Guerre d’Ukraine -Jours 203-206 – La reprise d’Izioum par les Ukrainiens est une péripétie tactique au moment où la Russie groupe autour d’elle l’Inde, le Pakistan, l’Iran et la Chine

La Russie monte lentement en puissance dans le conflit ukrainien. L'agitation médiatique occidentale concedrnant la reprise d'Izioum par les Kieviens et l'OTAN a fait perdre de vue le tableau global: (1) l'armée de Kiev ne semble pas en mesure de recueillir les fruits de son offensive. (2) La Russie a certes subi un revers tactique mais elle engrange les succès stratégiques comme le montre le sommet de l'Organisation de la Coopération de Shanghai.

La Bataille d’Ukraine: 

La carte ci-dessus montre bien les enjeux de la bataille actuellement en cours. 

+ En dégarnissant le front d’Izioum ces dernières semaines, l’armée russe s’est privée de pouvoir attaquer Slaviansk et Kramatorsk par le nord-ouest. 

+ Aujourd’hui, on a un double mouvement: une poussée OTANienne (je ne désignerai désormais plus l’armée kiévienne comme “ukrainienne” car, de facto, tout montre que l’OTAN est définitivement à la manoeuvre) vers Krasni Liman; une poussée russe vers Artiomovsk. 

Laissons la parole à Erwan Castel

 

La bataille de Krasni Liman

Fondant ma réflexion essentiellement à travers le prisme du terrain militaire réel, mon regard se tourne actuellement vers Krasni Liman où j’ai 2 camarades qui se battent. Cette localité (appelée aussi Lyman) de plus de 20 000 habitants avant la guerre est située au Nord de Slaviansk de l’autre côté de la rivière Siversky Donets (appelée aussi Donets). Krasni Liman, qui a été libérée le 27 mai dernier est aujourd’hui un bastion allié important à plus d’un titre: 

  • Militairement il est le verrou en arrière de la croisée des rivières Donets (Est-Ouest) et Oskol (Sud-Nord) sur lesquelles s’appuie la ligne de front,
  • Politiquement, sa capture par Kiev serait symbolique car cette ville est sur le territoire ce la République Populaire de Donetsk contestée depuis 8 ans,
  • Médiatiquement, il est présenté par Kiev comme la première étape de la reconquête des villes de Lisichansk et Severodonetsk qui sont plus à l’Est.

Lorsque l’offensive ukrainienne, profitant de la faiblesse (…) du front russe entre les secteurs de Slaviansk et Kharkov, bouscule les défenses de Balaklaïa et poursuit en moins de 3 jours son élan jusqu’aux villes stratégiques de Koupiansk au Nord et Izioum au Sud, les forces alliées sont obligées de se replier sur la rivière Oskol à l’Est et les frontières russes au Nord. Loin d’être un “écrasement ukrainien magistral” des forces russes, pas plus qu’un “retrait russe audacieux et rusé” pour un redéploiement vers Donetsk, ce succès militaire incontestable de Kiev sur le front de Kharkov a sonné le glas de cette stratégie initiale russe en Ukraine du “trop peu trop tard” obligeant le Kremlin à “revoir sa copie” pour un style plus agressif et radical.”

 

Erwan Castel (auteur des cartes ci-dessus)poursuit: 

La question désormais est de savoir où et quand le nécessaire nouveau format militaire russe va apparaître et surtout quel sera son déclencheur qui selon doit intervenir avant que les forces ukrainiennes ne conservent l’initiative opérative dans une nouvelle offensive sur un nouveau front (comme celui de Zaporodje par exemple).

Aujourd’hui à Krasni Liman se déroulent les combats les plus acharnés du moment, expression des enjeux du secteur, de cet affrontement des volontés évoqué plus haut mais aussi de cette métamorphose des stratégies militaires en œuvre de chaque côté du front :

  • Du côté ukro-atlantiste, l’ingérence de l’OTAN dans le conflit a fait clairement évoluer sa stratégie d’équipement  à une stratégie d’engagement humain stratégique et tactique, via une implication offensive des ressources de guerre électronique (guidage satellitaire et aéroporté des missiles) offrant à Kiev l’illusion offensive.
  • Du coté russo-républicains, l’essoufflement des opérations militaires dû à cette implication exponentielle de l’OTAN mais aussi à un engagement minimaliste russe, une sous estimation de l’adversaire militaire et politique et aussi d’inévitables erreurs tactiques impose la redéfinition d’une stratégie pour reprendre l’initiative.

Sur le front Nord Donbass, cette seconde bataille de Krasni Liman (après celle du 24 au 27 mai), et quelle que soit son issue, pourrait-être ce point de départ à partir duquel s’opère la une radicalisation du conflit avec un engagement russe élargi dans des moyens et objectifs adéquats pour répondre à la métamorphose atlantiste de son ennemi.

Les combats de rue continuent dans la ville déchirée de Krasni Liman par une ligne de front confuse et les forces alliées, renforcées par 2 brigades russes venues du Nord résistent à leur encerclement (les villages de Yarova, Krimki, Aleksandrovka à l’Ouest de la ville sont tombés) en infligeant de lourde pertes à des forces ukrainiennes s’essoufflant également. Actuellement les forces ukrainiennes, qui ont échoué à percer les défenses Sud de Krasni Liman (secteur gare ferroviaire) malgré l’utilisation massive de munitions incendiaires,  tentent de contourner la ville par l’Est tandis que d’autres unités mènent une offensive venant des forêts à l’Ouest en direction d’Oskol.”

Erwan Castel conclut, sévèrement: 

Encore enlisé dans cet attentisme stratégique et cette naïveté de croire que le dialogue diplomatique encore possible, Moscou a encore choisi d’entrer progressivement dans cette nouvelle phase du conflit et inévitablement plus violente, avertissant pour la énième fois ses ex “partenaires occidentaux de ne plus aller en avant dans leur “co-belligérance” ou en faisant des démonstrations de puissance militaire avec par exemple les récentes frappes de missiles de croisière sur les centrales électriques ukrainiennes orientales ou sur le barrage de Krivoï Rog.

En attendant, à Krasni Liman et ailleurs des soldats meurent pour la Grande Russie, tandis qu’à Donetsk et Belgorod des civils russes sont déchiquetés par les missiles de l’OTAN.(…)

7 mois c’est déjà trop long, maintenant que toutes les diplomaties et patiences ont échoué, il est temps de relever le gant de l’OTAN jeté par son proxy (…) au visage de la Russie et de ses alliés et de façon radicale, car plus tard cela sera fait plus dur sera le prix à payer (…). 

A Krasni Liman, l’ “estuaire” est aujourd’hui “rouge” du sang des soldats alliés se battant avec acharnement contre un ennemi supérieur en nombre et ayant quasi encerclé leurs positions. Les renforts supplémentaires arriveront -ils à temps ? L’avenir très proche nous le dira. Ce qui est probable, c’est que cette bataille et quelle qu’en soit l’issue va être un marqueur du basculement du conflit vers une guerre sans merci et malheureusement sans limite de moyens. “

 

Le commandement de l’armée kiévienne est moins optimiste 

Même si l’analyse du commandement militaire kiévien date du 7 septembre, son résumé par Gordon Hahn est intéressant à lire: 

“Le 7 septembre, le commandant en chef des forces armées ukrainiennes, le général Valeryi Zaluzhnyi, et le général de corps d’armée Mikhail Zabrodskii, premier vice-président du comité de la Rada ukrainienne pour la sécurité nationale, la défense et le renseignement, ont écrit un article révélateur pour UkrInform.

Il montre la dépendance totale de la capacité militaire ukrainienne à l’égard du soutien militaire et financier de l’Occident, et les intentions d’intensifier la guerre si l’Ukraine est bien soutenue, ainsi que de reprendre la Crimée à la Russie et de lancer des attaques massives d’artillerie et autres attaques aériennes sur le territoire russe. Mais les aspects les plus importants de l’article sont les indications du désaccord du commandement militaire ukrainien avec le président Volodomyr Zelenskiy pour mener les offensives actuelles dans le sud, en direction de Kherson, et dans le nord, en direction d’Izyum, sans préparation adéquate et sans disposer d’effectifs et d’armements suffisants, et pour mener une offensive militaire pour ce qui semble être des raisons essentiellement politiques, à grands frais pour le personnel et les stocks d’armes de l’Ukraine, sans réelle perspective de réaliser une percée permanente sur l’un ou l’autre front.

