La guerre en Ukraine 

+ Bhadrakumar commente le bilan du premier mois de guerre dressé hier par le Ministère de la Défense russe. Pourquoi n’y a-t-il pas plus de commentateurs en Europe capables de cette clarté de vues? 

Le ministère russe de la défense a choisi le voyage de Biden comme toile de fond parfaite pour présenter les véritables proportions du succès de son opération spéciale en Ukraine. La crédibilité des États-Unis et de l’OTAN est sur le point d’être irrémédiablement compromise, alors que le rouleau compresseur russe traverse l’Ukraine avec en ligne de mire le double objectif de la “démilitarisation” et de la “dénazification”.

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L’état-major russe a révélé vendredi que les forces armées ukrainiennes, entraînées par l’OTAN et les États-Unis, ont subi des pertes considérables : L’armée de l’air et la défense aérienne ukrainiennes sont presque entièrement détruites, tandis que la marine du pays n’existe plus et qu’environ 11,5 % de l’ensemble du personnel militaire a été mis hors service. (L’Ukraine ne dispose pas de réserves organisées).

 

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Selon le chef adjoint de l’état-major général russe, le colonel général Sergey Rudskoy, l’Ukraine a perdu une grande partie de ses véhicules de combat (chars, véhicules blindés, etc.), un tiers de ses systèmes de roquettes à lancement multiple, et bien plus des trois quarts de ses systèmes de défense anti-missiles et de ses systèmes de missiles tactiques Tochka-U.

Seize principaux aérodromes militaires ukrainiens ont été mis hors service, 39 bases de stockage et arsenaux ont été détruits (qui contenaient jusqu’à 70 % de tous les stocks d’équipements militaires, de matériel et de carburant, et plus d’un million 54000 tonnes de munitions).

Il est intéressant de noter qu’à la suite des frappes intenses et de haute précision sur les bases et les camps d’entraînement, les mercenaires étrangers quittent l’Ukraine. Au cours de la semaine dernière, 285 mercenaires se sont échappés en Pologne, en Hongrie et en Roumanie. Les forces russes détruisent systématiquement les cargaisons d’armes occidentales.

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Plus important encore, la mission de libération du Donbass est sur le point d’être accomplie. En termes simples, les principaux objectifs de la première phase de l’opération ont été atteints.

Outre Kiev, les troupes russes ont bloqué les villes du nord et de l’est de Tchernigov, Sumy, Kharkov et la ville de Nikolaev sud, tandis qu’au sud toujours, Kherson et la majeure partie de la région de Zaporozhye sont sous contrôle total – l’intention étant non seulement d’entraver les forces ukrainiennes, mais aussi d’empêcher leur regroupement dans la région du Donbass (…)

“Nous n’avions pas prévu de prendre ces villes d’assaut dès le départ, afin d’éviter les destructions et de minimiser les pertes parmi le personnel et les civils”, a déclaré Rudskoï. Mais, a-t-il ajouté, une telle option n’est pas non plus exclue dans la période à venir“.

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+L’armée russe continue la progression lente et méthodique de ses troupes au sol. Et la destruction systématique par des frappes de missiles précis d’objectifs militaires ukrainiens. Le fil de la négociation n’est pas rompu avec Kiev mais, lentement, l’armée russe prend de plus en plus de “gages”. Il y aura un moment où les Ukrainiens devront se persuader de l’intérêt de négocier vite, sous peine de perdre beaucoup. 

+ Les troupes russes ont obtenu la reddition des combattants ukrainiens qui défendaient Nikolaïevka à proximité de Kiev.

Les troupes russes sont entrées à Slavutich, à l’ouest de Tchernigov. Elles étaient stationnées à proximité depuis les premiers jours de la campagne.  Des affrontements sporadiques avec l’armée ukrainienne ont eu lieu, en particulier ces derniers jours. Cependant la démilitarisation de la ville (remise à l’armée russe de toutes les armes de combats) a été négociée avec le maire.  L’armée russe a précisé qu’elle se retirerait de la ville dès l’opération de désarmement effectuée, se contentant de points de contrôle aux abords. Surtout, la ville reste sous drapeau ukrainien. Naturellement cette approche n’est pas du goût des autorités ukrainiennes car il est difficile de traiter les Russes de “barbares” si l’on connaît le détail. Encore plus naturellement, les médias occidentaux subventionnés ne vous diront rien de tout cela.

