Les forces ukrainiennes sont obligés

 

 

de rester sur la ligne de front pendant

 

que l’artillerie russe les pulvérise

 

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par Moon of Alabama.

Les forces militaires russes écrasent les forces terrestres ukrainiennes en faisant un usage intensif de l’artillerie lourde. L’artillerie ukrainienne a été détruite ou manque de munitions. Les forces ukrainiennes ont reçu l’ordre de rester sur leur position et de tenir la ligne de front. Cela ne fait que garantir que les frappes de l’artillerie russe les détruiront.

L’ordre a été donné parce que l’« Occident » a poussé le président ukrainien à ne pas faire la paix avec la Russie. La conséquence sera la destruction assurée de l’armée ukrainienne.

D’aucuns prétendent que la progression russe en Ukraine est lente, voire stoppée :

« La semaine dernière, les États-Unis ont estimé que les troupes russes progressaient « lentement et de manière inégale » dans le Donbass, souvent de « plusieurs kilomètres … par jour, simplement parce qu’elles ne veulent pas trop s’éloigner de leurs lignes logistiques et de soutien », a déclaré un haut fonctionnaire américain aux journalistes. …

Mais dans ses rapports quotidiens, l’Institut pour l’étude de la guerre a noté que les forces russes n’ont effectué aucune attaque terrestre confirmée lundi ou mardi. Il indique qu’une frappe d’artillerie ukrainienne, le 30 avril, sur un quartier général de commandement russe près d’Izium a ralenti la poussée russe, et note que, plus au nord, une contre-attaque ukrainienne, lundi, a repoussé les forces russes de 25 miles à l’est de Kharkiv. »

Ces affirmations ne résistent pas à la réalité. Comme Clausewitz l’a écrit à propos du Schwerpunkt dans « On War » :

« Quel que soit l’élément central de la puissance de l’ennemi – le point sur lequel vos efforts doivent converger – la défaite et la destruction de sa force de combat restent la meilleure façon de commencer, et dans tous les cas, ce sera un élément très important de la campagne. …

En nous basant sur l’expérience générale, les actes que nous considérons comme les plus importants pour la défaite de l’ennemi sont les suivants :

  1. La destruction de son armée, si elle est significative.
  2. S’emparer de sa capitale si elle n’est pas seulement le centre de l’administration mais aussi celui de l’activité sociale, professionnelle et politique.
  3. Porter un coup efficace à son principal allié si celui-ci est plus puissant que lui. »

Étant donné que l’armée russe a pour mission de démilitariser l’Ukraine, selon la première tâche de Clausewitz, c’est ce qu’elle fait.

La Russie utilise les meilleurs moyens disponibles pour détruire l’armée ukrainienne. Sur le terrain, cela signifie une utilisation massive, systématique et impitoyable de l’artillerie.

Les rapports sur le moral élevé des soldats ukrainiens qui stoppent les avancées russes sont des vœux pieux quand on les compare à la réalité du champ de bataille.

Extrait de la préface du livre King of Battle : Artillery in World War I (également ici) :

« L’artillerie a dominé les champs de bataille de la Première Guerre mondiale. Cela s’est manifesté de diverses manières, depuis les genres de blessures et les données cliniques des médecins, jusqu’aux mémoires, journaux intimes et lettres, en passant par les changements de doctrine militaire après la guerre. Aucune nation ayant connu des combats terrestres importants ne supposerait allègrement que le moral puisse remplacer la puissance de feu. L’artillerie a même la distinction douteuse de causer un nouveau diagnostic, le traumatisme dû aux bombardements. »

Le moral ne peut pas remplacer la puissance de feu. Le moral est détruit lorsque les soldats sont soumis à des tirs d’artillerie concentrés. La Russie en tire beaucoup.

Comme je l’ai écrit il y a une semaine après avoir lu le rapport militaire russe du jour :

« Les quelque 1000 missions d’artillerie effectuées au cours des dernières 24 heures et des jours précédents témoignent d’intenses préparatifs en vue des prochaines attaques par les forces mécanisées russes. Dans l’ensemble, c’est l’artillerie qui fera le plus de dégâts aux troupes ukrainiennes. Au cours de la Seconde Guerre mondiale et d’autres guerres mécanisées modernes, environ 65% de toutes les pertes ont été causées par des frappes d’artillerie. Le taux actuel du côté ukrainien sera probablement plus élevé. »

Il y avait à l’époque peu d’articles sur la situation de l’artillerie sur la ligne de front ukrainienne. J’en ai trouvé trois qui sont sortis depuis. Ils montrent ce que la puissance de l’artillerie fait à une armée et confirment mon point de vue précédent.

