Drapeau_Italie                  Fiorella GIOVANNI                                          

                      ANECDOTES ITALIENNES

 


LA CONVERSATION AVEC SILVANA

Venise, Décembre 1995.

VERONE_ITALIA

 

Silvana venait d’arriver chez ses parents à Vérone pour les vacances de Noël. Elle continuait ses études de piano au Texas. Un Maître y enseignait. En arrivant devant les guichets de la gare Santa Lucia où nous avions rendez-vous, elle me sauta au cou.

  • « Cara ! Carissima » ! (Chérie, très chère).

Je retrouvai une actrice américaine ! Il pleuvait. Nous préférâmes parler, confortablement assises dans les fauteuils du bar d’un hôtel. Le piano la passionnait toujours. Elle vivait des jours merveilleux. Son ami, violoniste, envisageait la direction d’orchestre. La découverte du rythme américain, laissant peu de temps pour l’oisiveté, lui faisait réaliser que le mode de vie italien fonctionnait avec des lenteurs évidentes. Elle comprenait maintenant le sens de mes remarques et mes difficultés à poursuivre une partie de mon travail de créatrice dans son pays. Noël approchait et, sans nous concerter, nous échangeâmes un petit cadeau.

Nous évoquâmes notre première rencontre en Toscane, à Sienne, deux années plus tôt, en été. Un taxi venait de me déposer via dei Pittori (rue des Peintres), dans le centre historique, quand j’entendis un violon. Il jouait le concerto en ré de Beethoven. Les notes s’échappaient d’une fenêtre de cette rue très pentue conduisant à la maison de Sainte Catherine. Sur les façades des maisons, des drapeaux teintés de vert, blanc et rouge contenant en leurs centres, une oie grise couronnée. Je résidais dans « la contrada dell’oca » (le quartier de l’oie). Dans quelques jours, le célèbre Palio aurait lieu sur le « Campo » (la place). Cette fête dédiée à la Vierge, patronne de la ville, remonte au XIe siècle. Le « Campo » devient la scène d’un défilé en costumes historiques de personnages des différents quartiers siennois suivie d’une course de chevaux pur sang. L’épreuve dure seulement une minute et quelques secondes. Une piste de sable bien tassé est aménagée autour de la fameuse place. Durant toute l’année, les habitants se préparent avec amour dans les dix-sept «contrade » (quartiers). Chaque quartier possède son église et son foyer, son musée, son costume historique et ses couleurs, son animal emblème. Les chevaux de dix quartiers tirés au sort participent à la course. Tous les coups sont permis par l’absence de règles. Chaque habitant, chaque jockey, espère gagner le Palio (la bannière) de soie de l’année. Le public local devient nerveux et fanatique. Des bagarres peuvent éclater sur les gradins ou après la course. Suivent les chants, les dîners et réjouissances organisés par les foyers des quartiers pour célébrer l’événement.

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J’ignorais que j’allais vivre pendant deux semaines avec de jeunes musiciens internationaux. Ils se perfectionnaient avec de grands noms de la musique classique à l’Académie Chigiana. Silvana se trouvait dans l’appartement à mon arrivée. Je la pris pour la propriétaire. Mais non, elle était pianiste et vivait à Vérone. Vérone, une ville que je voulais revoir ! Nous devenions amies chaque jour un peu plus. Elle désirait connaître Paris. Elle viendrait me rendre visite dès que possible. Pourquoi pas à l’automne, dans deux mois ? J’étais d’accord. Elle suivait un cours avec le Maestro Paul Badura Skoda le matin. Je préparais le déjeuner pour nous deux. Mon cours sur l’art se déroulait en début d’après-midi. Le soir, nous flânions dans le décor médiéval. Nous rencontrions des élèves de la Chigiana. Elle me les présentait. Nous écoutions des musiciens canadiens sur la place Salimbeni, devant le Monte dei Paschi (banque crée par les Medicis). Nous aimions Sienne, ville médiévale sans voitures, aux puissants murs ocres, aux ruelles remplies d’ombre en été. Comment ne pas apprécier ce fameux « Campo », en forme de coquille Saint Jacques, incliné vers l’architecture médiévale du Palazzo Pubblico, la loggia d’époque Renaissance et la haute tour del Mangia. Ce vaste espace se cache au milieu de la vieille ville. Il apparaît subitement à qui emprunte l’un des trois passages étroits et pentus passant sous les bâtiments construits en arc de cercle et délimitant l’une des plus belles places d’Italie. Voici un paisible décor ocre inoubliable ! A quelques pas de là, sur une proéminence du terrain, la longue nef de la cathédrale et ses alternances de bandes de marbre noir et blanc. Elle impose la majesté de sa façade de marbre polychrome et trois tympans mosaïqués.