En bref, l’article de Zalyuzhnyi se lit comme une critique cryptique des contre-offensives de septembre de Zelenskiy dans le sud et le nord. En plaidant pour la création d’une armée ukrainienne capable de mener une contre-offensive “en 2023” pour prendre la Crimée, Zalyuzhnyi note : “Si l’on se tourne vers la situation dans laquelle les Forces armées ukrainiennes sont susceptibles de se trouver en 2023, tout semble moins clair. En fait, pour les Forces armées ukrainiennes, la situation sera une combinaison complexe de la position réelle de la ligne de collision, des ressources disponibles et d’un ensemble de troupes prêtes au combat et, évidemment, de la découverte d’une initiative stratégique aux mains de l’ennemi. Dans le même temps, en suivant cette logique, nous émettrons de fortes réserves sur le tracé de la ligne de collision du point de vue de la partie ukrainienne. Ses contours présentent une configuration extrêmement défavorable, toujours dans les directions d’Izyum et de Bakhmut. L’interférence significative de l’ennemi entrave toute manœuvre opérationnelle pour les troupes ukrainiennes et nécessite, en fait, un double ensemble de forces pour le contenir.” En d’autres termes, l’armée ukrainienne ne dispose pas actuellement des forces nécessaires pour mener la contre-offensive en cours autour de la tête de pont d’Izyum au nord, légèrement à l’est de Kharkiv.

La situation “au sud et à l’est n’est pas meilleure”, écrit Zaluzhnyi. Il note : “La menace d’une avancée de l’ennemi en direction de Zaporozhye a déjà été notée. En outre, le danger d’un succès partiel de l’ennemi en direction de Gulyai-Pole ne disparaît pas, ce qui, dans certaines conditions, pourrait constituer une menace pour la capture de l’ensemble du groupement de troupes ukrainiennes à l’est. L’existence d’une tête de pont opérationnelle de l’ennemi sur la rive droite du Dniepr nécessite des efforts supplémentaires pour empêcher son expansion.”

Alors que des contre-offensives simultanées, sûrement approuvées sinon conceptualisées et certainement ordonnées par Zelenskiy sont en cours au début de l’automne 2022, Zaluzhnyi appelle à “plusieurs contre-attaques consécutives, et idéalement simultanées, au cours de la campagne 2023.”

Il expose ensuite une série de mesures – la création de 20 nouvelles brigades et de systèmes d’armes capables de frapper la Russie à une profondeur de 2000 kilomètres, par exemple – qui doivent être prises avant que ces contre-offensives simultanées, une offensive pour prendre la Crimée et porter la guerre sur le territoire russe et sa population puissent commencer en 2023-2024.
Enfin, le fait que Zaluzhnyi ait choisi comme co-auteur un dirigeant du parti d’opposition “Solidarité européenne” dirigé par l’ancien président Petro Porochenko, actuellement mis en examen par les procureurs de Zelenskyi, est peut-être un signal cryptique.”

En tout cas, notons que les Kiéviens continuent à agir comme s’ils étaient en position d’infériorité manifeste: Kherson a été à la fois la cible d’une frappe d’artillerie sur le bâtiment gouvernemental; et d’une attaque terroriste manquée. Le procureur de Lougansk a été tué lors d’un attentat à la bombe. Notons aussi le bombardement de zones civiles à Stakhanov (région de Lougansk) et de Donetsk. 

Plus que symbolique: l’armée russe fait sauter des barrages au sud

Dans la soirée du 14 septembre, un tir de missile a endommagé le barrage de Karachunovskaya et une station de pompage sur la rivière Ingulets, ce qui a provoqué une montée des eaux de plus de 2 mètres, inondant un certain nombre de quartiers de la ville de Krivoy Rog.

Le 15 septembre, les structures hydrauliques de la région ont à nouveau été attaquées. À peine l’eau avait-elle quitté les rues de la ville qu’un autre missile russe frappait un autre barrage à Iskrovka, dans la région de Kirovograd.

Selon les données officielles, l’inondation n’a fait aucune victime.

L’objectif des frappes n’était pas d’inonder les rues de Krivoy Rog, mais de faire monter le niveau d’eau de la rivière Ingulets en aval, là où se trouvent les lignes de front, et où les forces armées ukrainiennes tentent de construire des pontons pour traverser la rivière.

Le 16 septembre, le chef adjoint local de l’administration civilo-militaire a confirmé que les unités ukrainiennes se trouvaient dans un encerclement tactique près des frontières de la région de Kherson, sur la rive gauche de la rivière Ingulets.

En raison de la montée des eaux, il sera plus difficile pour les unités ukrainiennes déployées sur la rive gauche dans la région de Davydov Brod de se retirer ou de transférer des munitions.

Il a également été signalé que le camp militaire ukrainien de Krivoy Rog a été inondé. Par conséquent, l’envoi de renforts de ce camp vers les lignes de front a été interrompu.

Le déversement d’Ingulets a joué un rôle important dans les batailles en cours dans les régions du sud de l’Ukraine. Elle a retardé les opérations offensives des forces ukrainiennes, qui ont été préparées par l’armée ukrainienne au cours des dernières semaines.

Dans les régions d’Alexandrovka, Posad-Pokrovsky et Snigirevka, les duels d’artillerie se poursuivent.

Près du village d’Andreevka, l’offensive ukrainienne a été stoppée. Les chasseurs des forces aérospatiales russes ne cessent pas leurs frappes sur les troupes ukrainiennes le long du corridor allant d’Andreevka à Sukhoi Stavok, où les unités ukrainiennes se sont retrouvées dans un encerclement tactique. Des dizaines de soldats ukrainiens gravement blessés sont évacués chaque jour de cette zone. Il est rapporté que l’aviation ukrainienne est utilisée dans les opérations d’évacuation et que les forces russes n’empêchent pas l’enlèvement des corps.

Malgré de lourdes pertes, les militaires ukrainiens continuent de transférer des réserves vers une tête de pont sur la rive gauche du fleuve, se préparant apparemment à de nouvelles offensives.
Dans la région d’Olgino, les forces ukrainiennes tentent d’avancer avec de l’infanterie et des chars mais des unités de parachutistes russes, avec le soutien de l’artillerie et des MLRS, continuent de repousser les attaques”.

 

Vue-dartiste-du-programme-Hypersonc-Conventional-Strike-Weapon-de-Lockheed

Partout, l’armée russe monte en puissance

C’est bien rendu par le canal Telegram ASB Military News: 

+ Multiplication des tirs avec des bombes thermobariques

+ Le commandement kiévien fait état de l’augmentation du recours à des missiles hypersoniques par l’armée russe. 

+Frappes sur Odessa et Zaporojie;  VinnitsaSukhoi (QG des forces kiéviennes)

L’aviation russe est renforcée: 430 avions et 340 hélicoptères sont désormais stationnés à proximité de la frontière ukrainienne. 

+ Les attaques de drones russes se sont multipliées. On parle même de l’utilisation pour la première fois de drones livrés par l’Iran. 

+ L’armée russe frappe régulièrement les centrales électriques ukrainiennes.  Et elle commence à répondre (non sans risques) aux tirs ukrainiens sur la centrale de Zaporojie: 

Attaque au missile près de la centrale nucléaire d’Ukraine du Sud. Cette attaque survient après que les Ukrainiens aient à nouveau bombardé la centrale nucléaire de Zaporozhie il y a environ deux jours.

Certaines lignes de tension ont été endommagées et l’ensemble du bâtiment a été endommagé par l’onde de choc. L’explosion s’est produite à 300 mètres des réacteurs nucléaires.

Cela marque une énorme escalade de la part des forces armées russes. Si l’Ukraine frappe la centrale nucléaire de Zaporojie, la Russie frappera la centrale nucléaire du sud. – Ceci, bien sûr, si c’est effectivement la Russie qui mène ces attaques“.

+ Selon l’armée russe, pour la journée du 17 septembre:

“Quatre brigades des forces armées ukrainiennes ont perdu au cours des dernières 24 heures environ 200 militaires en République Populaire de Donetsk et dans la région de Zaporojie lors de frappes massives des forces aérospatiales russes, de missiles et d’artillerie, a déclaré dimanche aux journalistes le porte-parole du ministère russe de la Défense, Igor Konachenkov.

En outre, plus de 110 militaires ukrainiens ont été éliminés et 20 pièces de matériel ont été détruites par les frappes de l’armée russe sur les positions ukrainiennes en RPD, a-t-il ajouté.

