Opération « Z », ou la fracture des mondes

 

 

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par Slobodan Despot.

Le 24 février 2022 restera une date clef, peut-être la plus importante depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. L’intervention russe en Ukraine a sidéré le monde, et pourtant on ne peut pas dire qu’elle soit inattendue. D’un certain côté, elle n’était pas seulement annoncée, mais pour ainsi dire inévitable. Il est trop tôt pour porter un jugement valable sur les événements, mais il est utile et même essentiel de noter pour l’histoire l’engrenage qui y a conduit et les circonstances qui les entourent.

J’ai moi-même été surpris dans mes attentes par l’attaque du 24 février. J’étais convaincu que la Russie, après avoir reconnu les républiques de Donetsk et Lougansk, s’arrêterait à une opération de type « Ossétie du Sud » (août 2008), mais j’avais perdu de vue que cette opération ne s’était pas limitée à dégager les Géorgiens de la zone prorusse. On avait également – comme aujourd’hui – lancé une opération éclair pour détruire tout le potentiel militaire géorgien. La différence de magnitude entre la Géorgie et l’Ukraine me paraissait insurmontable. Telle n’était pas l’idée de Poutine et Choïgou.

Plutôt que d’essayer de trier dans les nuées de la propagande et de la désinformation, je préfère cette semaine consigner quelques notes sur les événements précédant la crise. Ces moments-là sont souvent occultés par l’impact des événements qui les suivent et prioritairement déformés par l’inévitable réécriture de l’histoire au profit des vainqueurs, quels qu’ils soient.

L’action de la Russie est accueillie par un torrent de récriminations dans le monde occidental, qui s’est recomposé une stature de « communauté internationale » et de conscience universelle. C’est normal. Il y a beaucoup à redire sur la politique extérieure et intérieure de la Russie. Mais les reproches, comme les louanges, n’ont aucun poids si l’on ne s’efforce pas d’abord de comprendre comment et pourquoi on en est arrivé à la phase militaire. Il ne s’agit jamais, surtout de la part des Russes, d’un acte arbitraire et gratuit, mais d’un enchaînement de causes et de conséquences qu’il est possible, et nécessaire, de décrire.

Dans des moments émotionnellement chargés comme ceux-ci, on confond volontiers la compréhension avec l’approbation. J’assume le risque d’une tentative de compréhension du point de vue russe, me fiant au jugement de mes lecteurs. Dans le raz-de-marée de russophobie délirante que l’on observe ces jours autour de nous, le but de cette réflexion n’est pas de convertir ou convaincre qui que ce soit, mais de laisser une trace de ces temps.

1) Le téléphone rouge sonnait dans le vide

La toque anglaise

Le 10 février 2022, la ministre britannique des Affaires étrangères, Liz Truss, a débarqué à Moscou pour « négocier » avec Sergueï Lavrov. À vrai dire, de négociations ou de pourparlers, il n’y en a point eu. Pas même de dialogue à proprement parler. Au terme de sa visite, le très impassible ministre russe était visiblement excédé. « Nous voulons écouter mais nous n’entendons rien. Nos explications détaillées sont tombées sur un terrain non préparé » , résumait-il. Il avait l’impression d’avoir parlé à « une personne sourde ». Mme Truss, comme les reportages l’attestent, n’était pas venue pour entendre le point de vue des Russes sur l’Ukraine ou leurs rapports avec l’OTAN. Elle était venue leur faire la morale et dicter ce qu’ils avaient à faire. Le reste du temps, elle a posé. Tout le monde avait remarqué sa toque de fourrure, semblable à celle que portait Mme Thatcher lors de sa fameuse visite en URSS. Mais on avait aussi noté que le temps à Moscou ces jours-là était trop clément pour une telle coiffure et que la dame était un tantinet… ridicule. Mme Truss n’était pas de cet avis. Elle s’est abondamment fait photographier sur la place rouge. La presse londonienne elle-même trouve cette passion du selfie un peu irritante. Plus de 700 clichés ajoutés au compte Flickr du gouvernement depuis sa prise de fonctions, cela fait une moyenne de « plus de quatre et demi par jour, soit environ une photographie pour cinq heures de travail ».

C’est que Liz Truss est avant tout préoccupée… par son image. L’allusion vestimentaire à la Dame de Fer n’est pas un hasard. Sous la toque, Liz Truss cache aussi des idées fortes. « Je suis probablement l’un des plus idéologues parmi mes collègues, c’est ce qui me motive », a-t-elle déclaré dans une interview. De toute évidence, la volonté de comprendre la réalité présente n’entrait pas dans ses motivations.