+ D’une manière générale, les médias occidentaux reproduisent sans vérification les informations fournies par l’Ukraine – elle-même conseillée par des cabinets de relations publiques américains qui aident (comme avec la Croatie au début des années 1990) à formater une communication sur mesure.  Il y a bien entendu des exceptions.

+ On lira par exemple le très édifiant article de Sonja Van den Ende, journaliste néerlandaise sur la satisfaction de la population à l’arrivée des troupes russes à Henichesk (côte de la mer d’Azov). 

+ Le journaliste britannique Patrick Lancaster témoigne de la dureté de l’affrontement qui a eu lieu à Marioupol. Comme elle l’avait annoncé, l’armée russe, accompagnée des troupes de la République de Donetsk, n’a pas fait de prisonniers parmi les combattants du bataillon Azov qui n’ont pas saisi les offres de reddition. 

Rendez-vous sur son canal Telegram. Il témoigne de ce que le discours tenu en Occident est très loin de la réalité. Il a parlé avec des habitants qui avaient été empêchés d’emprunter les corridors humanitaires par les combattants ukrainiens. Et il corrobore l’idée que les “Azov” et autres combattants ukrainiens avaient pris la population de Marioupol en otage.  “Je sais que je passerai pour un menteur à la maison. Mais je dois bien dire ce que j’ai vu”. 

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A partir d’Izoum – où les troupes russes établissent lentement leur contrôle afin de minimiser les pertes parmi les habitants – l’armée russe a pris, plus au sud, Kamenka et poursuivi dans la direction de Slaviansk. Une frappe de missile Iskander a frappé un regroupement de troupes ukrainiennes à Barvenkovo. D’autres frappes ont détruit l’artillerie ukrainienne stationnée dans la région. 

+ dans la “Nouvelle Russie”, au sens historique du terme, les troupes russes continuent leur avancée, 150 à 200 km au-dessus d’une ligne Kherson, Melotopol, Marioupol. 

+ La destruction d’un dépôt de carburants a causé une énorme déflagration à Lvov. C’est la frappe la plus spectaculaire dans une série de l’armée russe pour priver l’armée ukrainienne de tout point d’appui et de toute ressource.  Des objectifs ont été détruits aussi à proximité de Jitomir. 

+ Une mine a été identifiée par les autorités turques, à proximité de leurs côtes, ayant vraisemblablement dérivé depuis le large des côtes de l’Ukraine où la marine ukrainienne en avait installé au lendemain de l’attaque russe. Il pourrait y en avoir d’autres. 

+ Des Ukrainiens ont passé des coups de fil à des réservistes russes  pour leur faire croire qu’ils étaient mobilisés. 

Le conflit géostratégique

En jaune, sur la carte ci-dessus, les pays qui sanctionnent la Russie. Donc, en gris, les pays qui refusent de se joindre aux sanctions occidentales. On a donc les Etats-Unis et leurs “alliés” (un euphémisme pour “vassaux” disait déjà Brzezinski en 1997) contre le reste du monde. 

+ Entrons dans le vif du sujet. On se rappelle que Donald Trump avait été visé par une procédure d’impeachment pour avoir demandé au président Porochenko, le prédécesseur de Zelenski, des informations sur le fils de Joe Biden.  Eh bien laissons la parole au Daily Mail: 