Les forces russes ont frappé environ 180 cibles militaires de l’armée ukrainienne au cours des dernières 24 heures, a ajouté le lieutenant général.

Les forces aérospatiales russes ont détruit un obusier américain M777 de 155 mm près de Kramatorsk, ainsi qu’un radar S-300 et un système radar en RPD“.

"L'opération spéciale" en Ukraine ne peut pas être évaluée sans tenir compte de la géopolitique mondiale

On peut légitimement argumenter que la Russie a subi une défaite tactique à Izioum. Pour autant, cela ne doit pas faire perdre de vue la stratégie globale.  Comme l’a signalé Dominique Delawarde dans un entretien accordé au Courrier des Stratèges, la guerre d’Ukraine ne peut être correctement comprise que replacée dans une perspective géopolitique globale.

Or, sur ce plan, la Russie voit que le temps joue en sa faveur: 

+ elle résiste aux sanctions occidentales 

+, la majorité des pays du monde ne s’est pas jointe aux sanctions occidentales. 

+ Le renforcement de l’Organisation de la Coopération de Shanghai et des BRICS représente un “grand basculement géopolitique”. Les commen tateurs occidentaux ne comprennent pas ce qui se passe mais la rencontre entre Vladimir Poutine et le Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif est un des nombreux signes de la désaméricanisation du monde. Et l’un des paradoxes (apparents) de la semaine tient au fait que les échanges entre le Premier ministre indien Modi et Vladimir Poutine ont semblé aux observateurs bien plus chaleureux que l’entretien du président russe avec Xi Jinping. Si l’on va plus au fond des choses, il est étonnant de constater que la Russie parraine un rapprochement entre l’Inde et la Chine, deux ennemis naguère. L’Occident ne semble pas comprendre du tout ce qui se passe. 

Ajoutons – ce que tant de commentateurs oublient! – que l’avance stratégique de la Russie en matière d’armes hypersoniques rend le pays de facto invulnérable et lui donne les moyens d’imposer sa volonté dans les dix à vingt ans qui viennent.  

Vladimir Poutine répond aux journalistes à la fin du sommet de l'OCS

Question : Maintenant que le sommet de l’OCS est terminé, pour résumer, pouvez-vous nous dire comment vous considérez les perspectives de développement de l’OCS et quelle est la chose la plus importante pour la Russie dans l’OCS ?

Vladimir Poutine : La chose la plus importante, toujours et partout, est le développement économique. Et l’OCS, la coopération avec les pays de l’OCS, crée les conditions du développement de l’économie russe, et donc de la sphère sociale et de la résolution des tâches liées à l’amélioration du niveau de vie de nos citoyens.

L’Organisation de coopération de Shanghai comprend des pays dont la population, comme on l’a dit à maintes reprises, représente presque ou même un peu plus de la moitié de l’humanité. Elle représente 25 % du PIB mondial. Et, surtout, les économies nationales de la région, celles des États membres de l’OCS, se développent beaucoup plus rapidement que les autres dans le monde.

Nous avons eu une réunion séparée. J’étais assis à côté du premier ministre de l’Inde lors du dîner de travail. Le PIB de l’Inde a augmenté de 7 %, celui de la Chine de plus de 5 %. La Chine a été en tête pendant un certain temps et son potentiel est énorme. Nos échanges avec ces pays sont en pleine croissance. Si ces taux sont préservés, et ils ne peuvent que l’être pour de nombreuses raisons objectives, nous serons l’un de ces pays, à côté d’eux, assurant nos intérêts. C’est ce que nous faisons et c’est l’essentiel.

Question : Cette question préoccupe certainement de très nombreuses personnes dans notre pays. Les gens ont déjà développé certaines inquiétudes au cours de l’opération militaire spéciale en Ukraine. Nous voyons de plus en plus de frappes, de raids et d’actes de terreur même sur le territoire russe. Nous entendons sans cesse des déclarations très agressives selon lesquelles l’objectif final de Kiev et de l’Occident est la désintégration de la Russie. Pendant ce temps, beaucoup pensent que la réponse de la Russie à tout cela est très modérée. Pourquoi cela ?

Vladimir Poutine : Il n’y a rien de nouveau dans tout cela. Franchement, je trouve même un peu étrange d’entendre votre question car les pays occidentaux ont cultivé l’idée de l’effondrement de l’Union soviétique et de la Russie historique et de la Russie en tant que telle, son noyau.

J’ai déjà cité ces déclarations et études de certaines personnalités en Grande-Bretagne pendant et après la Première Guerre mondiale. J’ai cité des extraits des écrits de M. Brzezinski dans lesquels il divisait l’ensemble du territoire de notre pays en parties spécifiques. Il est vrai que plus tard, il a un peu changé de position en pensant qu’il était préférable de maintenir la Russie en opposition à la Chine et de l’utiliser comme un outil pour combattre la Chine. Cela n’arrivera jamais. Laissons-les relever leurs propres défis comme ils l’entendent. Mais nous voyons comment ils les gèrent et, très probablement, ils se font du tort à eux-mêmes dans ce processus. Leurs outils ne sont pas bons.

Mais ils ont toujours cherché la dissolution de notre pays – c’est très vrai. Il est regrettable qu’à un moment donné, ils aient décidé d’utiliser l’Ukraine à ces fins. En effet – je réponds maintenant à votre question et la conclusion s’impose d’elle-même – nous avons lancé notre opération militaire spéciale pour empêcher les événements de prendre cette tournure. C’est ce que certains pays occidentaux dirigés par les États-Unis ont toujours cherché à faire – créer une enclave anti-russe et faire tanguer le bateau, menacer la Russie de ce côté. En substance, notre principal objectif est d’empêcher de tels développements.

En ce qui concerne notre réponse modérée, je ne dirais pas qu’elle était modérée, même si, après tout, une opération militaire spéciale n’est pas un simple avertissement, mais une opération militaire. Au cours de celle-ci, nous assistons à des tentatives de perpétrer des attaques terroristes et d’endommager nos infrastructures civiles.

En effet, nous avons fait preuve d’une certaine retenue dans notre réponse, mais cela ne durera pas éternellement. Récemment, les forces armées russes ont porté quelques coups sensibles dans cette zone. Appelons-les des tirs d’avertissement. Si la situation continue ainsi, notre réponse aura plus d’impact.

Les attaques terroristes sont une affaire sérieuse. En fait, il s’agit d’utiliser des méthodes terroristes. Nous le voyons dans le meurtre de fonctionnaires dans les territoires libérés, nous voyons même des tentatives de perpétrer des attaques terroristes dans la Fédération de Russie, y compris – je ne suis pas sûr que cela ait été rendu public – des tentatives de mener des attaques terroristes près de nos installations nucléaires, des centrales nucléaires de la Fédération de Russie. Je ne parle même pas de la centrale nucléaire de Zaporozhye.

Nous surveillons la situation et nous ferons de notre mieux pour empêcher un scénario négatif de se produire. Nous réagirons s’ils ne réalisent pas que ces approches sont inacceptables. Elles ne sont, en effet, pas différentes des attaques terroristes.

Remarque : Bonjour, Monsieur le Président.

L’autre jour, Kiev a présenté un projet de garanties de sécurité pour l’Ukraine…

Vladimir Poutine : Attendez une seconde. J’ai quelque chose à ajouter à ma réponse à la première question. Vous avez dit que nous voyons de l’activité ici et là. Mais Kiev a annoncé qu’il avait lancé une opération active de contre-offensive. Nous allons voir comment cela se déroule et comment cela se termine.

Allez-y, s’il vous plaît.

Question : Kiev a récemment publié un projet de garanties de sécurité pour l’Ukraine. Que pouvez-vous nous dire à ce sujet, et quelle est votre évaluation de ce projet ?

Vladimir Poutine : Franchement, je ne suis pas au courant de ce qu’ils ont proposé cette fois-ci. En fait, nous avons commencé à le faire lorsque nous négociions avec les autorités en place à Kiev et, en fait, nous avons achevé ce processus de négociation à Istanbul avec le fameux accord d’Istanbul, après quoi nous avons retiré nos troupes de Kiev afin de créer les conditions appropriées pour conclure cet accord. Au lieu de conclure un accord, Kiev a immédiatement rejeté tous les accords, les a mis dans une boîte et a déclaré qu’il ne chercherait pas à conclure un accord avec la Russie, mais qu’il chercherait plutôt à remporter la victoire sur le champ de bataille. Laissez-les essayer. Ils sont en train d’essayer de le faire avec la contre-offensive. Voyons comment cela se termine.

