir, s'étourdir de la fête et des splendeurs de la République Sérénissime et des courtisanes. Les étrangers n'avaient jamais rien vu de semblable. Venise avait-elle choisi la fête, les jeux de hasard et les arts pour oublier son déclin économique depuis la Renaissance ? Elle déclinait en fait depuis un siècle.

                 En nos années contemporaines, une fête vénitienne continue t-elle ?

                 La Scuola Grande San Rocco est décorée intérieurement par plusieurs peintres depuis 1478 dont - le Tintoret -. Vous savez qu'il demeurait à côté de l'église de la Madonna dell'Orto, dans le quartier de Cannaregio. Le conservateur guida notre parisienne. Ils montèrent le grand escalier vers la vaste salle supérieure. Là, des murs peints de scènes bibliques immenses. Le long du mur du fond de cette longue salle, de nombreuses lampes orientales posées au-dessus du sol contre la paroi, diffusaient une lumière brillante à la base des oeuvres peintes et sombres. Sur le sol, un patchwork géométrique de marbre aux mille couleurs. Un monde, à la fois oriental et vénitien. Le conservateur l'invita au concert du soir qui aurait lieu dans la salle inférieure. Là aussi, un sol superbe constitué d'un assemblage géométrique de marbre de différentes couleurs. A chaque instant, elle marchait sur l'histoire, sur l'art et la beauté de Venise.

Déjeuner à la terrasse de l'Hôtel Danieli. Photographies

                 Un repas prévu depuis longtemps en esprit. Elle ne pouvait faire certaines photographies que depuis la hauteur du Danieli construit à la fin du XIVe siècle pour la noble famille Dandolo. Il lui fallait une séquence de plusieurs photographies pour sa projection en fondu-enchainé qu'elle commentait en direct. Son but ? Montrer à ses auditeurs la luminosité du soir déclinant et l'énorme soleil rouge-orangé descendant derrière l'église Santa Maria della Salute et la pointe de la Douane de Mer, à l'extrémité du quartier de Dorsoduro, juste après le palais Dario.

                 Sur le quai Riva Schiavoni, elle passa la porte gothique de l'hôtel Danieli. Elle connaissait les lieux et se dirigea vers le large escalier de pierre revêtu d’un tapis rouge. Elle monta quelques marches dans l'architecture orientale et s'arrêta un instant pour regarder le plafond aux caissons de bois dorés au-dessus de l'immense salon du bar. Impressionnant. Montant encore, elle atteignit un vaste palier silencieux : une longue table au centre et des consoles de bois sculptées, des portes doubles de chambres, des tableaux aux murs, un épais tapis. Au numéro 10, la chambre qu'habitèrent George Sand et Alfred de Musset. Une émotion supplémentaire. Elle continua la montée vers le restaurant. A nouveau un large palier, épais tapis, tableaux aux murs, portes de bois sculptées. Personne. Silence en un lieu historique exceptionnel qui connut Balzac, John Ruskin, Wagner, Zola, Goethe. Le syndrome de Stendhal allait-il l'épargner ? Par moment, elle se sentait vaciller. Elle monta encore et encore et passa dans la partie de l'hôtel construite au XXe siècle et rejoignit l'entrée de la terrasse du restaurant au dernier étage.

                        - La Signora a réservé une table ?

                        - Oui, j'ai demandé une table au bord de la terrasse. Je suis photographe. J'ai prévenu que je ferai quelques photographies pour ma projection commentée.

                 - Nous sommes au courant. Aucun problème signora. Soyez la bienvenue dans notre ville. Voici la carte. Je reviens dans quelques minutes prendre votre commande.

Elle demanda un plat de risotto à l'encre de sèche, plat de Vénétie et un verre de vin rouge du Lac de Garde. Une faible lumière jaune, légèrement brumeuse, voilait le bassin Saint Marc, l'ile de la Giudecca et la pointe de la Douane de Mer. Plus bas, des gondoles noires dansaient le long du large quai Riva Schiavoni. Les passants se dirigeaient vers la Piazzetta ou, en sens opposé, vers le quartier de Castello. Allers et retours incessant du ferry vers Chioggia transportant, voitures et passagers, d'une terre ferme à l'autre. Incessant aussi le trafic des barques d'entrepreneurs, de déménageurs. Le vaporetto voguait vers l'ile du Lido et l'ile San Giorgio Maggiore puis revenait vers Saint Marc. Bateaux des pompiers, bateau-ambulance, bateaux de la Guardia di Finanza et taxis d'eau : tout un monde quotidien allant d'iles en iles.

                      Entre rêve et réalité, elle prit quelques photos du panorama automnal voilé d'or. En début d'après-midi, la lumière commença à changer d'intensité, puis, un énorme soleil rouge-orangé éclaira un ciel déjà bleu plus sombre derrière l'architecture de l'église de l'architecte Longhena. Quelques minutes après, telle une ombre chinoise, la forme noire de l'église se découpa sur l'énorme soleil en feu glissant derrière l'architecture. Capter absolument l'ensemble disparaissant dans quelques instants. Un mirage oriental ? Stress émotionnel … Les images devaient se succéder pour la projection en fondu-enchainé. Le soleil disparut derrière l'église. La nuit tombait. La ville se referma sur ses secrets.

*

                 Dans Venise la rouge

                 Pas un bateau qui bouge,

                 Pas un pêcheur dans l'eau,

                 Pas un falot.

Alfred de Musset, 1828, extrait du poème - Dans Venise la rouge -.

*

                 J'étais dans Venise, sur le pont des Soupirs, un palais d'un côté et une prison de l'autre, j'en voyais les monuments s'élever du sein des vagues, comme par la baguette d'un enchanteur.

Lord Byron - extrait de - J'étais dans Venise - quatrième chant (4-1).

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Sur les traces de Thomas Mann

           Sur les traces de Thomas Mann

 

                 Elle monta dans le vaporetto à San Zaccaria pour passer l'après-midi dans l'ile du Lido. Cette ile, une longue bande de terre, sépare la lagune de la mer Adriatique. Un village entre lagune et mer, une immense plage plate de quelques kilomètres où les vénitiens profitent des bains de mer en été. Trois hôtels luxueux, des villas, le Palais du Festival du cinéma, un golf. Les voitures y circulent.

                 Le film - Mort à Venise - du célèbre réalisateur Luchino Visconti fut tourné à l'hôtel Les Bains en 1971 d'après le livre de l'écrivain Thomas Mann. Il résida plusieurs fois au cours de sept années dans cet hôtel au tout début du XXe siècle mais finit par ne plus accepter l’atmosphère des lieux et le comportement des vénitiens. Il déserta Venise. Elle avait lu son livre et voulait y vivre quelques heures, connaitre l'hôtel et sa plage privée. L'auteur avait remarqué des voix sur la plage en provenance des alentours. Une impression étrange. Le film fit scandale en Italie à sa sortie : le personnage principal, attiré par un très jeune garçon au doux visage et cheveux blonds. Les images montraient la vie dans cet hôtel luxueux au tout début du XXème siècle. De riches familles des pays de l'Est y venaient en villégiature. Un bâtiment de pierre, une façade de 300 mètres sur le boulevard Marconi, face à l'Adriatique. Un parc arboré côté bassin en direction du campanile de St Marc.

                 En ce jour d'automne 1995, un voile automnal enveloppait délicatement le paysage et semblait étouffer les sons. Elle se dirigea vers la plage privée de l'hôtel. Le ciel gris teintait les vagues, l'eau et le sable, de la même couleur grise. Des images du film lui revinrent à l’esprit et l'atmosphère étrange, parfois angoissante, d'une Venise cachant une épidémie de choléra. Le bruit des vagues rythmait le temps. Des voix lui parvinrent. Pourtant, aucune présence autour d'elle. Seule une mouette, perchée sur un pieu enfoncé dans le sable, surveillait le décor nostalgique. Brouillard et mélancolie descendaient sur la mer.

                 Elle entra dans l'hôtel, se dirigea vers la réception,

                        - Auriez-vous la gentillesse de m'accepter dans votre magnifique hôtel pendant quelques heures ? J'ai besoin de m'imprégner de son atmosphère. Je suis écrivain et désire écrire un chapitre sur les pas de Thomas Mann et sur le film de Luchino Visconti.

                        - Aucun problème signora. Vous pouvez aller et venir dans l'hôtel comme il vous plaira. Quel plaisir pour nous.

                        - Un café ristretto (serré) serait le bienvenu. Venise est une ville fatigante.

Le concierge quitta la réception et la conduisit à l'immense salle à manger lui indiquant une table ronde recouverte d'une nappe de couleur orangée. Il lui avança un fauteuil. Elle disposait de tout l'espace. Les clients ? Partis en promenade pour l'après-midi. Pas un bruit. Elle savoura son café serré et se reposa quelques minutes. Elle avait hâte de découvrir la splendeur de l'hôtel. Elle confia ses affaires à la réception. Par une porte ouverte, elle découvrit une grande salle et ses murs revêtus de boiseries et miroirs en alternance. Une salle de bal ? Un homme en costume parlait à des ouvriers. Elle s'approcha d'eux.

                        - Monsieur, s'il vous plait, je me souviens avoir vu cette magnifique salle dans le film - Mort à Venise - de Luchino Visconti. De nos jours, à quoi sert-elle ?

                 - C'est la salle des fêtes de l'hôtel utilisée aussi comme salle de congrès. J'ai moi-même assisté au tournage du film de Visconti en 1970. J'ai vu apporter les meubles pour la circonstance. Quelle atmosphère en présence de tous les acteurs, du grand Visconti, des caméras, des figurants. Signora, une merveille. Dans le film, cette pièce fut utilisée pour les scènes du restaurant. Je travaille ici depuis 1949. Vous vous intéressez à l'hôtel ?

                        - J'écris un livre sur Venise. J'aimerais parler de Thomas Mann qui résida à l'Hôtel Les Bains plusieurs fois pendant sept années. Je passe l'après-midi ici dans ce but.

                        - Venez avec moi, signora, vous découvrirez la plus belle vue depuis le cinquième étage.

Ils montèrent le large escalier central recouvert d'un épais tapis rouge. La rampe de fer forgé s'envolait vers les étages. Il ouvrit une fenêtre sur le palier du cinquième en direction du quartier Saint Marc, à quinze minutes de vaporetto. Le voile automnal dissimulait le campanile. Dans le parc de l'hôtel, de hauts arbres aux couleurs rougissantes se mélangeaient au dégradé de tons du jaune au brun des arbustes.

                        - Signora, savez-vous que peu de gens s'intéressent au passé comme vous. Nous n'en rencontrons jamais. S'il vous manque des informations, n'hésitez pas à me contacter. Voici ma carte.

Ils échangèrent leurs cartes de visite. Elle retourna à sa table, écrivit quelques notes et commanda un jus d'orange pressé. La luminosité commençait à baisser. A 17 heures, des clients de l'hôtel apparurent en tenues contemporaines. Plus d'un siècle séparait les esthétiques visibles.       Elle quitta l'élégante architecture de pierre et reprit le boulevard Marconi pour traverser l'ile du Lido. A l'embarcadère, au bout de la rue commerçante, le vaporetto arrivait. La lumière disparaissait rapidement en Octobre. Elle monta sur le pont. L'eau d'un bleu sombre se rayait du reflet orangé des faisceaux de lumière projetés par les fanaux posés sur les pieux de bois cerclés ensemble délimitant le chenal. Le ciel, d'un bleu encore intense contrastait avec la couleur sombre de l'eau. Le vaporetto partit. Elle pensa à Thomas Mann en ce début de XXe siècle, qui, après ses séjours fréquents pendant 7 années à l'Hôtel Les Bains, ne voulut plus revenir à Venise. Laxisme, choléra, chaleur. Son livre - Mort à Venise - et le magnifique film de Luchino Visconti du même nom relate les faits vécus par l'écrivain allemand à Venise. Au loin, un bateau de croisières, tous hublots éclairés, longeait la Piazzetta par le canal de la Giudecca. Dans le soir, brillaient les lumières de Riva Schiavoni. Elle descendit au ponton San Zaccharia, près de l'Hôtel Danieli. Que d'émotions encore aujourd'hui ... Elle n'en pouvait plus et eut peur de l'overdose de beauté provoquant des malaises. Passant devant l'église San Zaccharia, elle prit la ruelle au fond du campo et entra un peu plus loin dans une trattoria pour diner. Et si je mangeais une petite polente, avec un crabe mou de la lagune ? Elle retourna à sa chambre en contournant les églises Santo Stefano et San Vidal, passa sur le pont de l'Académie pour rejoindre le canal San Trovaso et la Pensione Accademia. Trois lanternes aux verres colorés au-dessus de la porte d'entrée éclairaient le quai. Elle entra dans la cour-jardin et passa devant des statues de terre cuite et des arbustes. De hautes fenêtres d'époque gothique fleuri vénitien allégeaient l'esthétique de la façade du palais. A l'intérieur, poutres et lustres de verre de Murano, meubles anciens et tableaux contemporains aux murs. Depuis la fenêtre de sa chambre, elle pouvait voir le trafic des barques à moteur allant et venant sur le Grand Canal proche et les bateaux taxis s'arrêtant au ponton de l'hôtel. Habiter Venise ... et ne plus en partir pour ne pas revenir sans cesse ...

 

Exposition photographique sur le centre historique de Paris

                 Elle se joignit à l'exposition de peintures des adhérents d'une association culturelle vénitienne et exposa des photographies du centre historique de Paris. Les longues grèves parisiennes de Décembre 1995 faillirent l'empêcher d'être présente à cette exposition à la galerie du quartier de Santa Croce. Plusieurs billets de trains et d'avions prévus à des dates différentes pour favoriser sa présence sur place. Finalement, elle partit à Venise en train de nuit dès la reprise de la circulation ferroviaire. Voyager en train … Elle aimait, au petit jour, traverser l'architecture mussolinienne pourtant peu attirante des gares de la plaine du Pô. Un témoignage d’une vie antérieure en Italie ? Frayeurs : le lieu d'exposition avait changé et elle n'en avait pas été informée alors qu’elle avait donné rendez-vous à des vénitiens pour le vernissage prévu à la Scuola dei Calegheri sur le campo San Toma'. Son joaillier vénitien de la ruelle di Mezo, créateur de sa bague de fiançailles avec Venise, invité à l'évènement, se concerta avec la signora du refuge des chats de Cannaregio, invitée elle aussi. Ils comprirent où se tenait l'exposition, de l'autre côté de la ville, dans le quartier de Santa Croce. Vite, vite, il fallut parcourir les ruelles par des raccourcis. Les vénitiens savaient comment faire au plus vite à pieds. Le petit groupe arriva après le discours du Président de l’association qui, salué, ne vit pas où était le problème. Elle ne reçut jamais la vidéo du vernissage qu'il devait lui envoyer. Par contre, le rencontrant le lendemain près de l'église des Frari, il lui proposa de trouver des clients parisiens pour les cours d'italien dans son association. Un pourcentage lui serait versé sur un compte épargne au porteur pour payer son hôtel à chaque séjour. Un compte au porteur ... Laisse tomber lui conseilla la signora de Vérone.

                 Durant ce séjour là, elle fit la connaissance d'Asteria Fiore à la fin de la conférence qu'elle donna à la Scuola dei Calegheri (ancienne école des cordonniers). Asteria, une dame napolitaine installée depuis longtemps dans le quartier de Castello, du côté de l'arsenal. Une dame de forte personnalité aux activités littéraires. Elles burent un chocolat chaud au café du campo San Tomà après la conférence. Pluie et humidité épouvantables accablant qui se trouvait dans la ville aux reflets disparus soudainement. De l'eau dans de l'eau ... Le bon chocolat chaud fut le bienvenu et elles parlèrent psycho tout en plaisantant. Asteria Fiore passait parfois par Paris pour se rendre en Allemagne mais, elles n'arrivèrent pas à se revoir à Paris ou à Venise.

                 La jeune pianiste rencontrée à Sienne vint la voir à Venise depuis Vérone. Elle venait d'arriver de Dallas chez ses parents pour Noël. Elle terminait ses études musicales à l'université du Texas. Il pleuvait continuellement. de l'eau dans l'eau ... La musicienne voulut passer à la galerie de Santa Croce pour voir les photographies de Paris et les peintures puis, elles discutèrent plusieurs heures, tranquilles, au bar d'un hôtel sur le Grand Canal, près de la gare Santa Lucia. Café serré et chocolat chaud appréciés vu le temps désastreux. Elles se remémorèrent le décor moyenâgeux de Sienne, les concerts à la célèbre Chigiana et sur les placettes en soirées et celui du Duomo décoré à l'intérieur de tous les drapeaux des quartiers siennois. Elles échangèrent un petit cadeau pour Noël et la jeune pianiste reprit le train pour Vérone en fin de journée. Il pleuvait toujours.

 

Retour de Venise par l'Autriche

                                            Au retour d'un séjour dans sa ville, elle passa en train par l'Autriche et rendit visite à sa compagne de cours d’histoire de l'art italien à Sienne dans la petite ville de Kapfenberg. Elle découvrit l'Autriche en hiver sous la neige : de merveilleux paysages blancs, la chaleur des salons de thé douillets bien chauffés et les énormes pâtisseries à la crème. Discussions, photos, visites à des amis, évocation de souvenirs de Sienne. Elle s'arrêta ensuite à Gratz chez l'étudiant en langue italienne et artiste peintre également connu à Sienne cette année là aussi. Sa mère, ne parlant pas italien ou français, les servait à part sur une petite table au salon. Couettes de plumes et chauffage excessif de 25 degrés : elle se réveilla avec un mal de tête accablant. Ils se rendirent à l'Opéra de Gratz pour entendre le Freischütz. A l'entr'acte, dans une atmosphère très XIXe, des spectateurs les saluaient. Ils connaissaient le jeune peintre mais qui pouvait bien être cette dame en cape vénitienne et tricorne vert à voilette l'accompagnant ? Le peintre la guida le lendemain dans les larges avenues de Gratz, sans circulation automobile. Nourriture bio et pain confectionné par sa mère. Son père, médecin homéopathe, ne rentrait que le week-end. Il travaillait en Slovénie. Deux jours après, elle reprit le train pour Salzbourg. Elle devait absolument connaitre la maison de son cher Mozart dans la vieille ville, le jardin Mirabelle, la cathédrale, les places communicant entre elles, crées par des architectes italiens et la rue aux enseignes. Le soir même, direction Stuttgart pour une autre entrevue puis, arrêt de quelques heures à Strasbourg et retour à Paris.

 

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             Retour par l'Orient-Express

 

                 Au cours de l'année suivante, elle rentra par le Venise - Londres, ce train de luxe d'une autre époque. Savez-vous qu'il traverse plusieurs pays par une ligne privée ? Enregistrement au comptoir spécial en gare Santa Lucia à 9 heures 30. L'hôtesse constata avec surprise qu'elle voyageait avec un petit sac à dos alors que les passagers, en majorité britanniques, transportaient de lourdes valises. Les stewards en livrées bleues et gallons dorés se chargèrent des bagages jusqu'aux cabines. L'anecdote italienne du jour : elle téléphona au directeur du journal culturel local pour obtenir le numéro de téléphone d'une intervenante pour la contacter avant son passage à Paris. Non, il ne l'avait pas. Il avait cru l'avoir. Il ne le trouvait plus. Il fallait revoir ça à son prochain passage à Venise. Et voilà, ça recommençait. Contradiction et manque de fiabilité, imprécision, perte de temps, énervement, travail impossible ou très lent. Lenteur orientale ?       A 10 heures 20, les passagers du train affiché - riservato - montaient dans les voitures bleu marine aux lettres d'or. Le steward la conduisit à sa cabine numéro 7, au bout du couloir moquetté.

                              - Je suis votre steward. Dans quelques instants nous parlerons du déroulement de votre voyage et du maniement des lumières de votre cabine.

Sur la tablette de bois, une lampe à l'abat-jour vieux rose comme sur la documentation. Sur les portes arrondies du cabinet de toilette, des guirlandes de fleurs glissaient de la marqueterie. L'ouverture des portes laissait voir un lavabo et des robinets style 1930, des serviettes blanches brodées à l'emblème du train, une bouteille d'eau minérale, savon et brosse à dents. Venise - Paris par les Dolomites, l'Autriche, le Liechtenstein, la Suisse et la France. Des wagons restaurés à grands frais recréant l'atmosphère des trains de luxe des années 30, fréquentés par d'illustres personnalités.

                        - Voulez-vous quelques informations sur la vie à bord du train ? Vous avez la carte sur la tablette montrant les cinq pays traversés. Je vous conseille de descendre marcher un peu sur le quai à Innsbruck. Nous y restons environ vingt minutes. A la tombée de la nuit, nous servons le diner au niveau de Zurich. Pendant le repas, je préparerai votre lit. Vous pouvez m'appeler dans mon office au moyen de ce bouton chaque fois que cela vous sera nécessaire. Ne vous gênez pas.

Le train démarra vers le pont de la Liberté, cette digue qui relie Venise historique à la terre ferme. Pour une fois, elle ne regrettait pas de voir disparaitre d'un côté la lagune et de l'autre, le port de Marghera et ses raffineries de pétrole. Quelques automobiles roulaient sur la digue. Le train dépassa Mestre en terre ferme puis Padoue. Arrêt à Vérone. Quelques clients montèrent. Le train repartit vers Bolzano et les Dolomites. Une vallée ensoleillée et des vignes dans un décor verdoyant due à la pluie du printemps. Voir ce paysage vert et des arbres lui fit du bien. Elle réalisa que le décor minéral vénitien enfermait ses habitants, les obligeant à vivre dans un espace de pierre restreint aux jardins cachés derrière de hauts murs. Et maintenant, le long du train, de hauts sommets rocheux dominaient. Le maître d'hôtel en queue de pie, chemise blanche, col cassé et nœud papillon noir, lui confirma son déjeuner à 12 heures 30 au wagon Côte d'Azur, au milieu du train. Le paysage défilait. Dans le couloir, une épaisse moquette, barres de cuivre sous les fenêtres.

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Elle traversa le salon cossu, suivit des portes de bois sculptées, arriva dans le wagon Côte d'Azur. Fauteuils capitonnés, parois de verre et appliques tulipes. Des nappes blanches damassées, des petits bouquets sur les tables, une vaisselle de porcelaine et des verres gravés du sigle du train. Un personnel polyglotte stylé. Elle déjeuna mais ne se sentait pas à sa place dans ce luxe. Elle préférait sa cuisine simple et copieuse. Et puis, tant d'individus sur terre ne mangeaient pas à leur faim. Finalement, que faisait-elle dans ce train ? Elle préférait son décor habituel. Après le repas, elle repassa par le salon cossu et son épaisse moquette. Le steward remplissait de charbon une petite chaudière en bout de wagon. Le train produisait son eau chaude et son chauffage. L'odeur du charbon ravivait des images de l'ancien temps. Elle regagna sa cabine et s'enferma dans son univers. Après le tunnel du Brenner, arrivèrent les paysages autrichiens, organisés, propres et verts. Son steward passa la voir. Il lui raconta des anecdotes locales semblables aux siennes. Il aimait son travail lui laissant parfois quelques heures dans des villes de rêve. La monotonie n'existait pas. Il venait de travailler tout l'hiver dans un hôtel de luxe de la lagune vénitienne. Elle respira l'air frais sur le quai à Innsbruck et le train repartit sous les nuages et la pluie. Les cheminées des chalets fumaient même en Mai. L'Orient Express grimpait vers Saint Anton à 1800 mètres d'altitude à travers sapins et viaducs. Elle dina dans le wagon Oriental. Les britanniques se présentèrent en costumes noir et nœuds papillon. Les anglaises portaient des robes aux couleurs acidulées. Elle avait mis sa p'tite robe noire.