Nous nous souvenions aussi de cette ballade dans la campagne, avec un couple siennois charmant, du côté de Castello di Brolio et la découverte de cet ancien couvent à arcades en rénovation, situé sur une minuscule route, dans les vignes, près de Monti in Chianti … Et devant cette demeure, quel panorama vert et bleu à perte de vue  ! La Toscane ! Les cyprès dessinent sur les collines, des chemins d’accès conduisant à des propriétés trapues placées sur la hauteur. La nature sait créer des œuvres d’art à ciel ouvert. Un toscan qui me faisait un jour visiter des maisons dans ce décor s’étonnait encore qu’il fut aussi superbe.SIENNE_ITALIA

Puis, Silvana me parla d’une expérience au sud du pays. Un concert donné en Calabre l’obligea à découvrir le « mezzogiorno », des différences de mentalités, d’attitudes et d’habitudes. « Tu as raison » dit-elle. « Ils ne sont pas comme nous ». Elle avait parlé avec des jeunes femmes. L’une ressentait très mal l’Italie du nord et ne voulait surtout pas y séjourner. Une autre y avait travaillé quelques temps, sans saisir pourquoi, au nord, personne ne désirait communiquer avec elle. Une troisième, venue en France pour un long stage, n’avait pu vivre loin de sa région et de sa famille. Elle avait résilié son contrat, préférant une carrière moins prestigieuse.

 

J’expliquai à Silvana que des amis de la région des Pouilles me demandèrent un jour d’aider une très jeune femme de Matera, professeur d’anglais. La maladie de son père nécessitait des avis médicaux et un traitement particulier à Paris. Quelques temps après, je fus invitée dans cette famille. L’ancienne cité de Matera, construite à flanc de colline dans un dédale de ruelles très pentues et de terrasses, a été classée au patrimoine mondial de l’Unesco. Je passai la nuit dans le train Paris-Bologne. A Bologne, un retard de plusieurs heures du train venant de Milan pour rejoindre Lecce au sud de la botte, via Bari, était annoncé. Le quai ? bondé d’italiens et de valises.


