Mythe et violence chez Georges Sorel

Les événements actuels (soulèvements des Gilets jaunes, manifestations contre la réforme des retraites, montée des violences, etc.) montrent le retour en force de la question sociale et du clivage entre le peuple et les élites. Après plusieurs décennies d’alternance gauche-droite, nous avions oublié que l’essence du politique n’est pas le dialogue et la paix : c’est la violence.

Mythe et violence chez Georges Sorel

Julien Freund disait de Georges Sorel qu’il était « probablement le plus grand théoricien politique français depuis la fin du XIXe siècle ». Et pourtant, on ne le lit plus, on ne le cite plus, on ne l’étudie plus. Georges Sorel (1847-1922) a été injustement oublié. On a voulu le disqualifier en l’accusant d’être l’inspirateur du fascisme1. S’il est vrai que Mussolini s’est réclamé de Sorel, on peut en dire autant de Gramsci et d’autres théoriciens marxistes. À vouloir le cataloguer à gauche ou à droite, ou lui assigner une quelconque étiquette, on passe à côté de l’œuvre de ce penseur inclassable.

D’origine normande, polytechnicien, l’homme a fait toute sa carrière comme ingénieur des ponts et chaussées en province. En parallèle à son activité professionnelle, il se consacre à la réflexion scientifique, historique, politique et sociale. « C’était un robuste vieillard, au teint frais comme celui d’un enfant, les cheveux blancs, la barbe courte et blanche, avec des yeux admirables, couleur de violette de Parme. Son métier d’ingénieur des ponts et chaussées l’avait retenu toute sa vie en province où il s’était distrait de l’ennui en lisant et annotant tous les livres qui lui tombaient sous la main.2 » Ses principales sources d’inspiration sont Taine, Renan, Proudhon, Nietzsche, Marx et Vico. Il suit les cours d’Henri Bergson au Collège de France. À partir des années 1890, il s’engage dans le débat politique et social en collaborant à plusieurs revues marxistes. Après avoir été un disciple de Marx, il prend parti pour les révisionnistes dans le débat sur la réforme du marxisme. Au début du XXe siècle, il se fait connaître en publiant les Réflexions sur la violence et devient le théoricien du « syndicalisme révolutionnaire ». À son sujet, les frères Tharaud écrivaient : « [C’est] un de ces livres tout à fait ignorés du grand public, mais d’une rare puissance explosive et qui restera sans doute un des grands livres de ce temps, puisqu’il a eu la singulière fortune d’inspirer à la fois le bolchevisme de Lénine et le fascisme de Mussolini. » Prônant l’autonomie ouvrière, il refuse aussi bien la stratégie électorale du socialisme officiel que le projet révolutionnaire des courants anarchistes. Il défend l’usage de la grève générale et de la violence. Déçu par ce courant, à partir de 1908, il manifeste sa sympathie pour l’Action française de Charles Maurras et participe à la création du Cercle Proudhon avec son disciple Georges Valois et Édouard Berth. En 1914, il s’oppose à l’Union sacrée. En 1917, il salue la révolution russe et juge Lénine comme « le plus grand théoricien que le socialisme ait eu depuis Marx », dans un plaidoyer paru en 1920, Pour Lénine. Sorel s’est toujours refusé à avoir des disciples et à donner des mots d’ordre. Il s’est toujours voulu le « serviteur désintéressé du prolétariat », l’ennemi du bourgeois et de l’intellectuel.

Réflexions sur la violence est un ouvrage à la fois « culte » et « maudit »3. Adulé par les uns, détesté par les autres, il est surtout l’objet d’un profond malentendu. Le livre est un recueil d’articles parus en 1906 dans une revue italienne puis dans Le Mouvement socialiste. Tous ces articles correspondent à la phase syndicaliste révolutionnaire, où Sorel est déçu de voir le prolétariat récupéré par les intellectuels socialistes officiels qui ne sont, à ses yeux, que des représentants de l’État bourgeois. Cette publication coïncide, au plan politique, avec la création de la SFIO dirigée par Jaurès en 1906 et, au plan syndical, à la création de la CGT en 1902. Trop respectueux de l’autonomie des syndicats et des travailleurs, Sorel ne prétend nullement jouer le rôle d’« intellectuel organique ». En revanche, il prend position en faveur de la branche la plus radicale du mouvement syndicaliste : refusant tout compromis avec la bourgeoisie, il souhaite que le prolétariat entre en état de sécession avec les intellectuels et les représentants socialistes.