Avec un tel emploi du temps et de telles priorités, où trouverait-elle le temps de lire ses dossiers ? Voire même d’ouvrir une carte pour savoir dans quel pays elle se trouve. Le facétieux M. Lavrov a pu s’en assurer au cours de leur discussion. La ministre de Sa Majesté refusant catégoriquement d’entrer en matière sur la reconnaissance du Donbass, Lavrov lui a ironiquement demandé si la Grande-Bretagne reconnaissait la souveraineté de la Russie sur Rostov et Voronèje. Truss a rétorqué : « Le Royaume-Uni ne reconnaîtra jamais la souveraineté de la Russie sur ces régions ». Elle croyait sans doute que ces deux villes russes se trouvaient en Ukraine. Ne pouvant pas nier la bourde, les Britanniques ont tenté d’en amortir le ridicule en prétendant que Truss avait « mal entendu la question »…

Lorsqu’on négocie dans un climat de guerre, la moindre des choses serait de se faire répéter les questions qu’on n’a pas bien entendues. Mais Liz Truss n’en avait rien à battre. Ni de la question des Russes, ni de la guerre, ni de rien. L’important, c’était de se faire photographier en toque sur la place Rouge. Or Liz Truss est en charge des affaires étrangères de l’État le plus furieusement antirusse de toute la planète.

La haine croît en proportion de l’ignorance, pourrait-on conclure. Sauf qu’il ne s’agit pas ici de simple ignorance ou d’impréparation. Il s’agit d’une forme très particulière de détachement (aloofness), que les Cipayes ou les Rhodésiens ont bien connue au temps de l’Empire. C’est cette distance absolue entre les colons et les colonisés qui marque « une division absolue des intérêts, tellement grande que ceux-ci ne pouvaient même plus entrer en conflit »1.

La toque en question ne se serait jamais permis un tel degré de désinvolture en allant rencontrer son homologue français ou allemand, même si dans le cas présent ils comptent infiniment moins. Car ils sont du même monde. Un monde dont Sergueï Lavrov, si cultivé, si polyglotte, si compétent qu’il soit, ne fera jamais partie.

 

le despote MACRON

Le caquetage français

Trois jours plus tôt, c’était le président Macron® qui arrivait en Russie et repartait après avoir fait « reculer les chars russes » (selon ses partisans) au terme d’un fameux entretien avec Poutine autour d’une table de quatre mètres de long. Macron® venait demander à Poutine de « donner une chance » à la France de jouer les pacificateurs dans la crise ukrainienne. Le caractère préélectoral de la virée n’avait échappé à personne et les Russes ne lui avaient pas accordé plus de crédit que tant. Ils tenaient la parole des Français pour du vent depuis la vente annulée des porte-hélicoptères Mistral, et ils ont eu raison. À la veille de l’opération militaire, la France, via son ministre Le Drian et dans le sillage de l’administration US, déclinait le rôle d’« intermédiaire » qu’elle avait promis d’assumer. Entretemps, comme auparavant, toutes sortes de sous-fifres du gouvernement français avaient brandi toutes sortes de menaces, hors toute opportunité et à l’écart de toute éducation. Le 24 février, Macron® s’adressait solennellement aux Français devant un drapeau ukrainien en signe de solidarité, puis se dépêchait de solliciter, encore, un entretien téléphonique avec Poutine. Sur quoi Le Drian rappelait – comme si on ne le savait pas – que la France est « aussi » une puissance nucléaire. Bref, une cacophonie de messages et de contre-messages, de courbettes et de rodomontades. La quintessence, en somme, de cette rhétorique du « en même temps » qui achève de schizophréniser la société française. Mais qui pour les Russes n’est que du bruit blanc.

La morale allemande

Le 15 février, Poutine tenait une conférence de presse commune à Moscou avec le chancelier Scholz. On est frappé par le contraste entre la précision du Russe et l’inconsistance de l’Allemand. Certes, Scholz est à peine installé et l’on peut comprendre son inexpérience. Mais au sortir de cette rencontre, il a reproché à Poutine d’avoir utilisé le terme de « génocide » pour parler du sort des populations russophones du Donbass. S’attirant aussitôt une réplique furieuse du gouvernement russe : « Il n’appartient pas aux dirigeants allemands de plaisanter sur le génocide ».