Tout d’abord, un article de Politico qui a été publié le jour même où j’écrivais ce qui précède et qui a été ajouté à sa mise à jour. Les citations les plus frappantes :

« La situation est très mauvaise, [les forces russes] utilisent la tactique de la terre brûlée », a déclaré par texto cet homme de 31 ans, marié et père de deux enfants. « Ils détruisent tout simplement tout avec l’artillerie, en bombardant jour et nuit », a déclaré [le lieutenant Ivan Skuratovsky] par texto. …

La veille, il a déclaré à POLITICO que ses soldats étaient bombardés par des obusiers, des mortiers et des systèmes de roquettes à lancement multiple russes « tous en même temps ». Quelques heures auparavant, dit-il, ils avaient été attaqués par deux avions de guerre Su-25, « et notre journée est devenue un enfer ».

Un article de l’AFP, publié le 30 avril, nous apprend ceci :

« Les troupes russes dans l’est de l’Ukraine, dans la région du Donbass, sont passées d’une stratégie de rouleau compresseur à une stratégie consistant à éroder sans relâche leurs adversaires dans l’espoir de les écraser. …

L’armée ukrainienne n’a guère d’autre choix que d’essayer de bloquer son ennemi, plus grand et mieux équipé, dans les plaines tentaculaires du Donbass, où l’artillerie est reine. …

Le pessimisme quant aux chances de repousser les Russes semble se répandre. …

Bien qu’ils tiennent bon sur le champ de bataille, de nombreux soldats d’infanterie ukrainiens admettent se sentir dépassés. …

« Viking », un sergent-chef de 27 ans qui a combattu à Kreminna, a déclaré que ses camarades sont épuisés et attendent l’ordre de se retirer. …

« Si c’était une guerre entre forces d’infanterie, nous aurions une chance. Mais dans cette zone, c’est avant tout une guerre d’artillerie et nous n’avons pas assez d’artillerie », dit-il. …

« Pour 300 obus qu’ils tirent, nous en tirons trois ». »

Et ceci, tiré du Christian Science Monitor d’hier :

« L’équipe d’artillerie ukrainienne était en train de prendre position dans le nord du Donbass, le long de la ligne de front près d’Izioum. Les soldats n’ont même pas eu le temps d’orienter leurs canons qu’ils ont été découverts par un drone russe.

Les premiers obus russes de 152 mm, tirés par des obusiers situés à plus de 15 km, ont atterri près des canons ukrainiens. Alors que l’équipe d’artillerie courait pour se mettre à l’abri, son véhicule a été touché et a commencé à brûler.

Le conducteur, grièvement blessé, a foncé dans les buissons alors que les obus pleuvaient. Les survivants se sont échappés à pied, courant à découvert à travers champs.

Roman, un jeune artilleur portant une courte barbe tachetée, se souvient des événements depuis sa chambre dans un hôpital militaire sombre de Kramatorsk, les yeux vitreux et une perfusion intraveineuse dans le bras gauche, alors qu’il se remet d’une commotion due à l’explosion. Il n’a donné que son prénom, conformément aux règles militaires ukrainiennes applicables aux soldats blessés.

La plus grande surprise pour lui ? « Que je sois encore en vie ici, après ce bombardement », dit-il sans enthousiasme, en fermant les yeux et en s’allongeant sur son lit. …

La Russie a intensifié ses bombardements dans une tentative apparente d’avancer sur la région orientale à partir de l’axe Izium, au nord, Kherson et Zaporizhzhia au sud. Le mouvement en tenaille cherche à couper certaines des forces ukrainiennes les plus aguerries …

Dans l’unité de Roman, le conducteur est mort, le commandant est en soins intensifs, un autre artilleur est blessé par des éclats d’obus, et les autres sont commotionnés, comme Roman. …

« Leur artillerie ne s’arrête jamais, jamais », dit le commandant adjoint du bataillon ukrainien du Donbass, un major qui n’a donné que le surnom de Kot (Chat). Il parle à Slaviansk avec une cagoule couvrant son visage, alors qu’une sirène de raid aérien retentit dans la ville.

« Ils changent de stratégie, mais c’est toujours ce que nous attendons de la Russie », déclare le major Kot. Il n’y a plus de longues colonnes vulnérables : « Ils envoient d’abord des unités de reconnaissance, puis tirent des obus d’artillerie, et enfin lancent les chars », dit-il. « Si ces chars sont détruits, ils en envoient d’autres ». …

« Nous manquons vraiment d’artillerie lourde », déclare le sergent ukrainien Viktor Davydov, en parlant rapidement des besoins de l’Ukraine, après être revenu dans la ville de Druzhkivka depuis le front, où il dit que les frappes d’artillerie russes se poursuivent « 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 ».

