14pCONTE DE NOËLFEUILLES

 

par Thierry JAN

 

Monsieur Kalfon était un vieillard acariâtre, avare et n’avait aucun ami. Son caractère était la cause de sa solitude. On ne l’aimait guère et il ne faisait vraiment rien pour gagner le cœur de ses voisins. Comme chaque jour, il descendait vers 11 heures. Monsieur Kalfon, toujours vêtu de ce costume noir qui lui serrait le corps, un long manteau trop large pour sa frêle carrure, noir lui aussi et le col relevé qui cachait son visage pâle et décharné. Un chapeau usé comme ses vêtements écrasait sa silhouette. Il empruntait l’escalier en escargot de l’immeuble style XVIII° où il vivait. Son appartement trop grand pour lui se trouvait au 3° étage. Il ne prenait jamais l’ascenseur afin de réduire les charges de copropriété et son avarice légendaire faisait rire les autres locataires de l’immeuble. Il possédait outre cet immeuble, d’autre biens.

Aujourd’hui il se rendait à la banque déposer les loyers au coffre. Quand on croisait ce petit homme dans la rue, personne n’aurait douté qu’il transportait plusieurs milliers de francs, de millions disait madame Girard qui n’arrivait pas à se faire à ce franc lourd, nouveau disaient les politiques, et qui circulait pourtant depuis bientôt trente ans. Donc par ce matin pluvieux, monsieur Kalfon, le col relevé se rendait au crédit coopératif, petite banque familiale dont il détenait des parts sociales. Il ne fit pas attention en traversant la rue et fut renversé par le bus. Quand il arriva à l’hôpital, grâce à Dieu il n’était pas gravement blessé, il geignait sur son sort et surtout sur cette enveloppe qu’il avait perdu dans l’accident.

Le soir en rentrant chez lui, il pestait et songeait en lui-même qu’on l’avait volé et dès demain il irait chez les gendarmes porter plainte. Il connaissait bien leur adresse, périodiquement il déposait des réclamations contre les gamins qui sonnaient à sa porte. Le gendarme le recevait avec une courtoisie excessive qui trahissait son ironie, mais lui, n’y voyait que la politesse dût à son rang.

C’était le soir et assis dans son salon éclairé par un lumignon, il maugréait en prenant son repas fait de pommes de terre bouillies et d’eau du robinet. C’était son seul repas. La sonnette rompit le silence pesant de son appartement. Quand il ouvrit il trouva devant lui le fils de madame Girard, un petit bambin de cinq ou six ans. L’enfant tenait une enveloppe chiffonnée et crasseuse entre ses doigts : « Bonsoir monsieur Kalfon, ce matin vous avez perdu cette enveloppe dans la rue, maman l’a ramassée. » Le vieil homme était sans mot, ce bambin lui rapportait ce qu’il croyait perdu, l’enfant ajouta : « Vous êtes seul pour cette nuit de noël, venez donc partager la bûche avec nous. ».

Chez les Girard, tout brillait de mille feux, le sapin et la crèche, donnaient cette impression de joie et de plénitude Pour monsieur Kalfon, ce fut sûrement le plus beau noël. On apprit son terrible secret et la raison de son comportement. Après le décès de sa femme et de sa petite fille dans un accident d’avion, il s’était renfermé sur lui et avait perdu tout goût à la vie, il survivait, épargnant pour personne ses revenus. Monsieur Kalfon changea, il se remit à vivre. Aujourd’hui on croise monsieur Kalfon dans la rue, il est élégamment vêtu et toujours souriant.

La morale de ce conte est qu’il ne faut jamais s’enfermer dans sa coquille, mais au contraire tout partager avec les autres, ses malheurs comme ses joies et ce partage sera enrichissant et profitable à tous. On voit ici, un geste de la providence avec cet accident qui sauva en fait monsieur Kalfon, en rompant son isolement.

Thierry JAN

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