Quant aux garanties de sécurité, et il s’agissait de garanties de sécurité assez dures, elles étaient exigées de notre part, des principaux pays de l’OTAN et des États régionaux, y compris la Turquie. Dans l’ensemble, nous étions d’accord avec cela – dans une large mesure. Certaines choses nécessitaient des ajustements mineurs, mais dans l’ensemble, nous étions d’accord et il s’agissait d’exigences assez sérieuses. Cependant, les autorités de Kiev les ont mises de côté.

Qu’ont-elles proposé ? Je ne sais pas, car elles changent de position sur chaque question presque tous les jours. Je dois jeter un coup d’œil.

Je voudrais rappeler à cet égard qu’avant le début de l’opération militaire spéciale, nous avons parlé des principes de sécurité et des mesures visant à assurer la sécurité de la Russie elle-même, mais personne n’a jugé nécessaire d’y répondre. Malheureusement.

Question : Bonjour, Monsieur le Président.

Pourriez-vous partager votre opinion sur le déroulement de l’opération militaire spéciale ? Est-il nécessaire d’ajuster le plan ?

Vladimir Poutine : Non, le plan ne sera pas ajusté. L’état-major général prend des décisions en temps réel au cours de l’opération et certaines sont considérées comme essentielles, comme l’objectif principal. L’objectif principal est de libérer l’ensemble du territoire du Donbass.

Ce travail se poursuit malgré les tentatives de l’armée ukrainienne de lancer une contre-offensive. Nous n’arrêtons pas nos opérations offensives dans le Donbass même. Elles se poursuivent. Elles se poursuivent à un rythme lent, mais de manière constante et progressive, l’armée russe prend de plus en plus de nouveaux territoires.

Je dois souligner que nous ne combattons pas avec une armée complète mais seulement avec une partie, avec des forces contractées. Mais, bien sûr, cela est lié à certains paramètres de personnel et ainsi de suite. C’est pourquoi nous ne sommes pas pressés à cet égard. Mais pour l’essentiel, il n’y a pas eu de changement. L’état-major général considère que certains objectifs sont importants et d’autres secondaires, mais la tâche principale reste la même et elle est en cours d’exécution.

Question : Le président turc Erdogan a-t-il fait des propositions sur votre rencontre avec Zelensky lors de cette réunion ?

Vladimir Poutine : Il propose toujours de rencontrer Zelensky. Il le fait depuis longtemps et il n’y a rien de mal à cela. Le président de la Turquie apporte une contribution substantielle à la normalisation de la situation, y compris à la résolution du problème alimentaire. L’exportation de céréales ukrainiennes via Odessa est en grande partie le résultat de son travail. Il apporte donc une contribution concrète à la résolution d’un certain nombre de problèmes graves qui se posent dans le cadre de cette crise. Et, bien sûr, il est tout à fait naturel qu’il suggère également de rencontrer le président Zelensky, pensant que cela pourrait produire un résultat positif. Il n’en a pas parlé lors de cette réunion.

Question : A quelles conditions pourrait-il y avoir un dialogue avec l’Ukraine maintenant, si tant est qu’il soit possible ?

Vladimir Poutine : Mais ils refusent. La première condition est qu’ils l’acceptent. Mais ils ne le veulent pas. M. Zelensky a annoncé publiquement – je ne sais pas où exactement, mais il l’a dit publiquement – qu’il n’est pas prêt et ne veut pas parler à la Russie. Eh bien, s’il n’est pas prêt, très bien.

Question : Vous avez parlé un peu de votre rencontre avec M. Erdogan. Pourriez-vous développer les points dont vous avez discuté avec lui concernant l’accord sur les céréales ? Est-il toujours en vigueur ? Les céréales et nos engrais seront-ils livrés aux pays les plus pauvres ?

Vladimir Poutine : Eh bien, ce que nous venons de dire au sommet, et les choses que j’ai dites – les journalistes les ont-ils entendues ?

Remarques : Oui.

Vladimir Poutine : Alors je vais devoir le répéter. Tout d’abord, le président Erdogan est l’un des initiateurs de cet accord, plus évidemment l’ONU, mais il est aussi l’un des dirigeants à avoir organisé la mise en œuvre de cette idée.

À partir d’aujourd’hui – d’hier ou d’avant-hier – 121 navires ont quitté les ports ukrainiens. Seuls trois de ces 120 navires se sont dirigés vers les pays les plus pauvres dans le cadre du programme alimentaire des Nations unies. Environ 35 %, peut-être un peu plus, des céréales exportées d’Ukraine sont allées dans des pays européens, dans des pays non pauvres, et certainement pas dans les pays les plus pauvres du monde. Et seulement 4,5 % des cargaisons ont été envoyées aux pays les plus pauvres dans le cadre du programme des Nations unies.

Lors de notre réunion bilatérale, le président Erdogan a également soulevé la question de l’envoi de la majeure partie de ces exportations de céréales vers les pays les plus pauvres dans le cadre du programme alimentaire des Nations unies, mais cela ne dépend pas de nous. Nous avons seulement assumé l’obligation d’organiser les exportations de céréales. Nous le faisons, mais les Nations unies, ainsi que tous les autres participants à ce processus, devraient finalement atteindre l’objectif pour lequel ce processus a été organisé. Mais je sais que le secrétaire général [Antonio Guterres, secrétaire général des Nations unies] – et je le dis avec une sincérité absolue – fait les efforts nécessaires, il fait vraiment de son mieux, mais jusqu’à présent, il n’a pas réussi non plus.

Il en va de même pour nos exportations d’engrais. C’est quelque chose de sans précédent. Je dirais que la Commission européenne a pris une décision scandaleuse et honteuse en levant l’interdiction d’acheter des engrais russes – mais uniquement pour leurs pays, pour les États membres de l’UE. Mais qu’en est-il des pays les plus pauvres du monde ?

Qu’en est-il de la rhétorique affirmant que “tous nos efforts conjoints devraient viser à prévenir la famine dans ces pays les plus pauvres” ? N’est-ce que du bluff ? Est-ce fait uniquement pour résoudre leurs tâches égoïstes et les problèmes qu’ils ont créés eux-mêmes, de leurs propres mains, tant dans le secteur alimentaire que dans le secteur énergétique ?

Et maintenant, ils essaient de résoudre leurs problèmes auto-infligés aux dépens de quelqu’un d’autre. C’est tout simplement scandaleux. Mais j’espère que nos collègues de la Commission européenne laisseront le bon sens l’emporter pour corriger cette erreur – et considérons-la comme une erreur, un malentendu – et prendre les bonnes décisions.

Il en va de même pour l’exportation d’engrais russes.

Et il serait bon d’envisager les possibilités offertes par le Belarus, l’un des plus grands producteurs mondiaux d’engrais potassiques.

Ils ont donc levé les sanctions sur nos engrais. Les Américains ont en fait été les premiers à les lever, car ce sont des gens généralement pragmatiques. En parlant des exportations de céréales ukrainiennes, savez-vous qui les exporte réellement ? Ce sont des sociétés américaines, qui sont les propriétaires de ces céréales pour la plupart. Il semblerait que les terres en Ukraine aient été vendues aux sociétés américaines il y a longtemps – et qu’elles exportent simplement leurs propres céréales. C’est apparemment la raison pour laquelle on en parle tant. Mais je m’égare.

Ce qui est important, c’est que les sanctions ont été levées sur nos exportations d’engrais – mais il reste des problèmes concernant le fret et l’assurance, plus l’interdiction existante d’entrer dans nos ports d’où sont exportés nos engrais, ainsi que sur les transferts financiers et les règlements. Ils sont conscients de tout cela et ne cessent de dire que ce problème sera résolu, mais personne ne fait réellement quoi que ce soit à ce sujet.

Pour être juste, le secrétaire général des Nations unies s’efforce de résoudre ces questions. Il a des contacts réguliers avec tous les participants à ce processus. Jusqu’à présent, tout n’a pas fonctionné. Espérons que les négociations du Secrétaire général seront couronnées de succès.