« Quand la Russie tire 200 obus sur nous, nous en tirons 10 sur eux », explique le sergent Davydov, qui porte des lunettes de soleil, un pistolet sur la cuisse et une épaulette à tête de mort aux couleurs bleu et jaune du drapeau ukrainien.

Son travail consiste à emmener les hommes fraîchement mobilisés sur le front « pour leur montrer qu’il ne faut pas avoir peur » et leur apprendre « comment creuser et créer des positions défensives très efficaces » pour compenser le déséquilibre de la puissance de feu avec la Russie.

« Je leur dis que tout ce qu’ils ont à faire, c’est de tenir notre ligne, et de ne pas reculer », explique le sergent Davydov. Le coût peut être élevé. Le sergent se souvient qu’à la fin du mois d’avril, 10 recrues lui ont été envoyées une nuit, à 23 heures. À 6 heures du matin, deux étaient mortes et trois blessées par l’artillerie russe. »

Le Parlement ukrainien a récemment modifié la loi afin que les forces de défense territoriale ukrainiennes, comparables au Volkssturm allemand, puissent désormais être utilisées dans tout le pays. Les habitants de l’ouest de l’Ukraine qui se sont portés volontaires pour ces unités dans l’espoir d’éviter d’être enrôlés dans l’armée vont maintenant être envoyés sur la ligne de front du Donbass où l’artillerie russe va les exploser.

Les États-Unis ont envoyé une centaine d’obusiers en Ukraine et un nombre similaire de pièces d’artillerie diverses proviendront d’autres pays de l’OTAN. Plusieurs problèmes se posent à cet égard.

Le premier problème est la formation. Les obusiers ne peuvent pas être utilisés par des novices. Combien d’Ukrainiens ayant une expérience de l’artillerie sont encore en vie ?

Livrés à la frontière ouest-ukrainienne, les canons devront être transportés sur 1000 kilomètres (600 miles) vers l’est. Leurs munitions lourdes, et l’artillerie a besoin de beaucoup, devront faire le même trajet.

La Russie a maintenant détruit un total de 16 sous-stations électriques le long des lignes ferroviaires. Hier, la Russie a endommagé un important pont ferroviaire sur le Dniepr. Un autre pont ferroviaire sur la ligne reliant la Roumanie à Odessa a été complètement détruit.

L’Ukraine ne peut donc utiliser que ses quelques locomotives diesel pour transporter les canons et les munitions. Ce qui arrivera sur le front oriental sera trop peu et trop tard.

Ces derniers temps, la Russie s’était fixée comme priorité de détruire l’artillerie ukrainienne. Le briefing d’hier soir du ministère russe de la Défense indiquait :

« Les missiles de haute précision des forces aérospatiales russes ont détruit pendant la journée : 4 batteries d’artillerie en position de tir, 3 dépôts de munitions près de Mirnaya Dolina, Bakhmutskaya et Tashkovka, 20 zones de concentration de soldats et d’équipements militaires, et 1 station radar de contre-batterie de fabrication américaine près de Popasnaya. …

Les troupes de missiles et l’artillerie ont touché 1 batterie ukrainienne de lance-roquettes multiples BM-21 Grad en position de tir, ainsi que 83 zones de concentration de soldats et d’équipements militaires. »

Une batterie est une unité d’artillerie de la taille d’une compagnie (~100 hommes) comportant généralement 6 canons. La batterie est utilisée comme une unité de tir, ce qui signifie que tous ses canons tirent en même temps et sur la même cible.

Le briefing d’aujourd’hui fait état de nouvelles pertes d’artillerie ukrainienne :

« Les troupes de missiles ont touché 2 postes de commandement des FAUs, 1 batterie d’artillerie en position de tir, ainsi que 2 lanceurs et 1 véhicule de transport et de chargement du système de missiles tactiques Tochka-U pendant la nuit. …

Les unités d’artillerie ont touché 32 postes de commandement, 5 dépôts de munitions, 403 bastions, des zones de concentration de soldats et d’équipement militaire, et 51 positions d’artillerie ukrainiennes. »

Il s’agit de six batteries ukrainiennes, chacune étant très probablement équipée de six canons ou de plusieurs lance-roquettes, détruites en seulement 24 heures. Les canons américains qui atteignent la ligne de front connaîtront un sort similaire.

Au total, l’armée russe affirme avoir détruit « 325 systèmes de lance-roquettes multiples, 1306 pièces d’artillerie de campagne et mortiers » pendant la guerre.

Un nouveau participant à ces combats d’artillerie sont les drones qui sont utilisés des deux côtés pour diriger les tirs d’artillerie sur les positions ennemies. L’armée russe affirme avoir abattu 20 drones ukrainiens au cours des dernières 24 heures, soit un total de 726.