Il est vrai que le discours russe sur les souffrances du Donbass confine souvent au pathos. Mais le reproche de Scholz était doublement mal venu. Non seulement en raison de la mémoire historique, mais également du fait que son pays est garant des accords de Minsk de 2015 que ses « protégés » de Kiev n’ont jamais songé à appliquer. En huit ans, le pilonnage incessant des zones civiles du Donbass par l’armée ukrainienne n’a peut-être pas mérité le nom de « génocide », mais l’indifférence absolue, hermétique et totale dont le recouvrait le système politico-médiatique occidental équivalait à un encouragement. Et le déni venant du chancelier allemand était plus que mal venu. Quelques jours plus tard, le 22 février, il suspendait la certification du gazoduc Nord Stream 2, qui était de toute façon bloquée. Mais sa rigueur morale n’allait pas jusqu’à fermer Nord Stream 1, le premier conduit. L’industrie et les ménages allemands en ont trop besoin. Morale de boutiquier et symptôme de la double allégeance des dirigeants européens, entre leur intérêt national et les exigences de leurs maîtres américains. Signe, aussi, que derrière les gesticulations, les flux commerciaux ne s’interrompent jamais, fût-ce avec le Diable.

 

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Le conflit au Donbass a fait plus de 13 000 victimes selon les chiffres plutôt prudents de l’OSCE. Le traité signé à Minsk entre Kiev et les séparatistes était la seule voie pacifique pour mettre fin à ce bain de sang et établir une coexistence possible entre les Ukrainiens et leur minorité russophone. En premier lieu, Kiev devait accorder une autonomie constitutionnelle à ces régions, ce qu’elle n’a jamais fait. Il n’est pas contestable que la Russie a constamment attiré l’attention sur la non application de ces accords par Kiev, mais également sur la complaisance à cet égard des garants occidentaux, qui ne se sont souvenus de ces accords que lorsque la Russie elle-même, de guerre lasse, y a renoncé ces derniers jours ! Pour les médias occidentaux, la dénonciation du non-respect de Minsk n’était qu’une « rhétorique » des séparatistes et de leur allié russe. Rappeler aux garants occidentaux leur part de responsabilité ne leur est jamais venu à l’esprit.

 

La géostratégie américaine

Au chapitre des frivolités occidentales, il serait dommage que l’histoire ne retienne pas encore ces deux somptueux tableaux.

D’une part, la leçon de géographie de Nancy Pelosi, la diva démocrate et présidente de la Chambre des Représentants US. Retour d’Europe, Nancy nous explique avec des gesticulations dramatiques comment la Hongrie est encerclée par la Russie, la Biélorussie et… la Crimée ! La vice-présidente Kamala Harris devrait peut-être lui expliquer quel pays est en guerre, et où. Si elle ne le sait pas elle-même, elle trouvera bien quelque part un post-it préparé pour le président Biden. Ou pas. À propos, Biden, qu’en pense-t-il ? Pense-t-il ? Sait-il à quoi sert cette petite valise dont il a la clef ?

La hauteur de vue bruxelloise

Et puis, cet élégant tweet de Josep Borrell que son auteur a retiré, mais pas assez vite. Annonçant les sanctions décidées à l’encontre des « oligarques » russes et des députés de la Douma qui ont voté la reconnaissance des républiques du Donbass, le chef de la diplomatie européenne (!) avait tweeté : « Plus de shopping à Milan, plus de parties à St-Tropez, plus de diamants à Anvers ». Trois lignes qui disent tout de l’idée que le diplomate en chef de l’UE se fait de l’adversaire, mais aussi de sa propre échelle de valeurs…

Les relations de la Russie avec l’Occident ont toujours été difficiles. Cependant, jusqu’au début des années 2000, l’Occident était gouverné par des fripouilles plutôt compétentes et capables – les Thatcher, Mitterrand, Kohl, Bush père ou Cheney. Lorsqu’on soulevait le téléphone rouge, il y avait quelqu’un au bout du fil. Désormais, la ligne de toute évidence sonne dans le vide. Ces gens ne retrouvent un semblant de consistance que lorsqu’ils se reforment en volière pour condamner la Russie. Individuellement, ce sont de désolantes nullités.

« Weak men create hard times », observait un auteur anglo-saxon. La faiblesse des hommes engendre la dureté des temps. On ne pouvait mieux le dire.

2) Kosovo, le précédent innommable

C’est, bien entendu, l’éléphant dans la pièce qu’on contourne à pas de loup et qu’il est interdit de nommer. Le 23 février, l’avocat et conseiller national UDC Yves Nidegger débattait à la radio suisse avec le socialiste Sommaruga au sujet de l’Ukraine. Il est immédiatement remonté à la source.