                 Le lendemain matin, paysage gris de la banlieue de Paris. Les usagers des trains de banlieue écarquillaient les yeux à la vue de ce train d'un autre âge. Petit déjeuner à 8 heures en cabine. Horaire prévu pour l'arrivée en gare de l'Est, 9 heures 20. Le steward l'aida à descendre du wagon bleu marine aux lettres d'or et lui tendit son sac à dos. Des vœux réciproques pour leurs projets respectifs furent émis. Par un froid inhabituel en Mai, elle changea de rôle et se dirigea vers le Rer.

 

Séminaire à la Fondation Cini

                 En Septembre 1996, elle suivit un séminaire sur le passage de Napoléon à Venise en 1797. Des orateurs connus se succédèrent pendant plusieurs jours. Les français reçoivent encore parfois des réflexions : Napoléon a beaucoup cassé la ville, fermé les ordres religieux, ordonné de grands travaux. Le fond de la place Saint Marc fut fermé par une architecture similaire aux procuraties existantes et l'église présente sur la Place Saint Marc fut détruite. Les cordons protecteurs constitués d'énormes blocs de pierre d'Istrie, entre lagune et Adriatique, furent consolidés. Peu apprécié l'envahisseur français. Il s'imposa dans l'espace prestigieux des vénitiens et voulut le posséder. Pour ce séjour, elle habita chez la signora, entre Pont de l'Académie et Ca'Dario, sur le quai Venier Do Leoni et comme à l'accoutumée, elles parlèrent des derniers évènements vénitiens, des expositions et des concerts, du musée Guggenheim voisin qui s'étendait dans le quartier.

 

Diner à la terrasse de l'Hôtel Danieli

                 Lors du nouveau séjour sérénissime de Juin 97, elle dîna sur la terrasse de l'hôtel Danieli sur le panorama à peine éclairé de l'ile San Giorgio Maggiore et sa façade palladienne, les bâtiments de la Fondation Cini et l'ile de la Giudecca. Tout le bassin San Marco s'étendait devant elle. Elle observa le trafic de barques et du ferry sur l'eau. Un tableau de Canaletto animé ? Un songe ? Non. Une image réelle, immense, allant de la pointe de la Douane de Mer à l'ile du Lido dissimulée par l'ombre du soir.

La prof' à Venise

                 Pour un pont en Mai 1998, son amie de Dordogne arriva en pleurant de joie. Revenir à Venise ... Notre vénitienne laissa la photographie et les rendez-vous. Elles se promenèrent dans les ruelles. Les glycines glissaient des murs de briques ocres le long des quais.  Elles logèrent dans le quartier de Dorsoduro, à deux pas du pont de l'Académie et du musée des Beaux Arts. A deux pas de chez la signora. Leurs pas se mêlèrent à ceux d'Henri de Régnier qui, fin XIXème et début XXe siècle, résidait chez ces dames, alors propriétaires du palais Dario, Madame Bulteau et la Comtesse de la Baume. Voyez, sur la façade du palais, des cercles dans l'architecture. Seraient-ils inspirés des rosaces des cathédrales ? Vous savez que la forme ronde, une multitude de points assemblés, représente symboliquement - le spirituel -. La forme carrée, elle, représente - le temporel -. Gravé dans le marbre à la base du palais, au-dessus de l'eau : - Genio Urbis Joannes Dario - et au-dessus de la porte d'eau, un médaillon. Des chroniques très anciennes parlent d'un talisman mystique chassant des faits néfastes possibles.           La façade et son décor unique sur le Grand Canal, surplombe l'eau en sa fin de parcours, juste avant l'église Santa Maria della Salute et le grand bâtiment de briques de la pointe de la Douane de Mer, transformé depuis quelques années en salles d'expositions d'oeuvres contemporaines dépendant du musée du Palazzo Grassi.

                 Au bout du quai Venier Do Leoni, après un pont en dos d'âne vénitien enjambant l'eau d'un étroit canal et des fleurs sculptées de long de son mur, elle montra à sa compagne la plaque de pierre gravée en l'honneur de l'écrivain français,

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 Dans cette vieille maison des Dario, Henri de Régnier, poète de France, Vécu - Veneziamente - et écrivit de 1889 à 1901.

 

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                                         - Veneziamente - Comme un vénitien.

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                        Le Palais Dario fut construit en 1487 par l'architecte Pietro Lombardo attiré par la science des bâtisseurs de l'ordre du Temple. Pendant la présence à Venise des Templiers aux XIe et XII siècles, ce lieu, à l'extrême pointe du quartier de Dorsoduro, servit d'ossuaire templiers.

D'autres ossuaires investirent aussi des ilots inhabités dans la lagune où se trouvaient rassemblés - corps et esprits - des adeptes du Temple. Des ilots toujours sans noms actuellement semble t-il. Les mouettes les survolent en criant. La façade du Palazzo Dario sur le Grand Canal montre l'esthétique du XIIe siècle, ornée de polychromes de style gothique floral vénitien et des ajouts d'époque Renaissance. Les Templiers, guerriers de Dieu, résidaient nombreux à Venise notamment pour partir vers l'Orient en croisade à partir de 1099. Le palais Dario fut donc construit sur un ossuaire. Il touchait presque le palais Barbaro. Giovanni Dario ne voulut pas se séparer de son bien au profit de la famille Barbaro. Marietta Dario épousa Vincenzo Barbaro et les époux s'installèrent au second étage du Palais Dario. Une alliance dans le but obtenir le palais ? Vincenzo et Marietta furent-ils réellement amoureux ? Vincenzo Barbaro, portant épée sur ses habits de soie, menait une vie de débauche, fréquentait les courtisanes et des lieux troubles. Dans le délai d'une année, Giovanni Dario fit faillite. Pourquoi ? En conséquence, il quitta le Grand Conseil et mourut de tristesse. Sa fille Marietta ne put admettre les faits détruisant le prestige de son père. La vox populi prétendit qu'elle se laissa mourir de faim. Vincenzo Barbaro n'aurait-il rien tenter pour sauver sa femme enfermée dans une pièce du Palais Dario ? Il l'a lui-même emmurée et l'a laissée mourir de faim. Le testament écrit par Marietta stipulait son désir que le Palais Dario ne soit pas vendu mais loué à l'année aux ambassadeurs turques résidant à Venise. Et qui poignarda Francesco Barbaro pour empêcher sa main mise et protéger le palais Dario ?   

La seule période faste du palais ne serait-elle pas celle de ces dames propriétaire à la fin du XIXe siècle et début XXe siècle lorsqu'elles louaient des chambres à leurs hôtes et au poète Henri de Régnier ?

                               Le palais fut déclaré maudit au XXe siècle. Des faits étranges s'y succédèrent. Les derniers acheteurs se seraient-ils mis en danger en ne respectant pas la vocation, la signification, l'architecture et les lieux, trois siècles plus tard ? Etait-il déjà maudit juste après sa construction au XVe siècle ce qui aurait provoqué dès l'origine les graves situations existantes entre les deux familles Dario et Barbaro ? Il y a quelques années, découvrant les nombreux faits dramatiques survenus au cours des temps anciens et au XXe siècle, un réalisateur connu renonça à l'achat du palazzo. Tout dernièrement, des échafaudages recouvraient ses murs. Finalement, il semblerait qu'il soit loué par un musée vénitien l'ouvrant parfois à la visite.

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                 Notre amie et son invitée venaient d'atteindre l'adorable Campiello Barbaro et rejoignirent l'envolée des marches parallèles de l'église de la Salute, construite en remerciement de la fin de l'épidémie de peste de 1631. Des remerciements répétés chaque 21 Novembre lors d'une procession traversant la fin du Grand Canal sur un pont de bateaux pour une cérémonie religieuse en cette église.

 

Grève des pilotes

                 Notre vénitienne d'adoption et son amie se rendirent d'urgence à la gare Santa Lucia pour obtenir deux billets Venise - Lausanne dans le train de nuit à la date de départ prévue de l'hôtel. Trop de monde pour trouver des chambres au dernier moment et jusqu'à quand durera cette grève. La solution : rentrer par le train de nuit Venise - Lausanne puis par le Tgv Lausanne - Paris. Petit déjeuner copieux matinal à l'hôtel en face de la gare de Lausanne. Pendant plusieurs mois, elle veilla au remboursement des retours Venise - Paris prévus en avion. Il fallut 3 mois pour obtenir les fonds.

 

                 Comme Thomas Mann, elle déserte Venise

                 Elle déserta quelques temps Venise. La lecture du chapitre - Anecdotes italiennes - vous apprendra les motifs qui l'engagèrent à fuir sa ville tant aimée pendant une année environ. Notre puriste n'en pouvait plus de subir les comportements locaux.

 

Retour à Venise

                 L'envoutement se manifesta à nouveau en Février 2.000. Impossible pour elle de se détacher de la ville posée sur ses reflets. Elle reprit ses interviews, ses photographies, cherchant de nouveaux témoignages de terrain.

                 Et elle continua de se rendre à Venise plusieurs fois dans l'année. Un rythme d'enfer. Il fallait mieux être né sous le signe du Lion et avoir un tempérament passionné pour affronter l'ensemble. Le signe du Lion ? Celui de Napoléon : il n'a jamais manqué d'ardeur pour foncer vers des réalisations presque démesurées. Humour : pourvu qu'elle ne se retrouve pas comme lui un jour en exil à l'ile d'Elbe ! Sa phobie de l’eau n’est pas nouvelle. Mais comment se fait-il que Venise soit sa ville d’adoption ? Etrange.

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Carnaval 2.000, soirée au Palazzo Pisani-Moretta

                 Soirée identique à celles du XVIIIe en l'honneur d'hôtes étrangers invités à séjourner dans la Sérénissime.

 

Habit d'époque obligatoire.

 

Elle portait son habit du XVIIIe siècle vénitien masculin.

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                 La nuit était déjà tombée sur la cité des doges lorsqu'elle prit un vaporetto passant à l'arrêt Tana près de l'Arsenal. Un vaporetto rempli de personnages costumés et masqués, tous debout sur le pont. Une scène étonnante. Elle se mélangea à eux et le bateau glissa à nouveau sur l'eau noire, passa devant la Piazza pour entrer dans le Grand Canal. Quelques minutes après, il s'arrêta au ponton flottant - Accademia -. Elle descendit plus loin à l'arrêt San Tomà et continua à pieds vers la minuscule ruelle longeant l'arrière du palazzo Pisani-Moretta. Les invités arrivaient en gondoles par la façade ou par la ruelle arrière et le jardin. Elle entra dans le jardin et poussa une lourde porte au rez-de-chaussée du palais. Dans l'immense pièce correspondant aussi à la porte d'eau en façade du palais, la longue table ovale proposait le Bellini, l'apéritif vénitien et une multitude de gâteaux salés. Elle rejoignit des hommes élégants aux visages poudrés et longues perruques, cannes et capes noires. Des patriciens ? Non, des invités étrangers séjournant à Venise, comme au XVIIe, s'entretenant de leurs activités internationales. Des dames les accompagnaient vêtues de robes volumineuses et décolletées. Des courtisanes ? Peut-être. Elle se trouvait à nouveau parmi les personnages animés d'un nouveau tableau de Pietro Longhi. Après l'apéritif, un valet en costume d'époque vert pâle leur conseilla de monter au premier étage par le large escalier Renaissance de pierre sculptée. Le diner allait être servi. Un second valet les accueillit en haut de l'escalier annonçant les titres de chaque invité. Dans la vaste pièce dominant le Grand Canal, plusieurs salles aux doubles portes de bois ouvertes laissaient voir les plafonds peints à fresques par Tiepolo. La lumière des lustres en verre de Murano, électrifiés depuis longtemps, éclairait les thèmes allégoriques des plafonds. Sur la longue table recouverte d'une nappe blanche damassée, des plats à base de poissons de la lagune et de légumes, ceux qu'on achète au marché du Rialto en provenance de l’ile de Saint Erasmo, l'ile agricole de la lagune, divers gâteaux vénitiens et les classiques beignets de carnaval au goût subtil, recouverts de sucre-glace, les vins de Vénétie. Pendant le diner, saltimbanques, jongleurs, musiciens, diseuses de bonne aventure passèrent aux tables des invités. Et de discrets interviews télévisés. Le bal viennois prit place beaucoup plus tard sous les lustres de verre. 

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                 Pendant ce séjour, elle logea sur le Campo Bandiera e Moro, devant l'église San Giovanni in Bragora, dans un ancien palais de Doges. La fenêtre de sa chambre s'ouvrait sur le campo. Les passants se rendaient à l'église ou chez le quincailler de la place. Des enfants jouaient au ballon autour d'un arbre central. Les fonds baptismaux en marbre rouge de Vérone de cette église virent le baptême du Maestro Antonio Vivaldi. Il naquit dans cette paroisse le 4 Mars 1678.

                 Maestro Vivaldi, le prêtre rouge. Les Quatre Saisons, son œuvre la plus populaire et la plus enregistrée au cours des siècles mais aussi 470 concertos pour violons, 45 opéras, 2 oratorios, 75 sonates et 40 œuvres sacrées dont son Gloria. Violoniste dans l’orchestre de la basilique Saint Marc, il est destiné à la prêtrise mais renonce à son ministère pour être nommé maître de violon et compositeur à l’orphelinat du conservatoire de la Pietà financé par les artistocrates vénitiens pour venir en aide aux déshérités de la ville. A la Pietà, on prend soin des orphelines déposées à l’entrée. Elles sont prises en charge et éduquées. Les plus douées deviennent musiciennes. Elles jouent sur la tribune en restant dissimulées derrière des paravents en bois ajouré excitant la curiosité du public qui se presse chaque dimanche et jours de fête. Il y dirigea ainsi jusqu’en 1740 un orchestre réputé dans tout l’Europe pour lequel il composa. Il donna des concerts chaque dimanche à la Pietà. Une popularité internationale. Il donna aussi des concerts de bienfaisance en des lieux vénitiens prestigieux et dans les églises montrant l’art du chant de ses jeunes protégées, du violon et du clavecin. Un auditoire ébloui. Jean-Jacques Rousseau le relate dans ses - Confessions -. Il inventa l’opéra et écrivit des ouvrages lyriques. Le San Cassiano, le premier théâtre d’opéra fut construit. Cet aspect vivaldien est encore à l’heure actuelle peu exploré. Les décors gigantesques activés par des machines déchainaient les spectateurs pendant des scènes de combats. Sa musique religieuse est plus connue par des motets, des magnificats, des cantates et son fameux Gloria. Ce type de compositions révélait sa foi sincère dans une ville de jouissance peu honnête. Il mourut à Vienne en 1741. Ses manuscrits musicaux sont conservés dans le fonds Vivaldi de la Bibliothèque Nationale Universitaire de Turin. Maestro Vivaldi … Elle assista à plusieurs concerts dans l’église de la Pietà-Vivaldi dont concert aux chandelles que les musiciens éteignirent une à une après la dernière note. Tel un rituel. Et après la musique, après cette atmosphère vous transportant dans un monde parfait, la présence du décor de l’île San Giorgio Maggiore et sa façade palladienne à peine éclairé devant vous …, dans le soir … Un autre don du Ciel … Impossible de se détacher de tant de beauté.

                 Le lendemain, plus loin, sur la Via Garibaldi, elle eut grand plaisir à revoir le marché, les petits cafés où les ouvriers boivent une verre pendant leur pause à midi et les commerces proches de l'entrée des jardins de la biennale d'art. Au fonds de la large artère, le bateau-épicier où les vénitiens attendent pour leurs achats de légumes, là où réapparait le canal passant sous la rue, elle tourna à gauche et longea un petit canal. Le linge séchait d'une fenêtre à l'autre au-dessus des barques stationnées. Programme du jour : des photographies du secteur de San Pietro, cathédrale de Venise jusqu'au passage de Napoléon. Dans cette partie du quartier de Castello, des ateliers de réfection de barques et bateaux près de l'ex-cathédrale. Personne dans les ruelles, seuls quelques chats étonnés vaquant à leurs occupations mystérieuses et des fenêtres d'appartements fermées appartenant à des étrangers souvent absents. Une Venise populaire aussi du côté du quai Sant'Anna. Elle contourna l'immense arsenal. Il construisait les galères au moyen-âge. Les croisés et les templiers en partirent vers le monde musulman dit païen à partir de 1099.

                 Tout à coup, une scène ressemblant à l'une de la pièce de Goldoni, - Il campiello - : une dame à sa fenêtre parlait en dialecte vénitien à la voisine d'en face, accoudée à sa fenêtre. Des voix aigues et des commentaires en langue vénitienne remplirent l'espace. Deux chats s'arrêtèrent au milieu de la ruelle pour les écouter. Ils se tenaient informés des nouvelles de la ville. Et les vénitiennes se parlèrent longtemps d'une fenêtre à l'autre. Le linge séchait sur des câbles. Midi, des ouvriers sortirent d'une maison en chantier et entrèrent à la trattoria. Notre vénitienne les suivit. De longues tables recouvertes de nappes à carreaux rouges et blancs. Simplicité. Plat du jour : risotto aux épinards de la lagune et la bouteille de rouge sur la table. Elle déjeuna avec les ouvriers dans le tumulte des conversations. Après le risotto, elle repartit vers San Pietro par le pont de bois aux lanternes et photographia de loin les ateliers de réfection d'embarcations ouverts sur l'eau. Au bout du pont, l'entrée d'un cloitre semblant délaissé. Pas un bruit. Une barque bleue laissée là sur l'herbe et un chat tigré marchant lentement à travers des herbes folles.

 

Au Harry's Bar du quartier Saint Marc

                 En fin de journée, elle se rendit au Harry's Bar, calle Valleresso, proche de Piazza San Marco. La table attitrée d'Ernest Hemingway lui porterait-elle chance ? Elle resta un moment pour vivre l'atmosphère du célèbre café, parla avec le serveur en veste blanche. En partant, elle salua le caissier et traversa la Piazza à peine éclairée. Tout à coup, elle comprit qu'elle avait oublié de payer son chocolat chaud. Où avait-elle la tête ? Elle retourna au Harry's Bar et paya. Personne ne s'était aperçu de son oubli.      

 

                        Un clin d'œil du Lion ailé

       

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          Les lions l'entouraient : le Lion signe zodiacal, le Lion de Saint Marc, symbole de Venise et de la région Vénétie, le logo de la compagnie d'assurance où étudia pour obtenir son diplôme de la Chambre de Commerce Italienne de Paris et son chauffeur oriental combattant un lion en rêve. Le lion, un gros chat. Elle était liée aux chats depuis son enfance et la dame de Bruges lui avait révélé son rôle de prêtresse en Egypte auprès des chats Bastet. Et depuis des siècles, le Lion ailé de Venise, attribut de Saint Marc, montrait son livre aux passants sur les édifices publiques dans toute la Vénétie.

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- Pax Tibi Marce Evangelista Meus

 

- Que la Paix soit avec Toi, Saint Marc.

 

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                 Février 2002. Dix ans de fiançailles avec Venise

                 La date d'un important anniversaire arrivait. Depuis 10 ans elle travaillait sur le thème de Venise et depuis 10 ans, elle la photographiait plusieurs fois l'an. Souvenez-vous, depuis sa deuxième année de présence vénitienne, elle portait une alliance d'or créée par le joaillier de Calle di Mezo, près du pont du Rialto. Fêter ses 10 ans de fiançailles s'imposait. Pendant son séjour de Février 2002, elle invita la signora chez qui elle habitait souvent et organisa un apéritif dans le petit salon de l'hôtel littéraire La Calcina, résidence de John Ruskin au XIXe, sur le quai des Zattere, le quai Sud de Venise, face à l'ile de la Giudecca. La signora, blonde vénitienne, portait ce soir là, un collier de mille fils d'or sur un chemisier noir. Blond et or étincelaient sous la lumière du grand lustre en verre de Murano de l'hôtel. La signora lui parla à nouveau du rio Piscina à deux pas de chez elle. Autrefois, les enfants se baignaient dans le rio, le canal. Il fut recouvert plus tard pour créer une ruelle. La ruelle portait toujours le nom de rio Piscina. Elles dinèrent ensemble à la Taverna San Trovaso voisine de l'atelier construisant encore des gondoles. Le patron de la taverne ayant compris le motif de leur présence, offrit le vin aux dames. Il connaissait la signora, une voisine et l'écrivain venait souvent à sa table. Voici vraiment le plus important anniversaire de la vie de notre amie. Célébrer sa ville mythique. Dix ans déjà.

 

Chez la signora du quai Venier Do Leoni

                 Elle prenait son petit déjeuner avec elle dans la grande cuisine - habitable -, une expression italienne. Quelques tasses attendaient souvent d'être lavées dans l’ancien évier de pierre grise à côté de la cafetière italienne à facettes. La signora lui parlait des difficultés physiques à vivre dans sa ville. La fenêtre de la cuisine habitable donnait sur les jardins arborés du musée Guggenheim. Les oiseaux chantaient dans les arbres entre Grand Canal et le quai conduisant à Ca'Dario et à Santa Maria della Salute, l'extrémité du quartier de Dorsoduro. La signora recevait des invitations et elles allaient visiter des expositions ensemble. Notre amie parlait de ses chambres et des connaissances logeaient chez elle.

                 - Tu m'envoies des gens bien éduqués. Jamais aucun problème même s'ils viennent avec de jeunes enfants. J'apprécie.

 

Invitation au Palazzo Albrizzi de Cannaregio

                 Commémoration en hommage de l'écrivain Asteria Fiore. Que lui était-il arrivé ? Elle logeait dans le quartier de Castello, vers l'arsenal et se rendait souvent en Allemagne en passant par Paris. En Décembre 1995, par un horrible temps humide, elles prirent un chocolat bien chaud sur le campo San Tomà après son intervention à la Scuola dei Calegheri. Asteria Fiore, une dame napolitaine, écrivain, poète et conférencière. Entre les déplacements de chacune, elles n'étaient pas arrivées à se rencontrer à nouveau à Paris ou à Venise.