Nous n’avons aucun doute sur le fait que nous vendrons nos marchandises ; nous les vendons maintenant et nous continuerons à les vendre à l’avenir car il y a une grande demande pour ces produits sur les marchés. Le fait est que si les choses continuent ainsi, elles n’atteindront pas les pays les plus pauvres. Vous avez probablement entendu parler des 300 000 tonnes d’engrais russes bloquées dans les ports européens ; nos entreprises disent qu’elles sont prêtes à les fournir gratuitement – il suffit de les débloquer et de les libérer, et nous en ferons don aux pays les plus pauvres et aux marchés en développement. Mais ils le retiennent toujours, et c’est absolument stupéfiant.

Ils ne veulent pas que la Russie gagne de l’argent – mais nous ne faisons pas de bénéfices en donnant des engrais. Je ne comprends tout simplement pas ce qu’ils font. Quel est le but de tout cela ? On a tellement parlé d’aider les pays les plus pauvres, mais c’est exactement le contraire qui se produit.

J’ai l’impression – et c’est particulièrement vrai pour les pays européens – que ces anciennes puissances coloniales vivent encore dans le paradigme de la philosophie coloniale, et qu’elles sont habituées à vivre aux dépens des autres. Elles ne parviennent toujours pas à se débarrasser de ce paradigme dans leurs politiques quotidiennes. Mais il est temps de tirer certaines conclusions et d’agir différemment, de manière plus civilisée.

Question : Votre rencontre bilatérale la plus importante a eu lieu avec le dirigeant de la Chine. C’était une réunion très importante, étant donné l’atmosphère tendue à travers le monde, et le monde entier la suivait. Quels sont les résultats les plus importants de cette rencontre ?

Vladimir Poutine : Aussi étrange que cela puisse paraître, il n’y a rien eu de primordial. Il s’agissait en fait d’une réunion de routine entre nous. Nous ne nous étions pas rencontrés en personne depuis un certain temps, depuis mon voyage à Pékin pour l’ouverture des Jeux olympiques, et nous avons simplement déclaré une augmentation significative du commerce bilatéral.

Nos échanges commerciaux s’élevaient à 140 milliards de dollars US l’année dernière, comme je l’ai mentionné précédemment, et nous nous étions fixé pour objectif d’atteindre 200 milliards de dollars US, mais nous considérions qu’il s’agissait d’une tâche à long terme. Cette année, le commerce mutuel devrait atteindre quelque 180, voire 190 milliards de dollars US, ce qui signifie que l’objectif de 200 milliards de dollars US est sur le point d’être atteint, et je crois que c’est là le point essentiel.

Nous avons parlé des efforts supplémentaires nécessaires pour développer le commerce bilatéral, et de ce qu’il faut faire dans les conditions actuelles pour résister efficacement aux restrictions illégales et à toutes sortes de guerres commerciales déclenchées ici et là par nos soi-disant partenaires commerciaux, qui appliquent diverses restrictions illégitimes.

Néanmoins, nous devons prendre des mesures pour y répondre d’une manière ou d’une autre. Nous sommes conscients de ce qui se passe.

Nous avons également parlé de la nécessité de développer les échanges et les règlements en monnaies nationales, qui augmentent progressivement – pas aussi vite que nous le souhaiterions, mais il y a tout de même des progrès. Nous avons parlé des grands projets que nous mettons en œuvre et évoqué les projets d’infrastructure qui nous permettraient de débloquer les flux croissants de matières premières. Tels étaient les sujets de discussion.

Mais nous avons également évoqué certaines questions liées à la crise et nous en avons parlé de manière amicale mais avec des principes.

Concluons donc, voulez-vous ? Je n’ai pas encore fini de parler là-bas. Ils m’attendent toujours.

Allez-y, s’il vous plaît.

Question : Le département américain du Trésor a non seulement augmenté le nombre de personnes sous sanctions, mais a également apporté des modifications quant à leur profession et aux limites d’âge.

Vladimir Poutine : Quelles limites exactement ?

Remarque : Les limites d’âge. Je m’explique : outre votre conseiller Maxim Oreshkin et le directeur général du système de paiement Mir, elles incluent désormais Maria Lvova-Belova…

Vladimir Poutine : Je ne comprends pas, et Maxim Oreshkin ?

Remarque : Ils ont été sanctionnés par le département du Trésor américain.

Vladimir Poutine : Maxim Oreshkin ? Sous sanctions ?

Réponse : Oui.

Vladimir Poutine : Apparemment, [il a été sanctionné] pour sa rencontre avec M. Erdogan ; il est allé en Turquie et a rencontré M. Erdogan, et ils l’ont immédiatement sanctionné après.

Remarque : En ce qui concerne l’âge, ils ont également inclus la commissaire présidentielle aux droits de l’enfant, Maria Lvova-Belova, qui a été sanctionnée pour avoir “organisé la capture d’enfants d’Ukraine”, selon la formulation des Américains. Parmi les personnes visées par les sanctions figurent également Ramzan Kadyrov et ses enfants mineurs, trois de ses 14 enfants.

Vladimir Poutine : Mineurs, c’est ça ? C’est la première fois que j’entends parler de cela.

Remarque : Cela vient juste d’arriver.

Vladimir Poutine : J’étais occupé par d’autres questions, je ne suis pas au courant.

Question : Que pensez-vous de ces sanctions ?

Vladimir Poutine : Je crois que cela ressemble à de la schizophrénie, car imposer des sanctions à des enfants mineurs est tout simplement scandaleux. On dirait qu’ils ont tout simplement perdu le sens de ce qu’ils font.

Quant à notre commissaire aux droits de l’enfant, comme nous le savons, elle s’est impliquée pour ramener nos enfants des zones d’hostilités : de Syrie et d’Irak, ces enfants qui sont restés là-bas en raison de diverses circonstances contre leur gré, et j’espère qu’elle continuera à le faire, que Dieu la bénisse.

C’est une mission noble, elle risque sa vie et sa santé. Il est tout à fait naturel qu’elle contribue à faire venir des enfants de zones d’hostilités ou de zones dangereuses dans le Donbass. Qu’y a-t-il de mal à cela ? Nous devons la remercier et baisser la tête. Pourquoi imposer des sanctions à son encontre ? C’est la première fois que j’en entends parler, et c’est scandaleux.

Question : J’ai une question sur les développements autour de l’Arménie et de l’Azerbaïdjan. Pensez-vous que d’autres pays tentent d’influer sur la situation au Nagorny-Karabakh alors que Moscou mène une opération militaire spéciale en Ukraine ? Et la Russie dispose-t-elle désormais de suffisamment de ressources pour continuer à étendre son influence sur nos collègues afin de garantir la paix ?

Vladimir Poutine : Comme vous pouvez le constater, il y a suffisamment de ressources. Le dernier incident frontalier n’a absolument rien à voir avec le Haut-Karabakh : il a eu lieu dans une région totalement différente, à la frontière entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Nous regrettons effectivement ces événements et les victimes. La Russie a joué un rôle majeur dans l’endiguement de ce conflit, et j’espère qu’il en sera toujours ainsi. Donc, pour répondre à votre question, les ressources sont suffisantes jusqu’à présent, heureusement.

Question : Une dernière question concernant le G20. Le sommet de l’OCS se termine aujourd’hui, mais ses dirigeants se réuniront bientôt dans le cadre du G20. Y a-t-il des certitudes concernant votre visite en Indonésie, et qu’est-ce qui pourrait interférer avec vos projets de visite à Bali ?

Vladimir Poutine : Je verrai, j’ai visité Bali, et c’est un endroit magnifique, mais il ne s’agit pas de beauté. Nous verrons comment la situation évolue dans notre économie et dans d’autres domaines.

J’ai reçu une invitation à me rendre au sommet du G20 ; le président du pays hôte [l’Indonésie] m’en a personnellement informé lors de sa visite à Moscou, puis il m’a téléphoné et m’a dit une fois de plus : “N’oubliez pas qu’il y a une certaine pression, mais ma position est ferme et nous aimerions vous voir à ce sommet.” Je verrai et ensuite nous prendrons une décision. La Russie participera à l’événement.

Maintenant, une dernière question, d’accord ? Vous êtes nombreux, et je ne suis qu’un seul.

S’il vous plaît, allez-y.

Question : Bonsoir, Monsieur le Président, et merci beaucoup. Je vais être rapide. Vous venez d’évoquer les bateaux de céréales qui sont partis pour l’Europe, bien que celle-ci ne connaisse pas une crise alimentaire mais une crise énergétique, et c’est là-dessus que porte ma question. Récemment, le président de la Commission européenne et un certain nombre d’autres hauts fonctionnaires européens…

Vladimir Poutine : Le président de la Commission européenne.