Les briefings affirment que les forces russes ont « éliminé » jusqu’à 900 « nationalistes » au cours des dernières 24 heures. Ce chiffre est peut-être surévalué, mais compte tenu de l’utilisation massive de l’artillerie, il est tout à fait plausible.

Sans le soutien de l’artillerie en quantité suffisante, l’armée ukrainienne n’a aucune chance de tenir la ligne de front et d’arrêter les mouvements russes. Toute unité qui tente de tenir sur le front sera simplement malmenée par l’artillerie russe jusqu’à ce qu’elle ne soit plus capable de se battre. C’est ce qui se passe actuellement. Comme les Ukrainiens ont l’ordre de ne pas quitter ou déplacer leurs lignes de défense, ils doivent soit déserter, soit mourir en les défendant.

En donnant l’ordre de « tenir la ligne de front », les dirigeants ukrainiens contribuent à l’objectif russe de démilitarisation de l’Ukraine.

Pourquoi font-ils cela ? La situation de l’Ukraine est désespérée et ce, depuis un certain temps. Pourquoi son président Zelensky n’a-t-il pas abandonné ? Pourquoi n’accepte-t-il pas les conditions de paix de la Russie ?

Nous pouvons trouver la réponse dans un article publié aujourd’hui dans la Pravda ukrainienne (traduction automatique) :

De potentielles discussions entre Zelensky et Poutine ont été suspendues après l’arrivée de Johnson – sources

Après l’arrivée du Premier ministre britannique Boris Johnson à Kiev, une éventuelle rencontre entre le président ukrainien Vladimir Zelensky et le président russe Vladimir Poutine est devenue moins probable. …

Selon des sources de l’UP proches de Zelensky, le Premier ministre britannique Boris Johnson, qui est arrivé dans la capitale presque sans prévenir, a apporté deux messages simples.

Le premier est que Poutine est un criminel de guerre, qu’il faut faire pression sur lui, et non pas négocier avec lui.

Et deuxièmement, si l’Ukraine est prête à signer des accords de garanties avec lui, alors il n’y aura pas de garanties.

Cette position de Johnson témoigne d’une chose : l’Occident collectif, qui, en février, proposait à Zelensky de se rendre et de s’enfuir, estime désormais que Poutine n’est pas du tout aussi omnipotent qu’on l’imagine, et qu’il y a là une occasion de pression sur lui.

Trois jours après le départ de Johnson pour le Royaume-Uni, Poutine déclarait publiquement que les pourparlers avec l’Ukraine « sont dans l’impasse. »

C’est donc l’« Occident » qui empêche Zelensky de demander la paix.

L’« Occident » se laisse prendre à sa propre propagande. Il croit que les troupes russes près de Kiev ont été vaincues par les forces ukrainiennes. En réalité, elles se sont retirées en bon ordre après que la diversion qu’elles constituaient ne soit plus nécessaire. Le conte de fées « occidental » selon lequel elles ont été « vaincues » a donné l’espoir que la Russie pourrait être « affaiblie », comme l’a déclaré le secrétaire d’État américain.

La guerre ne va guère « affaiblir » la Russie. Mais la guerre va détruire l’armée ukrainienne et beaucoup, beaucoup de ses hommes.

source : Moon of Alabama

traduction Wayan, relu par Hervé, pour Le Saker Francophone

 

 

 

Retour vers Slaviansk !

 

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Pour le moment, le pantin ukrainien est encore debout, notamment grâce :

  1. aux perfusions militaires, financières et soutiens politico-médiatiques des occidentaux,
  2. à un profond conditionnement nationaliste (exacerbé février) de la société ukrainienne,
  3. à une importante erreur d’évaluation russe des capacités des armées s’affrontant, (et que j’attribue en grande partie  à l’aveuglement des visions fantasmées propagandistes)

Personnellement je pense que l’action des propagandes russes et occidentales a joué une part non négligeable dans ces éléments factuels, avec d’un côté une machinerie mensongère occidentale de manipulation des foules, protéiforme, omniprésente et parfaitement adaptée à l’environnement post-moderne de l’hyper communication multiple, et de l’autre côté une politique de communication russe archaïque voire momifiée et dont la propagande rassurante est plus orientée vers l’admiration des chefs que vers la soumission des foules, mais jusqu’à en être aveuglante.

Heureusement que sur le terrain, la Russie moderne s’adapte rapidement aux difficultés et défis rencontrés et, après quelques semaines seulement d’opérations militaires en Ukraine on a pu observer une nouvelle stratégie de l’état-major russe qui à son corps défendant apprend ici (parfois à ses dépens) comme tous les états-majors du Monde entier, la réalité moderne d’une guerre de manœuvre de haute intensité et symétrique, événement qui ne s’était pas produit depuis la seconde guerre mondiale.