                 Elle décida de se rendre à cette invitation particulière de Mai 2002 et partit à Venise dans les trois jours. Une chance, sa chambre habituelle chez la signora était libre. Elle habita une fois de plus sur le quai Venier Do Leoni, en face du Palazzo de la célèbre famille turinoise dont la façade et son vert jardin, se reflétèrent à nouveau dans la vitre de sa fenêtre ouverte sur le quai. En Mai, les glycines mauves, telles des guirlandes, glissaient du haut mur ocre. La fenêtre de la grande cuisine habitable s'ouvrit à nouveau sur les jardins du musée Guggenheim pendant son petit déjeuner et elle parlait du quartier avec la signora.

                 Au Palais Albrizzi, centre culturel italo-allemand de Venise, notre vénitienne d'adoption arriva très en avance pour connaitre le palais et son exposition de peinture contemporaine temporaire. Les invités arrivèrent ensuite progressivement et la salle de réception du palais fut remplie.

                 La fille d'Asteria Fiore et l'ami professeur de sa mère vinrent de l'étranger pour présider la commémoration. Sa fille venue de Londres lut des textes et des poèmes écrits par sa mère. Le professeur, également pianiste, offrit à Asteria et à l’assistance des pages aux notes légères du grand Mozart. Il jouait sur le piano à queue du palazzo. De petits films projetés montrèrent l'écrivain fêtée en conférence au Bistrot Français du quartier Saint Marc et dans différents lieux de la ville. Et les voilages des baies gothiques dissimulaient l'architecture de jadis.

 

*

 

                        - Casa lontana – La maison au loin -

Dolcezza della casa lontana, soave al ritorno. Il silenzio scende bianco dai monti alle soglie dischiuse nel respiro di limpidi orizzonti e sfiora i casolari sparsi, con passo lieve e spolvera i camini solitari ... Asteria Fiore.

 

                 - La maison au loin -

                 Douceur de la maison lointaine, douce au retour. Le blanc silence descend des monts sur les seuils ouverts dans le souffle d'horizons limpides caressant doucement les maisons ça et là et dépoussière les cheminées solitaires ...

 Il y eut des remerciements. Il y eut un verre offert à l'assistance. Mon interlocutrice aperçut quelques vénitiens déjà rencontrés lors de séjours précédents mais, ils restèrent entre eux et semblèrent étonnés de sa présence au palazzo. Venise encore parfois aristocratique. Après avoir salué le professeur et la fille de l’écrivain commémorée, elle évita discrètement le buffet du rez-de-chaussée. Notre amie marcha jusqu'à la l'arrêt Ca'd'Oro et prit le vaporetto qui arrivait. Elle en descendit trente minutes plus tard sur le ponton à Accademia, non loin de sa chambre chez la signora. Elle croisa la fille d'Asteria Fiore, probablement sortie du même vaporetto qu’elle. Elles s'embrassèrent sans se parler. Les mots ne furent pas nécessaires. Notre vénitienne regagna sa chambre, entre Accademia et Musée Guggenheim. Elle raconta la commémoration à la signora puis ressortit avec elle pour manger les sardines - in saur - sur le quai des Zattere face à l'ile de la Giudecca. Sur ce large quai, les vénitiens promènent leur chien ou viennent lire le journal sur un banc. Le quai conduit d'un côté vers un supermarché et au port maritime d'où partent des bateaux pour la Grèce et, de l’autre côté, vers l'hôtel de John Ruskin, proche de la pointe de la douane.

 

La librairie Acqua Alta de Cannaregio

Sur le Campo Santa Maria Nova

                                Elle me parla de ce lieu singulier découvert par hasard l'année précédente. Après avoir franchit le pont du campo Santi Apostoli et le canal puis tourné à gauche, avant l'hôtel La Forcola où elle avait logé un hiver, elle passa devant une épicerie, un bar à vins et son étalage de cichetti pour l'apéritif puis dépassé une boutique présentant le travail des dentelières de l'ile de Burano, elle entra sur le campo Santa Maria Nova. Le profil du chevet de l’église des Miracoli, le long d’un canal semblait fermer la place au fond et cacher ses marbres de plusieurs couleurs. Une minuscule supérette, quelques pigeons, des bancs rouges, un petit café et ses quelques tables à l’extérieur. Et sur le campo, une librairie d’un aspect original : des piles de livres débordaient dehors où dormaient des chats. Elle entra dans la première pièce remplie de centaines de livres entassés par thèmes. Comment faire pour consulter ces livres posés les uns sur les autres jusqu’au plafond ? Une gondole au milieu d'une seconde pièce présentait des livres sur Venise et encore tant d'autres livres autour et plus loin. Histoire de Venise. Artistes de Venise. Romans sur Venise. Livres photographiques. Livres pour enfants. Des livres en italien, en français, en anglais et en d'autres langues. D'autres livres encore avaient été entassés dans une baignoire. Et des chats dormaient sur les livres. Etonnante librairie. Le patron, sympathique et drôle, d'allure bohême, vint lui parler. Il connaissait Paris. Il lui indiqua une chambre près de sa librairie chez un voisin pour son prochain séjour. Il voulut lui faire voir de suite le lieu dont il parlait à quelques mètres plus loin. Les chats garderaient la boutique quelques minutes. Un surprenant libraire. Il lui parla d'une dame française qu'il fréquenta jadis. Un magnifique souvenir. Elle visita les lieux en caressant les chats intellectuels. Elle fut attirée par une couverture aux jolis dessins colorés : l'histoire d'un poisson quittant Venise et pour arriver un jour par la Seine au pied de Notre-Dame de Paris. Quel périple assez inimaginable, mais pourquoi pas finalement, magie vénitienne aidant. Le libraire connaissait l'auteur du livre, une florentine et commenta la personnalité de l’auteur. Atmosphère originale de ce campo et de cette librairie investie par les chats. Elle revint souvent y passer un moment pendant d’autres séjours. Elle entra dans le petit café à quelques mètres de là, demanda une orange pressée et lut le journal local. Un vaporetto électrique silencieux circulait depuis peu sur le Grand Canal. En effet, elle l'avait utilisé la veille. Sans bruit, il glissait sur l’eau. Un concert dans la chapelle de la résidence universitaire catholique de Santa Fosca programmé : une messe de Mozart interprétée par l'orchestre et les solistes de l'Université Ca'Foscari. Impossible de manquer ce concert le lendemain. Elle connaissait cette chapelle du quartier de Cannaregio, son quartier préféré. Elle nota l'horaire pour s'y rendre le lendemain.

 

                 La librairie Acqua Alta transférée

                             Elle s'installa dans le quartier de Castello, cour du Tintor. Un lieu beaucoup plus grand. Les visiteurs et les clients pouvaient y arriver à pieds ou en barque sur le canal. Surplus d’originalité. Mais, si l’eau du canal montait, que deviendraient les livres ? Et les chats ? Ils n’aiment pas l’eau. Se réfugieront ils le plus haut possible sur des piles de livres ?

 

                 La bora en hiver

                 La passion ne compte pas les heures passées au travail. N'allez pas penser vous aussi que les artistes s'amusent. Ils se fatiguent cérébralement continuellement. Des milliers de photographies, des kilomètres à pieds pas seulement dans la belle Sérénissime, dans Paris historique aussi. A Venise, elle montait et descendait les marches des ponts toute la journée. Elle passait d'une ruelle à l'autre, d'une placette à une cour, d'un chat à un autre chat.

                 Carnaval finit rituellement après dix jours de festivités, le soir de mardi-gras et en hiver, la bora souffle. Ce vent remonte de l'Adriatique vers le delta du Pô. Il fouette les visages et vous transperce jusqu'aux os. En 1994, elle coucha plusieurs nuits toute habillée, gardant sa doudoune tant le froid glaçait tout son être.

Présence de sa mère

                 Quartier de Cannaregio, Février 2.002. Elle sortit de son hôtel à 9 heures pour parcourir et photographier à nouveau son quartier préféré. Campo Santi Apostoli, quai Santa Caterina, fondamenta Nuove, église des Jésuites. Elle s'arrêta sur le campo des Jésuites. Malgré une pluie fine et froide détestable de Février, des couleurs ocres resplendissaient. Déjà 13 heures. Un homme et son diable descendit les marches du large pont en dos d'âne. Devant elle, une fontaine sur le quai, des pots de fleurs sur le rebord d'une fenêtre, une pancarte - Trattoria -. Des enfants sortirent d’une école du quartier, puis, plus personne. Elle remarqua les arrondis des marches venus rejoindre le sol du campo. Elle prit plusieurs photographies, peu différentes les unes des autres. De retour chez elle, elle regarda ces photos en vitesse. Elle manquait toujours de temps. Quelques jours après, les regardant à nouveau avec une voisine, elle découvrit sur l'une d'elle seulement, la présence de sa mère décédée plusieurs années avant. Elle avait photographié le lieu sept fois, un chiffre biblique. 6 jours de création du monde par Dieu + 1, jour de repos dominical du dimanche. Sa mère se tenait à côté de la fontaine, sous un parapluie car il pleuvait. Elle se tenait à la manière de Mary Poppins, le pied gauche plus petit et un peu soulevé comme si elle atterrissait sur terre. Elle portait sa coiffure courte habituelle. Sur le parapluie, des écussons. Le matin même en sortant de son hôtel, elle avait demandé à son père, décédé aussi, de l'éclairer à nouveau sur ses origines. A 13 heures, sa mère répondait sur un seul des sept négatifs. Sur le parapluie, les écussons de la Savoie identiques à ceux la région Piémont-Sardaigne. Les Savoies actuelles françaises faisaient partie de la région Piémont-Sardaigne italienne avant 1861, date du début de l'unification italienne par Garibaldi qui dura dix années mais ne sera jamais vraiment réalisée mentalement. Une partie du Piémont, les actuelles deux Savoies, furent rattachées à la France. Le message disait que sa mère, née en Seine et Marne, avait eu une vie antérieure dans le Piémont. Sa voisine regardant les photos remarqua le visage de sa mère au type italien des montagnards italiens du Nord. Mon interlocutrice n'avait jamais fait le rapprochement. Donc, elle était de descendance corse, italienne piémontaise par sa mère, de Toscane par la Corse et par le patronyme d'un peintre toscan découvert au Louvre. Plus un saupoudrage belge. Un article lu peu de temps avant cette expérience expliquait que le monde de l'au-delà pouvait se manifester sur un objectif et donc sur des photos, parfois aussi sur un écran d'ordinateur ou sur des bandes magnétiques.

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Des coupoles impossibles

                                   Sur sa photographie de 1993 prise avec son Rollei depuis le campo della Carità, à l'entrée du musée des Beaux Arts, les coupoles de Santa Maria della Salute étaient visibles derrière le pont de l'Académie. Ces coupoles semblaient implantées dans l'eau du Grand Canal alors que cette église se situe bien plus loin à droite. Impossible de les voir à cet endroit. Elle interrogea plusieurs photographes. Personne ne sut que répondre.

                 Plus tard, en Mai 2002, sur les trois photographies prises par son Canon depuis le contrebas du pont de l'Académie, les coupoles de Santa Maria della Salute apparaissaient encore derrière le pont. Qui pourra lui expliquer ce fait ?

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Henri de Régnier

Poète et écrivain français résidant à Venise

                 Rendant visite à la signora du quai Venier Do Leoni, elle lui parla d'une plaque de pierre posée après l'entrée du musée Guggenheim, sur le campo Barbaro et de cet écrivain français qui résida souvent à Ca'Dario un peu plus loin.

                 - Oui, j'ai découvert cette plaque l'an dernier. Je dois en savoir plus sur les faits dramatiques survenus aux différents propriétaires, suicides, faillites, faits étranges. J'ai posé des questions à des vénitiens et ils ne savent rien. Et toi, que sais-tu ?

                 - Les vénitiens n'aiment pas en parler. Déjà à l'origine fin XVème siècle, les Dario et les Barbaro du palazzo proche ne s'entendaient pas.

Ainsi parlait la signora, native de rio Piscina, la calle juste un peu plus loin de chez elle. Là où elle se baignait dans son enfance avec les gosses du quartier. Notre vénitienne d'adoption fit quelques pas pour revoir l'arrière de Ca'Dario, remarqua à nouveau le toit sombre avançant au-dessus des belles fenêtres géminées. Impression étrange que cette zone sombre produite par le toit. Elle s'étonna à nouveau du bel ensemble arrondi des marches descendant du pont vers le petit campo Barbaro.

                 Plus tard, après la lecture du livre de Jean-Paul Bourre, elle se demanda si cette zone étrange et sombre serait celle où Marietta Dario fut emmurée.

 

Entretien avec un éditeur vénitien

                 Le livre d'un vénitien relatait l'acqua alta dramatique de Novembre 1966. Elle savait le trouver chez l'éditeur Filippi en sa boutique située juste après le campo della Guerra, peu distant des lions gardant l'espace latéral gauche de la basilique Saint Marc. Lorsqu'elle arriva : boutique fermée. Selon les horaires affichés, ouverture prévue. Le facteur lui aussi attendait l'éditeur et ils se mirent à parler. Les facteurs à Venise, parcouraient eux aussi des kilomètres dans les ruelles. Ils transportaient le courrier et les petits paquets dans un grand sac noir à roulettes. Au bout de trente minutes, le facteur perdit patience et partit. La patience n'était pas du tout la qualité de notre amie, mais elle avait besoin de ce livre, texte et photos. L'acqua alta avait failli engloutir la ville en cette nuit de Novembre 1966. Dans la lagune, les - murazzi -, ces cordons de terre consolidés par d'énormes blocs de pierre d'Istrie furent détruits qui protégeaient les maisons des marées en délimitant aussi la lagune de la mer Adriatique. L'eau recouvrait les habitations et les containers stockant le gaz explosèrent. Dans les lieux historiques, les vénitiens sortant d'un théâtre ou d’un restaurant, ne purent rentrer chez eux. Venise, envahit par l'eau ... hauteur de la marée 1,94 mètre. Dramatique.    L'éditeur arriva enfin. Ils - délirèrent - sur la ville et sa beauté. Le vénitien évoqua sa ville mythique. Au cours du temps, faits réels, fait imaginés, faits déformés, devenaient une nouvelle réalité. Il terminait l'écriture de l'histoire d'une très belle dame parcourant la magie vénitienne. Il lui lut un chapitre. Elle l'écoutait depuis un autre monde tout en étant présente dans sa boutique. Où était-elle vraiment ? Elle suivait la dame de palais en palais, de ruelle en ruelle. L'entrevue dura deux heures. Deux heures à l'écart du temps.

 

                 Acheter le drapeau de la Sérénissime

Signorile, le chat du Palazzo du campo Santa Marina

 

                 Où acheter le drapeau de la Sérénissime pour son appartement ? La signora lui indiqua la boutique du Campo Santa Marina vendant les habits et objets officiels aux rameurs de la lagune. Elle traversa le Grand Canal, marcha longtemps pour rejoindre la boutique Nicolaj, du campo Santa Marina. La voyant intéressée par l'authenticité de sa ville, le patron, natif de la ville posée sur l’eau, éprouva grand plaisir à lui expliquer l’histoire de sa boutique dans son palais transmis de père en fils.

                 - Un palazzo, signora. Un palazzo, de plusieurs étages.

Et il habitait là aussi. Une immense boutique en rez-de-chaussée pour tous les articles et vêtements des rameurs sur la lagune et leurs nombreux clubs. Ils montèrent deux étages par un escalier très simple. Sur le deuxième palier, une porte ancienne de bois sombre sculptée ressemblait à une porte d'église gothique. Allait-on entrer dans la chapelle du palais ? Ils entrèrent dans une vaste pièce. Des persiennes fermées pour éviter soleil et chaleur. Dans l'obscurité, elle distingua des tapis au sol et des portraits sur les murs,

                        - Voici la famille. J'ai hérité du palazzo de mon père.

Ils traversèrent plusieurs salles sombres en enfilade où régnait une atmosphère d'un autre siècle. Meubles anciens et odeur de cire. Combien de pièces ? Il y avait encore un étage supérieur, des tableaux, des tapis au sol, des meubles anciens, et l’odeur de cire à nouveau.

                 - Vous voyez, je vis ici dans cet immense palazzo. Ma femme ne veut pas l'habiter. Elle préfère rester dans son ile de Mazzorbo dans le calme des verts jardins, loin du flux des visiteurs et par le pont qui conduit à pieds à l'ile de Burano, elle retrouve ses amies d'école. Pour elle, voilà son paradis. Elle ne veut pas faire le trajet tous les jours pour venir m'aider au commerce. Venise ne lui plait pas. Insensé !

Tout en parlant, ils arrivèrent dans une grande salle à manger. Une table ovale au centre recouverte d’une nappe à carreaux rouges et blancs. Le vénitien venait de déjeuner. Laissés là, son assiette et son couvert, un plat aux arabesques dorées et un reste de spaghetti.8888

                        - Signora, la seule personne ici appréciant vraiment le lieu, c'est le chat !

                        - Le chat ?

                        - Oui, le chat ! Regardez là-bas, sur le coin du tapis. Je vous présente, Signorile. Il passe ses journées à méditer sur le vieux tapis. Voilà le plus heureux des chats. Le palais est à lui. Il habite chez moi mais je suis chez lui. Ces animaux sont incroyables d'intelligence et de sensibilité. Leurs ancêtres arrivèrent par les bateaux circulant sur la Méditerranée. Les chats protégeaient les cargaisons des rats. Les assureurs de l'époque exigeaient leur présence sur les bateaux.

                 - Oui, j'ai lu cette obligation pour l'assurance des navires de commerce dans les temps anciens.

                 - Vous qui étudiez Venise depuis tant d'années, vous savez certainement que d'autres chats sont les descendants des chats amenés de Syrie pour combattre les rats propageant la peste lors des épidémies dans notre ville. A Venise, ces chats ont une allure, une démarche, une distinction, tels des nobles de la ville. Ils voient mille détails et observent ... Vous savez aussi qu'ils sont liés au monde spirituel, à Dieu et au monde invisible comme un voyant. Que sommes nous à côté d'eux ? Pas grand chose, signora, pas grand chose ...

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Ce chat très ancien serait d’abord apparu en Syrie, puis aurait été importé par les Templiers dès 1110. Difficile de s'y tromper : avec sa belle robe gris-bleu, ses yeux couleur orange et ses douces expressions, c’est le compagnon idéal pour les amoureux des chats. Doux, affectueux et aussi pantouflard, le Chartreux adore être brossé à contre-poil !

                 - Oui, Monsieur, je sais tout ça. Mais, dites-moi, si un jour vous vendiez une partie de votre palazzo, faites-moi signe. J'étudierai la question et si j'achète, le chat viendra me visiter tous les jours, me racontant son histoire et celle des lieux. Je ne plaisante pas.

Et elle ramena chez elle le drapeau de la République Sérénissime. Le drapeau orangé montre un Lion ailé de couleur jaune avant sa partie frangée sur la droite, celui qui flotte aux fenêtres des palais et devant la basilique Saint Marc depuis des siècles. Il flotte aussi dans le salon de notre amie, à Paris.

 

Paco, le chat du quartier de Cannaregio

8

              Elle me raconta sa rencontre avec Paco et la signora du palazzo du canal San Felice donnant sur le campo de la Misericordia. Dans l'immense entrée, elle croisa un chat tigré beige et marron lui aussi, descendant des chats vénitiens authentiques, venus de Syrie pour combattre les rats des épidémies de peste à Venise. Un chat soriani. Elle monta au troisième étage par le large escalier de pierre sculptée d'époque Renaissance. La lumière inondait l'espace et la vue sur l'Abbaye de la Miséricorde, son puits et le canal San Felice. La signora lui ouvrit la porte de fer forgé sur le palier, au dernier étage. Elle pénétra dans un vaste salon de 120 mètres carrés. Les fenêtres donnaient sur les toits de Venise et les clochers dans toutes les directions. Un rêve ? Non, une réalité. Une superbe vue ! Dans ce salon de 120 mètres c   arrés, quelques meubles anciens, un long canapé et un énorme bouquet de fleurs aux couleurs tendres sur un guéridon. Elle lui apportait ses livres et la conversation s'orienta sur la magie des lieux. Mon interlocutrice évoqua le chat rencontré dans l'entrée du palais quelques minutes avant. Paco, un chat magnifique, natif de Cannaregio, le plus beau quartier de Venise. Une naissance noble au palais de la Ca' d'Oro (la Maison en Or) sur le Grand Canal. Tous les chats vénitiens, sont nobles par le droit du sol, une nationalité exceptionnelle. Le bruit du trafic sur le Grand Canal le dérangeait. Il choisit la ruelle Priuli Racchetta plus au calme et le palais de la signora. D'où arrivait-il chaque matin ? Personne ne le savait. Lui aussi vivait là - veneziamente - depuis des années. Il surveillait les allers et venues des vénitiens vaquant à leurs occupations et le passage des visiteurs. Il surveillait aussi, l'entrée du palais, son palais. Un travail important. Il espérait qu'aucun visiteur ne ferait de malaise par overdose de beauté pour ne pas devoir l’accompagner à l'hôpital civil du quartier San Marco peu distant. Non, il ne voulait pas quitter son quartier de Cannaregio. Impossible pour lui de partir à l'étranger. Pour lui, ces gens, trop de gens, passaient devant chez lui. Ils venaient abimer son quartier. Les empêcher de passer par là ? Il cherchait depuis longtemps et ne trouvait pas de solution. Vers midi, il grimpait l'escalier d'époque Renaissance en pierre blanche d'Istrie et miaulait derrière la porte en fer forgé au troisième étage. La signora le faisait entrer et lui servait son plat, près du guéridon du grand salon. Ensuite, Paco dormait sur le canapé blotti dans les coussins. Il se reposait mais surveillait du coin de l'œil les toits et les clochers. Il cherchait comment empêcher les visiteurs de passer devant son palais en usant la pierre des ruelles de son beau quartier. Il devait trouver la solution pour les éloigner ...   

                 Midi. Douze coups sonnèrent. Un miaulement. Paco avisait de sa présence à la porte de fer forgé. Il venait prendre son noble repas.