Question : Oui. Dans le feu de leurs efforts pour trouver une solution à la crise énergétique, ils ont proposé à leurs citoyens d’envoyer les factures d’électricité qui montent en flèche non pas à n’importe qui, mais à vous personnellement. Quelle sera votre réponse à cette proposition ? Allez-vous payer ces factures au cas où vous commenceriez soudainement à les recevoir ? Merci.

Vladimir Poutine : Je n’ai rien entendu à ce sujet non plus, je n’en sais rien. C’est une nouvelle tentative de rejeter la faute sur quelqu’un d’autre, comme on dit.

La crise énergétique en Europe n’a pas commencé avec le début de l’opération militaire spéciale de la Russie en Ukraine, dans le Donbass ; elle a en fait commencé beaucoup plus tôt, un an avant ou même avant. Aussi étrange que cela puisse paraître, elle a commencé avec l’agenda vert. L’agenda vert est définitivement important, et nous devons prendre des mesures pour le climat et éviter d’atteindre le point de non-retour lorsque le changement climatique deviendra irréversible, la Terre devenant une planète du système solaire qui a déjà eu une atmosphère, selon les scientifiques, mais qui n’en a plus, et les températures sont maintenant de +500°C. Bien sûr, personne ne souhaite que cela se produise, mais tout doit être fait avec précaution et progressivement.

Pour répondre à des considérations politiques momentanées, ils ont choisi de fermer complètement les programmes énergétiques liés aux hydrocarbures dans leurs pays. Les banques ont cessé d’accorder des prêts, les autorités locales ont cessé d’attribuer des parcelles de terrain pour un développement futur, et la mise en œuvre des plans de construction d’infrastructures énergétiques a également été stoppée, avec d’énormes réductions des investissements dans les énergies conventionnelles. Mais tout cela a commencé à se produire il y a quelques années.

Aujourd’hui, nous constatons que les prix du gaz naturel, par exemple, ont augmenté aux États-Unis et que la production augmente, mais pas aussi vite qu’on le souhaiterait – et la raison en est que les banques ont peur d’accorder des prêts. Les spécialistes et les experts le savent parfaitement, et toutes ces déclarations populistes prétendant que quelqu’un est à blâmer pour cet ailleurs ne sont faites que pour se protéger de l’indignation de leurs citoyens. C’est pour cela que c’est fait, et ce n’est que la première partie de cette farce.

Ce sont des points de référence erronés dans l’agenda vert, des choses précipitées, et l’énergie verte n’est pas prête à répondre à la demande d’énormes ressources énergétiques pour soutenir la croissance économique et industrielle. L’économie se développe alors que le secteur de l’énergie se réduit. C’est la première erreur grave.

La deuxième erreur concerne le gaz naturel.

Nous avons tenté de persuader les Européens de se concentrer sur les contrats à long terme plutôt que sur le seul marché. Pourquoi ? Je l’ai déjà dit et je le répète encore une fois : Gazprom doit investir des milliards dans le développement, mais il doit être certain qu’il vendra du gaz avant de faire des investissements. C’est la raison d’être des contrats à long terme.

Des obligations mutuelles sont contractées par les vendeurs et les acheteurs. Ils ont dit : “Non, laissez le marché s’autoréguler.” Nous n’avons cessé de leur dire : “Ne le faites pas ou cela entraînera des conséquences dramatiques.” Mais en fait, ils nous ont obligés à inclure une part importante du prix spot dans le prix du contrat. Ils nous ont forcés à le faire, et Gazprom a dû inclure à la fois le panier de pétrole et de produits pétroliers, mais aussi le prix spot dans le prix du gaz. Le prix spot s’est mis à croître, provoquant l’augmentation du prix envisagé même dans les contrats à long terme. Mais qu’est-ce que cela a à voir avec nous ? C’est la première chose.

Deuxièmement, je leur ai dit plusieurs fois. “Gazprom ne fournit pas de gaz.” Ecoutez, vous êtes des gens normaux ou quoi ? La Pologne a choisi d’imposer des sanctions contre le gazoduc Yamal-Europe et d’en fermer le tracé. J’ai dit à M. Scholz [le chancelier allemand Olaf] : “Pourquoi m’appelez-vous ? Appelez Varsovie et demandez-leur de rouvrir la route”. C’est tout ce qu’il y a à dire. C’est le premier.

La deuxième. Deux lignes du gazoduc traversent l’Ukraine. L’Ukraine est approvisionnée en armes, mais elle est allée de l’avant et a fermé une des lignes pour elles. Ils ont également fermé une autre ligne qui fournissait 25 milliards de mètres cubes de gaz – je ne parlerai pas de la quantité exacte, mais ils ont fermé toute la route. Pour quoi faire ? Appelez Kiev et demandez-leur de rouvrir la deuxième ligne.

Et enfin, Nord Stream 1. Une turbine tombe en panne après l’autre. Est-ce qu’on les casse ? En ce qui concerne la dernière turbine qui est tombée en panne et a été mise hors service, que s’est-il réellement passé ? Il devait y avoir une inspection de routine et des travaux de maintenance ; ils ont ouvert l’unité en présence de spécialistes de Siemens et ont trouvé une fuite d’huile, ce qui créait un risque d’explosion. Ils l’ont vu et ont apposé leur signature sur le document. La turbine doit être réparée et elle n’est pas opérationnelle, avec un risque d’incendie et d’explosion. Mais qu’est-ce que cela a à voir avec nous ? Allez-y, réparez-la.

On nous a dit : regardez, ils ont livré une turbine du Canada mais Gazprom ne l’acceptera pas. Mais Gazprom a raison de le faire. Nous l’avons dit à plusieurs reprises : Le contrat de Gazprom pour l’entretien des turbines n’est pas avec Siemens mais avec une filiale de Siemens basée au Royaume-Uni. C’est de cela qu’il s’agit. Et cette filiale basée au Royaume-Uni doit fournir des documents qui spécifient que les sanctions ont été levées pour la turbine, car il s’agit de notre propriété, et Gazprom doit en être sûr parce qu’il peut choisir de la vendre, disons, à l’Iran, à la Chine ou à un autre pays. Cela signifie que les sanctions ont été levées et que la turbine est dans un état technique correct. La filiale de Siemens doit fournir des [garanties], mais elle n’a rien fait d’autre que de vaines discussions. C’est de cela qu’il s’agit.

Il a également fallu apporter des modifications au contrat de logistique, car la turbine devait être livrée du Canada à Saint-Pétersbourg, mais elle a été livrée en Allemagne. Cela peut sembler insignifiant à première vue, mais cela a une importance pratique. Est-ce que nous inventons tout cela ? Et c’est ce qui a conduit à l’arrêt de l’exploitation de Nord Stream 1.

Après tout, s’ils en ont besoin d’urgence, si la situation est si mauvaise, il suffit de lever les sanctions contre Nord Stream 2, avec ses 55 milliards de mètres cubes par an – il leur suffit d’appuyer sur le bouton et ils le mettront en marche. Mais ils ont choisi de le fermer eux-mêmes ; ils ne peuvent pas réparer un pipeline et ont imposé des sanctions contre le nouveau Nord Stream 2 et ne l’ouvriront pas. Sommes-nous à blâmer pour cela ?

Qu’ils réfléchissent bien à qui est à blâmer et qu’aucun d’entre eux ne nous reproche ses propres erreurs. Gazprom et la Russie ont toujours rempli et rempliront toutes les obligations découlant de nos accords et contrats, sans jamais faillir.”

Le 75è anniversaire de la CIA commenté par M.K. Bhadrakumar et Sergueï Narichkine

Le 75 è anniversaire de la CIA

La CIA a commencé par un échec colossal en matière de renseignement lorsqu’elle a prédit le 20 septembre 1949 que la première bombe atomique soviétique apparaîtrait à la mi-1953, alors qu’en réalité, 22 jours avant la publication de cette prévision, l’Union soviétique avait déjà effectué son premier essai d’un engin nucléaire.

La CIA était une fois de plus désemparée lorsque Poutine a annoncé en mars 2018, lors d’un discours devant le Parlement russe, que la Russie avait développé un nouveau système de missiles hypersoniques, qui “sera pratiquement invulnérable.” Les responsables et analystes américains ont été pris de court. La CIA a l’habitude de se tromper sur la Russie, y compris sur l’effondrement de l’Union soviétique.

