La grande muette se rebiffe

 

SOURCE : Publié le 20 septembre 2017 parFrancis Bergeron

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Ce n’est pas encore le putsch d’Alger, mais il y a un moment, dans la vie d’un soldat, et spécialement dans celle d’un général, où le devoir de réserve peut entrer en conflit avec le devoir de parler. Et il semble bien que nous en soyons arrivés là : onze généraux viennent de prendre la parole en commun, une pétition, en quelque sorte, pour alerter d’une part sur les problèmes à laquelle est confrontée notre armée, mais d’abord – et plus grave encore – sur l’interdiction qui est désormais faite aux officiers généraux d’en parler, même quand cette parole s’exerce à huis clos et dans un cadre prévu à cet effet.

Les onze pétitionnaires sont les généraux André Coustou, Roland Dubois, Daniel Gromaire, Christian Houdet, Denis Letty, Antoine Martinez, Hervé Neveu, Christian Piquemal, Jean Quelennec, Christian Renault, et Daniel Schaeffer.

A l’exception du général Piquemal, persécuté pour avoir protesté contre la façon dont était gérée la crise de Calais (ou plus exactement la façon dont elle n’était pas gérée), ces généraux n’avaient jamais défrayé la chronique. On apprend toutefois que certains d’entre eux ont été menacés de sanction par courrier officiel pour avoir pris la défense, précisément, du général Piquemal. Rappelons que Piquemal avait été arrêté à Calais, le 6 février 2016, lors d’une manifestation contre l’islamisation et les violences dont étaient victimes les habitants de Calais. Hollande avait immédiatement pris un décret, qui n’a d’ailleurs jamais été publié au Journal officiel, radiant des cadres ce général. Pourtant le tribunal de Boulogne l’avait relaxé de tous chefs d’inculpation. Rien ne pouvait lui être reproché.

Le cas Piquemal est un exemple paroxystique d’abus de pouvoir du gouvernement, quand il s’agit de punir la liberté d’expression des officiers généraux. Mais les pétitionnaires attirent l’attention de leurs concitoyens sur la généralisation de ce type de sanctions. Ils évoquent bien évidemment le cas du général de Villiers qui, s’étant exprimé à huis clos, devant les membres de la commission de défense de l’Assemblée nationale, dans le cadre de son rôle d’expert, avait été contraint à la démission, dans les circonstances qu’on connaît.

En 2014, un cas similaire s’était produit, concernant le général Bertrand Soubelet, officier de gendarmerie, qui avait évoqué, également à huis clos, devant une commission de l’Assemblée nationale, et à la demande de celle-ci, les difficultés de la gendarmerie face à la délinquance. Le général Soubelet fut immédiatement placardisé.

Interdire la parole pour cacher des situations ingérables

Quant au général Vincent Desportes, il avait été sanctionné pour avoir critiqué, dans un quotidien, les choix stratégiques des USA en Afghanistan. Tout cela est interdit aux officiers généraux. Leur expertise, ils doivent la garder pour eux, même s’ils sont à la retraite !

A la vérité, les autorités politiques, ces dernières années, dans ce domaine comme dans bien d’autres, visent à interdire la parole, pour cacher des situations ingérables (comme à Calais). Les généraux ne sont que des victimes collatérales de cette politique de dissimulation.

L’armée a bien d’autres raisons de se plaindre : le système de paye Louvois, totalement défectueux, qui a acculé de nombreuses familles de militaires à des situations de détresse ; les réductions drastiques d’effectifs qui ne sont pas pour rien dans les difficultés à éradiquer le terrorisme ; l’épuisante et inutile opération « Sentinelle » ; le secret gardé sur l’héroïsme de nos soldats, sur le terrain ; et ces morts que l’on rapatrie et que l’on enterre presque clandestinement, comme du temps de la guerre d’Indochine, qui n’ont droit pour toute marque de reconnaissance qu’à la haie d’honneur des anciens, sur le pont Alexandre III… La pétition des généraux reste bien en deçà du scandale.

Francis Bergeron

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Budget défense : les armées paieront le surcoût des opérations extérieures

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 SOURCE : Par Michel Cabirol  |  20/09/2017, 11:07  

Le gouvernement devra préciser si les surcoûts des opérations extérieures (OPEX) sont intégrés dans la trajectoire des dépenses de défense à hauteur de 2% en 2025 (Crédits : Philippe Wojazer)Le budget du ministère des Armées va prendre de plus en plus à sa charge le surcoût des opérations extérieures (OPEX), contrairement à la promesse faite par le candidat Macron en mars dernier.