 

                                      Diner à la Calcina sur le quai Le Zattere

                 Elle me parla d'un miracle ce jour là : une Lumière inhabituelle. Sortant de chez la signora, elle passa par la ruelle Foscarini puis devant l'église Sainte Agnès, prit un passage sous des maisons pour atteindre le quai sud des Zattere, en face de l'ile de la Giudecca aux trois églises et sur l'extrême droite, la longue façade nordique de briques du Moulin Stucky construit au XIXe siècle. Sur la gauche, l'ile San Giorgio Maggiore faisant suite au bâtiment de l'ancien couvent abritant la Fondation Cini et la façade palladienne de l'église San Giorgio et son campanile, copie réduite du campanile de San Marco. Le canal de la Giudecca, large comme une mer, le vaporetto le traversait inlassablement, reliant l'ile au quai des Zattere. Un trafic continuel de barques, ferry, gondoles, déménageurs, entrepreneurs, Police et Guarda di Finanza, ambulances, vigili del fuoco (pompiers). Tout le monde travaille sur l'eau depuis toujours. Elle marcha tranquillement sur le sol de pierre du quai en distinguant l'ile de loin et les silhouettes des églises du Rédempteur, de Sant'Eufemia et l’église des Zitelle, désaffectée devenue un centre d’expositions. Le ponton-restaurant de Pensione La Calcina dansait sur le panorama. Déjeuner là ? Un doux parfum des jasmins provenait d'énormes pots de terre cuite posés sur le pourtour du ponton près des tables. Elle regarda le menu et rentra à l'hôtel pour réserver. Elle serait ainsi certaine d'avoir une place pour midi trente. John Ruskin, poète, littéraire, peintre et aquarelliste, critique d'art et professeur à Oxford, fréquentait souvent La Calcina, fin XIXe. Il y vint même avec sa femme Effie Gray. Une plaque en façade de l'hôtel témoigne de sa présence. La Calcina, un hôtel littéraire connu des anglais. Plusieurs fois, elle essaya de l'habiter. Toujours complet même en s'y prenant six mois à l'avance. Elle passa le canal par le pont juste après l'hôtel. Le quai continuait devant un haut mur. Une statue dépassait dans l'angle de briques orangées du quai, entourée de branches feuillues d'un jardin. Elle reprit ses prises de vues sur le quai des Zattere. Lui vint l'idée de proposer une donation photographique à l'hôtel de John Ruskin. En parler à la direction de l'hôtel pendant le déjeuner ? Le ferry passait et repassait, dans un sens et dans l'autre ...

                 Midi trente, elle entra sur le ponton du restaurant flottant. Quelques clients déjà autour des tables dans le doux parfum des jasmins. Le serveur la plaça à la table 11. Elle remarqua le chiffre. Il revenait souvent ces derniers temps. Un spécialiste lui avait annoncé quelques mois avant qu'elle possédait les chiffres 11 et 22, des chiffres de personnes aux activités et aux connaissances particulières. Le couple de serveurs aux habits bleu pâle comme des nurses anglaises s’occupa d’elle puis, le serveur au teint coloré vint la voir. Il ne comprenait pas l'italien mais seulement le français. Il arrivait de Paris. Elle commanda un carpaccio de viande, un verre de vin de Vénétie et de l'eau pétillante. Elle lui parla de sa proposition de donation photographique. Il alla chercher la propriétaire de l'hôtel qui appela son mari. Rituel et inévitable délire sur la beauté de Venise … Ils acceptèrent sa proposition photographique et une œuvre grand format apportée avec elle, un contrejour depuis leur quai vers la Giudecca avec deux oiseaux passant au centre de la photographie. Souvenez-vous, elle avait fêté dans leur salon, avec la signora, ses 10 ans de fiançailles avec Venise, sa ville.

                 De retour chez elle, elle expédia à la Pensione La Calcina, 200 photographies des lieux. La propriétaire envisageait de reprendre les réunions littéraires dans son hôtel. Elles avaient eu lieu fin XIXe siècle et jusqu'aux années 50.

L'ile de la Giudecca

                 En face du quai - Les Zattere -, voyez la longue ile de la Giudecca et localisez le - Ponte Lungo – (le pont long), l'église du Rédempteur, celle de Sant'Eufemia et celle des Zittelle, désaffectée, puis, les jardins et tonnelles de l'Hôtel Cipriani. Elle a eu l'occasion d'entrer dans leur verdure. Cet hôtel et ses jardins donnent aussi, de l'autre côté de cette bande de terre, sur l'immense espace fréquenté par les bateaux des pêcheurs de Chioggia. Au restaurant Altanella, calle delle Erbe (ruelle des herbes), un jour d'hiver et de froid brouillard, elle apprécia un succulent plat de gnocchi faits maison, cuisiné par la patronne et servi par son fils. Un régal. En hiver, les repas se prennent à l'intérieur parmi les tableaux contemporains figuratifs exposés sur les murs du restaurant. Au printemps et en été, les clients déjeunent sur la terrasse au bord du canal. Après le repas, elle faisait toujours un tour dans les ruelles de l'ile : voilà l'Auberge de Jeunesse et les quelques boutiques du quai face au quartier Saint Marc et du linge séchant sur des câbles. Plus loin, de belles villas et divers établissements renommés, des enfants jouant au ballon et le vaporetto traversant, inlassablement, le large canal de la Giudecca, transportant vénitiens et visiteurs. Quel calme ...

 

La lagune

                 La lagune vénitienne, peu profonde, correspond au delta du Pô, long de 50 kilomètres de Caorle au nord à Chioggia au sud. La lagune ... un autre monde. Des ilots herbeux recouverts d'eau ou non selon la hauteur de la marée, survolés par des volatils. Un espace naturel où vivent oiseaux, poissons, animaux, pêcheurs et chasseurs. Les maisonnettes des chasseurs dans les roseaux appelées - casoni - et les vallées de pêche pour une pratique ancestrale. Oubliez le terme - vallée - entre deux montagnes. Dans la lagune, les vallées de pêche ont été crées et organisées par l'homme en secteurs séparés et préservées de la pollution pétrochimique du port de Marghera. Elles sont aussi préservées des pesticides utilisés par les paysans de terre ferme. Le vaporetto contourne des ilots et suit sa route délimitée par des groupes de pieux enserrés par des rubans métalliques montrant le chemin aquatique obligatoire.

                 Elle m’expliqua la lagune vénitienne, ses iles abandonnées surmontées d'une maison en ruine, des lieux gris perdus sur l’eau, vus depuis la vitre ruisselante de pluie d'un vaporetto. La lagune, du vide dans l'eau et de l'eau dans du vide. Un bout du monde mais aussi, une réserve naturelle d’oiseaux et des ilots ossuaires datant du moyen-âge et des Templiers. Des cérémonies étranges y seraient célébrées encore parfois, parait-il.

 

Chioggia

Le port de pêche vénitien. Une ville de pêcheurs

                 Un près actif situé en direction de Ravenne. Une petite ville tranquille et ses nombreux bateaux amarrés en ville sur des canaux. Changement d’ambiance. La vie normale quotidienne d’une petite ville et de son port de pêche. Les pêcheurs s’occupant de leurs bateaux. Les ménagères faisant les courses au marché et conduisant les enfants à l’école. Notre amoureuse de Venise s'y rendit plusieurs fois par un bus partant de l’entrée de Venise à l’arrivée de la digue venant de terre ferme. Le bus contournait le delta du Pô par le sud. Elle évita ainsi la foule du week-end pendant carnaval et côtoya les ouvriers du port pétrolier de Marghera créé dans les années 20 sous Mussolini. Chioggia et des prix si différents de ceux de Venise. Il lui sembla mal comprendre les étiquettes. Un autre monde …

 

Elle à Venise à partir de 2003

                                Déjà un an avant l'arrivée de l'euro, le coût de la vie augmenta. Impossible pour elle de continuer à assurer ses frais de déplacements fréquents à Venise et en Toscane et de payer son travail photographique coûteux. Elle profita du volume infini d'informations à disposition sur internet pour se tenir au courant de l'actualité vénitienne, des problèmes spécifiques de la ville lagunaire et géra documentation, newsletters spécialisées, contacts et secrétariat trilingue. Elle lut aussi les écrivains fréquentant la Reine des mers. Si nécessaire, elle interrogerait ses correspondants rencontrés lors de ces déplacements. Elle demanda à son photographe seulement le développement des négatifs et les cd rom. Plus de tirages sur papier. Elle répertoria encore des milliers de photos pour les faire entrer dans des instituts culturels par donations et sur des banques de données en Europe, Usa, Canada, Monaco. Elle continua la recherche de nouveaux lieux de donations, se rendit aux conférences concernant la politique italienne à Sciences Po'/Paris et à son cinéclub, passa des heures à la librairie du Louvre après avoir assisté aux présentations des nouvelles expos à l'auditorium qui l'invitait. Elle voyait les nouveaux films italiens sortant à Paris si le thème l'intéressait ou se trouvait lié avec son travail. Elle regardait les sorties de livres d'auteurs italiens à la librairie La Compagnie en bas de la rue de la Sorbonne. Un lieu calme appréciable.

                 Son esprit se trouvait à Venise et à partir de 2016, elle se mit à étudier l’historique de l’islam, Al-Andalus et son érudition pendant 7 siècles en terre européenne, la diaspora musulmane obligée par la Reconquista des rois catholiques qui favorisa leur participation à la Renaissance italienne. Quel choix se présentait à eux ? Se convertir au catholicisme, mourir ou partir. Elle chercha à comprendre l'actuelle situation des musulmans français issus de l'immigration du Maghreb, leur interprétation historique de la continuité des évènements depuis une cinquantaine d’années.

 

2012. Anniversaire. 20 ans de fiançailles avec Venise.

                 Elle eut envie de réunir quelques personnes à Venise pour fêter l'évènement. Elle imagina un diner à la Taverne San Trovaso après un apéritif à la Calcina dans l'ombre de John Ruskin avec la signora du quai Venier Do Leoni et sa sœur habitant la ruelle proche, près de l'église Saint Agnès sur la ruelle Foscarini. Elle aussi louait des chambres très simples aux visiteurs de passage. Facile pour mon interlocutrice de réserver des chambres pour quelques personnes en prévoyant à l'avance. Quelques personnes contactées ne purent se déplacer ou ne virent pas le motif exceptionnel à saisir pour aller respirer avec elle l’une des merveilles insolites du monde. Un collègue, amoureux à sa façon de la Sérénissime République, accepta de venir avec grand plaisir. Sa présence serait accompagnée de quatre autres personnes. Incompréhension : évident pourtant qu'elle ne pouvait pas payer le séjour complet des personnes contactées. Elle voulait créer un évènement original, une expérience et proposer à quelques-uns, adeptes du lieu, pour un bon motif pour se retrouver dans l'architecture orientale et les reflets. Que fit-elle ? Elle fêta cet anniversaire avec elle-même sans se rendre à Venise. C’était encore le mieux. 

 

2017. Anniversaire. 25 ans de fiançailles avec Venise.

                 Elle ne proposa rien à personne.   A chaque instant, elle vit à Venise par l'esprit et son alliance d'or en témoigne depuis 25 ans. 

 

                 PENDANT QU’ELLE DESERTE VENISE

Roscoff, Vienne, Séville et Cordoue, Lourdes, Berlin

Conférencière en italien à Notre-Dame de Paris

                 Comme l'écrivain Thomas Mann, un jour, elle ne supporta plus de constater de voir son programme ralenti à Venise. Comportements, erreurs d'informations, inorganisation locale, faux horaires de trains. A la place de petites aquarelles commandées pour Noël, elle reçut d'autres modèles. Le verre transparent et turquoise du lampadaire acheté à Murano se fendit au premier allumage. Il fallut en fabriquer un nouveau mais le verrier devait être dans un travail de la même couleur. Il fallut attendre des mois. Une vénitienne lui donnant rendez-vous ne se présentait jamais. Etourdie disait-elle. Des trains existaient sur les annuaires à Paris mais pas dans les annuaires de la gare de Venise. Un hôtel fermé alors qu'elle avait réservé. Machin ne trouvant plus les infos sur Truc et Trucbis oubliant leur rendez-vous. Le lieu de son exposition changé : elle n'en était pas informée mais venait exprès de Paris.

                 Vous savez qu'elle travaillait sans arrêt : la journée pour vivre et payer son appartement, le soir et les weekends à son travail artistique plus des déplacements fréquents organisés et financés par elle sur de courtes périodes de congés payés. Elle ne se rendit pas à Venise pendant plus d’une année. Mais, pourra t-elle oublier vraiment ce lieu magique ?

 

                 Elle en Bretagne. Roscoff

                 Accompagnons-la en Bretagne du nord. Pendant son séjour pour des soins dentaires d'eau de mer purifiée en été 97, elle proposa son diaporama commenté en direct sur Venise à l'Office de Tourisme et à la station marine du Cnrs disposant d'une grande salle de conférences. Idée retenue pour l'été 1998. La projection gratuite eut lieu au cinéma de Roscoff. L'affiche invitait les habitants et les vacanciers un dimanche après-midi à une promenade à Venise Des journalistes de Ouest France et du Télégramme de Brest assistèrent à la projection. Le Télégramme titra ainsi son article - Les chats ont sauvé Venise ! -, tandis que Ouest-France, plus discret, annonçait - Promenade à Venise -.

                 Elle retourna plusieurs fois dans cette ancienne cité corsaire les années suivantes jusqu'en 2004.

 

Une rencontre italienne amicale à Roscoff

                 En Août 2004, une relation de cette merveilleuse petite ville, lui présenta une italienne de Trieste logeant chez elle. Un séjour en thalasso gagné par un concours. Elles déjeunèrent chaque jour sur la plage de Rockroum, en contrebas de l'établissement marin, le premier créé en France en 1899, en face de la vue sur l'ile de Batz. Le soir, le faisceau de lumière projeté par le phare balayait l'espace dès la nuit tombée. Elles se revirent à Paris plusieurs fois et sont toujours en contacts fréquents en échangeant des données franco-italiennes. Roscoff ... un lieu calme et charmant, face au décor de l'ile de Batz et son phare. Le soir, l'ile lançait son grand rayon de lumière sur l'eau. Une réplique du bassin Saint Marc à la fin du jour ? Là aussi, comme depuis la terrasse du Danieli, un grand soleil rouge-orangé glissait dans l'eau derrière l'ile. Roscoff ... mystique ? Serait-ce à cause d'une empreinte laissée par la statue de la Vierge débarquée un jour d'un navire dans l'ancien port, devant l'actuelle station marine du Cnrs ? Roscoff ... un bourg aux maisons de caractère en granit breton, une ancienne ville de riches armateurs, des ruelles longeant de vieux murs. Sur la promenade des tamaris commençant devant la station marine face à l'ile de Batz, un calme étonnant régnait. Les visiteurs et les chiens se promenaient en souriant. L'air fortement iodé donnait des vertiges aux nouveaux arrivants. Un taxi minibus proposait des excursions dans la région. Le chauffeur, natif du lieu, commentait le circuit pendant quelques heures ou une journée. Elle visita ainsi l'Armorique mais aussi la côte par Douarnenez, la pointe du raz, Trégastel, Ploumanach, Carantec, Saint Pol de Léon et sa cathédrale imposante en granit du pays.

 

Elle à Vienne. 31 Décembre 1997 - 1er Janvier 1998

                        L'avion décolla. Une cabine décorée de branches de sapin aux grands nœuds rouges et une odeur de pain chaud. Les hôtesses servirent le petit déjeuner. Enfin, elle allait connaitre Vienne, la salle dorée du Musikverein, son acoustique exceptionnelle et assister au concert télévisé du 1er Janvier, celui que vous regardez chez vous pour commencer l'année. Elle en rêvait depuis longtemps. Elle partit avec un petit groupe, juste quelques personnes. Au programme ? l'Art Nouveau, la galerie de peinture du Belvédère, La Flûte enchantée à l'Opéra, collections du Palais des Beaux Arts, la pâtisserie Demel, diner dans une taverne autrichienne et le célèbre concert du Musikverein. Chaque année, les fleurs venant de San Remo recouvraient le pourtour de la scène. Une décoration à l’italienne. Quelle chance pour elle : les voix légères des petits chanteurs de Vienne, présents pour les fêtes de fin d'année, se firent entendre depuis le balcon entourant l'orgue. A l'entracte, ils vinrent dans l'allée centrale de la salle dorée et offrirent des roses à toutes les dames. L'orchestre, dirigé par Zubin Mehta interpréta les pièces viennoises traditionnelles et vint, la Marche de Radesky. Les spectateurs, joyeux, tapaient dans les mains.

 

Elle en Andalousie

Cordoue

                 Au printemps 1998, la voilà dans de nouveaux paysages ocres autour de Cordoue. Son petit groupe bénéficia de l’accompagnement d’un journaliste musical. Le long pont romain franchissant le Guadalquivir conduit dans le quartier juif aux ruelles traditionnelles et les pots fleuris accrochés sur les murs blancs les colorent. Elle visita la mosquée, un espace immense tel un quartier : pénètrons par la cour des orangers et ses fontaines. Et à l’intérieur, impressionnantes ces arcades doubles de briques rouges et de pierre ivoire, les unes derrière les autres à l'infini. Une mosquée contenant une cathédrale intégrée à l'époque du passage de Cordoue de l'islam au catholicisme imposé par les rois catholiques en 1236. A l'origine, une petite église des Wisigoths, transformée en mosquée avant d’être – la mosquée de Cordoue –, agrandie trois fois jusqu’à 22000 mètres carrés. Cordoue, un important centre intellectuel et culturel musulman pendant 7 siècles de présence islamique en Andalousie. L’éminent Averroès, penseur et théologien du XIIe y naquit et vivait dans la ville. Les mosquées, lieux de prières, furent dès leur origine, des lieux culturels, intellectuels et d’études pour les populations.

                 Redécouvrant Cordoue en 2017 pour l’écriture de son livre – L’Oriental -, elle me raconta cet épisode. Une forte envie d’y retourner physiquement se manifesta pour une nouvelle découverte selon son étude de l’islam depuis deux ans. Un aspect mystique du lieu lui apparaitrait-il plus précisément en y retournant ? Profiteriez-vous de sa proposition et de porter son sac de voyage et vous seriez en vacances. Dans la journée, son programme et ses rendez-vous seront établis par avance. Et la visite de Grenade s'impose par la même occasion. Important de toucher sur place l’intellect qui régna sur Al-Andalus dans les siècles passés. Elle s’y emploie déjà chez elle par les livres et internet. Il semblerait que depuis quelques années, l’évêque de Cordoue veuille éliminer l’appellation - Mosquée-Cathédrale – au profit de – Cathédrale -. Polémique. Les visiteurs viennent à Cordoue surtout pour la mosquée, témoignage immense laissé par les siècles et par les musulmans en terre occidentale à partir de 711. A Grenade, actuellement, depuis trois générations, les imams de la Grande Mosquée sont des espagnols convertis. Serait-ce une nouvelle perspective pour d’autres villes d’Europe aussi ? Une répétition de l’Histoire ? Les prières pourraient-elles à nouveau résonner dans la mosquée de Cordoue et remplacer les touristes ?

                 Quelle émotion pour elle en visitant l'immense mosquée-cathédrale en Mai 1998. La vision de cette forêt d'arcades bicolores, rouges et ivoires alternés puis de cette cathédrale intégrée en son centre, lui laissèrent un souvenir puissant de la grandeur du lieu. Au Portugal, l'architecture islamique est toujours présente, témoignant de la présence orientale qui dura moins longtemps qu'en Espagne.

 

Séville

                 Son opéra construit en 1992 et son intérieur de bois clair. Une mosquée devenue cathédrale d’une hauteur de voutes de 90 mètres : impossible d’en voir l’architecture haute sans regarder dans le miroir installé sur un pied. Un ancien minaret de pierre ciselée pour clocher. Elle visita l'Opéra, La Maestanza, dirigé par un italien et assista à la représentation du Barbier de Séville. Le décor de scène répétait le décor réel autour du théâtre : la tour d'Or, ancien point d'observation militaire contrôlant les entrées des bateaux sur le Gualdaquivir passait devant l'Opéra. Souper après la représentation puis, retour dans les murs blancs du quartier juif. Les chambres donnaient sur un patio. L’eau de la fontaine murmurait le matin sur les azulejos.

 

Elle à Lourdes

                 Elle rencontra les marchands du Temple en été 1999 dans une multitude de boutiques d'objets de piété. Lourdes et sa multitude d’hôtels, les uns sur les autres dans les rues centrales. Chaque matin, elle consultait les livres de boutiques spécialisées et parlait avec les vendeurs avant d'entrer sur le secteur des sanctuaires, lieu de paix, loin des bruits de la vie citadine.

                 - Les pèlerins reçoivent des grâces pendant leur séjour, mais, pas nous qui vivons ici, lui dit une commerçante.

Le premier soir, elle regarda la procession depuis la basilique ancienne. En contrebas, le serpentin lumineux des flambeaux et les chants des fidèles venus du monde entier. La pancarte en tête de chaque groupe indiquait sa provenance. Beaucoup d'italiens. Elle parla italien pendant une semaine. Elle participa à la procession du soir le lendemain. Le dimanche matin, messe internationale dans la basilique contemporaine souterraine, célébrée par plusieurs prêtres dans ce vaste espace impressionnant de grandeur et de foi des malades et des pèlerins. Dans un secteur après la grotte, de nombreux fidèles attendaient des heures en priant pour leur bain dans l'eau de Lourdes purifiante. Elle mit des cierges en évoquant des intentions particulières. Elle s'aperçut en fin de séjour que les photos étaient interdites sur les sanctuaires. L'avait-on vu photographier ? Ce travail photographique fit l'objet d'une donation destinée à Jean-Paul II pour les archives générales du Vatican.

                 Sur un cliché pris depuis la basilique du XIXe le premier soir, lorsqu'elle regardait la procession se dérouler plus bas, son père de dos devant elle, regardait lui aussi la procession du soir. Pourtant il habitait dans le ciel depuis deux années. Elle savait que pouvaient se produire ses situations, révélant l’existence d’un autre monde présent autour de nous.

 

Elle à Berlin, Octobre 1999 et Décembre 2001

                 Comment aurait-elle pu imaginer aimer Berlin ? Dans les mémoires, même sans avoir vécu cette longue période de guerre, des images noires de la porte de Brandebourg se sont enregistrées.        Elle se joignit à un petit groupe organisé par un journal catholique connu et séjourna une première fois quelques jours à Berlin fin Octobre 1999. Hôtel dans l’ex Berlin Est. Dès la descente de l’avenue Karl Marx, étincelante sous le soleil après la restauration des façades, elle aima Berlin. Autour du Parlement, des travaux gigantesques envahissaient l'espace immense. Sa coupole de verre venait d'être posée sur son architecture XIXe siècle, enfin réhabilitée complètement depuis 1945. Dans la transparence de la coupole, la vue sur la ville la captiva. Partout des tuyaux surélevés transportaient l'alimentation en eau indispensable aux travaux sur cette zone et celle de la chancellerie en construction. Le drapeau allemand flottait au vent. Beau triptyque photographique de sa part accepté ensuite à la Bibliothèque Nationale de France avec des œuvres sur Sienne. Le directeur du journal et sa femme, sachant sa démarche, l’attendait en haut du monument. Au loin, elle reconnut le bâtiment jaune de la célèbre philharmonie construite dans les années 60. Futuriste à l'époque mais esthétiquement toujours bien intégrée dans le décor visuel. Des avenues très larges aux œuvres d'art contemporaines comme exposées en plein air et Tirgarten, une forêt au milieu de la ville sur un kilomètre et demi.  Postdamer Platz et sa gare en construction pour de nombreuses interconnexions vers l'extérieur de la ville. Le Sony Center : buildings et articulations métalliques recouvertes, fermant en hauteur l'espace entre les bâtiments. Un quartier aux tons ocres tout récent construit par Renzo Piano sur un plan de ville ancienne en étoile : depuis la place centrale avec cafés et théâtre partent des rues bordées d'arbres déjà grands, âgés de vingt ans. Des immeubles de bureaux. Un centre commercial. Le quartier semblait habité depuis longtemps alors qu'il venait de naitre. A droite de la porte de Brandebourg, l’emplacement de l'ambassade de France bientôt en construction. Partout dans la ville, les immeubles contemporains d'architectes mondiaux réputés. Elle assista à la 9ème symphonie de Beethoven dirigée par Daniel Barenboïm à l'Opéra d'Etat et à Tosca au Nouvel Opéra, dans une distribution italienne.