Mais la CIA a également connu des succès – par exemple, le renversement du premier ministre iranien démocratiquement élu, Mohammed Mossadegh, en 1951, après sa décision de nationaliser les champs pétrolifères iraniens. Dans les années 1950, la CIA s’était déjà transformée en un “monstre multidisciplinaire”, puisqu’en plus des activités de renseignement traditionnelles, elle était également “chargée de suivre et de supprimer tout processus politique, économique et militaire dans toutes les parties de la planète qui pourrait menacer l’hégémonie mondiale des États-Unis et de leurs alliés.” Naryshkin attribue le mérite de cette métamorphose à Allen Dulles. Dulles a introduit “l’agressivité et le manque de moralité dans les activités” de la CIA. Il était justement l’homme de la situation, ayant été chef de station de l’OSS (prédécesseur de la CIA) à Berne en 1942-1945, qui avait des relations clandestines avec les nazis dans le dos de l’allié soviétique des États-Unis.

Naryshkin nous fait découvrir la chronique des “coups d’État, des interventions militaires directes, des provocations de toutes sortes, des assassinats de politiciens répréhensibles, de la terreur, du sabotage, de la corruption” de la CIA et de toutes ces activités de cape et d’épée, qui ont amené le président Lyndon Johnson à condamner l’agence en la qualifiant de “satanée corporation du meurtre”. Comme dans la scène du fantôme de Banquo à la table du banquet de Macbeth dans la pièce de Shakespeare, les victimes apparaissent – Patrice Lumumba, Salvador Allende…

Il y a des références effrayantes à la pratique de la CIA consistant à utiliser la technologie de propagation du cancer pour éliminer les dirigeants latino-américains “répréhensibles” – l’Argentine Kirchner (cancer de la thyroïde), le Paraguay Lugo (lymphome), le Brésil Lula da Silva (cancer du larynx) et D. Dilma Rousseff (lymphome) – et, bien sûr, le Venezuela Hugo Chavez (cancer de la trachée). Selon Naryshkin, “en 1955, la CIA a tenté d’éliminer le premier ministre chinois Zhou Enlai, qui était perçu par les Américains comme “un fanatique maniaque cherchant à s’emparer du monde”, mais a échoué lamentablement. Des agents font exploser l’avion à bord duquel Zhou devait se rendre à une conférence de dirigeants asiatiques et africains en Indonésie”. Dulles élabore alors un plan pour empoisonner Zhou, mais renonce à le faire de peur que l’implication de la CIA ne soit révélée !

En 1975, une commission du Sénat américain a découvert et confirmé l’implication de la CIA dans des assassinats sous contrat et des coups d’État. Elle a recensé huit cas de tentatives d’assassinat de Fidel Castro par des agents et des mercenaires de la CIA au cours de la seule période 1960-1965. La Havane a ensuite révélé le décompte complet : de 1959 à 1990, la CIA a planifié 634 tentatives d’assassinat sur Fidel. Pour citer Naryshkin, “Avec une persistance maniaque, les agents de la CIA ont développé des moyens tout simplement exotiques pour éliminer le Comandante. Ils ont essayé de le tuer avec l’aide de pilotes suicidaires, d’agents parachutistes, d’agents recrutés dans le cercle intérieur, en bombardant des voitures et des yachts depuis des navires, des bateaux et des saboteurs subversifs, à l’aide d’équipements de plongée avec un bacille tuberculeux apporté là, de cigares empoisonnés, de pilules empoisonnées pour la nourriture et bien plus encore.”

“La CIA a utilisé toutes les opportunités pour infliger un maximum de dommages à l’Union soviétique, y compris des dommages économiques. Le directeur de la CIA, W. Casey, s’est adressé personnellement au roi d’Arabie saoudite et l’a persuadé d’augmenter fortement la production de pétrole, ce qui a entraîné une chute de près de trois fois des prix mondiaux des principales ressources d’exportation de l’URSS. Pour le budget de l’Union soviétique, il s’agissait d’une perte énorme, qui a sérieusement influencé la suite des événements politiques en URSS.”

Naryshkin jette un regard fascinant sur la saga de l’Ukraine au cours de la période 1948-1949, lorsque la CIA “a activement utilisé l’expérience des services spéciaux d’Hitler pour lancer des actions subversives contre l’URSS avec des recrues dans les camps de déplacés d’Europe de l’Est, dont un quart de million d’Ukrainiens”. “Presque tous les dirigeants et hauts fonctionnaires des nationalistes ukrainiens étaient liés d’une manière ou d’une autre à la coopération avec les nazis et étaient donc complètement contrôlés” par la CIA et les services secrets britanniques. En novembre 1950, le chef du bureau de coordination des politiques de la CIA, Frank Wisner, se vante que la CIA est capable de déployer jusqu’à 100 000 nationalistes ukrainiens en cas de guerre avec l’Union soviétique.

L’incident de l’U2 – abattage de l’avion espion de la CIA – dans l’Oural le 1er mai 1960 a été dramatique : Washington a accusé l’URSS d’avoir détruit un avion scientifique et un pilote scientifique, mais a été profondément embarrassé lorsque Moscou a présenté aux médias non seulement l’épave de l’avion et le matériel d’espionnage, “mais aussi le pilote vivant Francis Gary Powers, qui a franchement raconté ce qu’il faisait dans le ciel de l’URSS et sur les instructions de qui”.

D’autre part, le coup de maître d’un Boeing sud-coréen pénétrant dans l’espace aérien soviétique et abattu en 1983 a fourni juste la “base de propagande” au président Reagan “pour annoncer une nouvelle “croisade contre le communisme”. La politique de détente a été mise de côté, et un nouveau cycle de la course aux armements a commencé.”

La réflexion finale de Naryshkin est calme et posée, sans aucune trace d’hyperbole : “L’évaluation de l’efficacité de tout service spécial est toujours relative. La Central Intelligence Agency américaine, qui entre dans sa 76e année d’existence, a été et reste un exécuteur zélé de la volonté des cercles dirigeants de son pays. Malgré les changements significatifs qui s’opèrent, ils continuent à s’imaginer comme le seul hégémon dans le monde unipolaire. L’organisation est un service de renseignement, comme son nom l’indique, mais dont l’objectif sensible est de mener des actions subversives contre des États souverains.”

Pour les Indiens, la CIA est devenue une créature bénigne, qui n’est plus crainte. Avoir des liens avec la CIA ne porte aucun stigmate parmi les élites indiennes. Elles considèrent la “phobie de la CIA” comme un héritage de l’ère Indira Gandhi. Et ils peuvent prospérer en tant qu’éditorialistes et groupes de réflexion – et faiseurs d’opinion – du courant dominant. L’essai de Naryshkin nous rappelle que l’histoire n’est pas terminée et qu’elle ne le sera jamais.”

 

orde-mondial

 

Un autre ordre mondial en gestation ?

Dans cette période de changements profonds, certains événements paraissant -à-priori- non reliés entre eux peuvent néanmoins être des témoins, voire des balises, de ce changement qui s’opère d’une façon lente, mais continue, de la géopolitique de la planète.

La tentation est forte, pour les gens des médias, toujours en quête de titres accrocheurs, de voir dans l’actualité leur cause unique. C’est notamment le cas de la rencontre Chine-Russie qui se déroule actuellement en Ouzbékistan dans le cadre plus général du groupe de Shangaï.

Pour la plupart des pays occidentaux, habitués à parler d’une seule voix pourvu qu’elle soit celle des États-Unis, cette rencontre répond au besoin incontournable qu’aurait la Russie de Vladimir Poutine d’obtenir le soutien de la Chine pour la guerre en Ukraine. L’interpréter ainsi, est certainement beaucoup trop réducteur et masque la partie immergée.

Des visées beaucoup plus larges.

Les chiffres sont simples et incontournables, même si d’aucuns aiment à les perdre de vue.

En 1970, l’Occident représentait 25% de la population mondiale et 90% du PIB mondial. Parler d’un modèle occidental se justifiait en ce sens que la richesse occidentale, due à la mise en application d’un certain nombre de concepts nés de l’après-guerre, pouvait inciter les autres pays à appliquer les mêmes concepts, qui se déclinaient sur les plans économique, financier et politique.

En 2022, l’Occident ne représente plus que 12,5% de l’Humanité et seulement 45% du PIB.