Le gouvernement russe a tenu une conférence de presse jeudi, affirmant que Hunter Biden a contribué à financer un programme de recherche militaire américain sur les “armes biologiques” en Ukraine.
Ces allégations ont toutefois été qualifiées de stratagème de propagande éhonté visant à justifier l’invasion de l’Ukraine par le président Vladimir Poutine et à semer la discorde aux États-Unis.
Mais les courriels et la correspondance obtenus par le DailyMail.com sur l’ordinateur portable abandonné de Hunter montrent que les allégations pourraient bien être vraies.
Les courriels montrent que Hunter a aidé à obtenir des millions de dollars de financement pour Metabiota, un entrepreneur du ministère de la Défense spécialisé dans la recherche sur les maladies à l’origine de pandémies.
Il a également présenté Metabiota à une entreprise gazière ukrainienne prétendument corrompue, Burisma, pour un “projet scientifique” impliquant des laboratoires de haute sécurité biologique en Ukraine.
Le fils du président et ses collègues ont investi 500 000 dollars dans Metabiota par l’intermédiaire de leur société Rosemont Seneca Technology Partners.
Ils ont levé plusieurs millions de dollars de fonds pour la société auprès de géants de l’investissement, dont Goldman Sachs“. 

Le degré de corruption de l’oligarchie américaine et occidentale est devenu tel qu’il et impossible de distinguer entre intérêts privés et publics. Les médias américains n’ont pas voulu investiguer sur le fils de Joe Biden pendant la dernière campagne présidentielle américaine. Le réel se venge. Espérons que la situation restera toujours sous contrôle car un certain nombre de dirigeants occidentaux – à commencer par les néoconservateurs républicains ou démocrates aux USA – vont être démasqués dans les mois qui viennent. Ils pourraient choisir la fuite en avant et la politique du pire. 

JOE BIDEN PRESIDENT SENILE

+ Les passages à vide de Joe Biden – pour parler en langage diplomatique – font qu’il en dit quelquefois plus que ce qu’il devrait: devant des soldats américains stationnés en Pologne, il explique “Ce que nous faisons là en Ukraine…”. A un autre moment, Biden a carrément perdu le contrôle de ces propos et appelé au renversement de Poutine. 

Mais tout ceci ne peut guère camoufler la réalité – telle que Bhadrakumar la résume: 

“Il va de soi que Washington et les capitales européennes savent parfaitement que l’opération russe se déroule comme prévu et qu’il est impossible de l’arrêter. Ainsi, le sommet extraordinaire de l’OTAN du 24 mars a confirmé que l’alliance ne souhaite pas s’engager dans une confrontation militaire avec l’armée russe.

Au contraire, le sommet a décidé de renforcer la défense de ses propres territoires ! Quatre groupes de combat multinationaux supplémentaires de l’OTAN, composés de 40 000 hommes, seront déployés en Bulgarie, en Hongrie, en Roumanie et en Slovaquie sur une base permanente. La proposition de la Pologne de déployer des unités militaires de l’OTAN en Ukraine a été purement et simplement rejetée.

Cependant, la Pologne a d’autres projets, notamment celui de déployer des contingents dans les régions occidentales de l’Ukraine pour soutenir le “peuple ukrainien fraternel” avec l’intention tacite de reprendre le contrôle des territoires historiquement disputés dans ces régions. On ne sait toujours pas quel accord faustien a été conclu à Varsovie le 25 mars entre Biden et son homologue polonais Duda. Il est clair que les vautours tournent autour des cieux ukrainiens. (…)

En effet, si la Pologne fait une offre pour le territoire ukrainien (avec le soutien tacite de Biden), le Belarus serait-il loin derrière pour prendre le contrôle des régions de Polésie et de Volyn en Ukraine ? C’est possible. Il suffit de dire qu’au cours de la période qui s’est écoulée depuis le coup d’État soutenu par la CIA à Kiev en 2014, lorsque les États-Unis se sont installés aux commandes, l’Ukraine a perdu sa souveraineté et est maintenant dangereusement proche de disparaître complètement de la carte de l’Europe !

Washington – Biden personnellement, ayant été la personne de référence de l’administration Obama à Kiev en 2014 – devrait porter cette lourde croix dans les livres d’histoire.

+ Le prochain sommet de l’ASEAN (organisation des pays de l’Asie du Sud-Est) autour des Etats-Unis est repoussé sine die. Nouveau revers diplomatique pour les Américains. 