                 Lors d’un second séjour fin Décembre 2001, le soir du 31 Décembre, la voilà spectatrice à la Philharmonie : le Maestro Claudio Abbado dirigeait des chanteurs lyriques. L’hôtel offrit la soirée du dernier jour de l’année et une évocation réussie des comédies musicales et de Marlene Dietrich. Pendant plusieurs mois, elle pensa à Berlin, un large espace culturel où respirer. Une découverte. Elle projeta d’y retourner encore pour connaitre les quartiers artistiques branchés situés dans l’ex Berlin Est. Elle envisagea d’y habiter pour quitter le centre parisien en 2011.

 

Conférencière en italien à Notre-Dame de Paris

                 En Janvier 2000, pour le jubilée, elle fit partie des 60 guides bénévoles en plusieurs langues de la cathédrale de Paris. Elle guidait les italiens. Elle fit remarquer aux collègues de son autre travail qu'elle était montée en grade : elle parlait au micro de la cathédrale comme le Cardinal ! La visite était gratuite mais il fallait tendre la main à la fin du commentaire, ce qu'elle ne fit pas. C'était gratuit ou ça ne l'était pas. Il était demandé aux conférenciers de lancer des messages chrétiens à l'intention des visiteurs, de parler de la fête catholique arrivant. Elle concevait d'être conférencière historique seulement. A Notre-Dame, de nombreux ecclésiastiques aux connaissances précises pouvaient, mieux qu'elle, instruire les visiteurs. Une séance de formation eut lieu au Musée d'Arras où sont conservés les tableaux originaux offerts par les corporations du moyen-âge jadis placés dans les chapelles du pourtour de la cathédrale. Habitant à l'extérieur de Paris, elle ne put suivre les formations mensuelles du soir rue du Cloitre Notre-Dame et rentrer tard en Rer. Elle quitta rapidement la mentalité peu favorable aux femmes. Elle ne cherchait pas à s'occuper, ses activités étant déjà trop nombreuses.

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INTERVEW A VENISE

 

                 Lors d’un de ses nombreux séjours vénitiens, le journaliste Giovanni de Venis a tenu à connaitre sa vision personnelle de Venise. Il vint quelques temps après lui rendre visite dans ses vertes collines près de Paris. L’aventure vénitienne imprévue de notre amie, à partir de Février 1993, vous est rapportée par ces lignes. Retournera t-elle à Venise physiquement ? Les hordes barbares des temps actuels dans sa ville la dérangent. Elle ne fait pas partie de leur monde. Pourtant, elle sait où s’isoler dans Cannaregio et vers l’arsenal et connait quelques chambres en rez-de-chaussée dans un ancien palais de doges entouré d’un vert jardin décoré d’antiques de pierre ainsi qu’un appartement sur jardin, dominé par le campanile de l’église de la Madonna dell’Orto et une possibilité existe aussi à Castello, juste à côté de l’église San Giovanni in Bragora où fut baptisé le Maestro Vivaldi, sur le campo Bandiera et Moro. Quelqu’un vient de lui confirmer que la foule dérangeante est encore actuellement concentrée sur le trajet gare Santa Lucia – Place Saint Marc et que les bateaux de croisières ne sont pas présents à certaines saisons. Alors, sait-on jamais … reste à solutionner son transport et le portage de son bagage.

Si vous suivez des chats soriani, dans les ruelles,

ils vous guideront dans la brume puis à travers le contrejour d'un décor flottant dans une intense lumière. Vous frôlerez les reflets magiques de lieux insolites silencieux. Ils vous entraineront dans un monde féérique et la frénésie du carnaval.

 

Ecrit par Elle pour le lecteur de son livre

 

– Le Voyage à Venise –, Déc. 1999

 

L'eau et la pierre,

 

Venise pose sa beauté sur des reflets. Une invitation à entendre le discret clapotis de l'eau frappant le bord de pierre du canal. Après le silence d’un lieu oublié, voici le bruit des pas sur la pierre des ruelles. Il rythme la ville posée entre eau et pierre.

 

Ecrit pour vous par Elle, Déc. 2017 

 Venise est le plus prodigieux évènement urbanistique existant sur cette terre. Le Corbusier

Venise est un lieu où règne la beauté. C'est la plus prodigieuse machine à faire rêver sortie de l'imagination des hommes. Venise qui n'en finit pas de mourir et de ressusciter.

 

Jean d'Ormesson

 

RECITS DE TOSCANE

 

La Toscane,

un charme entre illusion et réalité, le lyrisme d'une langue d'art, l’harmonie divine du paysage. Histoire et patrimoine. Des valeurs inestimables.

                 Les historiens européens estiment que la Renaissance (un terme inventé au XIXe siècle) représente le début des temps modernes plaçant l'humain au centre du monde. Le concept visuel de la Grèce antique réapparut par le travail des sculpteurs reprenant le gigantisme des statues et des colonnades, les introduisant dans les palais, en ville, en campagne et dans les jardins. Florence, berceau de l'humanisme, de l'homme nouveau et d'une culture brillantissime.

                 Notre amie se rendit à Florence plusieurs fois. Elle aima vite l’atmosphère des palais florentins aux énormes blocs de pierre taillés et leur bossage : empreinte des siècles de la pierre, noble matière, création esthétique raffinée des architectes et des ouvriers talentueux de la Renaissance. Piazza Trinità, Via Maggio, via del Corso et del Proconsolo …

 

Le Pays de Toscane

                 Elle vous offre une brève description d'une terre paradisiaque : Florence et des villages anciens dont l’architecture témoigne de leur histoire sur fonds de doux paysages. La Renaissance par les Arts reprenait les concepts de la statuaire du temps grecque. Artistes, artisans, architectes, littéraires, sculpteurs et scientifiques, tous des génies. En campagne, des demeures séculaires imposantes aux jardins dominant des vallées souvent ombragées et d’étroites routes aux flancs de collines.

 

 

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A chaque instant, vous touchez du regard le - sens du Beau -. Par les peintres, après les thèmes religieux aux fonds d’or byzantins, la perspective fut représentée et des portraits par la peinture à l'huile remplaçant les fresques et les thèmes religieux chrétiens. Un immense patrimoine national à entretenir et à conserver. Le Pays de Toscane ... lumière et perfection visuelle ? Harmonie et présence céleste ?

                 - Comment ce paysage peut-il être aussi beau ?

                 - Nous, ici, nous sommes habitués depuis toujours.

Imaginez avec Elle ...

                 Un chemin bordé de cyprès d'un vert sombre montant sur la hauteur en serpentant. Il rejoint une maison viticole.

                 Le cyprès, symbole d'éternité ...

                 Des champs de tournesols couleur soleil longeant une petite route serpentant le long d’une colline boisée.

                 Des petites villes aux noms étincelant de lumière : Castellina in Chianti, Monterrigioni, Greve in Chianti, San Giovanni Val d'Arno, Siena, Pienza, Arezzo, Castello di Brolio …

                 Harmonie du paysage naturel et lignes massives parfois austères des palais d'époque Renaissance.

En Toscane, ces lieux anciens reflèteraient-ils un autre monde ? Un monde parfait ?

                 En Mars 2002, au cours d’un colloque du Louvre, elle apprit de l'architecte paysagiste que l’homme avait façonné le paysage toscan.

 

Liaison ancienne France-Toscane

 

                 Catherine de Médicis épousa Henri II, Marie de Médicis devint la femme d'Henri IV. La liaison des Médicis avec la famille de Lorraine créa aussi un lien fort entre la France et la Toscane des Médicis. Ces deux reines apportèrent en France le raffinement et une civilisation. Notre inconscient français connait les lieux florentins depuis des siècles.

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Elle et la Toscane

                 Elle circula dans une campagne sublime. Serait-elle originaire de Toscane ? Son patronyme pourrait le laisser penser. Revisitant un jour la galerie de peintures italiennes du Louvre, elle découvrit un peintre toscan de la Renaissance au patronyme identique au sien. Etonnant ce nom similaire sur un monument funéraire du Castello di Brolio dans le Chianti. Casanova : ses recherches ne permirent pas de contrôler une parenté avec le célèbre vénitien. Une liaison existe pourtant entre elle et cette terre dorée. Souvenez-vous, au lycée à Paris, elle apprit l'italien facilement avec un an de retard. L'esthétique sonore, le rythme de la langue lui parlaient.

 

Le syndrome de Stendhal

Malaises par overdose de beauté

                 Stendhal, Consul de France à Rome au XIXe siècle en fut victime lors d'un déplacement à Florence. Il visitait l'immense église Santa Croce présentant les tombes de Michel-Ange, du poète Alfieri, Machiavel et Galilée. Ce malaise prit le nom de - syndrome de Stendhal -. Un service de l'hôpital Santa Maria Novella au centre de Florence soigne ce trouble des êtres hypersensibles. Des émotions trop fortes les envahissent. Les asiatiques en sont souvent atteints en venant pour la première fois en Europe et notamment à Florence, en découvrant l'esthétique de ces décors architecturaux inconnus pour eux.

 

                 L'architecte Filippo Bruneslleschi

 

                 Il sut clore la cathédrale Santa Maria del Fiore très longtemps après sa construction. Sa coupole aux dimensions énormes, pèse 37000 tonnes. Mon interlocutrice résida dans un hôtel en étages le long de la cathédrale. Par la fenêtre de la salle de petits déjeuners, elle photographia l’architecture de marbre de plusieurs couleurs et l’arrondi de l’énorme coupole. En arrivant par la Via Scala, une étroite rue latérale débouchant sur la cathédrale, l’espace visuel au bout de la rue se trouve rempli par la coupole gigantesque couleur brique. La date anniversaire de la mort de l’architecte renommé est célébrée chaque année par les florentins.

 

                 L'Italie du XIIIe siècle

 

                 Des cités-états rivales dirigées par des familles de grands bourgeois enrichis de leur sens inné du commerce. Leurs enjeux ? Pouvoir, prestige et construire. Grande rivalité notable entre Florence et Sienne par exemple.

 

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Dans Florence historique

                        Benozzo Gozzoli, peintre de la chapelle des mages du palais Medici Riccardi, la mairie de Florence et sa merveille picturale sur les murs de l'espace restreint : un cavalier aux boucles blondes sur son cheval, peint en évidence parmi de nombreux autres personnages : Laurent le Magnifique regarde le visiteur.

                 Marchons dans l'ombre des génies : Botticelli et Piero della Francesca, Donatello et Fra Angelico, Massaccio, Giotto et Uccello, Filippo Lippi et Leonardo di Vinci, Cimabue et tant d'autres encore. Rencontrez aussi Boccace, Dante et Pétrarque, Malaparte puis Galilée.

 

                 En 1504, Michel-Ange offrit au monde son David.

Sa copie préside sur la place du Belvédère en montant vers l’église San Miniato et devant l’entrée du Palazzo Vecchio sur la place de la Seigneurie. L’œuvre originale de marbre blanc est conservée à la Galerie de l'Académie.

 

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David …  Sculpté dans un seul bloc de marbre de grande qualité.

                 Des lèvres dessinées parfaitement, les veines de sa main effleurant sa peau légère et les boucles de ses cheveux encadrant un regard minéral, doux mais puissant. Seul un génie pouvait créer ainsi.

Le David de bronze de Donatello, vous le rencontrerez au palais du Bargello, derrière le Palazzo Vecchio.

                 Arrêtons-nous devant le contrejour de la fontaine de Neptune de Bartolomeo Ammannati en marbre de Carrare : tel un géant, Neptune, Dieu de la mer, aux traits de Cosme 1er de Médicis, préside dans l’eau au milieu de la fontaine. Trois tritons et quatre chevaux marins l'entourent. Et une pluie étoilée ruisselle sur les chevaux de marbre.

                 A l'entrée de la Loggia des Lanzi, deux grands lions de pierre, la patte posée sur une boule. La grâce du Persée de Benvenuto Cellini capte votre regard. De même, les corps parfaits, sculptés dans un seul bloc de marbre par Jean de Bologne pour son Enlèvement des Sabines.

                 Les émotions par beauté de l’art se succèdent. Une fatigue émotionnelle accablante parfois. Overdose de beauté ? Attention au syndrome de Stendhal et aux malaises possibles pouvant surgir et le soir, la place de la Seigneurie, peu éclairée, vous bouleversera à nouveau …

 

Une subtile beauté transforme le monde. Il devient idéal.*

                 Dante nous ouvre les portes de sa maison rue Santa Margherita et Fra Angelico nous reçoit dans les cellules des moines peintes à fresques au couvent Saint Marc.

                 Un superbe Filippo Lippi à gauche en entrant dans l'église de la Badia, animée par les Fraternités Monastiques de Jérusalem, rue del Proconsolo, derrière le Palazzo Vecchio.

                 La cathédrale Santa Maria del Fiore, le Duomo, de style gothique italien. Il ne ressemble pas à celui des cathédrales du Nord de la France et date d'un siècle après le gothique français. La structure médiévale a été conservée, trapue, et a été revêtue d'une - décoration gothique italienne -. Les architectes italiens de l'époque ne croyaient pas à la solidité de l'architecture gothique française. Ils conservèrent la structure médiévale qu'ils connaissaient déjà et habillèrent voûtes et façades.

                 Dans le baptistère, un Christ aux dimensions écrasantes vous regarde depuis la voûte mosaïquée.

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Le Ponte Vecchio et le quartier de l’OltrArno

                 Elle aime le Ponte Vecchio depuis une vieille photographie entrevue dans les années 1960. Elle hésita tant en 1963 sur le choix du lieu de son stage après son diplôme de la Chambre de Commerce Italienne de Paris : Florence ou Rome ? Ce pont habité l'attirait, Rome aussi. Il fallut trancher. Elle choisit Rome en regrettant le pont sur l'Arno. Elle le fréquenta en esprit pendant des années. Vingt ans plus tard, elle se rendit à Florence et marcha enfin sur le Ponte Vecchio. Sa préférence ?

                 Le quartier de l’OltrArno. Le célèbre pont le rejoint en vous menant vers Santa Maria del Carmine peinte à fresques par Massaccio. Savez-vous qu’au moyen-âge les tanneurs travaillaient sur ce pont et qu’à la Renaissance, les bouchers y installèrent leurs boutiques ? Ils jetaient des morceaux de viande dans l’Arno et les odeurs envahissaient le quartier. Sur le Ponte Vecchio passe aussi la voie Cassia reliant Rome à la Toscane. Le couloir Vasari menant du musée des Offices au Palais Pitti, passe au-dessus des maisons du pont. Remarquez les fenêtres. Les portraits des nobles de la Renaissance y sont exposés sur un kilomètre de couloir-musée. Ce couloir permettait aux nobles de ne pas courir de risques en se mélangeant à la population des rues.

                 L’OltrArno, un quartier calme réservé aux piétons. Elle eut un jour de 1989, un entretien dans le petit théâtre – Il Punto -. Il touchait une église offrant de sortir du théâtre par l’église sur l’Arno où une barque attendait des passagers. La longue rue San Jacopo et ses palais cossus aux portes de bois cachent des jardins verts fleuris aux pieds de fontaines.   Via Maggio, et la maison de Bianca Cappello, vénitienne : sa belle-mère lui destinait un vieillard vénitien pour mari. Elle quitta la Sérénissime avec un jeune vénitien et devint maitresse puis épouse de François de Médicis, grand-duc de Toscane. Les florentins ne la reconnurent jamais. A sa mort, elle fut jetée dans une fosse. Florence et Venise rivales. Plus loin, l'église Santo Spirito et sa fontaine circulaire où l’on fait une pause quand il fait trop chaud. Marchons encore un peu jusqu’au cloitre de Santa Maria del Carmine. Dans l’église, découvrons les célèbres fresques de Massaccio. Un peu plus loin, l'église San Frediano et le marché des florentins du quartier. Voyons les travailler dans leurs ateliers de restauration de meubles et objets anciens. Après le Palazzo Pitti, en contournant les immenses jardins Boboli, entrons dans les jardins de la noble famille Torrigiani de la Renaissance près du quartier de Porta Romana.

 

Les villas médicéennes

                 A seulement quelques kilomètres de Florence, flânez dans les demeures des grands bourgeois de la Renaissance aux patios peints à fresques, aux vastes jardins et statues de pierre, énormes pots de terre cuite remplis de fleurs et fontaines. Elles dominent un panorama aux tons dorés dès le printemps.

 

Création de la banque

Les Medicis, collectionneurs d’œuvres d’art

                 Au XVe siècle, Cosme l'Ancien de l’illustre famille Médicis collectionnait des œuvres d’art et créa le système bancaire. Plus tard, son petit-fils, Laurent le Magnifique, humaniste, passionné d'art, écrivain et poète de talent, acheta sur ses fonds personnels des œuvres aux artistes ses contemporains. Le mécénat naquit ainsi. Une collection d'œuvres majeures réunies pendant 300 ans par les membres de la famille. Par Laurent de Médicis, les créateurs se trouvaient introduits auprès de familles riches achetant leur création. Il acheta des objets, des vases et les portraits créés par les peintres florentins. Une façon personnelle de s'appuyer sur l'art pour asseoir une influence publique et être connu dans toute l'Europe. Un pouvoir tel un roi ? Michel-Ange devint son créateur à demeure. Il le logea près de lui.

Saveurs culinaires

                 Déjà à la Renaissance, ces terres ensoleillées produisaient un vin rouge sombre réputé : le Chianti Classico. Avez-vous aussi entendu parlé du Brunello, du minestrone de légumes et haricots parfumé de basilique, de la charcuterie du Pays Toscan, des pâtes au basilique et du fromage des villages ? et les glaces du même nom de la rockeuse connue originaire de Sienne.

 

Des cours sur l’art italien à Sienne

                 Train de nuit Paris - Florence une nuit d'Août 1993. Elle arriva en la gare Santa Maria Novella le lendemain matin. Pour rejoindre Sienne, son train traversa la campagne et des petites gares aux noms enchanteurs. Il frôlait les champs de tournesols.

                 Gare de Sienne dans la ville récente s’étendant en contrebas de trois collines regroupant la ville historique moyenâgeuse. Elle monta en taxi. L'école lui avait réservé une chambre partagée avec d'autres étudiants. Le taxi s'arrêta via Santa Caterina. D’une fenêtre s’échappait les notes du concerto en Ré de Beethoven. Un cd probablement. Elle monta à l'étage. Sur le palier, un violoniste répétait un mouvement du concerto. Un bel accueil. Sa chambre toute simple donnait sur l'étroite rue descendant à pic vers la maison de Sainte Catherine de Sienne et la fontaine Branda. Dans la cuisine, une jeune fille brune finissait sa vaisselle. La propriétaire ? Non, une pianiste suivant le cours de perfectionnement d'un Maestro international à la célèbre école de musique - la Chigiana -. Chaque été, de nombreux musiciens venaient du monde entier suivre des cours de perfectionnement musical. Elles parlèrent de musique, de concerts, de leurs villes. Dans Sienne, ville sans voitures, des musiciens partout le soir en été. Des concerts sur les placettes à peine éclairées réservées uniquement aux piétons. Une amitié naquit entre elle et la jeune pianiste de Vérone. Elles déjeunaient ensemble et chacune partait ensuite vers son cours en début d'après-midi. Le soir, elles allaient au hasard des concerts dans l’architecture médiévale. Un rêve-réalité sur beautés sonores et visuelles. Tant d'émotions ...

                 Elle habitait dans le quartier de l'Oie. Le drapeau montrait une oie couronnée d'or sur fond blanc cerné de vert et rouge, les couleurs nationales. Elle acheta le drapeau pour l'exposer chez elle. Chaque maison du quartier arborait le drapeau du quartier de l'oie. Toutes les fenêtres siennoises montraient leur drapeau de quartier pour la course du Palio qui avait lieu quelques jours après sur la place centrale, le Campo, en forme de coquille Saint Jacques. Son sol de briques placées en chevrons devant le Palais Communal, à la fois mairie et musée. Le pourtour de la place venait d'être recouvert d'une épaisse couche de sable devenant la piste de course des chevaux de races sélectionnés dans chaque quartier. Trois passages très en pente passant sous de hautes maisons historiques encerclant la place du Campo permettaient de descendre sur la place ainsi qu'un un large accès près de la chapelle proche de la mairie-musée. Le cheval d'un habitant de l'un des quartiers de la ville gagnait la course. Elle avait lieu deux fois l’an en été. La course ne dure que deux minutes. Un grand danger dans la courbe près de la chapelle pour les pattes fines des chevaux. Un prêtre les bénissait dans une église de Sienne avant la course. Le Palio est une bannière crée par un artiste remise au quartier dont le cheval est vainqueur. Des diners ont lieu le soir même après la course, sur des tables dressées dans les ruelles. Et les chants traditionnels remplissent l'espace médiéval.

 

                 Novembre 1966. Inondation de Florence

                 Les eaux furieuses de l’Arno envahir la ville. Comme à Venise, que de pertes artistiques conséquentes. Il fallut de nombreux mois pour qu’une majorité de documents historiques importants puissent être mis à l’abri.

 

Le Palio

                 Elle assista la veille pendant plusieurs heures aux éliminatoires sous un soleil torride. Impossible de ressortir de la place pour qui y était entré. Des ambulances stationnaient sur la piste de terre près de la chapelle dans la courbe dangereuse. Si elle avait su ... elle aurait évité cet écrasant soleil. Sur le Campo, les fenêtres se louaient à prix d’or pour regarder la course du lendemain.