Entre temps, beaucoup de pays, après avoir été séduits par ce modèle, en sont revenus, souvent après en avoir été les victimes. Etait-il transposable et pouvait-il s’étendre à toute la planète?Dans la réalité, même les pays occidentaux n’étaient pas logés à la même enseigne. Exclusivement mis en œuvre par la puissance et le rayonnement des États-Unis, il fonctionnait à sens unique.

Quels étaient les instruments de cette puissance ?

Le premier existait à l’état latent : c’était la monnaie américaine. Avant guerre, la monnaie la plus utilisée dans le commerce international était la livre-sterling. Celle-ci n’était plus de taille à s’opposer au dollar lors des « accords de Bretton-Woods » de 1944. Contrairement à la livre, le dollar avait conservé, du moins en apparence, la parité-or, de façon à inspirer confiance. Mais il est apparût que cela n’était que transitoire, juste le temps de s’y habituer, mais que la puissance du dollar ne prendrait son essor que lorsque l’institution émettrice, la Réserve Fédérale, déciderait de mettre un terme à cette parité afin de pouvoir créer sans limite cette monnaie émise à partir de rien, donc sans valeur intrinsèque. Ceci fut réalisé en 1971.

On notera que c’est à partir des années 70 que nombre de banques centrales évoluèrent vers le modèle de la FED. Rendues indépendantes des pouvoirs politiques, elles ne pouvaient plus financer sans intérêts les déficits budgétaires, ce qui conduisit la plupart de ces pays à des endettements exponentiels, avec leurs cortèges de « mesures de rigueur » insupportables dans certains cas.

Mais le dollar a également une autre facette, celle d’être la monnaie « de réserve internationale ».

Pour cela, il doit être émis en quantité suffisante pour les besoins grandissants du commerce international. Et pour être émis, le dollar ne peut l’être que sur une émission de « bons du Trésor américain », c’est-à-dire de la dette américaine. Ainsi, cette dette américaine utilisée pour les besoins du commerce international est payée par ceux qui l’utilise, naturellement avec un taux d’intérêt fixé par la FED. Un tel système ne peut, à l’évidence, qu’enrichir ceux qui le maîtrisent et appauvrir les autres.

Le second attribut de cette puissance est l’armée américaine, dotée depuis 1945 de l’arme nucléaire.

Cette facilité à créer de la dette a permis au « complexe militaro-industriel », aujourd’hui partie intégrante de l’État Profond américain, de faire du budget militaire américain le plus important au monde, loin devant tous les autres.

2001, le début de la fin de l’hégémonie américaine

Le premier sommet de l’OCS (Organisation de Coopération de Shangaï) est née cette année là. Voici ce qu’écrit Guillaume Lagane, de la revue « Atlantico » :

« L’Organisation de coopération de Shanghaï est née dans sa forme actuelle en 2001. Elle illustre la volonté de la Chine, autour de laquelle elle a été formée, d’organiser l’Asie en écartant les Occidentaux et notamment les Etats-Unis qui venaient à l’époque d’arriver en Afghanistan. Depuis, l’OCS, qui regroupe, outre la Chine, la Russie, les puissances d’Asie centrale, l’Inde et le Pakistan s’est affirmée comme une organisation clairement dirigée contre l’Occident »

Depuis 2001, cette organisation s’est développée et regroupe de plus en plus de pays mus par cette même volonté et devient maintenant une véritable alliance anti-occidentale, pour rester vague, mais surtout anti Etat-Profond américain, qui a assujetti nombre d’entre eux par une dette inextinguible.

En 2003, l’épisode devant les Nations Unies des « armes de destruction massive » a considérablement affaibli le crédit américain, et les guerres successives du moyen-orient menées par l’armée américaine, sans l’aval des Nations Unies ont encore augmenté cette défiance.

La réunion de l’Ouzbékistan ne doit pas, à mon sens, interprétée comme liée à la guerre en Ukraine et ceux qui scrutent au microscope les attitudes respectives, pensant pouvoir en conclure ou non un rapprochement quelconque ou un renforcement des relations entre la Chine et la Russie sur cette affaire n’en perçoivent pas toute la portée.

Le dollar, atout majeur dans la main de l’État Profond

Cette guère en Ukraine, par contre, peut jouer le rôle double d’un catalyseur et d’un accélérateur. Le véritable danger pour l’État Profond n’est pas le rapport des forces militaires, mais la perte de pouvoir du dollar. Sa force tient de son double rôle de monnaie domestique et monnaie de réserve internationale, à la condition « sine qua non » d’exercer un monopole quasi-absolu sur les échanges commerciaux. L’extra-territorialité du Droit américain en est une conséquence directe, par laquelle la Justice américaine peut exercer sa pression sur des entreprises qui n’ont souvent pas d’autre choix que de se vendre aux multinationales américaines. Ce système du dollar, que les accords de Bretton Woods avait complété par le FMI et la Banque Mondiale, ont permis de contrôler l’économie et la finance planétaire. Tous les achats de produits ou denrées à l’international devant se faire en dollars, les pays acheteurs devaient se procurer des dollars en quantité suffisante pour les faire. Et le prix d’achat était fixé par la FED, conjointement au taux d’intérêt taux. Lorsqu’un pays « ne filait pas droit », on faisait s’écrouler sa monnaie en l’entraînant dans la spirale de l’inflation, provoquant les troubles sociaux et la famine. Ces pays étaient obligés de recourir à l’aide du FMI et de la Banque mondiale, qui les dépossédait littéralement de leurs actifs en les condamnant à l’asservissement.

Or, ce monopole du dollar « international » est en train d’être mis à mal par la guerre en Ukraine.

Pétrole1

Pétrole payé en roubles, la « botte secrète » de Vladimir Poutine

On a l’impression que les sanctions à l’encontre de la Russie ont ouvert « la boîte de Pandorre »

Depuis quelques années, les transactions dans des monnaies « locales » se faisaient entre Etats, mais toute tentative de généraliser le phénomène à été « étouffé dans l’œuf » quelquefois par la force militaire. La guerre en Ukraine et les sanctions afférentes ont permis à la Russie de justifier ces transactions, du fait qu’elle n ‘avait plus accès au système SWIFT.

Or, ceci n’aurait pu prospérer sans le concours, voire la complicité, des pays acheteurs, parmi lesquels on trouve la Chine, l’Inde, l’Iran et beaucoup d’autres. Seule une partie des pays de l’Union Européenne préfère (du moins le disent-ils) se passer des produits russes plutôt que d’accepter ce paiement en roubles. Il n’échappera à personne que la plupart des pays qui ont accepté font partie du groupe de Shangaï, comme titulaires ou comme observateurs. Il faut garder présent à l’esprit que ce groupe recouvre plus de 3 milliards d’individus et, comme l’écrit Sébastien Boussois dans « La Tribune » :

« Aujourd’hui, l’OCS est la plus grande organisation régionale du monde. Le territoire total des pays appartenant à l’OCS dépasse 34 millions de km², soit plus de 60% du territoire du continent eurasien. La population totale des pays de l’OCS est de plus de 3 milliards de personnes, soit près de la moitié de la population mondiale. L’enjeu est donc de taille. Au total, la « grande famille de l’OCS », qui compte 21 pays, couvre trois continents – l’Asie, l’Europe et l’Afrique. »

Une nouvelle étape est franchie

Cette réunion, même si elle se déroule durant la guerre russo-ukrainienne, dépasse de très loin ce cadre et confirme la volonté des participants de mettre un terme a l’hégémonie de l’État Profond américain. De nombreux indices, parmi lesquels des discours officiels de plus en plus fréquents, et surtout le projet de mise en vigueur d’une nouvelle monnaie de réserve internationale dans le cadre des BRICS, montrent clairement cette intention. La réunion d’Ouzbékistan qui a donné lieu à une prise de parole du Président chinois Xi Ling Pin, fera certainement date et marquera un tournant important de la géopolitique mondiale. Il affirme clairement être, avec la Russie, les leaders de cette opération destinée à mettre un terme à ce modèle occidental globaliste qui ne correspond pas à la vision d’une majorité des peuples, sur au moins trois continents.

Personne ne peut prédire l’avenir, mais une chose paraît néanmoins certaine, c’est qu’il y aura un avant et un après. Pour paraphraser le Général de Gaulle :

« Là où il y a une volonté, il y a un chemin »

Jean Goychman 

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