BOLOGNE_1BISIls rentraient au sud, dans leurs familles, pour la fête de Pâques. La situation imprévue me permit de côtoyer à nouveau les ocres de Bologne, ville aux 80 km d’arcades. Tôt le matin, je marchai sous les portiques de la longue rue Indépendance jusqu’à la fontaine de Neptune, près de la place Santa Maria Maggiore. Là, trône la cathédrale San Petronio. Je bus un café « ristretto » (serré) exquis sur le comptoir d’un bar de la petite rue sur la gauche de la place. Quel plaisir de parcourir à nouveau des lieux si beaux, si colorés, si animés. A 13 heures, mon train fut annoncé. La foule s’entassait sur le quai. Les wagons furent pris d’assaut. Je me retrouvai serrée parmi ces voyageurs du sud, en bout de voiture. Un voyage épouvantable d’environ sept heures. Le contrôleur eut bien du mal à passer. Le train s’arrêtait souvent mais peu de gens en descendaient. Les quelques places libérées se trouvaient occupées de suite par des jeunes, plus proches d’elles que moi. J’avais déjà passé la nuit dans le train. La fatigue m’accablait. J’essayai d’engager la conversation autour de moi. Personne n’y tenait, jeunes ou plus âgés. Je n’avais jamais aussi mal ressenti ce pays. Ambiance pesante. J’aperçus au loin, le magnifique uniforme sombre et la casquette à gallons argentés d’un jeune et beau policier. Une heure seulement avant de descendre à Bari, une place se trouva disponible juste en face de lui. Il ne bougea pas pour me faciliter le passage vers la place disponible près de la fenêtre. Il daigna à peine répondre à mon interrogation quant aux prochaines gares à venir. Mon sac resta dans l’allée centrale. Il gênait le passage. La force me manquait. Personne ne proposa de le ranger dans les supports prévus en hauteur. Je n’avais jamais vu ça. En roulant entre Bari et Matera, j’appris, quelques minutes avant d’arriver chez cette amie, que la famille gardait à la maison, depuis 25 ans, une sœur, handicapée depuis sa naissance. Elle ne pouvait pas parler et criait souvent pour se faire comprendre ; son dysfonctionnement se lisait dans son regard et se traduisait dans d’autres manifestations encore. Il n’était pas question de la placer dans une maison spécialisée. Très affectueuse, elle parlait à sa façon aux invités et les touchait pour communiquer. Je ne devais pas avoir peur. Le père, ancien employé d’une administration, à qui j’avais servi d’interprète à l’hôpital à Paris, ne m’adressa pas plus la parole chez lui qu’à Paris. Il portait rituellement, costume, cravate et chapeau. Sa grande occupation ? Faire les courses et discuter sur la place principale de la ville. L’autre sœur ? Continuellement en colère contre ses sœurs. La mère ne comprenait que le dialecte local. Je ne pus converser avec elle. Elle cuisinait et disait son chapelet après le dîner pendant toute la soirée. Elle pensait que je pouvais me perdre dans sa ville. J’eus beaucoup de mal à faire quelques pas seule. Et la télévision marchait continuellement dans la cuisine. Les multiples chaînes régionales se succédaient. Le fiancé de mon amie, licencié en informatique, ne semblait pas vouloir entrer en contact avec moi. Lorsque je commençais une phrase en italien, un mouvement de sa tête de droite à gauche indiquait une négation et le dialogue n’eut jamais lieu. Dans les rues, le non respect des stops et des feux engendrait une circulation difficile et des embouteillages. Heureusement, des étudiantes connues de la famille, guides de la ville en été, commentèrent pour moi gentiment leur ville. Le soir du Jeudi Saint, une grande procession traversa toute la cité.

BOLOGNE_ITALIADes femmes, choristes des nombreuses églises baroques, chantaient des cantiques de leurs voix nasillardes. Elles étaient vêtues de noir. Des hommes portaient des statues et des bannières religieuses. De nombreux fidèles suivaient la procession ou la regardaient passer. J’avais pensé tout d’abord assister à une manifestation typique et intéressante. Puis, elle me fit penser à ces images d’enterrement, suite à un règlement de compte, en présence de la population. Et la mafia : où était-elle ? là ? parmi la foule ? partout ? Les amis de Bari répondirent un jour en riant à cette question, alors que nous passions devant leur mairie : « Elle est là ! ». Je n’en sus pas plus. La procession passait depuis seulement quelques minutes devant moi quand je ressentis l’inutilité de mon séjour au sud du pays. Je décidai de quitter Matera. Dès le lendemain, je m’organisai pour rejoindre Venise par avion. Mon amie me raccompagna à l’aéroport de Bari. Elle roulait au milieu de la chaussée alors que des voitures arrivaient en face. Elle se rabattait à droite au dernier moment. Je repartais à nouveau rapidement. Cette famille ne s’expliqua probablement pas les raisons de ce départ précipité. Je savais que j’allais désormais éviter cette partie de la péninsule.