Et la phase terrestre de la deuxième phase opérationnelle, annoncée à la mi mars ans par l’état-major du Général Dvornikov, a été engagée sur le front prioritaire du Donbass après une intensification des bombardements sur les positions, dépôts mais aussi réseaux logistiques ukrainiens .par l’artillerie, l’aviation et les missiles russes.

Alors que dans le Sud, le nettoyage de Marioupol s’achève, dans le Nord, les batailles pour le secteur de Kramatorsk ont commencé.

Localisation du secteur de Kramatorsk sur la carte générale

La stratégie de l’état-major s’appuie sur des opérations combinées russo-républicaines venant du Nord (Izioum) en direction de Barnikove et Krasni Liman et, venant de l’Est (Lougansk) en direction de Rubijnoe et Popasna. L’objectif final des ces offensives semble être l’encerclement large du corps de bataille ukrainien articulé autour des villes de Severodonetsk et Lissichiansk à l’Est et de Slaviansk et Kramatorsk à l’Ouest (corps de bataille qui est le plus important de l’armée ukrainienne).

Le prélude de la bataille de Slaviansk se joue à Krasni Liman

Sur la carte du théâtre d’opérations au Nord du Donbass ci dessous, si plusieurs directions d’attaque sont visibles, c’est sur le secteur de Krasni Liman qu’a eu lieu l’avancée la plus significative et importante car elle atteint une route importante menant au Sud, à Slaviansk (15 km) et Kramatorsk (27 km).

Localisation du secteur de Krasni Liman sur la carte du front de Kramatorsk

Le terrain sur lequel se déroule ces combats au Nord de Slaviansk est difficile à conquérir car il présente plusieurs caractéristiques favorisant les tactiques défensives et de freinages adoptées par les forces ukrainiennes depuis le début des opérations militaires russes :

  • Un relief accidenté et forestier propice aux camouflages et embuscades antichar,
  • La rivière Donetsk qui offre une ligne de défense naturelle et des zones boueuses,
  • Un réseau de localités denses avec des infrastructures industrielles résistantes.
  • Un réseau de voies de communication vers les bases logistiques situées à l’Ouest,

Krasni Liman (rebaptisé Lyman en 2015 par Kiev), est une petite ville située à 120 km au Nord de Donetsk, sur la rive gauche de la rivière Donetsk et bordée de collines boisées. C’est un carrefour routier et ferroviaire important devenu même le siège de la compagnie ferroviaire de l’oblast de Donetsk. En 2014, Krasni Liman devient la base arrière des forces ukrainiennes assiégeant 15 km plus au Sud la ville de Slaviansk.

Aujourd’hui le contrôle de cette petite ville de 20 000 habitants environ et ses axes routiers permettra permettra aux forces russes :

  • d’arriver sur la route menant à Slaviansk puis Kramatorsk,
  • de relier à l’Est les avancées républicaines dans le secteur de Rubijnoe,
  • d’y déplacer sa base arrière pour la suite des opérations dans le secteur.

En attendant on peut observer dans ce secteur de Krasni Liman des combats très violents entre russes et ukrainiens dont les principales actions abordées plus bas sont :

  1. Des assauts russes sur les positions défensives ukrainiennes,
  2. Des ripostes ukrainiennes avec l’artillerie et la techno-guerilla,
  3. Des destructions russes des dépôts de ravitaillement ukrainiens,
  4. Des destructions ukrainiennes des ponts pour freiner les russes.

Globalement ce sont de nouvelles unités russes qui sont en pointe dans les progressions offensives autour de Krasni Liman (avec un nouveau marquage « O ») tandis que les forces ukrainiennes qui subissent de lourdes pertes depuis la bataille de Izioum il y a trois semaines montrent des signes de fatigue, des problèmes d’effectifs visibles avec le déploiement en première ligne de réservistes, et des problèmes de logistiques avec un parc de véhicules de combat très amoindri.

Au fil des combats, les forces de réserve ukrainiennes sont engagées en première ligne pour compenser les pertes subies  tandis que les territoriaux encore plus mal équipés et formés sont appelés à leur tour pour monter vers la deuxième ligne.

Cependant, force est de constater que ces unités ukrainiennes se battent pied à pied, ne cédant le terrain qu’après de violents combats ayant également infligés des pertes sensibles aux forces russes. Ce comportement ukrainien est général sur l’ensemble de ce front Nord de Kramatorsk qui fait environ 100 km de long d’autant plus qu’il offre aux défenseurs des lignes d’arrêt importantes (rivière Donetsk, autoroute Barvinkove-Slaviansk, continuités urbaines alternant avec des zones forestière….)