650 millions d'euros en 2018, 850 millions en 2019, 1,1 milliard en 2020... Selon nos informations, le budget du ministère des Armées va prendre de plus en plus à sa charge le surcoût des opérations extérieures (OPEX), contrairement à la promesse faite par le candidat Macron en mars dernier. C'était dans l'air du temps, c'est aujourd'hui pratiquement acté dans la trajectoire de la future loi de programmation militaire (LPM) en cours de préparation et alors même que la revue stratégique menée par Arnaud Danjean n'est pas achevée. Le surcoût des OPEX a atteint 1,14 milliard d'euros en 2016. Soit autour de 1,4 milliard si on y rajoute les opérations intérieures (OPINT). Au total, 7.000 militaires français sont déployés aujourd'hui sur des théâtres extérieurs, dont 4.000 pour la seule opération Barkhane au Sahel.

Au regard de son discours du 18 mars dernier, le candidat Macron avait été très clair sur le financement des surcoûts des OPEX : "nous devons augmenter notre effort de défense. Je propose donc de porter les ressources de la défense à 2% de la richesse nationale, mesurée en termes de Produit Intérieur Brut, en 2025. C'est un objectif très ambitieux : si on tient compte des hypothèses actuelles de croissance du Produit Intérieur Brut dans les prochaines années, ce budget atteindra, hors pensions et hors surcoûts OPEX (opérations extérieures, ndlr), plus de cinquante milliard d'euros en 2025, contre 32 en 2017 (en fait, 32,7 milliards, ndlr)".

Pourtant, le nouveau chef d'état-major des armées (CEMA), le général François Lecointre a rappelé début septembre à l'université d'été de la défense qu'un "complément de solidarité interministériel" pour financer le surcoût des OPEX "est extrêmement important pour montrer que ce ne sont pas les armées qui décident de leurs engagements". Si la provision pour financer les surcoûts se confirme dans les futures lois de finances initiale (LFI), le complément payé par la solidarité interministériel va se réduire au fur et à mesure...

Un flou artistique

Est-ce à dire que finalement les surcoûts des OPEX sont intégrés dans la trajectoire des dépenses de défense à hauteur de 2% en 2025? Dans les armées, on estime à ce jour que non. Pourtant, tous les responsables gouvernementaux, qui se sont exprimés sur le sujet, entretiennent un certain flou artistique. A commencer par la ministre des Armées. Florence Parly, qui s'est exprimé la semaine dernière au ministère à Balard, a expliqué que le budget de la défense serait porté "à 2% du PIB en 2025". Sans aucune autre précision.

Emmanuel Macron n'avait pas non plus clarifié ce sujet lors de son interview accordé au "Point". Il n'avait pas précisé si l'effort de défense à 2% du PIB en 2025 incluait les surcoûts des OPEX : "Durant le quinquennat qui vient, nous dépenserons 1,6 milliard par an en plus chaque année, avec comme objectif 2% de PIB à l'horizon 2025 pour le budget des armées". Point barre.

Une inflexion majeure du budget de la défense

Le compte n'y est pas pour atteindre de façon linéaire la barre des 50 milliards d'euros en 2025. Soit.. Pour autant, il est indéniable que le budget de la défense va augmenter de plus de huit milliards d'euros entre 2018 et 2022, passant de 34,2 milliards à 42,4 milliards d'euros. Entre 2023 et 2025, il devra donc augmenter de 2,5 milliards pan an pour atteindre la barre des 50 milliards (hors pensions). Surcoût des OPEX compris ? A voir. Mais la ministre des Armées a finalement raison d'être"fière de porter un budget historique pour nos armées", car c'est"une inflexion, jamais connue en faveur du budget de la défense" qui "a été décidée par le Président de la République".

En 2018, la hausse du budget du ministère des Armées devrait s'élever à 1,8 milliard d'euros (1,6 milliard si on en croit le Premier ministre Edouard Philippe, qui est toutefois fâché avec les chiffres), dont 650 millions d'euros de provisions en LFI pour le surcoût des OPEX. Ce budget, avait-elle précisé le 11 septembre sur BFM TV, "est définitif" .Cette hausse permettra d'atteindre une première barre symbolique d'un effort de défense à 1,8% du PIB (contre 1,77% en 2017 et 1,78% en 2016).

"Cette hausse, pourtant, n'est qu'un jalon, le premier, a expliqué Florence Parly à Balard. Notre budget continuera à croitre chaque année d'une somme sensiblement équivalente et nous permettra de répondre aux menaces contre notre pays. C'est un effort considérable de la Nation que nous demandons et nous sommes collectivement comptables de sa bonne utilisation". 