Chronique de la dédollarisation du monde

Bhadrakumar, toujours lui, résume avec cruauté le naufrage de l’Union Européenne: 

“Quant aux dirigeants européens, ils se retrouvent dans un monde surréaliste, déconnecté des réalités stupéfiantes d’un nouvel ordre mondial. Le vieux Biden, âgé de 80 ans, qui n’a qu’une compréhension limitée du flux torrentiel des événements, a fait une proposition stupéfiante lors de sa conférence de presse de jeudi à Bruxelles : l’Ukraine devrait remplacer la Russie au sein du G20 !

Mais Biden a une âme sœur en la personne de la chef de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, dont la dernière menace est que les compagnies pétrolières et gazières russes “ne seront pas autorisées à exiger le paiement du carburant en roubles.” Elle ignore béatement que l’UE ne dispose pas de moyens plus efficaces pour faire pression sur les entreprises russes !

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Le président russe Vladimir Poutine a surpris les dirigeants occidentaux réunis à Bruxelles en annonçant que la Russie allait rapidement commencer à facturer en roubles les livraisons de gaz aux pays “inamicaux”. Plus de 45 pays inamicaux figurent sur la liste – les États-Unis et les membres de l’UE, ainsi que le Royaume-Uni, l’Australie, le Canada, Singapour, le Monténégro et la Suisse. (Voir l’explication de RT intitulée What buying gas in rubles means for Russia and the West).

En fait, Moscou renforce d’une part l’affaiblissement du rouble, tout en faisant savoir qu’elle est à l’avant-garde d’une nouvelle vague internationale visant à contourner le dollar comme monnaie de base.

Pourtant, Moscou continue également à fournir régulièrement du gaz russe pour le transit vers l’Europe à travers l’Ukraine afin de répondre aux demandes des consommateurs européens (109,5 millions de mètres cubes au 26 mars !). Le fait est que, malgré la rhétorique et les discours grandiloquents, l’Europe a récemment augmenté ses achats de gaz à la Russie de manière significative dans un contexte de prix spot astronomiquement élevés !

Le Conseil européen, qui s’est réuni à Bruxelles le 25 mars en présence de M. Biden, n’a adopté aucune mesure concrète pour faire face à la hausse des prix de l’énergie et n’a pas pu trouver une approche unifiée face à la décision de la Russie de ne recevoir les paiements pour son gaz qu’en roubles.

En ce qui concerne la proposition de la Commission européenne d’établir un nouveau système d’achat commun de gaz pour éviter la surenchère, la déclaration finale du Conseil européen indique simplement que les dirigeants ont convenu de “travailler ensemble sur l’achat commun volontaire de gaz, de GNL et d’hydrogène”, ce qui signifie que les achats communs ne peuvent être effectués que par les pays de l’UE qui sont prêts à s’unir. (C’est nous qui soulignons).

Le chemin est long pour que l’Europe se passe du gaz russe. Le président serbe Aleksandar Vucic a déclaré hier : “Il y a des pénuries de gaz, et c’est pourquoi nous devons parler aux Russes. L’Europe va s’orienter vers une réduction de sa dépendance au gaz russe, mais cela peut-il se faire dans les années à venir ? C’est très difficile.”

“L’Europe consomme 500 milliards de mètres cubes de gaz, alors que l’Amérique et le Qatar peuvent en offrir 15 milliards, jusqu’à la dernière molécule… C’est pourquoi des hommes politiques allemands et autrichiens m’ont dit : “Nous ne pouvons pas simplement nous détruire. Si nous imposons des sanctions à la Russie dans le domaine du pétrole et du gaz, nous nous détruirons nous-mêmes. C’est comme se tirer une balle dans le pied avant de se précipiter dans un combat”. C’est ainsi que certaines personnes rationnelles en Occident voient les choses aujourd’hui.”