 

Autour de Sienne

                 La jeune autrichienne en cours d’histoire de l’art avec notre amie, logeait à un quart d'heure à pieds du centre de Sienne, sur une petite route quittant la cité moyenâgeuse par la via dei Tuffi qui descendait face à un vaste panorama, passant devant une chapelle et de belles maisons entourées de verts jardins aux énormes pots de terre cuite toscans plantés de fleurs. Un soir, invitée à dîner, elle descendit dans le contrejour superbe sur les collines. La propriétaire de sa camarade autrichienne louait les chambres d'hôtes dans sa grande maison toscane. Une façade aux lignes allégées par des arcades au rez-de-chaussée. La signora donnait des cours de cuisine à des étrangers. Autour de la maison, un jardin et deux chevaux. Elle espérait les voir gagner le Palio et son quartier recevrait les honneurs mérités. Son mari, agent immobilier fit visiter des maisons à notre parisienne. Elle circula une journée entière avec lui du côté de Castello di Brolio et de Monti in Chianti. Elle se voyait habiter là, dans ce reflet céleste. D’étroites routes ombragées le long de vieux murs de pierres longeaient les collines. Personne même au mois d’Août. Des chemins bordés de cyprès montaient la pente d'un vert paysage jusqu'à de vieilles demeures. La voiture traversa les vignes du Chianti et de calmes villages des siècles passés. Au bord d'un vignoble, la minuscule route arriva devant les arcades d'un petit couvent en rénovation, divisé en appartements. Un souffle léger frôla son bras. Un ange glissait-il sur le reflet du paradis céleste ? Ce petit couvent aurait pu devenir un centre de cours hiver comme été, un lieu de concerts avec logement des musiciens. Elle en parla à son retour au directeur d'un café-théâtre parisien qu'elle connaissait. La douceur de l’hiver en Toscane ... On accédait aux appartements par deux marches d'un côté, trois marches de l’autre. Vue sur la campagne et les collines boisées ou sur la petite route traversant un vignoble. Pas de voitures, pas de bruit, la vigne à quelques pas. L'agent immobilier siennois ne parlait pas. Seulement une phrase au cours de tout l'après-midi,

                 - Je suis né ici. Comment ce paysage peut-il être aussi beau ?

Ils croisèrent seulement deux anglais à vélos durant l’après-midi.

                 Sa femme de l’agent immobilier invita notre amie ainsi que la jeune pianiste pour le dimanche suivant. Ils circulèrent tranquillement jusqu'au Castello di Brolio qu'ils visitèrent. La signora commenta sa ville de Sienne : elle gardait son organisation militaire. Chaque quartier possédait son drapeau représentant un animal, sa maison de quartier, son musée. Tous les habitants et leurs enfants y travaillaient après l'école. Ils organisaient des diners, des sorties, des activités pour adultes et enfants. Pas de délinquance à Sienne. Les manipulateurs d'étendards s'entrainaient toute l'année sur certaines places pour participer à des fêtes historiques et pour le défilé précédant la course du Palio deux fois l’an.

                 Sienne ... construite sur trois collines et d’épais murs de pierre du moyen-âge. Leur ombre facilitait la marche dans la cité en été. Le Palio, les cours internationaux de perfectionnement musical à la Chigiana, Sainte Catherine, le duomo long de 120 mètres, gigantesque église de style pisan (marbre blanc aux lignes de marbre noir), son pavement noir et blanc aux personnages bibliques, la place du Campo, le minestrone et la charcuterie locale, le Chianti Classico et le Brunello, les cyprès montant le long d'un chemin pentu, les tournesols et le soleil. Voilà la Toscane.

                 Sienne sans voitures : seuls autorisés, les camions de livraisons le matin et les taxis en journée. Sienne : le duomo remplit des drapeaux des quartiers pour la course du Palio.

 

San Gimignano

                 Rendons-nous avec elle à la gare routière à l'entrée de Sienne, près de l'église San Domenico. Les peintures de cette église montrent les extases de Sainte Catherine. De cette place, voyez le panorama sur la ville historique et la longueur incroyable de la nef de la cathédrale, prévue à l’origine pour être plus grande et plus belle encore que Santa Maria del Fiore de Florence. Des villes rivales au XVème siècle. La cathédrale de Sienne ne fut jamais terminée par manque d'argent. Prenons le bus bleu pour nous rendre à San Gimignano et traversons la campagne boisée et cette terre orangée couleur terre de Sienne. Monteriggioni, Poggibonsi et voici les tours de San Gimignano à l'horizon. Le bus bleu s'arrêtait dans les petites villes. Des passagers montaient, d'autres descendaient. Elle aimait côtoyer la vie locale. A San Gimignano, le bus bleu s'arrêta devant les remparts et la porte San Giovanni. Elle la franchit et rejoignit les hautes tours élancées vers le ciel témoignant de la haine et des luttes sanglantes entre familles gibelines et guelfes. Des tours habitées à l'époque dotées d'escaliers incommodes. Place de la Citerne, place du dôme. Elle entra admirer l'intérieur orné de fresques racontant l'ancien et le nouveau testament de Bartolo di Fredi et de Barna da Siena et les deux statues sculptées par Jacopo della Quercia. En haut du village, dans un vaste jardin, un grand écran et des sièges : un cinéma d'été en plein air, une mariée et son photographe parmi les oliviers, un musicien au clavecin et une immense vue sur la campagne. En contrebas, sur la petite route, elle croisa un cabriolet rouge vif. Le voile de la mariée flottait dans l'air. Une image insolite d'un film sur l'écran géant du paysage.

 

                 La jeune pianiste de a Chigiana

                 Elle proposa à la parisienne de venir dans sa belle ville de Vérone et de rencontrer ses parents. En échange, mon interlocutrice l'invita à séjourner chez elle dès l'automne. Elle lui organisa un concert dans la capitale après avoir pris des contacts avec des églises et des lycées du quartier latin, des associations italiennes avec qui elle était liée culturellement. Elle n'avait jamais fait ce travail, peu importe. Une nouvelle expérience en plus. Et elle se voyait déjà s’arrêter à Vérone pour connaitre les parents de la musicienne, visiter la ville avant de continuer son travail à Venise distant de 150 kilomètres. Facile en train de rejoindre sa ville d’adoption et d’arriver, comme toujours dans le trafic des embarcations du Grand Canal en contrebas des marches de la gare Santa Lucia devant l’église San Simeone Piccolo et sa coupole. Cannaregio, son quartier l’attendait.

 

En concert à Paris

                 En Octobre, la pianiste véronaise joua dans le théâtre d'un lycée du quartier latin. Répétition le matin sur le piano d'un café-théâtre et la musicienne visitait ensuite Paris. Après son concert du soir rue Saint André des Arts, elles dinèrent avec quelques connaissances venues l’applaudir, sur une péniche-théâtre-restaurant amarrée en contrebas de l'Institut de France, près du Pont des Arts. Les bateaux-mouches glissaient sur la Seine étoilée devant l'architecture du Louvre.

                 L'année suivante, début Décembre, trois concerts furent prévus par notre amie. La pianiste joua sur un Steinway and Sons à l'hôpital de la Pitié-Salpêtrière. Applaudissements des malades et du personnel. Bouquet de la Direction offert à l’artiste. Elle se produisit une seconde fois au lycée du 6e arrondissement avec les compliments de la directrice et du professeur de musique. Concert le dimanche après-midi à l'église Saint Merri, proche du Centre Pompidou. Une église pleine et applaudissements soutenus. Le Directeur Artistique du café-théâtre où elle répétait le matin vint la féliciter. Mon interlocutrice continua à organiser quelques autres concerts pour des italiens dans cette église. La direction de la Maison de l’Italie de la Cité Universitaire boulevard Jourdan accepta de les loger à cette occasion.

 

Retour à Sienne

                             Elle savoura un quatrième séjour dans cette superbe architecture médiévale en Mai 2002. Ruelles piétonnes et décor de briques posées en chevrons sur la Place du Campo. L’eau claire de la fontaine Gaia coulait de la bouche de chiens en marbre blanc. Des pigeons se posaient sur leurs têtes pour boire l’eau jaillissante. Elle logea tout près du Campo avec vue sur les toits ocres et la haute Tour Mangia toisant le Campo et les passants du haut de ses 80 mètres. Et elle flâna, flâna pour mille photographies de plus dans ce gros bourg minéral, entre duomo et églises, entre ruelles et Campo, entre banchi di sopra et banchi di sotto, les deux artères conduisant de l'entrée de Sienne à la fameuse place centrale.

                 Souvenez-vous, elle habita le quartier de l’Oie pendant son d'étude d'histoire de l'art italien. En 2015, des années plus tard, le chancelier du musée de ce quartier accepta ses livres et l'invita à revenir à Sienne à nouveau. Elle en rêve ! Il lui faut seulement la meilleure solution pour se déplacer sans risques physiques pour le trajet en voiture et trouver une chambre en rez-de-chaussée équipée d’une douche et barres. Elle a déjà cherché et il n’y en a pas. Dans les villes historiques, les bâtiments n’ont pas été conçus avec des pièces à vivre dans les entrées immenses qui présentent un escalier imposant pour rejoindre l’étage.

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                 La Toscane comprend aussi cette région lunaire des crêtes aux collines sèches et grises à perte de vue et la Maremma sur la mer, une terre d’élevage de chevaux pauvre jusqu’au XIXe siècle. Les Etrusques et leur civilisation laissèrent en Toscane leur riche empreinte depuis six cents ans avant notre ère.

 

Arte en Toscane

                 Courant 2014, Arte diffusa un documentaire en plusieurs épisodes. Un écrivain vivant en Suisse originaire d’une célèbre famille de la Renaissance, parcourait la campagne dans sa petite Fiat 500. Il rencontrait en leurs demeures et jardins, les descendants d’autres familles rivales à l’époque de la Renaissance. Des images magnifiquement filmées par un cinéaste italien. L’écrivain passait par des contrées que notre amie connaissait. En un instant, son esprit partit vivre à nouveau là-bas, dans splendeur et douceur sur des contre-jours irréels. Un rêve ? Non. Une réalité. Emouvant. Bouleversant. A la télévision, l'overdose de beauté peut agir dangereusement aussi. Pendant quinze jours après la vision de ces films, elle fut très fatiguée et incapable de travailler.

 

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RECITS DE ROME

 

Des rendez-vous en Octobre 1997

CineCittà, le Vatican, Alliance Française

                 Souvenez-vous, elle séjourna à Rome pendant son stage au Banco di Roma en 1963 après l’obtention du diplôme de la Chambre de Commerce Italienne de Paris. Un stage dans une banque romaine connue lui avait été accordé alors que cette pratique n'existait pas à l'époque. Le montant de sa prime de stage ? 30 000 lires : trois billets italiens presque aussi grands que les pages d'un journal quotidien. Elle avait apprécié l’atmosphère et l'architecture de Rome mais pas la chaleur. Partout où elle passait, elle aimait vivre le plus possible le quotidien local et parler aux habitants. Connaitre un maximum de musées lui semblait secondaire. Son vœu encore maintenant ? Pouvoir rester très longtemps dans les lieux et connaitre tous les aspects d'une ville d'où son envie de vivre 3 mois dans un endroit, 6 mois autre part et un an encore ailleurs. S'installer partout en Europe. Elle essaya de rester travailler à Rome, se présenta à l'Ambassade de France et à la Fao. Pas de recrutements. Elle pleura dans le train de nuit en repartant de Rome. Et à l'Alitalia à Paris, on ne recrutait pas non plus. Elle manqua cette place temporaire à l'Euratom sur le Lac Majeur et en resta très mal moralement pendant beaucoup d'années.

 

 

 

 

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                                                                                          ROME,  Octobre 1997. 

Pour ce nouveau séjour dans la capitale administrative italienne, elle organisa ses rendez-vous, ses photos et ses hôtels six mois avant de partir sur place. Des rendez-vous à CineCittà, au Vatican, à l’Alliance Française, rencontrer une famille connue à Venise au presbytère de l’église de la Madonna dell’Orto, revoir aussi le lieu de son stage au Banco di Roma.

                 Dès son arrivée, elle se rendit via del Corso. Le siège de la Banco di Roma était toujours là depuis son stage il y avait 34 ans  sur Via del Corso, une longue artère allant de Piazza Venezia à Piazza del Popolo en contrebas du Pincio et de la Villa Borghese.

                        Rome, la ville éternelle. Piazza Navona, avenue de la Conciliation menant sur la place Saint Pierre, le Pincio, le Capitolino et sa statue équestre de Marc Aurèle, via del Babuino et via Margutta où fut tourné le film - Vacances romaines - avec Gregory Pecq et Audrey Hepburn parcourant Rome sur une Vespa. Rome ... et les chats du Largo Argentina. Ils se sont appropriés le site et les ruines antiques. Comme à Venise, ils sont nourris par des dames passionnées. Les chats romains sont nombreux et se promènent lentement dans l’histoire.

                 Rendez-vous à Cine Città au bureau de presse et voir les décors du film Casanova de Luigi Comencini. A l'Alliance Française rencontrer un responsable et proposer son diaporama sur le Paris historique commenté en direct. Au Vatican, rendez-vous avec le Pape Jean-Paul II pour parler Culture. Elle en avait obtenu l’accord. Rendre aussi visite à une famille romaine connue à Venise en logeant au presbytère de l'église de la Madonna dell'Orto du quartier de Cannaregio.

                 Elle choisit trois hôtels avec terrasses en hauteur, dans des secteurs différents pour photographier les toits de Rome. Premier hôtel, juste en face de la fontaine de Trevi remplissant une petite place, un espace très réduit. Du haut de l'atrio, terrasse ouverte sur un seul côté, où le petit déjeuner était servi, elle imagina pouvoir photographier les plus hautes statues de la célèbre fontaine. Le tremblement de terre sur Foligno et Assise allait modifier ses plans. Elle avait prévu de remonter de Rome à Bologne en train où elle avait rendez-vous avec le sculpteur rencontré à son exposition dans l'ex-église San Vidal, près du Campo Santo Stefano à Venise en Mai dernier. Elle voulait traverser en train la région de l'Ombrie puis la Toscane pour connaitre le paysage. Pour éviter le tremblement de terre, retour en avion Rome-Vérone puis Bologne - Orly. Difficile de dormir devant la fontaine de Trevi : les touristes criaient jour et nuit. Impossible de se doucher alors qu'il faisait très chaud encore en Octobre. De la minuscule douche, l'eau coulait jusque dans le couloir pour un prix exorbitant. Jamais de tremblement de terre à Rome parait-il, l'électricité passe dans un sol creux. Pourtant, les cordons des rideaux bougeaient et des idées bizarres lui traversaient l'esprit. Elle se sentait mal. L'amie romaine pensa que c'était le résultat de l'action de l'électricité passant sous Rome. Chez elle, le lustre du salon bougeait. Pour la douche, elle fit les remarques d'usage à la réception : elle était la seule à se plaindre d’après les employés. Les touristes asiatiques nombreux ne parlaient pas italien et ne pouvaient pas se plaindre fit-elle remarquer. Elle pensa que dans le deuxième hôtel situé au-dessus de Piazza di Spagna, elle pourrait enfin se laver. Là, un sanitaire tout neuf dont l'évacuation de la douche ne fonctionnait pas. Elle dût attendre encore le lendemain matin pour accéder à une autre chambre libérée par des clients et se laver. Plainte à la réception : un jeune à chevelure brune luisante et larges bretelles d'une marque de grand couturier. Elle demanda une réduction de tarif et écourta son séjour, décommanda le troisième hôtel et réserva une place d'avion Rome – Vérone et fera Vérone-Bologne en train pour passer quelques jours chez les amis véronais et éviter ainsi la zone du tremblement de terre autour d'Assise. Elle déjeuna deux fois chez les amis romains. La signora insista pour venir avec elle à CineCittà qu'elle ne connaissait pas. Elles attendirent longtemps le directeur du bureau de presse. Il ne vint jamais au rendez-vous. Les secrétaires passaient et repassaient dans le large couloir au sol brillant, des dossiers sous le bras.

                 - Elles se prennent toutes pour des actrices ! dit la signora romaine. A 15 heures, elles attendaient toujours. Le responsable du bureau de presse faisait-il la sieste ? Elles partirent dans CineCittà, entrèrent dans des studios de la télévision nationale Rai Uno, parlèrent avec des employés qui leur offrirent de l'eau. Il faisait très chaud. Dans ces studios immenses avait lieu l'émission de variétés du dimanche après-midi qu'elle voyait sur le câble chez elle tout en travaillant. Son but initial ? Voir les décors vénitiens du film Casanova de Comencini. Elle ne les vit pas. Et elles passèrent l'après-midi dans CineCittà, croisant des chiens vautrés sur les pelouses, des artistes habillés en Apaches, des danseuses aux tenues plus que légères dignes des chaines d'un monopole connu envahissant les écrans de la télé italienne.  C'est surtout la télévision qui a fait l'unité de l'Italie, lui expliqua la signora. L'unité italienne ? Il fallut dix années à partir de 1861 pour sa réalisation du Nord au Sud avec beaucoup de pertes humaines au Sud et en Sicile où les riches propriétaires terriens la refusaient n'y trouvant pas leurs intérêts. La continuité de leur gestion et du contrôle local par leur milice se transforma pour devenir la mafia continuant à contrôler le terrain et l'économie des ex-territoires du Sud autrefois gérés par les riches propriétaires terriens. Le film - Le Guépard - raconte ces années noires de l'histoire italienne. Claudia Cardinale et Alain Delon illuminent la célèbre scène de bal tournée dans le palais Gangi de Palerme en 1964. Et mentalement, l’unité italienne n’existe toujours pas au profit d’une existence de deux Italies différentes : celle du Nord, industrielle et riche et celle du Sud plus agricole.

                 Un autre jour, parcourant Rome avec la signora romaine pour son rendez-vous à l'Alliance Française, il fallut changer de bus plusieurs fois. Un périple à la romaine sans billet.

                 - Inutile de payer, dit la signora.

A Rome, les romains ne paient pas le bus et le métro. Notre parisienne s'inclina ignorant où acheter les billets. A Vérone, on lui avait expliqué dès son premier séjour où obtenir les tickets valables 90 minutes même en changeant de bus. A Vérone, les habitants payaient le bus. Une connaissance véronaise lui dit,

                 - Tu dois comprendre que Rome, c'est le Sud. Ici, au Nord, nous sommes - gente distinta - des gens distingués.

                 Le rendez-vous à l'Alliance Française eut lieu mais on ne lui reparla jamais des diaporamas sur Paris qu’elle devait présenter et commenter. Au Vatican, elle avait l'autorisation du Préfet pour un entretien avec Jean-Paul II sur le thème de la Culture. Contrôles sous la colonnade du Bernin. Elle passa devant les gardes suisses, les hallebardes et les costumes aux bandes de diverses couleurs. Les regards des gardes suisses ne quittaient pas le lointain. Dans une immense salle sans fin, un employé assis derrière un bureau de bois sculpté, recontrôlait les premiers contrôles. Son autorisation indiquait l'entrevue à 11 heures. L'employé la trouva en retard car elle avait rendez-vous en fait à 9 heures disait-il. Comment ça, elle avait mal compris ? L'autorisation du Préfet indiquait bien 11 heures. C'était écrit là, sur le papier vert. Elle se mis fort en colère.          

                 - Je suis venue à Rome pour rien à mes frais peut-être ?

                 - Ici, c'est comme ça : on dit toujours oui mais, si on n'a pas envie, personne ne vient au rendez-vous, dit la signora.

Elle annula le troisième hôtel et quitta Rome au plus vite. Temps et budget perdus.

                 Un nouveau ténor chantait des variétés italiennes du moment et des airs d'opéra remaniés. Andrea Bocelli. Le chauffeur de taxi la conduisant de Piazza di Spagna à l'aéroport de Fiumicino lui en parla pendant 30 minutes sans arrêt, se répétant continuellement. Le son dans le taxi ? Une excellence. Un auditorium parfait ! Probablement grand mélomane ce chauffeur. Les italiens, grands seigneurs, grands chanteurs, privilégient la musique et les sons, l'esthétique et les couleurs. Là, ils sont parfaits. Des chanteurs nés les italiens. Ils aiment aussi les grands appartements, les immenses maisons. Il leur faut de la place pour respirer. Mais, comment font-ils pour payer tout ça ?

                 Arrivée deux heures en avance à l'aéroport, elle faillit manquer l'avion pour Vérone. Tout tournait mal. Elle avait contrôlé le numéro de la porte d'embarquement à son arrivée. Au moment de passer cette porte, deux heures après, informations changées. Impossible de trouver le numéro de la porte d'embarquement dans le bâtiment des vols intérieurs sur 500 mètres de long. Elle demandait aux hôtesses mais ne comprenait plus rien et ne trouvait toujours pas la bonne porte. Elle vit un avion de la compagnie intérieure stationné plus bas et poussa des portes pour le rejoindre. Des alarmes se mirent à sonner. Des hôtesses accoururent vers elle.

                        - Je cherche mon avion !

                        - Comment ça : je cherche mon avion ? dirent les hôtesses et ainsi, on la guida vers la porte exacte. Elle prit place au dernier moment au milieu d'hommes d'affaires, attaché-case en cuir, costumes bien coupés et cravates. Eux aussi rejoignaient l'Italie du Nord et les gens distingués.

                        Une grande lassitude l'envahit. Le mauvais temps automnal arriva d'un coup à Vérone. Que faisait-elle aussi dans cette ville très bourgeoise ? Rien n'allait. Vérone - Bologne en train. Elle ne sentait plus ce rendez-vous avec le sculpteur et le décommanda. Elle resta deux jours dans la belle Bologne à son hôtel habituel de Via Indipendenza, fit un tour dans les 80 km d'arcades puis repartit pour Orly. Elle en avait plus qu'assez.

 

UN AMOUR INTELLECTUEL ET ESTHETIQUE

 

Thèmes et sonorités. 

                 Elle se documentait sur les nombreuses propositions culturelles italiennes à Paris : films anciens ou nouveaux, pièces de théâtre, expositions, journaux, livres, boutiques. Elle passait des heures dans les librairies notamment à celle du Louvre, celle du Bhv, celle de la rue des Ecoles dans le quartier latin, en bas de la rue de la Sorbonne et sur le boulevard Saint Michel, les utilisant comme des bibliothèques. Avide de savoir, elle lisait partiellement des pavés écrits par des journalistes italiens et français sur le Vatican, des livres sur Venise et l'art de le Renaissance, Florence, la Toscane et les Médicis : de la documentation pour elle. Elle en achetait quelques-uns. Elle voyait des films anciens, notamment de la période du cinéma néoréalisme dans les salles - art et essai – autour de la Sorbonne. Elle, avide de savoir.

 

La langue italienne

                 Son explication : beauté sonore des voix due à la cette langue qu’elle appelle, langue-opéra. Des mots constitués de nombreuses voyelles favorisant la mélodie. Vous avez tous entendu un jour,  Que cette langue est belle ! Elle chante -. Réflexion souvent prononcée par quelqu'un ne la parlant pas. La langue italienne est un spectacle sonore et visuel. La gestuelle la complète.

Une explication pour cet amour esthétique ressenti ?

Vous ne pouvez pas imaginer combien elle aime cette langue, la plus belle du monde. Elle en parla à sa magnétiseuse,

                 - Quand le ressenti est si fort ce peut être la preuve d'une vie antérieure dans les lieux.

Avait-elle donc déjà vécu en Toscane, à Venise, probablement au XVIIe et XVIIIe siècles ? Et à Venise, pendant carnaval, que portait-elle ? Un habit d'homme, la cape de drap de laine noire et un tricorne de velours à voilette. Mélange masculin-féminin. Avait-elle été un homme à Venise ? Elle ne portait pas de masque classique tel la Bauta. Impossible. Elle n’avait rien à cacher et, devait porter ses lunettes.