« Je vous rappelle qu’en 2008, [le président de la ConfédérationM. Couchepin a reconnu le Kosovo qui est une province serbe…

— C’est un autre débat ! » le coupe immédiatement l’animateur comme le font tous les journalistes du monde occidental lorsqu’on prononce ce mot clef. « Tout à fait autre chose, oui », enchérit Sommaruga pour bien verrouiller le couvercle de la boîte de Pandore.

Un autre aurait été intimidé. Mais Nidegger, très posément, enfonce le clou :

« Ce n’est pas un autre débat… C’est le débat. Après avoir – ce qui d’après moi est une erreur – reconnu l’indépendance d’une province d’un autre État, donc porté atteinte à l’intégrité d’un autre État – il faut voir les choses en face, quel que soit le contexte moral dans lequel vous emballez tout ça -, il est difficile aujourd’hui de dire à M. Poutine que ce n’est pas bien de reconnaître le Donbass… Si la Suisse avait été plus rigoureuse, nous serions en meilleure position et en meilleure crédibilité pour agir ».

Tout est dit dans ces quelques phrases. Depuis que le pays le plus diplomatiquement correct a reconnu le produit d’une expropriation forcée d’un État souverain, l’Occident tout entier s’est privé de tout fondement moral pour juger les actes de la Russie. Comme il ne peut pas s’empêcher de juger quand même, il doit absolument imposer l’amnésie sur cet épisode. De fait, l’amnésie est totale. Les médias répètent en boucle que l’invasion de l’Ukraine est « le plus grave acte de guerre en Europe depuis 1945 » comme si 1999 n’avait jamais existé.

En termes d’engagement militaire, le bombardement totalement illégal de la Serbie en 1999 dépasse de loin l’intervention russe en Ukraine : des dizaines de milliers (!) de sorties aériennes, toute l’infrastructure civile d’un pays visée et détruite, quelques milliers de morts civils pour une centaine de militaires et une dizaine de blindés détruits. De fait, pour limiter les risques, l’OTAN s’en était délibérément prise aux civils. Les destructions massives ont abouti à un accord de cessez-le feu, puis à une résolution de l’ONU (nº 1244) qui reconnaissaient la souveraineté de la Serbie sur le Kosovo. N’importe : les pays d’Occident ont violé même ces accords – et la Suisse parmi les premiers – en reconnaissant l’indépendance de la province.

On ne pouvait démolir l’édifice du droit international de manière plus complète. Sur le moment même, en 2008, Poutine l’avait annoncé : « Le Kosovo vous reviendra à la figure ». Le monde entier le comprend et s’en souvient, mais l’Occident s’enferme dans son oubli. Lorsqu’on lui rappelle cet événement fondateur de la réorganisation du monde, il rétorque par l’inversion accusatoire : « Vous ne pouvez pas justifier l’agression de l’Ukraine en invoquant le Kosovo ! ». Afin ne pas entendre la phrase à l’endroit : « Vous, Occidentaux, n’êtes plus en position de critiquer qui que ce soit après votre banditisme au Kosovo ».

 

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3) Une longue amertume

« Quand on comprime un ressort jusqu’à la butée, il finit par se déployer violemment. Il convient de ne jamais l’oublier ». (Vladimir Poutine, 18 mars 2014.)

On pensera ce qu’on veut de Poutine, mais chacun admettra qu’il est à la hauteur, au moins, des hommes d’État de la génération précédente en Occident, voire de ceux du XIXe siècle. Et surtout que son action s’inscrit dans une dimension devenue totalement étrangère à la vision du monde occidentale : la profondeur de l’histoire. Le survol historique du 21 février par lequel il a motivé la reconnaissance du Donbass, puis l’allocution du 24 à l’aube (version texte ici) où il annonce l’intervention en Ukraine, seront attentivement étudiés demain. On peut contester leur orientation, mais ni la cohérence, ni la culture historique, ni la détermination morale dont ils témoignent. On ne peut non plus contester la trahison et l’escroquerie qui y sont dénoncées. Pendant trente ans, les Occidentaux ont traité comme une pure invention la promesse faite à Gorbatchev en 1990 que l’OTAN ne s’étendrait « pas d’un pouce » vers l’Est après le retrait des armées soviétiques. Or des archives viennent d’émerger qui prouvent la bonne foi des Russes sur ce cas précis.