 

Nous parlâmes en riant, grâce au recul du temps, de cette autre histoire datant de l’époque pendant laquelle j’organisais des concerts à Paris pour des musiciens italiens. Silvana avait donné mes coordonnées à deux frères, violoniste et pianiste siciliens, professeurs de conservatoire. En arrivant à la répétition, ils m’offrirent un bouquet de roses. Pour jouer au concert, ils passèrent une veste blanche. Tout se déroula correctement. Assis derrière moi, leur ami et voisin depuis l’enfance. Personne ne m’avait parlé de lui et lui-même ne s’était pas présenté. Il nous suivit au cours du dîner chez mes amis dans le Marais. Il révéla qu’il venait de créer une agence musicale et culturelle en Sicile. Ses projets ? Faire jouer des musiciens, organiser des expositions mais aussi favoriser des prises de conscience et l’évolution des mentalités notamment au niveau du respect dû aux femmes pour une meilleure place dans la société actuelle locale. La scène se passe à Paris, en 1994. En fin d’année, je reçus une carte de vœux des frères musiciens et un dépliant publicitaire relatif à leurs activités musicales. Le support de papier glacé reflétait un goût esthétique certain, une qualité remarquable. Le document contenait des photos prises pendant leur concert à Paris. Un ami photographe m’avait rendu ce service gratuitement. Les photos avaient été utilisées sans autorisation. La mention du copyright et du nom de l’auteur des clichés ne figurait pas. Je ne leur fis pas des compliments quant à leur honnêteté. Je confirmai par lettre ma demande de réimpression des plaquettes en introduisant le copyright. M’adresser des clients me semblait superflu. A mon grand étonnement, ils prétendirent que ces publicités ne visaient aucune utilisation commerciale ! Je leur fis remarquer que les coutumes et les règles de leur région étaient différentes des nôtres mais que, personnellement, je ne les appréciais pas.

 

Un autre souvenir me revint alors. Je rappelai à Silvana qu’un jour, la peur m’avait envahie alors qu’elle conduisait la voiture de sa mère, près de Vérone. Elle grilla allègrement le feu rouge d’un croisement, comme s’il n’existait pas … Elle s’en souvenait certainement. « Oui, mais j’avais vu de loin que personne ne venait ni de la droite ni de la gauche. Nous traversions un village, le dimanche après-midi et il n’y avait personne ! ».


Florence_ItalieElle me conta alors une scène à la gare de Florence. Depuis déjà vingt minutes, elle faisait la queue au guichet quand l’employé partit discuter avec une collègue qui travaillait au bureau derrière lui. Et ils riaient, riaient, en gesticulant  ! La queue déjà très longue s’allongeait encore. Il était préférable de ne pas avoir besoin de son billet le jour même. Mais Silvana transitait par Florence et devait repartir en fin de journée. Elle voulait acheter son billet avant de se rendre à un rendez-vous près du Ponte Vecchio. Soudain, elle s’énerva. Attendre si longtemps, voilà une situation inadmissible et maintenant, l’employé quittait son poste pour « divaguer » devant les clients avec la copine ! Elle entra à l’intérieur de la salle des guichets, alla discourir avec l’employé déserteur. Il lui fallait absolument son billet. Il répondit avec l’accent méridional avant de retourner lentement à sa place au guichet. C’est un fait connu me dit-elle : « ILS » (ceux du sud) sont nombreux dans les administrations au nord. Les mauvaises langues prétendent qu’ils ralentissent le travail.

Déjà 18 heures ! Silvana devait penser à rentrer à Vérone. Nous sortîmes de l’hôtel et il pleuvait toujours. Nous allâmes jusqu’à la galerie où j’exposais des photos puis, par les ruelles, nous rejoignîmes le Pont des Scalzi dont le marbre blanc enjambe le Grand Canal, en face de la gare de Venise. Seules les villes piétonnes offrent cette entière liberté de marcher dans le calme et au milieu des rues, comme dans les siècles passés.

Nous nous quittâmes au pied du train et échangeâmes mille vœux réciproques de réussite durant la prochaine nouvelle année.