Apologie de la violence ?

On se sert souvent des Réflexions pour accuser Sorel d’être un apologiste de la violence politique. Il n’est pas question pour lui de « justifier les violents », mais de « savoir quel rôle appartient à la violence des masses ouvrières dans le socialisme contemporain »4. Ce qui intéresse Sorel, ce n’est pas de défendre ou de condamner moralement l’usage individuel de la violence : cela n’a pas d’intérêt pour l’historien ou le penseur, car on ne fait pas l’histoire avec de la morale. En revanche, étudier le rôle de la violence à l’intérieur d’une société pour organiser les relations entre les groupes sociaux, voici ce qui occupe l’attention de Sorel.

Au préalable, il faut s’entendre sur ce qu’est la violence pour Sorel. Commençons par voir ce qu’elle n’est pas. Chez Sorel, la violence n’a rien à voir avec la violence anarchiste telle qu’elle s’est manifestée à la fin du XIXe siècle à travers des attentats et autres actions directes. Elle n’a rien à voir non plus avec la violence révolutionnaire mise en œuvre par la Terreur en 1793. L’on avait affaire à une forme de violence particulièrement illégitime : la violence d’État. D’ailleurs, Sorel dénonce avec vigueur la fascination exercée par la Terreur sur les républicains socialistes, à commencer par Jaurès. Sorel ne confond pas la « violence bourgeoise », exercée par le pouvoir à travers l’appareil d’État pour réprimer le peuple, avec la « violence prolétarienne ». Dans un cas, la violence (Sorel emploie parfois le concept de « force » pour la distinguer) sert à imposer et maintenir le pouvoir d’une minorité sur le reste de la société ; dans l’autre cas, la violence vise la destruction de ce pouvoir.

La principale arme du prolétariat pour combattre la bourgeoisie, selon Sorel, est la grève générale. Lorsque le travailleur fait grève, il ne le fait pas par « haine » : il pose un acte de guerre visant à faire sécession avec l’État. « Les violences prolétariennes n’ont aucun rapport avec ces proscriptions ; elles sont purement et simplement des actes de guerre, elles ont la valeur de démonstrations militaires et servent à marquer la séparation des classes. Tout ce qui touche à la guerre se produit sans haine et sans esprit de vengeance ; en guerre, on ne tue pas les vaincus. »5 Sorel a retenu de Marx une idée principale : la lutte des classes est une véritable guerre, et cette « guerre sociale » doit être l’objet principal de l’action des syndicats. Sorel ne souhaite pas abolir les classes, mais les renforcer. Il faut que les ouvriers refusent toute collaboration avec la bourgeoisie. Il milite pour une sécession volontaire et active du prolétariat par rapport à la société.

La bourgeoisie a toujours employé la force pour imposer sa domination et il n’y a rien qu’elle ne déteste plus que la violence. « Aux yeux de la bourgeoisie contemporaine, tout est admirable qui écarte l’idée de violences. Nos bourgeois désirent mourir en paix ; après eux le déluge. »6 Le bourgeois haït la violence parce qu’il sait qu’elle pourrait détruire l’État qui le fait vivre. De plus, c’est un phénomène social qu’il ne comprend pas d’un point de vue philosophique : pour lui, la violence est une forme de barbarie dont l’homme devrait s’émanciper à mesure que le progrès lui apporte la raison et la paix. Dans Les Illusions du progrès, Sorel s’attaque à cette « idéologie du progrès » : la philosophie des Lumières qui s’est développée à la fin du XVIIe et au XVIIIe siècle n’est que la justification idéologique d’une classe bourgeoise qui a besoin de faire comprendre son accession à la richesse et au pouvoir. « La doctrine du progrès de l’humanité traduisait le mouvement de la classe bourgeoise et exprimait, d’une manière dissimulée, son ambition de tout dominer. »7 Il y a un préjugé naturel contre la violence qui vient de notre éducation civilisée et policée. Nous avons été éduqués à refuser la violence en pensant qu’il s’agit d’une manifestation de la barbarie et qu’il faut lui préférer la paix et le dialogue pour résoudre les conflits. Pourtant, la violence peut avoir une fonction morale et sociale pour maintenir l’ordre dans les relations sociales.