Manœuvres offensives russes lancées début mai contre les défenses de Krasni Liman

Pour que la guerre dure et surtout que la stratégie ukrainienne évolue vers une guerre d’attrition à défaut de pouvoir faire une guerre manœuvrière à cause des destructions occasionnées, il est nécessaire pour Kiev que les unités actuellement engagées en première ligne résistent encore malgré leur usure opérationnelle (estimée à 40% minimum) pour gagner le temps nécessaire à terminer la reconstitution en cours  le long du Dniepr des 7 ou 8 brigades, avec de nouveaux effectifs formés et notamment les matériels de remplacement en train d’être acheminés depuis les pays de l’OTAN (par exemple missiles NLAW  et « Star streak » britanniques, chars de combats T72 M polonais ou obusiers de 155mm M777 étasuniens et Caesar français). Le problème pour les ukrainiens au combat c’est que pour toujours remplir les missions assignées il doivent faire appel à des réservistes et des territoriaux mal formés qui fragilisent la qualité du dispositif de défense autant qu’ils en renforcent le numérique.

1- Assauts russes sur les positions ukrainiennes 

Après plusieurs jours de préparation d’artillerie, les unités russes ont engagé vers les défenses de Krasni Limanplusieurs assauts visant d’une part à contourner ses défenses en perçant au Sud-Est au niveau de Dobrisheve et au Nord Ouest, au niveau de Dobrisheve, tout en menant un assaut sur les quartiers Sud de la ville pour y fixer ses forces de défense.

Préparation avant assaut de l’artillerie russe avec drone pour corriger les tirs
sur une tranchée 
ukrainienne tenant un carrefour du secteur 

En dehors de zones urbaines les forêts et les bois sont souvent utilisés par les forces ukrainiennes pour s’y camoufler et y organiser ensuite des embuscades en lisière. Souvent lorsqu’elles sont repérées ces unités sont pilonnées par les moyens d’artillerie russes et notamment le TOS-1A « Solntsepyok » qui est un Lance Roquette Multiple capable de saturer une zone avec des munitions incendiaires de type thermobarique :

Le 3 mai des TOS 1A russes détruisent des unités ukrainiennes dans la forêt situé au Sud de Krasni Liman, vers Slaviansk.

À l’extérieur des localités les forces ukrainiennes s’accrochent aux nombreux bois (dont les feuillages sont densifiés par le printemps) aux petites collines et rivières, aux hangars et hameaux, pour mener des manœuvres de freinage vers des lignes de défense fortifiées qu’elles tentent de rejoindre à l’issue de bonds successifs organisés autour d’embuscades isolées menées par des unités mobiles renseignées par des drones leur permettant d’anticiper et renseigner les actions.

Sur le front Nord de Krasni Liman un char ukrainien T-64 BV, après avoir engagé des véhicules russes est à son tour détruit par un char russe alors qu’il bat en retraite. Seuls 2 des 3 membres s’en sortent

Malgré les résistances ukrainiennes et les aléas du terrain qui rendent leur progression lente et couteuse, les forces russes ont réussi à prendre pied dans les quartiers Sud Est de Krasni Liman et mêmes de capturer des dépôts de munitions ukrainiens abandonnés précipitamment.

L’artillerie et les blindés ont beau rester des composantes essentielles dans la conduite des combats, les conquêtes ne peuvent pas être réalisées sans l’engagement final de l’infanterie, notamment dans les zones forestières et surtout urbaines. Tout comme lors de la bataille de Marioupol avec les unités tchétchènes, après avoir cassé les lignes de défense périphériques de la ville, les unités de choc passent le relais aux forces spéciales pour ratisser méthodiquement chaque rue, maison et étage pour combattre les défenseurs dans la profondeur urbaine.

Forces spéciales russes en chasse nocturne dans les quartiers Sud d’Izoum, début mai

À Izioum comme ailleurs les forces ukrainiennes tentent de se fondre dans la population civile pour s’y camoufler mais aussi l’utiliser comme bouclier humain, contredisant par cette action leur propre propagande qui prétend au contraire que les forces russes écrasent tout le monde sur leur passage.

Les ukrainiens pour échapper aux surveillances et frappes aériennes russes et aussi faute de moyens militaires encore opérationnels utilisent de plus en plus souvent des véhicules civils, ne reculant devant aucune perfidie comme ici ce bus de transport scolaire à peine déchargé de ses caisses de munitions qu’il transportait à l’abri du panneau « enfants ».