« Ciao’ carissima ! Tanti auguri per l’anno nuovo ! Buon lavoro ! (au revoir très chère (chérie) ! Tous mes vœux pour la nouvelle année ! Bon travail !),

« Ciao’ Bella ! Tanti auguri a te ! Tanti concerti, tanti viaggi e l’Amore ! Ci scriviamo, dai ! (Salut la Belle ! Tous mes meilleurs vœux à toi ! Plein de concerts, plein de voyages et l’Amour ! Allez, on s’écrit  ! )

Malgré l’humidité, il me vint l’envie de flâner sur un trajet  plein de charmes, qui emprunte les ruelles du quartier de Santa Croce puis de San Polo. Difficile de se frayer un chemin dans Calle de mezo (Ruelle du Milieu) en fin d’après-midi. Les vénitiens faisaient leurs courses (la spesa). Voici la mercerie où j’avais acheté des socquettes blanches lors de mon précédant séjour. Les vendeuses portaient toujours des blouses bleues. Pourquoi le magasin de l’ami bijoutier était-il déjà fermé ? Par la porte du bar Vivaldi, restée ouverte sur la ruelle, s’échappait la cacophonie de fortes voix. On buvait l’apéritif sur le zinc. On racontait les nouvelles du quartier. Des anges de bois sculptés et peints à la main se pressaient à la vitrine d’un artisan. Quel plaisir de revoir ce décor connu, de vivre cette atmosphère d’antan. J’étais chez moi. Sur le Campo San Polo, mes yeux se portèrent sur l’angle de l’un des palais. L’architecte y avait logé un balcon à colonnettes torsadées en pierre, allégeant ainsi considérablement le volume des murs.

 

A la Scuola Grande San Rocco (Confrérie Saint Roc), le concert aux chandelles commençait à 20 heures 30, dans la salle inférieure. Le Maestro Vivaldi m’invitait à célébrer sa ville. Après les ovations méritées par les musiciens, je quittai les œuvres du Tintoret et la façade Renaissance de marbre blanc veiné de rouge et vert pour la pénombre des ruelles. Dans mon rêve éveillé, je flânais vers mon palais du XVIIe, dans le quartier de Dorsoduro. Au bout du quai étroit, j’entrai dans la cour jardin, décorée de statues de terre cuite. Les lanternes aux verres jaunes et bleus éclairaient la porte d’entrée. A l’intérieur, poutres et meubles d’époque, glaces et lustres en verre de Murano. Demain matin, la vue sur le canal et son trafic : un spectacle quotidien.


VENISE 1996

Mai 1996.

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Les prémices d’un voyage problématique se firent sentir dès l’aéroport de Roissy. Une roue de l’avion à changer et des contrôles techniques à effectuer. Nous décollâmes avec une heure et demi de retard. L’accès au décor sublime se faisait attendre.

Venise se détacha à ma droite. Le Grand Canal partageait la ville en deux parties grises. Vêtue pour une température estivale, j’affrontai le froid, le vent et la pluie. Le premier téléphone visible me permit d’excuser mon retard auprès de Carla. Elle louait les chambres de son appartement. Je devais les visiter. Une personne nous avait mises en contact afin d’envisager un échange de chambre entre Paris et Venise. Elle vint à ma rencontre au coin des bâtiments de l’Institut d’Architecture du quartier de Santa Croce. L’échange d’appartement devenait location ... La chambre proposée était un espace minuscule , séparé de l’entrée par un meuble. La cuisine commune devait être partagée avec elle, son mari et les autres locataires. « Il fallait s’adapter » expliquait-elle. Je sentais poindre la complication. Nous prîmes une tisane. Impossible de connaître le prix journalier. Je demandai un temps de réflexion et appelai ma logeuse du quartier de Dorsoduro : personne. Compte tenu du retard de mon vol, elle ne pouvait m’attendre en vain. Je me dirigeai néanmoins vers ma location en traversant les quartiers de Santa Croce et de San Polo sans enthousiasme. La fatigue m’accablait. Un café « ristretto » (serré) ne changea rien.


Quartier de Dorsoduro.

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Depuis un banc du Campo San Vio, sur fond de palais et de vaporetto, mangeant un sandwich, je surveillais l’arrivée éventuelle de ma propriétaire. Le rideau métallique du kiosque à journaux était baissé pour la pause déjeuner. Un balayeur en tenue verte nettoyait scrupuleusement l’espace ouvert sur le Grand Canal. Les pigeons ramassaient mes miettes.

  • Vous avez vendu le soleil cette année ? Vous aviez besoin d’argent ?