En réalité, les socialistes ne sont pas totalement opposés à la violence : celle-ci peut présenter une utilité pour eux. Il faut qu’il y ait un peu d’agitation pour faire peur au bourgeois et justifier leur rôle politique de rempart contre la révolution et la subversion. Les socialistes acceptent donc l’existence d’une violence contrôlée, limitée, peu dangereuse. Mais il n’y a rien qui leur fasse plus peur qu’une insurrection spontanée et non maîtrisée. « Il ne serait pas dans leur intérêt que le peuple fût tout à fait calme ; il leur convient qu’il y ait une certaine agitation ; mais il faut qu’elle soit contenue en de justes limites et contrôlée par les politiciens. […] Il faut, pour que cela réussisse, qu’il y ait toujours un peu de mouvement et qu’on puisse faire peur aux bourgeois [et] faire croire aux ouvriers que l’on porte le drapeau de la révolution, à la bourgeoisie qu’on arrête le danger qui la menace, au pays que l’on représente un courant d’opinion irrésistible. »8

La puissance du mythe en politique

Georges Sorel n’est pas le premier à considérer le mythe comme un ressort essentiel de la politique. Platon avait compris que le récit imagé (muthos) était plus utile que le discours philosophique (logos) pour faire comprendre les idées. L’originalité de Sorel est de montrer la puissance du mythe pour l’action. Les hommes qui font l’histoire ont besoin d’images pour passer à l’action : ce ne sont pas les idées ni les concepts qui font agir. Voilà pourquoi le mythe n’est pas une utopie : dans l’utopie, il y a une construction intellectuelle représentant le modèle de la société idéale à réaliser. Le mythe s’appuie sur un récit mobilisateur qui agit non sur l’intelligence mais sur la volonté. Le mythe repose sur la représentation d’un avenir victorieux. « Les hommes qui participent aux grands mouvements sociaux, se représentent leur action prochaine sous forme d’images de batailles assurant le triomphe de leur cause. Je proposais de nommer mythes ces constructions dont la connaissance offre tant d’importance pour l’historien. »9

À chacun son mythe mobilisateur : les chrétiens ont la résurrection du Christ ; les communistes la révolution et les syndicalistes révolutionnaires la grève générale. Pour aider à faire comprendre « le rôle idéologique » de la grève générale, Sorel la compare à la bataille napoléonienne qui écrase l’adversaire : « … la fin doit toujours être la catastrophe de l’ennemi. » De même que les militaires préparent la guerre, les syndicalistes révolutionnaires doivent préparer la grève générale. Et pour la rendre possible, il faut en faire l’objet d’un mythe.

Dans le mythe, ce qui est important, ce n’est pas de savoir s’il est vrai ou faux, réalisable ou non (souvent il ne se réalise pas) : il faut savoir ce que le mythe est capable de produire sur les hommes. Un mythe efficace, c’est un mythe pour pousser les hommes à donner leur vie. « Il faut juger les mythes comme des moyens d’agir sur le présent ; toute discussion sur la manière de les appliquer matériellement sur le cours de l’histoire est dépourvue de sens. »10

Sorel revient souvent sur le mythe apocalyptique chez les premiers chrétiens. Si les martyrs ont pu subir les pires épreuves et aller jusqu’au sacrifice ultime, celui de leur propre vie, c’est parce que l’Église avait une mythologie religieuse qui représentait la vie sur terre comme un combat contre Satan. La mythologie agissait parce qu’elle représentait l’avenir sous la forme d’une promesse victorieuse, celle du retour du Christ en gloire. Et Sorel de conclure : « Si le catholicisme est aujourd’hui si menacé, cela tient beaucoup à ce que le mythe de l’Église militante tend à disparaître. »11

Les « philosophes intellectualistes » ne comprennent rien au mythe et à sa fonction historique. Il lui reproche d’être imprécis, inexact, faux, illusoire : ils ne comprennent pas que l’histoire ne se fait pas avec des vérités ou des démonstrations scientifiques, mais avec des croyances. C’est pour cela qu’ils ne parviennent pas à expliquer les grands mouvements historiques. Sorel cite les travaux de Renan sur la religion. Chez Renan, la religion est une illusion, mais c’est une illusion nécessaire pour l’individu et la société, car elle aide à vivre et à agir. La croyance est un moteur plus puissant que la certitude. Il faut croire – même si ce qu’on croit est faux, qu’importe – plutôt que savoir. L’histoire est faite par ceux qui sont convaincus. Renan écrit : « On meurt pour des opinions et non pour des certitudes, pour ce qu’on croit et non pour ce qu’on sait… Dès qu’il s’agit de croyances, le grand signe et la plus efficace démonstration est de mourir pour elles. »12 Les philosophes ont beau essayer de montrer que ces mythes sont faux : cela n’a pas empêché des hommes de mourir pour leurs idées. La raison ne peut pas l’emporter sur la foi de celui qui croit dans un grand mythe et qui a l’espoir d’être récompensé pour son sacrifice. Ces objections rationalistes contre les mythes ne valent que pour les hommes qui refusent d’avoir un rôle actif. Voilà pourquoi les philosophes sont condamnés à ne pas agir et à ne faire la révolution qu’en paroles.