LES CHANSONS ITALIENNES APRES LES SIXTIES

                 Après Adriano Celentano, Gianni Morandi, Bobby Solo, Gianna Nanni et tutti quanti, certains chantant toujours, arrivèrent sur scène dix ans plus tard, une nouvelle vague avec Toto Cotugno et son succès - L'italiano -. Une description de l'italien pas toujours appréciée des italiens eux-mêmes.

                 - Lasciatemi cantare, una chitarra in mano, lasciatemi cantare, sono l'italiano, i spaghetti al dente, sono fiero, sono l'italiano, vero.

                 Laissez-moi chanter, la guitare à la main, les spaghetti - al dente -, le canari sur la fenêtre, j'en suis fier, je suis le vrai l'italien. Bonjour Marie, Bonjour Dieu, Bonjour l'Italie et ses artistes, la radio toujours dans la main droite, les chansons d'amour, avec le cœur et les femmes de moins en moins des sœurs,

Style physique italien, cheveux bruns et élégance à l’italienne. Souvenez-vous aussi de la voix chaude de Umberto Tozzi et de son succès : Caminero' et de tant d'autres aussi.  Sur la scène des années 90, Eros Ramazzotti s’imposa. Elle assista à son concert de Bercy en hiver 94 : éblouissant ! Zucchero, sa guitare, ses lunettes et son chapeau remplit les salles. De Gregori, Lucio Dalla, Fiorella Mannoia et sa voix grave particulière, Gigi d'Alessio et tant d'autres encore font chanter les italiens le soir sur les places anciennes. Souvenez-vous de ce spectacle enregistré sur Piazza di Spagna, au pied de l'envolée des marches montant à l'église de la Trinité des Monts de Rome : jeunes et moins jeunes chantant avec Laura Pausini, Dany Bryant et d’autres talents connus révélés chaque année en Février au Festival de San Remo. Les italiens aiment les duos. Albano et Romina chantaient - Felicità – (Bonheur) entrainant les téléspectateurs dans leur tourbillon heureux. Peu de chanteurs de variétés italiennes sont connus en France. Pourquoi ?

 

MARCELLO MASTROIANI

                 Marcello Mastroianni, l'immense acteur de la Dolce Vita. Une telle personnalité, une telle présence. Un acteur exceptionnel. Une voix au timbre particulier en parlant français et un charme irrésistible. Le charme du latin lover ? Et elle ne put s'empêcher de me parler à nouveau des images de l'acteur dans la fontaine de Trevi, de l'eau qui coule dans les rochers, de la corpulence d'Anita Ekbeg, voluptueuse, remontant ses cheveux et du regard du jeune Mastroianni, envoutant en un instant le monde entier.

                 L'acteur habitait rue de Seine.  En Décembre 1996, elle se rendit à la cérémonie à Saint Sulpice pleine de monde et d'artistes. Hommages lus par des acteurs connus du monde du cinéma. Des voix superbes interprétèrent les notes cristallines de Pie Jésus. Après la cérémonie, l'assistance sortit sur le parvis. Les caméras du monde entier présentes. Silence. Le grand acteur apparut en haut des marches de l’église. Les cameramen tournaient un nouveau film. Des applaudissements éclatèrent en un crépitement céleste.

 

ELLE ET LE SPIRITUEL

                 A partir de Novembre 1996, elle me dit avoir ressenti un passage étonnant, indéfinissable vraiment. Un retour à l’église ? Elle se rendit parfois aux vêpres du dimanche, à Notre Dame de Paris. La voix puissante du soliste de la Maîtrise élevait l'assemblée vers un autre espace.         Le catéchisme dans l'enfance : elle s'y ennuyait chaque jeudi matin. Elle n'écoutait pas. Obligée d'être là. Son esprit partait ailleurs. Elle ne pouvait fixer les paroles du curé. Obligation parait-il d'assister à la messe du dimanche matin : quel ennui. Impossible d'écouter lectures et sermons. Son esprit bifurquait dans une histoire sombre. Elle n'entendait que la musique et les chants. Un mot insupportable revenait dans les chants, - frère -. Il fallait être à jeun pour communier et rester debout : elle s'évanouissait souvent. Quelqu'un la ramassait par terre et l'emmenait respirer dehors. Une cérémonie dans l'enfance l'avait mise sous la protection de Marie. La Vierge veillait sur elle et atténuait ses difficultés continuellement. Pourtant, ce monde n'était pas le sien. Elle ne l'aimait pas. Il était trop imparfait. Elle n’était pas heureuse.

                 A 19 ans, elle décida de ne plus assister à la messe dominicale. Elle fréquenta les églises pour connaitre le patrimoine par visites-conférences et écouter des concerts. Une autre façon d'élever son esprit. Elle savait déjà à l'époque que le créateur du monde guidait le talent et le travail des artistes, des musiciens et qu'il se manifestait à travers eux. En Italie, elle posait rituellement un cierge à la chapelle de la Vierge dans chaque église visitée.

                 A partir de l'an 1997, elle passa des heures le samedi après-midi à la grande librairie devant l'église Saint Sulpice pour connaitre les derniers livres parus sur la religion catholique. Elle lisait les quatrièmes de couvertures et apprenait mille détails. Elle suivit des cours sur la Bible. Elle apprenait.

                 En Mars, décès de son père. Elle constata des manifestations particulières. Pas d'autre explication que l'action du monde invisible.

                 Assise dans le square de l’Archevêché, derrière le chevet de Notre-Dame : d'où venait cette voix prononçant son nom ? Des personnes parlaient autour d'elle en créant un bruit de fond citadin. Elle réalisa que la voix venait de la rue du Cloitre Notre-Dame longeant le square plus loin. Elle ne pouvait pas entendre son nom de si loin. Que fallait-il interpréter ? Son père l'avait appelée ? Mille fois depuis sa jeunesse, il avait traversé ce square pour rejoindre l'île Saint Louis, la rue de l'Hôtel de Ville et l'église Saint Gervais, sur la rive opposée. Ce jour-là, passait-il lui aussi par-là ? Invisible, l'accompagnait-il ? Peut-être bien.

                 Un autre jour, des nuages blancs formèrent un cœur dans le ciel gris et un dépôt transparent sur la vitre de son salon faisait penser à une averse en cours. Pleuvait-il ? Non. Un dépôt épais transparent. Elle avait parlé à son père quelques minutes avant lui demandant de lui envoyer un signe de compréhension relatif aux détails évoqués le matin même. Ce dépôt épais et transparent inexplicable ne pouvait que représenter le signe demandé.

                 Et jamais l'idée d'un héritage n'avait effleuré son esprit. Elle avait prévu de réaliser ses buts avec ses moyens propres. L'argent que son père lui laissa fut réservé à son travail photographique et ses déplacements en des lieux utiles, dans de meilleures conditions. Elle se permit d'entendre parfois des virtuoses et voix lyriques programmés dans des salles réputées. Elle aimait vivre des atmosphères particulières contenant la beauté du monde et l’art créé par des humains. Son père venait de lui faire un magnifique cadeau pour continuer plus facilement sa mission et sa vie de chaque jour. Elle remercia son père. Elle le remercie encore souvent. Fait étrange, elle reçut ce cadeau le jour de son anniversaire 1997. Hasard ? Le hasard n'existe pas.

                 Au cours de ces dernières années, après son séjour de quatre ans dans son quartier du Marais (elle en est mentalement originaire), sa position changea vis-à-vis de la religion catholique alors qu’elle apprécia tant ses visites journalières à Saint Gervais. Habitant à nouveau en Vallée de Chevreuse, il lui fut aussi plus difficile de s’y rendre pour des horaires précis quand elle venait dans son quartier pour des achats. Le trajet en Rer aux heures de pointes ? Peu agréable quand elle avait déjà marché des heures même dans un décor superbe. Et puis, elle détecta des lacunes des ecclésiastiques dans leur compréhension et interprétation au sujet des animaux. Et cette sœur qui ne la saluait pas alors qu’elles avaient conversées ensemble plusieurs fois après sa première donation photographique. Elle se documenta sur l’imposition de la chrétienté au IVe siècle et suivit des cours sur la Bible. Et pourquoi ne pas discourir en direct avec Dieu ? Y avait-il besoin de tenir compte de tous ces textes, de toutes ces règles édictées en fait par des dirigeants humains depuis des siècles ? Ne fallait-il pas adapter à l’époque et revoir le discours ? Elle décida de converser avec lui comme avec un ami tout simplement en lui demandant protections et solutions pour elle et d’autres personnes semblant en avoir besoin, pour les animaux aussi. Et puis, la Vierge Marie, la mère du Ciel pour nous tous et les Saints, intercèdent pour nous auprès de Dieu. Il n’y avait pas à hésiter à demander l’aide nécessaire, la compréhension utile de situations.

Demandez et vous recevrez dit la Bible

La non-réponse puis la réponse embrouillée de l’évêché de son département sur un point précis cultuel ne favorisa pas un changement d’avis de sa part : sa liaison en direct avec Dieu ne pouvait que se révéler juste et en accord avec son ressenti exact. Elle lui parlait en marchant dans Paris ou dans la fac en partant retrouver ses chats.

 

ELLE ET CHARLES BAUDELAIRE 

                 Je dois vous rapporter un fait étonnant. Depuis longtemps, elle voulait rendre visite à Baudelaire au cimetière Montparnasse. Pourtant, notre amie n'était aucunement attirée par la poésie. Sortant un jour d'un rendez-vous dans le 14e du côté de Denfert en Août 2004, elle se rendit enfin sur la tombe du poète. Quelques témoignages écrits d'admirateurs maintenus par une pierre sur la tombe. Elle ne resta que très peu de temps, à 18 heures, le cimetière fermait quelques minutes après son arrivée. Le soir même, elle écrivit ses premiers vers. Etonnant. Elle remercia le poète. Elle passe parfois le saluer. Toujours des messages déposés sur sa tombe et quelques admirateurs présents. Le buste de Baudelaire préside aussi dans le jardin du Luxembourg. Elle aime lui rendre visite.

 

                          ELLE, DANS LE MARAIS

 

Quatre années

 

                 Un virtuose interprétait Mozart.

 

Les notes légères glissaient dans l’air du jardin ... 

 

                 Revint son envie d'habiter près de son lycée dans le Marais. Fin Décembre 2007, elle contacta des agences et partit l'après-midi même dans le quartier Saint Paul. Elle visita de très petits appartements. Très cher le prix du mètre carré dans le centre de Paris. Elle réserva un petit deux pièces donnant sur un jardin d'hôtel particulier, au bout de la rue de Sévigné, tout près de la place des Vosges, du Musée Carnavalet - le musée de l'histoire de Paris - et de la Bibliothèque Historique de la Ville de Paris. Elle fréquentait ces lieux depuis toujours. Ce quartier historique en majorité datant du XVIIe siècle, est aussi le quartier juif avec sa célèbre rue des Rosiers piétonne aux petits restaurants de fallafels et librairies juives, ses pâtisseries d'un monde ensoleillé. Il échappa aux destructions du Préfet Haussmann. Des bâtiments très anciens le long de rues calmes aux noms de saints sont ceux d’anciennes églises et couvents détruits. Le charme de la petite place Sainte Catherine avec quelques bancs et des arbres en son centre … Le Village Saint Paul et la rue Neuve Saint Pierre, derrière le Monoprix, la rue de l’Ave Maria proche de l’Hôtel de Sens et la rue Saint Antoine avec l’entrée principale de l’Hôtel de Sully. Cette large rue bruyante, axe majeur Est-Ouest de la capitale sur plusieurs kilomètres, touche à la vaste place de la Bastille, face à son Opéra. A la place de la gare de la Bastille disparue, la station de métro – Bastille –. Le bureau de son père se trouvait sur le quai avec vue sur le bassin de l’Arsenal et les bateaux. La gestion des conducteurs de trains demandait la présence jour et nuit d’un cadre pour gérer aussi les convois spéciaux effectuant des travaux nocturnes.

                 Dans de nombreuses rues du Marais sans circulation, on flâne devant des galeries, des boutiques de créateurs, des échoppes de bijoux. Rue Sainte Anastase, rue du Foin, rue aux Choux, rue des Minimes … rue Hesse et sa roseraie, rue Payenne et rue du Parc Royal, le square Cain, rue Villardhouin et rue Saint Gilles, rue du Pas de la Mule commençant sur la Place des Vosges. Les entrées de palais cachent des showrooms de couturiers, des bibliothèques réputées, des jardins invisibles côté rue. Sur la place des Vosges, une porte cochère ouverte, vous laissera apercevoir les gros pavés bosselés d’une cour. Son jardin s’étend devant l’édifice habité au fond, construit entre cour et jardin, selon l’appellation d’époque. Pour illustrer cette composition architecturale du XVIIe, entrons par cette petite porte dans l’un des angles de la place des Vosges, proche du lieu de naissance de Madame de Sévigné, mentionné sur une plaque en façade de pavillon près de la rue de Birague. Par cette petite porte, pénétrons dans le jardin de l’Hôtel de Sully, devant son orangerie. Un lieu calme où les oiseaux chantent, tous groupés d’un seul côté. La librairie de l’Hôtel spécialisée dans les livres sur l’architecture vous attirera t-elle ? La visite-conférence de l’Hôtel sera telle proposée ? Des pièces magnifiques et des plafonds aux poutres peintes attendent le visiteur. Sur la façade de la demeure, des motifs sculptés montrant les saisons, sa cour pavée et son haut porche sur la rue Saint Antoine. Tout proche, le Musée Carnavalet et l’histoire de Paris : maquettes de quartiers, de l’île Saint Louis et de la Cité, ses tableaux pour permettre d’imaginer le décor et la vie des parisiens avant les travaux de modernisation autour de 1850 par le Préfet Haussmann. Peu de changements avaient eu lieu dans la capitale depuis la Révolution. En 1830, une implantation encore médiévale de rues étroites et sales, insalubrité, coupe-gorges, odeurs nauséabondes et misère. Les voitures à chevaux circulaient difficilement. Les parisiens n’allaient pas au-delà de leur quartier. Napoléon III, apprécia la modernité de Londres et ses larges avenues. Une ville spacieuse et organisée agrémentée de squares et de parcs pour une vie plus hygiénique qu’à Paris où même l’air circulait mal favorisant microbes et maladies. Aucune possibilité de passer en direct par un axe mais toujours obligation de détours autour de groupes de maisons à contourner. En 1842, l’épidémie de choléra fut terrible. L’idée de faire circuler l’air, les gens et les capitaux s’imposa pour redonner un souffle conséquent à la capitale. Et les polémiques fusèrent notamment de la part des défenseurs du patrimoine. L’axe Nord-Sud fut le premier créé passant par le centre de Paris pour rejoindre le Sud de la ville. De nombreuses destructions d’immeubles anciens eurent lieu et de longues percées de boulevards furent entreprises afin d’aérer l’espace. Haussmann aimant la vision d’une architecture régulière, les immeubles haussmanniens apparurent. La monotonie visuelle lui fut reprochée. Cette monotonie, interrompue par la non finition de certaines rues fit apparaitre un charme par mélange avec le nouveau décor. Et furent élevées les gares de Lyon et du Nord ainsi que l’Opéra Garnier, du nom de son architecte. Les parcs boisés furent aménagés à la lisière de la ville pour offrir des lieux de promenades.  340 kilomètres d’égouts furent créés.

                 Notre amie, depuis ses années de lycée, vivait entre décor du XVIIe et décor haussmannien. Entre 4e et 5e arrondissements. Depuis son lycée rue de Jouy, elle prenait le pont Louis Philippe ou le pont Marie et remontait à pieds par la pointe de l’île Saint Louis et le parvis de Notre-Dame vers le Palais de Justice, la Sorbonne et le Luxembourg, soit par - son Boul’Mich -, soit par la rue Saint Jacques, le long de la Sorbonne. Elle aimait longer les vieux murs édifiés par Robert de Sorbon. La Sorbonne, l’une des premières universités en Europe au XIIIe (1253). Elle la fréquenta ensuite pour des conférences, des concerts, des émissions culturelles de France-Culture programmés dans le grand-amphi. Elle y pénétrait par l’entrée sur la rue de la Sorbonne, traversait la grande cour pavée, laissant à droite l’église reconstruite sous Richelieu et empruntait le couloir derrière les portes dans l’angle en face. Elle punaisait ses annonces sur le grand panneau et entrait dans l’amphi. Richelieu, proviseur de La Sorbonne en 1622, dirigeant l’un des nombreux collèges du quartier latin et de la Montagne Sainte Geneviève. A la fin du Moyen-âge, 20000 étudiants fréquentaient ce centre culturel et scientifique renommé aux maîtres prestigieux et sa bibliothèque unique qui, dit-on, n’avait d’égal que celle pontificale. Considérée berceau du second humanisme français au XVe siècle, elle hébergea la première imprimerie de France. Quel grand plaisir pour elle d’entrer dans les librairies de la place Saint Michel et sur le Boul’Mich pour regarder les livres et les Dvd documentaires ou sur le cinéma italien pendant des heures et elle s’autorisait ensuite une promenade au Jardin du Luxembourg. Un décor très parisien. Devant le palais du Sénat, voulu par Marie de Médicis, rappelant les palais florentins et leur bossage et son grand bassin où voguent les bateaux de bois poussés par la perche des enfants. Des massifs fleuris très colorés en toutes saisons. Des concerts l’été dans le kiosque à musique. De hautes statues. Elle saluait au passage celles de George Sand et de Baudelaire. Et au loin, la tour Montparnasse se détachant au-dessus du jardin. Maintes fois elle se rendit aux expositions du Musée du Luxembourg, un musée de taille humaine.

                 Dès qu'elle eut signé le compromis de vente, arrivèrent les ennuis : grande difficulté à trouver un entrepreneur pour les travaux de rénovation et de création d'une mini salle de douche. Impossible d'habiter l'appartement en l'état. Difficulté à réaliser le déménagement : le syndic de l'hôtel particulier en vacances en Août alors qu'elle devait passer ses meubles par le jardin dont elle n'avait que le visuel depuis chez elle. Il fallut remettre à une date ultérieure le déménagement. Impossible de faire comprendre à France-Télécom qu'il fallait poser une prise téléphonique, les murs ayant changé de place. Pas de ligne fixe ni internet pour travailler pendant quatre mois. Elle avait investi tout son avoir et repris un crédit pour quelques mètres carrés. Elle était à 20 centimes d'euro près.

                 Au bout d’une année, elle se rendit compte que si des travaux urgents de copropriété s’imposaient, elle ne pourrait pas les payer ni emprunter et les rembourser. Elle ne pouvait donc pas rester dans le quartier. Elle étudia d’autres lieux d’habitation, notamment dans le Val de Loire et se rendit sur place. Et pourquoi pas Berlin ou la Belgique. Les prix de location et d’achat du mètre carré y sont bas ? Elle réexamina aussi l’idée d’habiter en Italie du nord.

                 Elle vécut quatre années dans le Marais. Visites d'expos, invitations aux conférences de l'auditorium du Louvre, à celles de Sciences Po et du Collège de France, à l'Institut du Monde Arabe, maintes heures passées à la librairie du Louvre, de chaudes soirées d'été le long de la Seine et des milliers de photographies de son quartier en noir et blanc le soir en hiver, sur la place des Vosges dans la neige et dans l'ile Saint Louis, comme pour - voler - visuel et atmosphère. Mais aussi, Et 12 dossiers à la Répression des Fraudes portés trois rues plus loin pour éviter des frais postaux.

                 Elle traversa tous les jours la place des Vosges et le jardin de l'Hôtel de Sully pour aller faire des courses rue Saint Antoine. A l'église Saint Gervais, les chants à cappella des moines et moniales, la pierre massive couleur ivoire, lui transmettaient l'énergie naturelle et divine dont elle avait grand besoin pour se confronter à la situation difficile et aux comportements. Les exemples pleuvaient. Quel était le langage exact de ces difficultés dès son arrivée dans le quartier alors qu'elle fréquentait ce quartier dont son père était originaire et elle aussi moralement ? Elle y passait des heures depuis lycéenne et elle adorait ce quartier - son quartier -. Le vieux Paris. Le vrai Paris.

                 Elle assistait souvent aux vêpres de 18 heures à Saint Gervais. Les religieux de la Fraternité Monastique de Jérusalem qui l’animaient priaient dans le cœur devant l'icône dorée du Christ posée sur l'autel. Sept énormes cierges allumés par une sœur sur le haut chandelier rustique de fer forgé et la Lumière brillait. Les voix claires la transportaient hors des difficultés à résoudre pour quelques minutes.

                 Les voix se font légères, comme l'Ange dans l'air. Les chants montent au ciel, vers le Père éternel. Dans nos créations humaines son reflet est réel. Providence, miracles, mystères ... sa présence autour de nous sur terre.

 

*

                 Que la conscience humaine s'élève. Que la présence de Satan s'achève. L'humain, enfin raisonnable, vivra l'essentiel et l'amour guidera le monde.

*

 Une partie de l'assemblée arrivait après le travail pour assister aux vêpres et à la messe qui suivait. La voix du Prieur lisant les textes rassemblait l’assemblée. Pourtant, son esprit depuis toujours partait vers un autre espace. Lequel ? Elle redevenait présente pour les chants a cappella des moines et moniales, élévateurs vers un monde de beautés. A côté du maitre-autel, la statue de bois sculpté de Saint Gervais et sa palme et dans le chevet ce Christ en croix magnifique dont la position de la tête échappait à la représentation réglementaire de la tête baissée du Sauveur. Elle aimait la clarté de Saint Gervais depuis sa restauration au début du XXIe siècle et ses blocs de pierre couleur ivoire. Une église, gothique et Renaissance, construire sur 150 ans. Sa nef étroite augmentant l’élancement de la hauteur des voûtes. Ses vitraux des époques XVIe Renaissance au XXe siècle. Les fidèles s’assoient sur des tabourets. Les religieux, revêtus de leur capes et foulards blancs, se tiennent à genoux dans le cœur. Elle entrait et sortait toujours par le chevet sur la rue des Barres puis, entrait à la librairie de la Fraternité faisant face et elle parlait avec la vendeuse. Le dimanche pour la messe de 11 heures, église pleine et grande ferveur. Elle me parla du célèbre orgue de Saint Gervais du XVIIe tenu par la famille Couperin pendant pratiquement deux siècles depuis 1626, habitant à quelques pas de-là sur la rue François Miron pendant environ deux siècles depuis 1626. Depuis sa restauration récente, un concert est donné mensuellement le samedi après-midi. Elle s’y rendait. Le buffet d’orgue est surmonté d’un vitrail contemporain aux tons orangés représentant la Jérusalem céleste.

                 Saint Gervais, l’église fréquentée par ses grands-parents paternels inconnus et fréquentée par son père jusqu’en 1997. Elle le retrouvait pour la messe dimanche puis, ils traversaient la place de la mairie du 4e et déjeunaient ensemble sur la place du Bourg-Tibourg, de l’autre côté de la rue de Rivoli. Ils parlaient puis prenaient le pont Louis Philippe ou le pont Marie et traversaient l’ile Saint Louis pour marcher dans le square de l’Archevêché, derrière Notre-Dame où il jouait dans l’enfance. Où elle passait tous les matins pour rejoindre son lycée pendant des années. Lui aussi disait – mon quartier -.