Ce qui est cocasse c’est que dans les dépôts de munitions capturés (6 dans le secteur de Ktasni Liman pour les 3 premiers jours de mai) les forces russo-républicaines récupèrent nombre d’armes et munitions provenant des aides pléthoriques de l’OTAN ; et qui sont réengagées immédiatement contre leurs destinataires !

Missiles antichars britanniques NLAW récupérés par les russes
2- Ripostes défensives ukrainiennes

Les forces ukrainiennes, ayant du mal à rivaliser avec la puissance de manœuvre des forces russes du fait de la destruction aérienne d’une grande partie de leur matériels d’assaut et leur logistique, poursuivent onc une guerre d’attrition défensive à partir des bastions urbains fortifiés depuis des années à partir desquels leurs unités d’artillerie peuvent opérer à distance contre les concentrations de véhicules russes embouteillés sur les point de passage obligés comme les ponts et/ou par une rigidité persistante d’une chaîne de commandement en souffrance d’encadrements subalternes suffisants et donc paralysant l’initiative et l’agilité tactiques.

Un bombardement de l’artillerie ukrainienne, appuyée par un drone d’observation et de correction de tir, d’une concentration de véhicules blindés russes à proximité de Sulyhivka (à 30 km à l’Ouest d’Izioum).
Au cours de ce 
bombardement, pas moins de 5 véhicules blindés russes (de type MT-LB, BMP et BTR), 1 char de combat T72 et 1 véhicule de transport ont été détruis ou endommagés

Un autre exemple de tir de barrage de l’artillerie ukrainienne réalisé avec des lance roquettes multiples encore et toujours appuyés par un drone d’observation et de correction de tir

Un deuxième type de riposte ukrainienne qui se généralise faute de pouvoir remplacer leurs véhicules de combat classiques et se lancer dans des contre-offensives larges, est ce que j’appelle la « techno-guérilla » de harcèlement. Cette tactique s’appuie sur des petits groupes autonomes légers et motorisés  agissant isolément sur les flancs des avancées russes mais équipés de missiles modernes performants et de moyens de communication satellite et de drones d’observation pour reconnaître les itinéraires, repérer les objectifs et corriger les tirs.

Cette vidéo propagande ukrainienne laisse entrevoir les éléments de cette tactique de « techno-guerilla » se développant face aux lourdes colonnes russes. : véhicules légers et rapides, quads, drones etc…

3- Destruction russe de la logistique ukrainienne 

Pour assurer au maximum les objectifs de leur stratégie, les forces russes ont engagé également une asphyxie plus importante des ressources stratégiques ukrainiennes en s’adaptant à leurs réactivité face aux premières frappes subies. En effet, si les premières campagnes de bombardements en détruisant comme prévu une grande part  des concentrations aériennes et blindées, dépôts stratégiques et logistiques, ressources industrielles etc… ont neutraliser toute possibilité pour Kiev d’organiser des contre-offensives efficaces, en revanche les unités ukrainiennes restent suffisamment opérationnelles pour opposer une résistance importante surtout avec les apports logistiques, militaires et de renseignement de l’OTAN.

L’état-major russe a donc donner une priorité pour localiser et détruire les dépôts militaires clandestins ukrainiens, détruire les point de passage obligés des voies d’approvisionnement (ponts, carrefours, triages…) et paralyser totalement le réseau ferroviaire ukrainien en cassant ses stations d’alimentation électriques. Si cela n’interdira pas les approvisionnements de l’OTAN, en revanche ils seront partiellement ralentis et détruits.

Tir d’un missile « Kalibr » russe sur un hangar agricole de la région de Dnipropetrovsk qui était détourné par l’armée ukrainienne pour stocker et cacher des armes et des munitions fournies par les pays de l’OTAN

4- Freinage ukrainien de l’avancée russe

Dans les périphéries extérieures de localités fortifiées, les tactiques défensives ukrainiennes face aux attaques russes sont à la fois actives et passives, combinant une techno-guérilla mobiles principalement réalisée par des groupes légers et rapides dotés des missiles antichars et antiaériens modernes fournis par l’OTAN et des obstacles organisés pour freiner la progression et limiter la manœuvrabilité des unités russes, comme des champs de mines ou des destructions de ponts.

Autour de Krasni Liman pour leur défense, les forces ukrainiennes essayent de capitaliser la coupure humide formée par la rivière Donetsk et ses affluents en détruisant les ponts qui les enjambent afin de freiner les progressions russes, notamment dans la direction de Slaviansk et Kramatorsk.

Carte des ponts fluviaux entre Krasni Liman et Slaviansk et leur statut au 2 mai.