Avec les prédictions apocalyptiques d’un échec militaire russe en Ukraine qui s’écroulent et le retour de bâton des sanctions contre la Russie qui commence à mordre, les Européens sont pris en tenaille. Ils auront du ressentiment au fil du temps

+ Et pendant ce temps: “L’ambassadeur Zhang Hanhui a exhorté les hommes d’affaires chinois à Moscou à faire bon usage de la guerre actuelle entre la Russie et l’Ukraine alors qu’il rencontrait des représentants en début de semaine. Selon un message publié le 21 mars sur les médias sociaux par l’Association russe de promotion de la culture Confucius, l’ambassadeur a dit aux chefs d’entreprise de ne pas perdre de temps et de “combler le vide” dans l’économie russe“.

+ Lors du G7 de Bruxelles, les dirigeants occidentaux ont annoncé qu’ils veilleraient à ce que la Russie ne puisse pas “vendre son or” pour alléger le poids des sanctions. Faut-il rire ou pleurer du raisonnement de cette assemblée de Gribouille?  La Russie ne veut pas vendre son or, au contraire : il garantit désormais la valeur du rouble! Pour éviter toute panique bancaire au moment des sanctions, la TVA sur les ventes d’or en Russie a été supprimée. Et les clients des banques russes ont la possibilité de transférer leur épargne en or. 

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Coup de grâce et avec

 

 

POUTINE Echec et Mat !

 

 

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par Régis Chamagne

L’annonce par Vladimir Poutine que les contrats de vente de matières premières russes vers les pays occidentaux seront honorées à condition d’être payés en roubles est arrivée peu de temps après que la Russie ait utilisé pour la première fois des missiles hypersoniques dans sa guerre en Ukraine. Il n’y a pas de hasard.

Déjà, début septembre 2013, j’avais relevé que le président chinois Xi Jinping avait déclaré qu’il fallait dédollariser l’économie mondiale quelques jours après que des missiles S-300 russes, tirés depuis des navires sillonnant en Méditerranée orientale, avaient intercepté des missiles américains tirés contre la Syrie. À cette époque, je l’avais analysé comme la combinaison de la puissance militaire russe et de la puissance économique chinoise pour contrer l’hégémonie américaine.

Pour bien comprendre ce qui se passe en ce moment, il faut peut-être revenir sur deux notions : la notion de puissance comme moteur de la stratégie et la notion de système.

La puissance comme moteur de la stratégie

À propos de stratégie, le général Poirier présente la notion de stratégie intégrale d’État comme la « théorie et pratique de l’ensemble des forces de toute nature, actuelles et potentielles, résultant de l’activité nationale, elle a pour but d’accomplir l’ensemble des fins définies par la politique générale. Elle associe les résultats des trois stratégies économique, culturelle et militaire dans une unité de pensée et d’action qui combine et leurs buts et leurs voies et moyens. »

Pour s’exercer, la stratégie intégrale d’État s’appuie donc sur des capacités (les moyens) qui permettent de développer le cas échéant une certaine puissance (les voies). Ainsi, les capacités constituent le socle à partir duquel une certaine puissance peut être mise en œuvre. Constituer des capacités est un travail de long terme ; exercer sa puissance est question de circonstances. On peut formuler cela différemment : constituer des capacités, c’est accumuler de l’énergie potentielle ; exercer sa puissance, c’est transformer l’énergie potentielle en énergie dynamique en tant que de besoin.

Le système

Il existe une littérature sur la systémique théorique relativement abondante, dont les deux ouvrages de référence : « Théorie générale des systèmes » de Ludwig von Bertalanffy et « Théorie du système général » de Jean-Louis Le Moigne. La notion de système a été exprimée de différentes façons. Pour ma part, je retiendrai une définition qui en combine plusieurs : « Un système est un ensemble d’éléments en interaction dynamique, organisés en fonction d’un but, et immergé dans un environnement. » La complexité d’un système varie avec le nombre d’interactions, de liens entre les éléments.