J’ai écouté en direct l’allocution du 21 février au soir. Plus encore que le contenu, c’était le ton qui m’a frappé, le ton d’une colère retenue à grand-peine. Je n’avais pas compris, malgré cela, que les mots de Poutine étaient à prendre au pied de la lettre lorsqu’il promettait aux Ukrainiens soi-disant « anticommunistes » de pousser leur « décommunisation » jusqu’au bout en revenant sur les frontières généreusement accordées à ce pays par Lénine. Ou qu’il annonçait sa volonté d’aller chercher les leaders nazis et les auteurs de crimes contre les civils, notamment les dizaines de manifestants brûlés vifs en 2014 à Odessa.

L’alignement des actes sur les mots nous est devenu tellement étranger que nous sommes sidérés de découvrir que certains le pratiquent encore, pour le meilleur ou pour le pire.

Dénazification, démilitarisation, neutralisation de l’Ukraine et châtiment des coupables : tels sont les buts annoncés de l’opération en cours, qui se veut de courte durée. Dans les propos de Poutine, comme dans les communiqués officiels qui ont suivi, la dénazification occupe la première place. La lutte contre le nazisme est certes un pilier de la propagande nationale depuis les temps soviétiques, mais l’indifférence – la surdité, encore – de l’Occident face à ce problème est inconcevable. Le grand avocat Régis de Castelnau fait la même observation :

« Il est surprenant que personne n’ait relevé ce qu’a dit Vladimir Poutine dans son discours du 21 février à propos du massacre de la maison des syndicats : “nous savons qui ils sont, nous connaissons leurs noms, nous les prendrons et nous les punirons”. La complaisance occidentale avec l’incontestable présence active en Ukraine d’un fort courant néonazi héritier de ceux qui furent les collaborateurs de la Shoah, était quelque chose de scandaleux ».

Le réveil du nazisme en Ukraine est ignoré en bloc par l’Occident, comme il l’a été en Croatie dans les années 1990. On traite cela comme un phénomène marginal, sans impact sur la politique du pays, ou comme un alibi de la propagande russe (ou serbe). Que cette idéologie « marginale » ait imprégné toutes les structures d’un État aujourd’hui membre de l’UE pour aboutir au nettoyage ethnique intégral de la Krajina en 1995 — parachevant le travail entrepris sous Hitler en 1941 -, personne ne veut le voir. En Ukraine, elle incarne sans aucun filtre la « résistance du peuple ukrainien » dans les médias occidentaux, même dans les canaux les moins russophobes. Ainsi peut-on voir un leader du mouvement extrémiste Secteur Droit interviewé par Fox News au titre de brave « militant ukrainien » alors qu’il est accusé de meurtre de civils dans le massacre d’Odessa en 2014. De tels exemples sont légion. Des néonazis sont militairement formés à l’ouest. Le fil twitter de Eduard Dolinsky, directeur du Comité juif ukrainien, est une chronique du nazisme et de l’antisémitisme « tels qu’on les respire » au quotidien en Ukraine. Rien n’y fait.

Comme l’a observé Xavier Moreau, le nazisme qui fleurit dans l’Europe slave est un nazisme « de transition » : incapable de prendre le pouvoir ou de gouverner seul, mais pratique et opérationnel comme l’outil jetable d’une transformation radicale de la société en fonction de la « nouvelle normalité » ultralibérale. « Ce sont peut-être des nazis, mais ce sont nos nazis », résume Sohrab Ahmari.

Il y aura encore beaucoup à dire sur ce phénomène et sur les autres angles morts de la vision égocentrique des Occidentaux. La trame, une fois de plus, se répète : voici des années que des États et des peuples avertissent l’Occident qu’il fricote avec l’inacceptable, mais il s’en contrebalance avec cette inimitable désinvolture (aloofness) des administrateurs coloniaux. Le réveil du nazisme, en particulier, est une alarme stridente à l’oreille de ceux qui ont sacrifié 26 millions de vies pour le combattre. Ceux qui ne l’ont affronté que par-delà les mers, ou en position de sujets-collabos, ne l’entendent certainement pas de la même oreille.

 

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4) Notre avenir est une tragicomédie

On ne peut qu’éprouver de la compassion pour le président ukrainien Volodymyr Zelenski. Il avait été triomphalement élu en 2019, avec un gros apport de voix russes et prorusses, sur la promesse de faire la paix en Ukraine. Il n’en a rien fait. Son mandat s’achève dans la guerre, mais il n’a rien fait ou rien pu faire pour éviter cette escalade. Dans les derniers jours précédant l’attaque, il a voulu démentir les rumeurs de conflit, émettant tous les signaux d’un homme pris en otage. C’est alors seulement, peut-être, qu’il s’est pleinement rendu compte de son statut de marionnette.