La disparition des mythes à l’époque moderne est à l’origine d’un bouleversement majeur : l’homme moderne ne croit plus en l’éternité. Si la vie se résume à notre court passage sur terre, à quoi bon vivre, donner sa vie pour une cause qui nous dépasse, et marquer l’histoire de sa grandeur ? À défaut d’agir pour l’éternité, on recherche des résultats immédiats à son action. La foi dans la gloire a laissé place à la recherche de la satisfaction. La longue mémoire a laissé place aux « courtes vues sur l’histoire ».

L’ennemi : le bourgeois

Sorel analyse les facteurs qui empêchent le renforcement de la lutte de classes et la sécession définitive avec la bourgeoisie. Il remarque que la bourgeoisie fait tout pour assurer la paix sociale, pour empêcher que la lutte de classes ne dégénère en guerre de classes, en abaissant chez les ouvriers tout instinct guerrier. Pour cela, elle attire à elle les éléments révolutionnaires. L’intellectuel, c’est souvent un ancien révolutionnaire qui a accédé au prestige de la bourgeoisie. « On voit beaucoup de révolutionnaires abandonner leur ancienne intransigeance lorsqu’ils rencontrent une voie favorable. Ce ne sont pas seulement les satisfactions d’ordre matériel qui produisent ces fréquentes et scandaleuses conversions ; l’amour-propre est, encore plus que l’argent, le grand moteur du passage de la révolte à la bourgeoisie. »13

Les hommes politiques (dont les socialistes) appartiennent à la classe des intellectuels. L’homme politique ne produit rien : il se charge de penser à la place de la majorité qui produit les moyens pour l’entretenir. Les politiciens sont au service de la bourgeoisie : ils sont là pour empêcher une révolution ouvrière et maintenir l’État en place. Même les socialistes les plus révolutionnaires ne servent qu’à une seule chose : rassurer la bourgeoisie face à un débordement possible du peuple. Sorel cite les travaux de Tocqueville qui montrent qu’en dépit des ruptures introduites par la révolution, on a observé le maintien et même le renforcement de l’État permettant de protéger les intérêts de la bourgeoisie. La conservation d’un État centralisé et autoritaire est la meilleure protection de la bourgeoisie face au risque révolutionnaire.

Le socialisme parlementaire ne fait que reproduire à travers l’État la force bourgeoise en remplaçant une domination par une autre, le peuple ne fait que changer de maître, mais il y a toujours une classe de privilégiés. Sorel se fait le porte-parole d’une « nouvelle école » qui soit en rupture radicale avec le socialisme officiel et les intellectuels bourgeois. La nouvelle école aspire à une révolution véritable, c’est-à-dire le renversement de l’ordre bourgeois, et donc de l’État.

Le sublime comme remède à la décadence

« Le sublime est mort dans la bourgeoisie et celle-ci est donc condamnée à ne plus avoir de morale. »14 Cet énoncé résume à lui seul le diagnostic implacable que Sorel jette sur la société moderne. Georges Sorel est obsédé par l’affaissement moral provoqué par le régime démocratique. C’est le régime qui favorise le plus la corruption morale. La démocratie est à la politique ce que la bourse est à l’économie : le régime de la ruse et de la manipulation. « La démocratie électorale ressemble beaucoup au monde de la Bourse ; dans un cas comme dans l’autre il faut opérer sur la naïveté des masses, acheter le concours de la grande presse, et aider le hasard par une infinité de ruses ; il n’y a pas grande différence entre un financier qui introduit sur le marché des affaires retentissantes qui sombreront dans quelques années, et le politicien qui promet à ses concitoyens une infinité de réformes qu’il ne sait comment faire aboutir […]. La démocratie est le pays de Cocagne rêvé par les financiers sans scrupules. »15

La bourgeoisie anglo-saxonne connut des « capitaines d’industrie » qui étaient animés d’un esprit conquérant et guerrier. Sorel cite les travaux de Paul de Rousiers sur la figure de l’homme d’affaires américain dans La Vie américaine. À mesure que l’économie capitaliste se développe, la bourgeoisie a besoin de justifier son pouvoir par une idéologie qui promeut la paix, l’égalité, la justice, et condamne la guerre, la violence et la lutte. Les valeurs marchandes bourgeoises produisent un type d’hommes médiocres et entraînent le reste de la société dans ce mouvement de décadence.