Michel CABIROL

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L’ARMÉE PARLE

 

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Si la récente démission du Chef d’État-Major des Armées (CEMA), le général Pierre de Villiers, a provoqué un vif émoi, elle a mis en évidence le fossé qui s’est progressivement creusé entre le politique et le militaire s’agissant de la nécessité de consacrer des moyens adaptés à la défense et à la sécurité de la nation, première des missions régaliennes de l’État.

Mais elle a également révélé et confirmé avec force la menace qui pèse dorénavant sur l’expression des militaires. Car sans revenir sur les circonstances qui l’ont motivée, cette démission qui a frappé le sommet de la hiérarchie militaire – une première sous la Vème République – est, en fait, la dernière d’une série d’événements récents provoqués par l’agacement des autorités politiques. Ces dernières ne supportent manifestement pas que la haute hiérarchie militaire lance des signaux d’alerte qu’elles considèrent comme des critiques de l’action de l’État et qu’elles jugent contraires au « devoir de réserve ». Ces réactions excessives, voire abusives, qui depuis quelques années se sont traduites finalement par la sanction, notamment de plusieurs généraux, sont révélatrices d’un certain embarras et d’une fébrilité perceptible de la part de l’exécutif placé devant ses carences et suscitent de nombreuses interrogations et des inquiétudes au sein du monde militaire.

En effet, l’humiliation du général Pierre de Villiers constitue l’exemple même d’une dérive incompréhensible et dangereuse engagée par l’autorité politique à l’égard du chef militaire auditionné à huis clos par les membres de la Commission de la Défense de l’Assemblée Nationale. Il est pourtant du devoir du CEMA d’informer les représentants de la nation sur les capacités réelles des forces armées et sur la nécessité d’une cohérence des moyens alloués avec les missions assignées. Il était donc justifié que le CEMA insistât sur les risques engendrés par l’insuffisance des moyens, non seulement pour la vie de nos soldats engagés dans les opérations extérieures ou intérieures, mais également pour celle des citoyens et donc pour la sécurité de la nation, puisque « nous sommes en guerre ». Peut-être faut-il rappeler que cette situation critique est la conséquence de lois de programmation militaire successives – votées par le Parlement – jamais respectées précisément par l’autorité politique, qui utilise depuis trop longtemps les budgets des forces armées comme une variable d’ajustement pour combler ses manquements en matière de gestion des comptes publics. En l’occurrence, le CEMA n’a pas rompu le « devoir de réserve » auquel tout serviteur de l’État est soumis. Il avait le devoir de dire la vérité aux représentants de la nation devant lesquels il était invité à s’exprimer. C’est une obligation afin que les parlementaires puissent ensuite tenir compte (ou pas, mais… c’est leur responsabilité), en toute connaissance de cause, de l’analyse présentée pour leur permettre d’élaborer le projet de budget des armées.

Un cas similaire avait produit un choc identique, en 2014, à la suite de l’audition, par la Commission ad hoc de l’Assemblée Nationale, du numéro trois de la gendarmerie, le général Bertrand Soubelet. Ce dernier avait déclaré, répondant aux questions qui lui étaient posées, que la politique pénale était en décalage avec les infractions relevées et il soulignait, en conséquence, les difficultés rencontrées au quotidien par les unités de la gendarmerie dans la lutte contre la délinquance. Ses déclarations, prononcées également à huis-clos, n’avaient pas été appréciées par l’exécutif qui considérait que le général mettait en cause la politique pénale du gouvernement et critiquait l’institution judiciaire. La réaction de l’autorité politique ne se fit pas attendre : mutation dans un placard, c’est-à-dire une véritable censure valant finalement sanction.

Le général Vincent Desportes, quant à lui, était sanctionné par l’autorité politique en août 2010 alors qu’il était directeur du Collège Interarmées de Défense (CID). Lors d’un entretien dans le journal Le Monde, il avait en effet porté un jugement négatif sur la politique des États-Unis, et par voie de conséquence sur la France, en Afghanistan. L’autorité politique affichait ainsi sa volonté de mettre un couvercle sur l’expression des militaires, et notamment des généraux.

Plus récemment, qui ne se souvient de l’arrestation mouvementée du général Christian Piquemal à Calais, le 6 février 2016, au cours d’une manifestation organisée dans le cadre des Journées européennes contre l’islamisation et l’invasion migratoire ? Le Président de la République signait, le 23 août 2016, un décret – non publié au Journal officiel (!) – sanctionnant ce général en 2nde Section en le radiant des cadres alors même que le tribunal de Boulogne n’avait pas retenu les chefs d’accusation du procureur de la République et l’avait relaxé au mois de mai précédent.