Pendant ce temps, en particulier depuis le discours belliqueux du ministre britannique de la Défense, Ben Wallace, le 15 janvier, un pont aérien établi avec des bases occidentales lui délivrait en continu des équipements militaires sans utilité véritable, mais qui ne faisaient qu’accentuer la pression. Les soldats russes, dans leur avancée, découvrent et exhibent des missiles antichar Javelin et autres cadeaux de l’OTAN même pas déballés. Cette avalanche d’armements n’avait nullement pour but de protéger l’Ukraine, mais bien au contraire de provoquer une intervention russe. Les mots maladroits – prononcés peut-être sous narcotiques – de Zelensky à la conférence de Munich, le 19 février, au sujet d’une option nucléaire pour l’Ukraine ont scellé son sort. Poutine y a directement fait allusion le 21 février. Dans une rixe, celui qui menace de sortir son pistolet quand il n’a qu’un canif en poche est sûr de mal finir. Une fois l’opération « Z » déclenchée, il n’a pu que mesurer l’étendue de la solitude. Les alliés qui le gavaient d’armes et de harangues n’étaient plus là. « Où êtes-vous, les amis ? Qui est avec nous ? Je ne vois personne ! Tout le monde a peur » : il ne restait à Zelensky qu’à entamer la complainte des Nguyen Van Thieu, des Noriega, des Pahlavi et de tous les alliés jetables de l’Occident.

Le destin de ce comique talentueux finissant tragédien malgré lui est une pièce posthume de Shakespeare mâtinée de Kusturica. Dans un sketch de 2017, il imitait son collègue géorgien Saakachvili – avant de nommer l’ex-président géorgien défait par les Russes « conseiller pour les réformes » en Ukraine – et de finir, comme lui, seul face à l’ours, les yeux exorbités de peur et de cocaïne. Zelenski est un symbole. Il nous fait réfléchir aux pièges de l’ego et du dédoublement artistique. À nos illusions sur la marche du monde. Aux circonstances et aux moments où la frivolité n’a aucune place, et que nous peinons de plus en plus à discerner.

D’autres que lui imploreront bientôt : « Où êtes-vous, les amis ? » En coupant les ponts avec la Russie, l’Europe se prive d’une source d’énergie actuellement irremplaçable. Va-t-elle grelotter, affronter son handicap avec courage ou revenir au robinet en rampant ? Mais il ne s’agit pas seulement de gaz. Il s’agit aussi d’un horizon culturel, spirituel et humain qu’on barre de nouveau et pour de longues années d’un rideau de fer.

Nous aurons lâchement abandonné l’Ukraine après l’avoir poussée dans le dos. Nous resterons à mariner dans notre abjection entre deux mépris : celui des maîtres anglosaxons et celui des alliés répudiés de l’Est, ukrainiens ou russes. Nous continuerons de fantasmer sur des principes que nous passons notre temps à bafouer, de tourner en dérision ce qui fait l’épine dorsale d’une vie et de vénérer des foutaises. En guise de récompense, nous serons immergés dans le lavage de cerveau massif de l’idéologie woke, de la cancel culture et du délire transhumaniste. Toute allusion à une conception traditionnelle de l’homme, de la morale ou de la famille vous vaudra l’accusation de sympathies prorusses. Toute référence à la Russie, à sa vision du monde, à ses valeurs, sera interdite.

Par extension, nous poursuivrons notre inexorable provincialisation dans l’ombre d’une Amérique malade cependant que les Russes avec les Chinois construiront la forteresse du bloc eurasien. Nous nous consolerons de nos pénuries avec des pronostics d’apocalypse climatique pendant que le gaz de Sibérie sera détourné vers des clients moins cinglés. Ainsi jusqu’à ce que notre exaspération soit plus forte que notre lâcheté, notre inconfort plus pressant que nos illusions. Ou jusqu’à ce que notre déni du réel fasse s’effondrer tout l’édifice.

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La tragédie du comédien Zelenski sera évoquée un jour comme un emblème de la noyade de l’Europe dans ses propres déjections. Mais je peux me tromper. Je l’espère.

• Article de Slobodan Despot paru dans la rubrique « Le Bruit du Temps » de l’Antipresse n° 326 du 27/02/2022.

envoyé par Philippe Loubière

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  1. « L’intégrité même de l’administration britannique rendait le gouvernement despotique plus inhumain et plus inaccessible à ses sujets que ne l’avaient jamais été les chefs asiatiques ou les conquérants brutaux. Intégrité et détachement (aloofness) furent les symboles d’une division absolue des intérêts, tellement grande que ceux-ci ne pouvaient même plus entrer en conflit. En comparaison, l’exploitation, l’oppression, ou la corruption apparaissent comme les garants de la dignité humaine, parce que l’exploiteur et l’exploité, l’oppresseur et l’opprimé, le corrupteur et le corrompu, continuent à vivre dans le même monde, partagent encore les mêmes buts, se disputent les mêmes enjeux. Or, justement, c’est ce tertium comparationis que le détachement a détruit » (Hannah Arendt, « The Origins of totalitarianism », The World Publishing Company, 1962.) Voir aussi Eric Werner : « Quand les peuples deviennent des “populations” », AP298 | 15/08/2021.