Or, le prolétariat doit échapper à cette dégénérescence par une sécession avec la bourgeoisie. Le prolétariat doit renouer avec un esprit guerrier. L’intérêt de la violence, c’est d’accentuer l’opposition de classe. Il appelle à la guerre des classes comme moyen de régénérescence morale. « Tout peut être sauvé si, par la violence, il [le prolétariat] parvient à reconsolider la division en classes et à rendre à la bourgeoisie quelque chose de son énergie […]. La violence prolétarienne, exercée comme une manifestation pure et simple du sentiment de lutte des classes, apparaît ainsi comme une chose très belle et très héroïque ; elle est au service des intérêts primordiaux de la civilisation ; elle n’est peut-être pas la méthode la plus appropriée pour obtenir des avantages matériels immédiats, mais elle peut sauver le monde de la barbarie. »16

La violence est capable de produire dans le prolétariat une morale saine fondée sur le sentiment du sublime. La disparition de la morale vient de la disparation du sublime et de l’esprit de lutte qui anime les gens. Le sublime se manifeste par exemple chez les combattants de la foi. Les moines sont les continuateurs des martyrs : c’est par eux que la morale chrétienne vit et se transmet. C’est dans les monastères que l’on peut encore éprouver un sentiment de sublime. La foi et la morale pure se maintiennent davantage dans les pays à forte diversité religieuse où les gens sont obligés de défendre leurs convictions, tandis que les pays à religion unique produisent du conformisme : la religion devient rituelle, extérieure, magique. La religion a besoin de l’antagonisme pour se maintenir. Une fois que la religion s’incarne dans des habitudes et des mœurs, elle perd sa vitalité et devient une routine.

Comment refaire une morale dans un monde qui a perdu tout sens moral ? Il faut des modèles d’héroïsme pour les travailleurs. Qui sont-ils ? Ce sont ces cadres dévoués à la cause et qui font des sacrifices dans l’ombre, sans rechercher la célébrité comme les intellectuels bourgeois. L’histoire récompense le travail de l’ombre et non l’orgueil éclatant. Le militantisme est un travail souterrain, silencieux, invisible. La révolution future sera une rupture radicale, définitive et irréversible. Il faut l’envisager avec sérieux et gravité. C’est le seul moyen pour ceux qui s’y consacrent de faire le sacrifice héroïque de leur personne. « Il faut que les socialistes soient persuadés que l’œuvre à laquelle ils se consacrent est une œuvre grave, redoutable et sublime ; c’est à cette condition seulement qu’ils pourront accepter les innombrables sacrifices que leur demande une propagande qui ne peut procurer ni honneurs, ni profits, ni même satisfactions intellectuelles immédiates. »17

Sorel établit une analogie entre les soldats des guerres révolutionnaires et les ouvriers du syndicalisme révolutionnaire. Le soldat qui participe à la guerre ou l’ouvrier qui participe à un ouvrage d’art ne reçoit pas immédiatement la récompense de son sacrifice. Le génie se développe dans l’ombre et le silence. Sorel critique le besoin moderne de jouissance immédiate d’où dérive l’absence de grandeur et de sublime. Il prend l’exemple des tailleurs de pierre des cathédrales. « On a souvent signalé la pauvreté des renseignements que nous possédons sur les grands artistes gothiques. Parmi les tailleurs de pierre qui sculptaient les images des cathédrales, il y avait des hommes d’un talent supérieur, qui semblent être demeurés toujours confondus dans la masse des compagnons ; ils ne produisaient pas moins des chefs-d’œuvre. […] Cet effort vers le mieux qui se manifeste, en dépit de l’absence de toute récompense personnelle, immédiate et proportionnelle, constitue la vertu secrète qui assure le progrès continu dans le monde. Que deviendrait l’industrie moderne s’il ne se trouvait d’inventeurs que pour des choses qui doivent leur procurer une rémunération à peu près certaine. »18