Le but en fonction duquel les éléments sont organisés est la raison d’être du système en question, son cœur existentiel en quelques sortes. C’est à partir de la compréhension du but que l’on peut classer les éléments du système par ordre d’importance, que l’on peut les hiérarchiser. En effet, une des caractéristiques des systèmes est qu’ils sont hiérarchisés, et plus un système est complexe, plus il est hiérarchisé. Le ou les centres de gravité du système, selon l’expression de Carl von Klausewitz, sont les éléments les plus élevés dans la hiérarchie du système, ceux qui sont directement reliés au but du système, donc à son existence même.

À ce stade, et avant d’analyser la confrontation des volontés en cours, on peut dire que le but du système anglo-américain et celui du système russe sont différents et d’ailleurs cela se manifeste de manière éclatante à travers la nature des propagandes de part et d’autre. Il est important de comprendre cela.

Pour finir avec la notion de système, il convient d’introduire les notions de dangerosité, de fragilité et de vulnérabilité. Un élément dangereux est un élément qui, s’il disparaît ou s’affaiblit, met en jeu la survie du système, au bout d’un certain temps ; il est lié à la notion de centre de gravité, soit directement, soit indirectement. Un élément fragile est un élément qui peut facilement se rompre. Lorsqu’un élément dangereux est à la fois fragile, on a alors affaire à une vulnérabilité du système.

Dans la situation d’une confrontation des volontés, un bon stratège aura analysé l’adversaire correctement, c’est-à-dire identifié ses centres de gravité, et aura accumulé suffisamment d’énergie potentielle pour, le moment venu, la transformer en énergie dynamique afin d’être en mesure de fragiliser les éléments dangereux du système adverse. C’est ce qu’ont fait les adversaires des États-Unis depuis au moins quinze ans (Russie, Chine, Iran…). C’est ce que n’ont pas fait les dirigeants occidentaux (banques et multinationales) pendant tout ce temps, par autosatisfaction, aveuglement, manque d’intelligence ou simplement paresse.

Deux systèmes, deux visions, une confrontation

Schématiquement, on pourrait résumer les buts des deux systèmes qui s’opposent de la façon suivante :

• S’agissant du système mené par les États-Unis : « Dominer le monde ». Les outils pour atteindre ce but sont la globalisation économique et consubstantiellement la disparition des États-nations (à l’instar de l’UE), la maîtrise de la monnaie grâce au dollar, à la City, à Wall Street et aux paradis fiscaux, et la suprématie militaire pour imposer tout cela. Le centre de gravité de ce système est l’argent, véritable dieu avec ses églises et ses prêtres.

• S’agissant du système concurrent : « Se protéger pour maintenir son identité », ce qui implique un monde multipolaire et des règles de sécurité globale. Les instruments pour réaliser cet objectif sont des partenariats multiples grâce à des institutions telles que l’OCS, les BRICS, l’EAEU ou encore l’ASEAN, une autonomie énergétique, alimentaire et financière et un système éducatif (écoles et université) performant grâce à des États centralisés. Le centre de gravité de ce système est la, ou plutôt les civilisations.

Tandis que les adversaires des États-Unis ont analysé correctement le système anglo-américain, en ont tiré les enseignements qu’il convient et ont amassé de l’énergie potentielle ciblée pouvant être transformée au moment adéquat, les « élites » américaines ont analysé leurs adversaires (pays récalcitrants face à leur but) à l’aune de ce qu’ils sont, ce qui est une faute stratégique, mais cela s’explique.

Dans un livre intitulé « Pourquoi le monde déteste-t-il l’Amérique ? » paru en 2002, après le 11/09/2001, un chapitre porte le titre « L’Amérique est le monde, et le monde est l’Amérique ». Les auteurs écrivent : « L’Amérique ne se présente donc pas comme une puissance impériale surannée en quête de sphères d’influence et en concurrence avec d’autres empires ; elle est une hyperpuissance qui n’a pas d’égale […] Si le monde est l’Amérique, il s’ensuit que les intérêts de l’Amérique sont forcément les intérêts du monde. Et que ceux qui agissent contre les intérêts, la culture ou la vision du monde de l’Amérique attentent en réalité au bien-être et à la sécurité de la planète. »