 

 

Mes chères impertinentes, chers impertinents,

Je dois vous avouer que ce monde continue de me surprendre et pas dans le bon sens du terme.

Je suis assez ébahi du niveau de stupidité atteint par notre population et par ses journalistes qui enchaînent les directs sur la guerre en Ukraine sans recul historique, sans analyse critique de la situation, sans une revue des forces et des faiblesses, et je ne parle pas de celles des Russes (il est de bon ton d’en parler 24h sur 24) mais des nôtres ce qui est autrement plus utile si l’on veut gagner une guerre.

Comprenez-moi bien.

J’ai une conscience historique aigüe.

Et l’histoire qui est tragique regorge d’exemples de guerres dans lesquelles nous nous sommes lancés la « fleur au fusil » et dans lesquelles nous nous sommes fait rétamer.

Gagner une guerre et mieux, gagner la paix, est un défi d’une immense complexité.

Alors lorsque j’entends tous nos « va-t-en-guerre » qui nous expliquent doctement qu’il faut faire plus pour l’Ukraine et pourquoi pas attaquer directement la Russie pour protéger le pays de Tchernobyl, ce qui me vient à l’esprit ce sont les images des mêmes abrutis qui partaient en 1914, il y a un siècle la fleur au fusil.

C’est le moment de visionner à nouveau ces images d’archives mes amis.

 

 

Ils chantaient, ils faisaient la fête, ils trouvaient l’idée chouette d’aller faire la guerre, c’était viril et tellement romantique !

De vous à moi, ils ont drôlement déchanté une fois arrivés dans les tranchées. Les tranchées. Mon arrière grand-père est revenu de celle de Verdun une croix de guerre accrochée à sa poitrine. Mon grand-père est revenu de la seconde guerre mondiale et d’Indochine avec une tripotée de croix de guerre accrochées à la poitrine. Dans tous les cas la guerre c’est moche. C’est dégueulasse. Et en Europe, avec un siècle de recul par rapport à nos anciens de 14, nous savons à quel point les guerres sont longues, terribles, effroyables.

Alors, ne chantons pas les louanges de la guerre. Du haut de l’histoire de l’Europe qui nous contemple, c’est indécent.

Tous ceux qui aujourd’hui travestissent la vérité et la réalité pour exciter des sots porteront une responsabilité historique dans les futurs massacres qui ne manqueront pas de se produire si le conflit devait s’amplifier, se régionaliser et pourquoi pas… se mondialiser.

bombe H

Nous sommes à deux doigts d’une guerre mondiale. 

Ne nous leurrons pas, nous sommes à deux doigts d’une nouvelle guerre mondiale.

L’enjeu ?

Le leadership mondial.

Les acteurs ?

Les Etats-Unis (l’Empire du bien et les « gentils ») avec les chiots Européens d’un côté. De l’autre, l’axe sino-russe dit les méchants, le camps du mal.

Pour le ministre chinois des affaires étrangères, donc pour Pékin, l’alliance avec les Russes est solide comme un roc.

 

Pour gagner une guerre il faut analyser ses forces et ses faiblesses. 

Encore une fois, celles des Russes nous aimons en parler. Moi j’aime parler de ce que les autres veulent éviter. Je veux évoquer les risques que l’on ne veut pas voir. C’est ainsi qu’éventuellement, parfois, on peut sauver l’essentiel. De manière générale on prêche dans le désert, mais cela doit tout de même être fait.

Voici de manière très simplifiée mais pas simpliste la situation.

Sur le papier, nous sommes sacrément plus forts qu’eux en données corrigées de la fin du monde dans le cas d’un conflit nucléaire.

Le problème, c’est que toute notre supériorité est basée sur les effets multiplicateurs de force apportés par la haute technologie.

Dans le cas d’une extension du conflit, la stratégie russe consistera à réduire nos effets multiplicateurs de forces. Supprimer nos satellites, nos communications, nos ordinateurs. Si la Chine cesse de nous fournir en millions de pièces détachées pensez-vous vraiment que nous pourrons continuer à produire des missiles anti-char, pour avion et des obus pour canon ? Pensez-vous que nous pourrons faire rouler nos chars qui nécessitent des miroirs, des puces, des stabilisateurs de visée et tout le tintamarre d’une logistique impressionnante ?