Dans le seul secteur de Krasni Liman, sur les 5 ponts qui franchissaient la Donetsk, 3 ont été détruits (1 à Raygorodok et 2 à Syvatogorsk), 1 autre endommagé n’est plus qu’une passerelle piétonnière (à Brusovka). Aujourd’hui il ne reste plus qu’un seul pont permettant le passage de véhicules à 20 km au Nord de Slaviansk (à Syvatogorsk) et il est probable qu’il sera également détruit devant l’avance des unités russes.

Quant aux ponts encore intacts ils sont déjà minés en prévision de leurs destructions prochaines comme ce pont de Kupechesky menant à Slavyiansk

Mais il n’y a pas que des coupures humides qui présentent des points de passages obligés, et les ponts enjambant le réseau très dense des voies ferrées sont également détruits ou minés comme par exemple ici, le pont situé au Sud Est de Krasni Liman qui conduit à l’entrée de la ville, vers Slaviansk et détruit devant l’attaque russe qui a justement portée son effort principal sur cette zone, au Sud Est de la ville.

Souvent les Ukrainiens attendent le dernier moment pour détruire les ponts ou parfois le font lorsqu’ils sont franchis par des unités russes comme ici un pont de Raygorodok

Mais cette stratégie de destruction des ponts par les forces ukrainiennes est cependant à double tranchant, car si elle freine effectivement l’avancée des unités d’assaut russes elle rend également difficile leur propre retrait de la rive gauche de la Donetsk ainsi que leur ravitaillement en vivres et munitions. Cela augure de sièges urbains difficiles car désespérés si les forces ukrainiennes décident de s’enfermer aussi dans ces localités secondaires.

Camion russe équipé d’un bitube de 23mm « ZSU 23/2, un canon antiaérien dont les cadence et précision de tir sont également très efficaces contre des cibles terrestres et des fortifications.
En conclusion

Au Sud d’Izioum, les forces russes progressent lentement atteignent Krasni Liman, menaçant d’isoler une garnison ukrainienne qui préfère pour le moment résister pour gagner le maximum de temps pour permettre le renforcement des bastions de Kramatorsk et Slaviansk situés juste au Sud de la ville. Les 2 belligérants subissent des pertes.

Un focus sur le secteur de Krasni Liman permet aussi de cerner les caractéristiques stratégiques de ce nouveau type de conflit moderne et qui sont en mouvement au fur et à mesure de l’enchaînement des actions et réactions tactiques.

Aujourd’hui nous avons

  • d’un côté des forces russes, qui dans la limitation de leurs moyens dédiés à ce théâtre d’opérations ukrainien et la modération imposée à leurs assauts urbains, ont opté pour les manœuvres lentes et sécurisées, pour préserver leurs effectifs et les populations civiles au maximum (objectifs souvent difficiles à concilier en milieu urbain).
  • de l’autre côté des forces ukrainiennes, groggys par les assauts et les bombardements russes, mais qui tentent de gagner du temps en résistant pied à pied et surtout ville à ville, tandis qu’elles espèrent que les aides militaires occidentales et les nouvelles brigades en formation vont finir par user  et décourager l’adversaire russe.

Du côté doctrinal, si les composantes classiques de la guerre moderne sont toujours là (artillerie, blindés, logistique…) et finissent par faire la différence dans une guerre d’usure, en revanche on observe bien le retour de l’importance de l’infanterie dans les combats mais dans une configuration très différente de ses massifications de passé :

  • Évolution organique vers le modèle et les procédures de type « forces spéciales » (petites unités tactiques multitâches (reconnaissance, antichar, sniper, sabotage) très mobiles et autonomes,
  • Amélioration de la puissance des armements portatifs antichars et antiaériens qui  permettent à un fantassin isolé de détruire à distance les meilleurs chars et avions de combat,
  • Assistance technologique au combat permettant d’améliorer drastiquement l’efficacité et l’anticipation du fantassin: drone d’observation, optiques spécialisées, missiles autoguigées, communication satellite coordonnée etc.

Krasni Liman est aujourd’hui l’antichambre de Slaviansk qui sera à son tour celle de Kramatorsk et pour lesquelles les combats seront certainement encore plus intenses selon quel côté du front va le mieux maîtriser le facteur Temps !

Et quoiqu’il en soit cette guerre qui n’est pas encore nommée comme telle du côté de Moscou, et contrairement à certains hurluberlus regardant dans les boules de cristal de leurs fantasmes, risque de durer longtemps et même de s’étendre à d’autre pays, sauf si le pouvoir ukrainien capitule, ce qui ne semble pas être à l’ordre du jour de l’état-major de l’OTAN.

Forces spéciales russes entre Izioum et Krasni Liman

source : Alawata Rebellion