La combinaison de suprémacisme et du sentiment du destin manifeste (à cet égard, lire « Dieu est américain – De la théodémocratie aux États-Unis » de Jean-François Colosimo) a maintenu les « élites » américaines dans un fantasme qui, se heurtant de plus en plus souvent à la réalité des événements et des situations, a été compensé par une propagande chaque jour plus violente et idiote, propagande destinée avant tout à eux-mêmes. Corrélativement, n’ayant pas analysé correctement leurs adversaires, ils n’ont pas senti le moment où ils allaient trop loin et où ils touchaient à la raison d’être du système adverse. Ils n’ont donc pas pu anticiper la réaction de leurs adversaires. Et le pire, c’est qu’ils n’ont toujours pas compris que la Chine, l’Inde, les pays d’Afrique, d’Amérique latine, du Moyen-Orient et d’Asie du sud-est n’attendaient que cela. Ils continuent à essayer d’imposer leurs décisions au reste de la planète tandis que celle-ci attend patiemment la fin de la partie et l’effondrement de la puissance américaine… Aveugles jusqu’au bout ! Cet effondrement est en cours.

L’effondrement

Le 26 mars 2018, dans un article intitulé « Une so british hystérie », j’écrivais ceci : « Le système SWIFT : « Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication » est un système de communication internationale qui permet aux banques de faire des transferts électroniques entre elles. Il est contrôlé par les États-Unis et la Grande-Bretagne, ce qui leur donne toutes les informations stratégiques sur les politiques des banques dans le monde entier. À la suite d’une attaque contre une banque russe via SWIFT, la Russie a développé son propre système interbancaire. La suite logique est que l’abandon de SWIFT par les BRICS, puis par d’autres pays, n’est qu’une question de temps. »

L’annonce récente de Vladimir Poutine au sujet du paiement en roubles des ressources russes annonce la fin du dollar en même temps qu’un processus en cours. L’Allemagne a beau s’insurger contre une rupture de contrat, le rouleau compresseur de l’Histoire est en marche, et nous sommes du mauvais côté.

Voici ce qu’écrit Godfree Roberts dans le Saker :

« Le 1er avril, la Chine et l’Union économique eurasienne – Russie, Arménie, Biélorussie, Kazakhstan et Kirghizistan – dévoileront un système monétaire et financier international indépendant. Il sera basé sur une nouvelle monnaie internationale, calculée à partir d’un indice des monnaies nationales des pays participants et des prix internationaux des matières premières.

Les DTS (Droits de Tirage Spéciaux) s’inspirent de l’invention de John Maynard Keynes, une monnaie synthétique qui tire sa valeur d’un vaste panier mondial et public de devises et de matières premières. Totalement résistante à la manipulation, elle est aussi stable que l’est une pyramide.

Les DTS constituent une alternative attrayante au dollar américain qui est devenu toxique pour l’EAEU, les 143 États membres de la BRI, l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS), l’ASEAN et le RCEP, organisations dont aucune ne compte les États-Unis parmi ses membres et toutes comptent la Russie parmi ses membres, à part entière ou en tant que correspondant.

Le fait que l’EAEU, la BRI, l’OCS, l’ASEAN et le RCEP discutaient déjà d’une fusion avant l’opération en Ukraine n’en est que plus amusant.

Je prédis une proche mutinerie monétaire. »

Et maintenant ?

La question qui reste est : Quelle forme va prendre l’effondrement ?

Je vois deux scénarios extrêmes :

  • Un effondrement économique extrêmement brutal aux États-Unis qui provoquera une guerre civile. Un grand procès de Nuremberg N°2 pour juger les crimes commis au nom de la démocratie et des droits de l’Homme depuis au moins trente ans.
  • Une reddition sans condition des pays occidentaux, à commencer par ceux de l’UE, le Japon, la Corée du sud et l’Australie amenant à un atterrissage sans trop de douleur.

Entre ces deux scénarios extrêmes, toutes les spéculations sont possibles. Ce qui est certain, c’est que nous allons nous régaler à observer les retournements de veste en cascade et le bal des cons.

source : Régis Chamagne

 

 

Guerre Ukraine-Russie

 

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