Pensez vous que nous avons assez de stocks alors que la France ne produit même plus ses fusils et ni même ses munitions ?

On se moque de la Russie qui semble patiner en Ukraine.

 

Et vous savez-quoi ?

Elle patine !

Et vous savez pourquoi ?

Parce que nous lui savonnons la planche. 

Je ne vous dis pas qu’il ne faut pas le faire et ce n’est pas le but de mon propos, je dirais même que d’un point de vue stratégique user au maximum les forces russes en Ukraine en faisant absorber le choc de la poussée russe par les Ukrainiens c’est une excellente idée. Chaque char russe détruit par les Ukrainiens sera un char russe que nous n’aurons pas éventuellement à affronter.

Non, la question est ferions-nous mieux et combien de temps allons -nous pouvoir tenir ?

Si nous avons livré 17 000 missiles anti-char à l’Ukraine et 2 000 stinger- contre les avions, à votre avis, ils nous en restent combien maintenant ?

Je vous pose la question autrement. Si demain l’armée russe pousse vraiment fort en rasant tout sur son passage, et que nos 17 000 missiles sont détruits en Ukraine, on arrêtera les Russes avec quoi ?

Quelle est notre capacité de production ? Combien de temps peut-on tenir un conflit de très haute intensité ?

J’ai un début de réponse à vous fournir.

Nos arsenaux sont aussi vides d’armes, de munitions, et de pièces détachées que nos stocks de masques étaient prêts il y a deux ans lors de la pandémie.

Les Russes se préparent depuis 8 ans.

Ils repèrent les câbles sous-marin, ils dézinguent des satellites ce qui nous fait hurler mais ils peuvent nous couper le son et l’image et ils le feront nous plongeant dans la réalité d’un conflit du début siècle. Ils préparent leur agriculture, ils préparent des abris anti-atomiques, ils rendent leur système aussi résilient et autonome que possible.

A la fin, ce sera char contre char, fantassin contre fantassin, fusil contre fusil.

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Et à ce jeu, sans nos « effets multiplicateurs de force », ils nous restera 200 chars Leclerc (et encore je ne prends pas en compte ceux qui sont en panne) à opposer aux vieux chars russes, certes, mais vieux par milliers. Nous aurons des millions de conscrits par rapport à nos trois divisions de « professionnels » et une population qui ne sait même pas tenir un fusil et nos bobos citadins qui considèrent une arme comme un truc de fou furieux et de déséquilibré.

Si le conflit devait durer, si le conflit devait s’élargir, si la Chine rentrait elle aussi dans la partie côté russe, nous nous retrouverions très vite sans rien.

Rien.

Plus rien.

Plus une pièce, plus un ordinateur, plus un téléphone, plus un smartphone, plus une bagnole. Rien.

La Russie possède l’énergie la plus abondante de la planète et des réserves immenses par sa géographie impressionnante. La Chine possède toutes les usines.

Je vais vous le dire autrement, mon analyse m’amène à la conclusion suivante. En cas de conflit conventionnel nous opposant (nous l’Otan) à une alliance Russie/Chine, nous perdons le conflit en quelques semaines. Je pense également que nous préfèrerons l’occupation à l’annihilation nucléaire.

Ne faites pas l’erreur de sous-estimer les Russes, ne croyez pas que Poutine soit fou. Les Russes connaissent nos faiblesses bien mieux que nous, puisque nous n’avons pas le droit d’en parler, de les évoquer comme il se devrait.

Il n’y aura personne pour partir, comme en 14 la fleur au fusil quand le canon russe tonnera.

Nous livrerons la France sans même nous battre.

Nous gagnerions donc à plus d’humilité, de sagesse, de pondération et la négociation reste encore la moins mauvaise des solutions et des options.

En attendant, notre économie va se faire ravager par les prix de l’énergie, notre confort va considérablement diminuer, et n’imaginez pas que cette guerre si proche et si loin à la fois sera indolore. Même Bruno le Maire qui ne voit jamais rien venir vient de demander aux Français de… réduire la température dans leurs maisons. Pauvre mamamouchi. S’il savait seulement. Des millions de Français mettent déjà des pulls et baissent le thermostat et cela depuis plusieurs années déjà.

Il est déjà trop tard, mais tout n’est pas perdu.

Préparez-vous !

Charles SANNAT