Que retenir aujourd’hui de l’œuvre de Georges Sorel ? Il est évident que les catégories qu’il convoque restent marquées par le contexte social et politique de son temps. L’opposition de la bourgeoisie et du prolétariat, du socialisme parlementaire et des syndicalistes révolutionnaires, tout cela peut sembler éloigné de nos préoccupations. Néanmoins, les événements actuels (soulèvements des Gilets jaunes, manifestations contre la réforme des retraites, montée des violences, etc.) montrent le retour en force de la question sociale et du clivage entre le peuple et les élites. Après plusieurs décennies d’alternance gauche-droite, nous avions oublié que l’essence du politique n’est pas le dialogue et la paix : c’est la violence. À l’instar de Sorel, il n’est pas question de justifier ou de condamner les comportements violents, mais simplement de prendre conscience que la violence est une catégorie fondamentale du politique. Lorsque les manifestations des Gilets jaunes ont éclaté, la réaction spontanée et systématique des élites, toutes tendances confondues, a été la condamnation inconditionnelle de la violence, alors que, par ailleurs, les forces de l’ordre n’ont pas hésité à utiliser des moyens de répression qu’on n’avait jamais vus auparavant. Cet épisode a vu s’opposer de façon criante la violence d’État d’un gouvernement menacé et la violence insurrectionnelle d’un peuple en colère. Ce qui était inédit, c’est que, à la différence des débordements ordinaires, on avait affaire à une violence spontanée et non contrôlée, représentant un danger potentiel pour le pouvoir en place. Au-delà de ses analyses qui retrouvent une grande résonance aujourd’hui, il faut relire le style vigoureux et intransigeant de Sorel qui invite à retrouver le sens de l’héroïsme pour résister au déclin.

SOURCE  : Romain D. — Promotion Roi Arthur

Notes

  1. Cette thèse a été défendue par l’historien Zeev Sternhell et reprise par Bernard-Henri Lévy dans L’Idéologie française, Paris, Grasset, 1981. Voir Z. Sternhell, Ni droite, ni gauche – L’idéologie fasciste en France, Paris, Gallimard, 2012.
  2. Tharaud (Jérôme et Jean), Notre cher Péguy, Paris, Plon, 1926.
  3. Jacques Julliard, « Sorel, l’insurgé », préface des Réflexions sur la violence, Paris, France Loisirs, 1990.
  4. Georges Sorel, Réflexions sur la violence, Paris, France Loisirs, 1990, p. 58.
  5.  Ibid., p. 126.
  6.  Ibid., p. 114.
  7. Id., présentation des Illusions du progrès, La Petite République, 12  juin 1908.
  8. Id., Réflexions sur la violence, p. 85.
  9.  Idem., p. 36.
  10.  Idem., p. 40.
  11.  Idem., p. 36.
  12. Ernest Renan, L’Église chrétienne, p. 317.
  13. Georges Sorel, Réflexions sur la violence, Paris, France Loisirs, 1990, p. 148.
  14. Idem, p. 260.
  15. Idem, p. 254.
  16. Idem, p. 105.
  17. Idem, p. 155.
  18. Idem, p. 283.

Bibliographie

Œuvres de Georges Sorel

  • Le Procès de Socrate, Alcan, 1889.
  • D’Aristote à Marx (L’Ancienne et la Nouvelle Métaphysique, 1894), Rivière, 1935.
  • La Ruine du monde antique, Jacques, 1902.
  • Le Système historique de Renan, Jacques, 1906.
  • Réflexions sur la violence, Pages libres, 1908 ; réédition Rivière, 1972 ; et Le Seuil, 1990.
  • Les Illusions du progrès, Rivière, 1908.
  • La Décomposition du marxisme, Rivière, 1908.
  • Matériaux d’une théorie du prolétariat, Rivière, 1919.
  • De l’utilité du pragmatisme, Rivière, 1921.

Littérature sur Georges Sorel

  • Pierre Lasserre, Georges Sorel, théoricien de l’impérialisme, Choureau & Cie, 1928.
  • Fernand Rossignol, Pour connaître la pensée de Georges Sorel, Bordas, 1948.
  • Pierre Andreu, Notre maître, M. Sorel, Grasset, 1953.
  • Jules Monnerot, « Georges Sorel ou l’Introduction aux mythes modernes » in Inquisitions, José Corti, 1974.
  • Georges Sorel et le syndicalisme révolutionnaire, Nouvelle école, n° 57, 2008.
  • Alain de Benoist, « Georges Sorel (1847-1922) Le syndicalisme révolutionnaire », Ce que penser veut dire – Penser avec Goethe, Heidegger, Rousseau, Schmitt, Péguy, Arendt…, Éditions du Rocher, 2016.