Mais plusieurs autres généraux en 2nde Section étaient directement menacés de sanction par courrier officiel, au mois de mars 2016, après avoir pris la défense du général Piquemal, ou après avoir signé collectivement une lettre ouverte au Président de la République lui rappelant ses devoirs à l’égard de la nation, ou après avoir fait état de leurs critiques sur la gestion de la crise de Calais par le gouvernement et en alertant sur ses conséquences.

Enfin, il ne faut pas oublier l’attitude de certains élus, comme le vice-président de la Commission des Affaires Étrangères, de la Défense et des Forces Armées du Sénat, qui lors de l’audition du CEMA en fin d’année 2015 demandait à ce dernier de faire taire certains généraux en 2nde Section dont il ne supportait pas les critiques portant sur les réductions répétées d’effectifs et de budgets des armées françaises.

On le constate, avec la démission du général Pierre de Villiers – qui illustre à merveille la propension de l’autorité politique à ne pas vouloir écouter ces serviteurs dévoués de l’État et de la nation pourtant animés d’un sens du devoir – de la loyauté et de l’honneur incontestable, c’est finalement l’expression des militaires et en particulier des généraux qui est aujourd’hui menacée et que le politique tente d’étouffer. Car ce qui gêne ce dernier, c’est que le citoyen puisse être informé sur ses insuffisances et surtout sur les risques qu’elles font peser sur la nation.

Mais l’expression des généraux – qu’ils soient en 1ère ou en 2nde Section – est devenue aujourd’hui indispensable. Ils savent de quoi ils parlent. Alors, pourquoi les chefs militaires ne pourraient-ils pas s’exprimer sur des sujets liés à la défense, à la sécurité de la nation, aux intérêts de la France dans le monde alors que d’autres moins qualifiés le font ? Pourquoi les généraux de 2nde Section ne pourraient-ils pas s’exprimer sur ces mêmes sujets et, n’étant plus en activité, plus librement sur beaucoup d’autres comme l’immigration ou l’éducation, qui engagent l’avenir du pays, sans être menacés de sanctions parce que leurs propos, différents du discours officiel, dérangent ? Ces derniers sont pourtant des serviteurs de l’État qui ont acquis une expérience et une compétence reconnues et ils continuent de servir la nation et les intérêts de leur pays, ce qui leur confère une certaine légitimité pour exprimer leur appréciation lorsque, notamment, la sécurité et l’avenir du pays sont mis en danger.

Personne n’a l’intention de remettre en question le « devoir de réserve » auquel sont soumis les militaires et, donc, les généraux en 1ère et 2nde Section dont le sens du devoir et la loyauté ne sauraient être mis en doute. Mais leur droit d’expression doit être pleinement reconnu. D’ailleurs, le pouvoir politique semble oublier que l’autorisation préalable à l’expression des militaires a été supprimée il y a plus de dix ans. D’autre part, les règlements imposent au militaire de rendre compte lorsqu’il constate qu’il n’a pas les moyens d’accomplir une mission : c’est bien ce qu’a fait le CEMA devant les représentants de la nation et son droit d’expression est devenu, en l’occurrence, un devoir d’expression car il s’était déjà exprimé à plusieurs reprises – sans réaction de ceux qui nous gouvernent – pour expliquer la situation déplorable dans laquelle se trouvent les Armées Françaises. Les tentatives répétées du pouvoir pour priver les généraux de parole, alors que, guidés par leur sens du devoir et de responsabilité, ils agissent comme des lanceurs d’alerte, ne sont pas pertinentes au moins pour deux raisons. Elles créent non seulement un malaise en contribuant à distendre la confiance entre le politique et le militaire, mais également un doute sur la compétence ou la clairvoyance du pouvoir politique s’agissant de la première des missions régaliennes dont il est responsable. Par ailleurs, se référer en permanence au sacro-saint « devoir de réserve » n’a pas de sens dans la mesure où ni le secret militaire ni la neutralité politique ne sont mis en cause.

L’expression des militaires, et en particulier des généraux, apparaît donc aujourd’hui porteuse de progrès et, plutôt que de vouloir l’étouffer, il faut l’encourager. Le moment semble donc venu pour conduire une véritable révolution des esprits pour que soit reconnu à ceux qui risquent ou ont risqué leur vie pour la défense de la France et de la nation un « devoir d’expression » au même titre que leur « devoir de réserve ». Il est, en effet, légitime qu’ils puissent contribuer au débat en usant de leur liberté d’expression.

Le 15 septembre 2017

Général Antoine MARTINEZ (président du comité de soutien au général Piquemal)
Général Daniel GROMAIRE
Général Christian RENAULT
Général Denis LETTY
Général André COUSTOU
Général Daniel SCHAEFFER
Général Hervé NEVEU
Général Roland DUBOIS
Général Christian HOUDET
Général Jean QUELENNEC
Général Christian PIQUEMAL

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