                 En achetant un jour du chocolat à la boutique de la Fraternité, la sœur tenant la caisse sachant qu’une partie de sa famille lui étant inconnue avait habité le quartier, lui dit,

                        - Les grands-parents inconnus peuvent aider aussi depuis le Ciel.

 

                         A l’Opéra Garnier

                 La voilà invitée à une exposition de costumes de scènes à l'Opéra Garnier. Ravie de revoir le grand escalier de marbre, les lustres et les costumes des acteurs lyriques. Après le discours du directeur de l'Opéra, de nombreux invités se pressèrent devant les vitrines regroupant objets, photos, maquettes de l’Opéra. Une chaleur étouffante. Pourquoi se battre pour essayer de voir une exposition et ne rien voir finalement ? Elle ressortit, préférant revoir la salle et le foyer. La lumière des lustres jouait de mille reflets sur le parquet de bois. Elle photographia les reflets. Des formes abstraites blanches effilochées dessinaient deux continuités lumineuses se rejoignant au fond du foyer de l'Opéra. Elle avait remarqué une image originale en montant les marches vers la sortie du métro sur la place de l'Opéra : l'architecture de l'Opéra Garnier, visible partiellement, se posait sur les marches de l'entrée de la station de métro et en même temps, des passants en mouvement marchaient sur la place pour descendre vers elle sur les marches, puis, un bus traversait la photographie ainsi que des étrangers. Une vision à capter absolument, depuis différents niveaux des marches en contrebas. Un résultat très réussi. De magnifiques compositions vivantes en noir et blanc. Témoignages du temps actuel contenant le passé par l'architecture du XIXème siècle de la façade de l'Opéra Garnier.

 

Au Parc de Sceaux

                 Suivons là. Allons respirer avec elle quelques heures au Parc de Sceaux à quelques minutes de la sortie Sud de la capitale. Prenons le Rer B Sud sur le parvis de Notre-Dame et descendons à Bourg-la-Reine. Remontons la grande avenue qui mène au château. Un bel endroit. 120 hectares : vieux arbres, bassins immenses, cascades d'eau, géométrie des plantations et parties boisées forestières, un pré et un troupeau de moutons aux têtes noires. Par moment, dans le centre de Paris, l'impression d'étouffer la prenait. Besoin impératif de s'évader. Un tour au Bois de Boulogne ? Au Bois de Vincennes ? Un tour au Parc de Sceaux qu'elle connaissait depuis longtemps. Elle y venait déjà avant d'habiter Paris pour se promener le dimanche et assister des concerts dans l'orangerie du château. Et puis, dernièrement, des expositions photographiques en plein air avaient lieu : de grands formats sur la rangée d'arbres après l'entrée du parc. Elle photographia la géométrie des chemins, des ifs, des marches de pierre. Un beau travail en couleurs et en noir et blanc.

 

Photographies de scènes

                 Un jeune chanteur du Languedoc-Roussillon lui demanda de traduire ses textes de chansons en italien. Il interprétait le répertoire d'Eros Ramazzotti et proposa de le photographier sur scène, une expérience qui lui manquait. A partir de Juin 2008 et pendant deux années, elle descendit plusieurs fois à Perpignan. Elle pensa se faire des amis sur place. Il n'en fut rien. Pour certains achats, les natifs se déplaçaient Barcelone et à Montpellier très souvent : 150 km aller. La Catalogue française : Perpignan et sa région. On parle plus facilement à tout le monde à Paris. Elle se prit au jeu de ce nouveau métier, laissa son propre travail pour trouver des contrats au chanteur sur Paris dont la politesse ne fut pas au rendez-vous.

                 En Mai 2008, première rencontre du chanteur avec la capitale, invité à chanter dans un restaurant à Aubervilliers pour une soirée d'association italienne organisant chaque mois un diner avec variétés italiennes. Le chanteur n'avait pas envie de mettre les pieds à Paris mais ce concert faisait bon effet sur sa biographie. Un aller et retour Perpignan - Paris sur deux jours. Elle alla le chercher à la Gare de Lyon le samedi matin. Le voilà apeuré par la vitesse les voitures et motos sur la rue Saint Antoine. A Perpignan, tout allait moins vite. Pour se rendre à Aubervilliers, ils prirent la ligne de métro desservant les grands magasins en début d'après-midi du samedi. Wagons bondés. Il surveillait son sac de voyage contenant son micro coutant un prix fou. Ils sortirent du métro à la station - Fort d'Aubervilliers - en banlieue Nord.

                 - C'est comme à la télé, dit le chanteur.

Ils s’informèrent du lieu du restaurant où il devait chanter le soir auprès de deux gentils messieurs assis sur un banc. Elle habitait dans la banlieue opposée au Sud et n’était jamais venue dans ce secteur. Cela l’inquiétait de devoir refaire ce long trajet Nord-Sud le soir même pour rentrer chez elle. Pas question de reprendre le métro plus le Rer le soir. L'organisateur, un italien du Sud, déclara qu'il n'y avait aucun danger dans le 9-3, le jour comme le soir. La prenait-il pour une idiote ? Comprenant qu'elle aurait à payer son diner, alors qu’elle s'occupait du chanteur, il lui fallut aller chercher de l'argent liquide à un distributeur à 500 mètres du restaurant. L’italien du Sud ne voulait pas de chèque. Elle parcourut Aubervilliers, ces zones de banlieue dites peu sûres : aucun problème même en parlant à différentes personnes et en entrant dans une boutique vendant des drapeaux de tous les pays. Elle avait besoin justement d’un drapeau italien. Elle regarda le prix des appartements sur une vitrine d’agence immobilière. Y avait-il une erreur ? Rien à voir avec les prix de Paris ou sa banlieue Sud. Elle ressentait mal l’organisateur depuis déjà son premier contact. Toute sa famille assistait à la soirée, les petits et les grands, musiciens eux aussi avec leur matériel, batterie, micros, voix. Leurs jolies femmes aux longs cheveux blonds, habillées chez les couturiers italiens paradaient. Et tout ce monde se parlait, riait. La famiglia ! Et tous reprenaient ensemble les chansons anciennes de chez eux. Les enfants dansaient devant l'orchestre. Froideur à sa table alors que le chanteur avait été en relation avec les autres personnes depuis Perpignan. Personne ne se parlait. Elle ne se sentait pas bien parmi ces gens et le chanteur venait de lui faire payer un cd fabrication maison et sa photo. Peu d’égard pour elle qui passait du temps gratuitement pour lui. A 23 heures, elle demanda un taxi au restaurateur. Il affirma que les taxis ne voulaient pas desservir Aubervilliers le soir. Elle devait faire comment ? Elle insista. Elle partit en taxi pour Notre-Dame et reprit son Rer B Sud pour que la facture soit moins lourde. Et elle se sentit fatiguée par cette soirée bizarre, se posa différentes questions.

                 - Si vous aviez vu sa maison ..., lui dit le chanteur plus tard. Que voulait-il dire exactement ?

                 Le mois suivant, en Juin, elle descendit pour la première fois à Perpignan pour la fête de la musique. Le chanteur se produisait sur la scène installée dans la vieille ville, devant la cathédrale. Elle prit trois nuits dans un hôtel du quartier près de la Mairie pour découvrir cette ville qu'elle ne connaissait pas. Perpignan, le centre du monde selon Dali ! Quel changement en arrivant de Paris : chaleur torride, palmiers gigantesques bordant l'avenue partant de la gare investie par les agences immobilières. Voyons un peu le prix du mètre carré se dit-elle. Etonnant. Elle ne comprenait pas les prix. Etait-elle victime d'une hallucination passagère ? A ce tarif, elle s'offrait deux appartements et demi dans les palmiers.    En plein été, elle redescendit à Perpignan. Le chanteur donnait un concert sur la place dominant Port-Vendres où il habitait. Lors de la répétition tout un après-midi pour le spectacle du soir, elle le photographia et l’avait prévenu d'une donation photographique de sa part, selon sa méthode de travail. Le père du chanteur la salua à peine. A 19 heures, le chanteur, son père et le dj, partirent en marchant très vite vers le restaurant sur le port en contrebas où la mairie avait réservé leurs diners.

                 - Nous pourrions diner ensemble ? dit-elle très fort alors qu’ils étaient déjà loin devant elle. Ils furent obligés de l'attendre. Elle s'arrangea pour faire savoir son intention de payer son repas. Atmosphère tendue sans réelle conversation. Pourquoi ? Finalement, le père voulut payer le diner de la photographe.

                 Lors d'un autre concert, elle alla complimenter la mère du chanteur. Son travail était vraiment remarquable. On croyait entendre Ramazzotti. Sa mère ne lui répondit pas. Elle sentait qu'elle n'était pas la bienvenue. Pourquoi ? Parce qu'elle venait de Paris ? Elle travaillait gratuitement, payait ses trajets en tgv et son hôtel. Manque d’éducation ?

                 Plusieurs mois après, le chanteur fut invité pour la seconde fois à revenir chanter gratuitement en banlieue Nord. Elle refusa de s'occuper de lui. Elle se rendit encore plusieurs fois à Port-Vendres pour le photographier en concert : des situations désagréables à nouveau pas seulement avec le chanteur. Des conversations de très bas niveaux avec des jeunes femmes dont l'amie de son père qu’elle rencontra plusieurs fois. Bizarrement, elle se trouvait souvent devant elle. Elle photographia la ville autour du port, fit ses courses pour ne pas dépenser au restaurant. Elle retourna à Perpignan, fit son tour de ville et photographia. Lors de son séjour près de la Mairie de Perpignan, le patron ne tenait pas à lui parler non plus. Cette situation ne lui arrivait jamais. Elle ne comprenait pas et arrêta l’expérience.

 

Salon littéraire dans le Marais

                 Elle organisa chez elle un salon littéraire. Une jeune femme épouse d'un réalisateur né à Perpignan participa à l’un des salons. Mon interlocutrice n'avait pas encore éliminé les faits troubles vécus à Perpignan. Le sujet se présenta dans la conversation avec la femme du réalisateur,

                 - Je connais très bien le problème. J'ai épousé un catalan. Lui, heureusement, quitta tout jeune le Languedoc-Roussillon et vécut même à l'étranger. Quand je me trouve dans sa famille, personne ne me parle. En regardant bien, à Perpignan, peu de magasins et de propositions intellectuelles en ville. C'est pourquoi une majorité se rend à Montpellier où à Barcelone pour des achats. Ils sont très fermés à ceux qui ne sont pas de leur région.

                 - Alors, j'ai eu droit au typique accueil catalan ! Enfin, Perpignan m'a permis de connaitre l'époque de mon armoire, celle qui est juste en face de nous.

                 - L'armoire ?

                 - Oui, dans la salle de petits déjeuners de l’hôtel, il y avait des meubles similaires. J'en ai parlé au patron, obligé de me répondre. Ce sont des meubles d'époque Louis XIV, de cette époque problématique entre la France et la Catalogne espagnole s'étendant plus largement et en territoire français sous le Roi Soleil. Des traces conséquentes de cette époque seraient-elles restées très présentes dans les cerveaux actuels habitant cette ex-Catalogue ? Une transmission au cours du temps pourrait expliquer des comportements et des allers et venues à Barcelone. Au fait, j’ai remarqué le prix bas du mètre carré à Perpignan : voilà pourquoi des bureaux et des Pme s'installent au soleil dernièrement.

 

Les prémices d’un retour à l’extérieur de Paris

                 Constatant différentes difficultés financières sérieuses, le plus pratique lui sembla de repartir vers la campagne parisienne du Sud pour avoir accès facilement au quartier latin et au Marais dont elle ne pouvait pas se passer. Elle mit son petit appartement en vente. Alors qu’il aurait dû se vendre en une semaine, il ne se vendait pas. Un appartement atypique et bas de plafond donnant sur un superbe jardin d’hôtel particulier. Elle le proposa aussi elle-même à des galéristes de la Place des Vosges et à des commerçants autour de chez elle, envisagea de le mettre en viager libre et eut des problèmes sérieux avec un jeune agent immobilier voulant convaincre son notaire malhonnêtement. Situation difficile se surajoutant. Finalement, une agence de la rue Oberkampf le vendit à un anglais travaillant à Bruxelles. En tout domaine, sincèrement, les commerçants juifs du quartier lui donnèrent souvent de merveilleux conseils.

                 Elle choisit de vivre à nouveau dans la Vallée de Chevreuse au joli décor boisé, à quelques pas d’une station du Rer. Dans cet appartement, plus grand et très lumineux, elle allait aurait aussi un grand bureau pour travailler. Une solution pratique. Comme avant, elle arrivera vite à Luxembourg, Notre-Dame, dans l’île Saint Louis ou dans le Marais.

 

RETOUR EN VALLEE DE CHEVREUSE

                 Ses deux amours ... le centre historique de Paris et Venise. Fin Décembre 2011, elle déménagea pour un appartement dans une petite résidence aux toits pentus, tout près du métro au bout de la ligne rejoignant St Rémy-les-Chevreuse. Elle passait par là en sortant de son travail sur la zone d'activités de Courtabœuf, puis, plus tard, en traversant la forêt pour descendre du plateau de Saclay. Elle s'installa vite et se remit à travailler. Elle se rendait plusieurs fois par semaine à Paris dans son quartier de toujours, pour des courses, pour des rendez-vous culturels.

                 Quelques temps après son déménagement, elle eut envie que son travail soit présent en Belgique. Elle fit des recherches de nouveaux lieux de donations. La Bibliothèque Royale Belge lui manifesta son intérêt pour ses textes autobiographiques et son travail photographique. Un département rassemblait ce type de documents francophones. A partir de 2013, elle envoya des centaines de documents photographiques groupés par thèmes après les avoir scannés pour en garder traces et pouvoir publier ses livres photographiques. En 2017, ce travail n’est pas encore terminé complètement. Les textes de ses livres déjà écrits avaient été examinés par le comité et des articles étaient parus ont dans la revue trimestrielle de la Bibliothèque Royale Belge. Une note de lecture était parue aussi sur un texte qu’elle avait proposé d’après – L’entrevue – de l’écrivain Henri de Régnier, vénitien de cœur, résidant souvent à Venise à deux pas de chez la signora près du Musée Guggenheim et de la Douane de Mer, au bout du quartier de Dorsoduro.

 

                 Souvenez-vous de sa grand-mère paternelle belge de la sœur au regard lumineux, lui disant un jour que les grands-parents pouvaient agir depuis leur résidence céleste.

 

La magnétiseuse

 

                                   Elle entreprit un nettoyage corps-esprit en Juin 2012 pour s’écarter de la fatigue de Paris et pour effacer des données très néfastes de de toujours. Allègement rapide. Les personnes dotées d'un tel don travaillent au nom de Dieu par une action de lui-même. En 2014, lors de sa maladie rare et grave, la magnétiseuse elle-même décida de la suivre à distance à chaque instant. Quand elle put la joindre enfin depuis l'hôpital, elle l'en informa, - Je ne vous lâche pas un instant. Je suis certaine que vous remarcherez. Un jour, on vous dira que vous n'êtes plus malade -. Notre amie comprit plus tard exactement ce que la magnétiseuse voulait dire par, - Je ne vous lâche pas un instant -.

 

Rencontre du chat Yvette à la fac

 

                 En été, six mois après son arrivée en Vallée de Chevreuse, en Juillet 2012, elle rencontra le fameux chat Yvette vivant à la cafétéria de la fac de Bures-Orsay, par une journée ensoleillée. Elle marchait dans la fac, sous les vieux arbres et arriva à un bungalow grand comme une maison aux murs extérieurs décorés de graffiti. De loin, elle aperçut quelqu'un s'occupant d'un jeune chat blanc et noir, surtout blanc. Son amour sans limites pour les chats ressurgit. Une affiche collée sur la porte de la cafeteria informait : réouverture le 6 Septembre. Le chat avait besoin de manger régulièrement. Elle décida de s'occuper de lui et de venir le voir tous les jours. Une pause parfaite pour l’obliger à interrompre son travail et à marcher. Il fallait vingt minutes de marche depuis chez elle pour venir voir le chat. Elle aimait marcher. Elle pourrait aussi rendre visite aux chevaux du centre équestre un peu plus haut. Elle revint dans l'après-midi avec de l'eau et à manger pour le chat. Un vigile était assis à la table de pique-nique.

 

                 - Bonjour, je cherche un chat blanc. Il était là ce matin ?             - Regardez, il est là sous l'arbre en train de dormir.

 

Le chat dormait en rond, le nez sous sa queue. Il leva la tête et la regarda.

 

                 - Minou, j'adore les chats depuis toujours. L'un d'eux m'a sauvée la vie. J'écris sur les chats.

 

                 - Mia-oui !

 

Evident, cela voulait dire : j'ai compris. Un chat dit sauvage ne la connaissait pas. Il comprit à la seconde qu'il pouvait lui faire confiance. Il lui inspira ses portraits photographiques et des livres sur les chats conservés maintenant dans des instituts et notamment au Feline Historical Museum d'Alliance dans l'Ohio. Et commença l’histoire d'Yvette-le-Chat, un matou exceptionnel, né en été 2010, élevé par les étudiants de la cafétéria. Il habitait sous la cafétéria. Elle raconte son histoire dans son livre - Les Chats - (2014). Mais, d'autres chats arrivèrent plus tard à la cafétéria et d'autres histoires aussi.

 

DECOUVERTE DE BRUGES

                 Avec un petit groupe, elle partit pour deux jours à Bruxelles et Bruges. Elle était déjà passée plusieurs fois à Bruxelles mais, c'est Bruges qui l'intéressait depuis longtemps. Elle arrive toujours à réaliser ses prévisions, même beaucoup plus tard. Dès son inscription, elle avait prévenu : à Bruges, elle ne suivrait pas le groupe. Rappelez-vous, elle déteste les groupes. Ils empêchent l’immersion complète de son esprit dans le décor pour capter les particularités visibles et invisibles du lieu. Parti tôt le matin, le petit groupe déjeuna dans un restaurant non loin du joli passage Saint Hubert du XIXe siècle et de la Grand-Place de Bruxelles. Elle échangea quelques mots avec une dame assise en face d'elle, intéressée par le travail de notre amie. Elle fut étonnée pour une fois qu'on lui posât des questions sur ses activités. Au diner, dans un hôtel près de la mer, elle se trouva à sa table.

 

                        - Madame est écrivain, dit-elle aux autres personnes placées autour.

 

C’était bien la première fois qu’on s’exprimait ainsi. Elles se promenèrent vers la mer après le diner, respirant enfin l'air frais de la Manche. Sur le parcours, des maisons de briques sur des pelouses fleuries. Plus loin, le tram passait le long de la plage, des chevaux couraient à la lisière de l'eau. Une belle sensation de fraicheur après la chaleur étouffante supportée dans la capitale belge. Avait-elle fait une relation ? Une amie ? Elle l'espérait.   Le lendemain, tout le monde monta à nouveau dans le car pour rejoindre Bruges. Bruges enfin. Une autoroute sur le plat pays. Villages, voitures, camions défilaient. Un trafic international. La personne assise à côté d'elle lui parlait de tout autre chose alors qu’elle voulait capter l'atmosphère et le paysage inconnus. La banque, la famille, la dernière guerre ... Comment ne pas entendre ? Pourquoi cette obligation pour beaucoup de parler continuellement ? Elle ne demandait rien et on l'envahissait. Dérangée pendant 120 kilomètres par cette dame. S'intéressait-elle à sa voisine de car ? Non. Je parle, je parle, écoute-moi, écoute-moi, je n'ai pas besoin de savoir qui tu es !

                 Le car passa devant la gare de Bruges puis s'arrêta sur un parking. Notre artiste comprit de suite qu'elle pouvait revenir seule facilement par le train en changeant à Bruxelles Midi. Il suffisait de traverser un grand parc, de suivre de petits chemins, pour arriver au béguinage dans la ville historique et visiter les deux musées, connaitre les œuvres de Memling et des peintres flamands.

                 Le charme de la Venise du Nord … Elle prévint sa voisine de car : elle devait rester à l'écart pour ressentir les lieux. Ne comprenant pas, elle lui para encore. Quelle manie de ne pas écouter, de parler pour ne rien dire et de la déranger, de casser l’atmosphère recherchée. Mon interlocutrice s'écarta d'elle et fit signe que - non -. Le groupe traversa le parc ombragé par de grands arbres et arriva rapidement au béguinage. Elle en rêvait depuis si longtemps. Elle s'arrangea pour marcher toujours un peu derrière le groupe sans le perdre de vue.

                 Bruges ... joyau d'architecture flamande, quiétude de son béguinage. Un pont vénitien en dos d'âne enjambait un canal. Son reflet sur l'eau du canal. Le béguinage, un espace naturel vert avec, çà et là, des fleurs d'un jaune vif, quelques hauts arbres, de petites maisons blanches et une église. Calme d’un autre temps. Habiter là, se dit-elle. Dans la ville historique, le décor de briques aux tons orangés se reflétait dans l'eau et le haut beffroi dominait l'ancienne place du vieux marché. Des frontons du XVIIe siècle, ceux des peintures flamandes. Des chevaux, tirant des calèches, leurs pas martelant les pavés de la rue en rythmant le temps de la ville ancienne. Son intuition était bonne, ce lieu charmant l’inspirait. Elle suivit le groupe pour la visite commentée. Oui, Bruges méritait de s'appeler la Venise du Nord. Pourquoi aimait-elle aussi ce décor ? Ses origines belges ? ou la vision des palais flamands posés sur l'eau comme des palais vénitiens flottant sur leurs reflets ?

                       Elle laissa le groupe après le déjeuner pour sa découverte personnelle de la ville. Elle aimait le bruit des pas des chevaux sur les pavés. Un bruit du passé. Une note contemporaine l’interpela : dans une calèche, une dame revêtue entièrement de voiles noirs. Elle repéra des hôtels pour revenir en automne ou l'hiver en l’absence des touristes et ainsi encore mieux communiquer avec son charme.

                 Place du vieux marché, Hôtel de Ville et basilique du Saint Sang, Eglise Notre-Dame, conservant une madone de Michel-Ange. Elle aimait ce centre historique flamand.

                 A 17 heures, le car repartit vers Paris.

                 Elle ne put revenir rapidement comme elle l'avait prévu. Le Ciel en avait décidé autrement. Une maladie rare se présenta en Octobre 2014 et l'en empêchera.

                 Elle rencontra plusieurs fois la dame de Bruges habitant en banlieue Ouest. Elles se donnaient rendez-vous dans un lieu calme près de l’Opéra ou dans le carrousel du Louvre. Elles allèrent voir Nolwen Leroy et Serge Lama à l'Olympia au cours de l’hiver suivant.

à suivre ... à suivre ... à suivre ...

 

Texte de l'écrivain Fiorella GIOVANNI édité en exclusivité par DIACONESCO.TV - TOUS DROITS DE COPYRIGHTS RESERVES - 

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