  • Signora, che disastro ! (Madame, quel désastre !)

Ma logeuse passa sur le pont. Enfin. Il plut à nouveau. La météo confirmait son peu d’optimiste. Je pris possession de ma chambre.

Prévoyant d’avoir besoin un jour de séjourner dans le quartier de Santa Croce, près de l’église des Frari, je téléphonai à Carla chaque soir, depuis une cabine et sous la pluie. Elle me demandait chaque fois de rappeler le lendemain pour des motifs peu compréhensibles et ainsi, je ne connaissais toujours pas le prix de la chambre. Mon quatrième appel lui signifia clairement que je n’appréciais pas son peu de clarté.

La chambre que j’occupais donnait sur la fondamenta Venier Do Leoni, proche du quai sud appelé « Le Zattere » (Les Radeaux). En face, le terrain arboré d’un palais où s’activaient serviteurs et jardiniers. Des glycines aux teintes violines recouvraient le haut du mur ocre de la propriété. Les fenêtres de la cuisine de ma logeuse s’ouvraient sur les jardins de la Collection Guggenheim. Je ressentis un besoin absolu de repos. Le climat peu clément m’engagea à « prendre mon temps ».

Au bout de quatre jours, le soleil revint. Je me précipitai sur « Le Zattere », lieu de promenade favori des vénitiens. Je passai les matinées à la terrasse d’un bar à regarder le trafic des yachts, des pétroliers, des ferries, des barques. Les vaporetti, inlassablement, rejoignaient l’île de la Giudecca. Les conducteurs de bateaux de la poste et ceux de la guardia costiera buvaient un verre au passage.

  • Per cortesia (s’il te plait), tu me donnes un café et deux tramezzini (petits sandwiches de pain de mie) ?

  • Subito (tout de suite).

L’eau verte du canal de la Giudecca resplendissait. Les mouettes volaient à grands coups d’ailes. Elles semblaient discourir entre elles. Le soleil brûlait la peau. Le palais du Consulat Général de France regardait l’île de la Giudecca et le style nordique de l’immense Moulin Stuky. Une barge arrivait, supportant un camion dont le chargement remplirait les rayons de la supérette située au bout du quai. Dans le port, un matelot français gardait l’entrée du Jean Bart revenant de Yougoslavie. Des bateaux de croisières à quai. Des camions embarquaient pour la Grèce.

Le matin suivant, sur le Campo San Vio, on tournait un film. La scène se passait devant la porte d’un hôtel, sur le Grand Canal. L’acteur jouait le rôle d’un homme qui, tombé à l’eau puis « repêché », se disputait avec le chasseur de l’hôtel. On criait, on gesticulait. Depuis un taxi d’eau, on lui tendait son attaché case. Il pleuvait mais pas assez. L’acteur reçut des seaux d’eau sur la tête toute la matinée. Les gens s’arrêtaient pour regarder le tournage et riaient : « poveretto ! le pauvre ! La bronchite le guette ». Le scénario prévoyait probablement un acteur trempé jusqu’aux os, les cheveux et le costume bleu collés sur la peau !le_grand_canal_de_venise_940x705

Le dimanche fut ensoleillé. Je marchai au hasard de Dorsoduro. Mes pas me portèrent vers la gare par des quais jusqu’ici inconnus. Quelques passants flânaient avec des enfants. Des glycines en fleurs s’évadaient des murs. Je m’assis sur les marches de l’église San Nicolo’ dei Tolentini. Des enfants jouaient au ballon sur le campo. Les cloches sonnèrent : 18 heures. Une dame âgée ferma ses volets. Un chat tigré fit son entrée en courant sur la scène. Il s’arrêta près de moi et dialogua avec mon objectif et mon amitié pendant que les fidèles se rendaient à la messe du soir. Un repos de deux heures dans une lumière de fin de journée.

 

Mon retour par l’Orient Express m’obligeait à rester encore quelques jours malgré la pluie presque incessante. Diapositives bien sombres et un plat de « spaghetti alle vongole » (spaghetti aux praires) délicieux, sur une fondamenta dans le quartier de Cannaregio. Je découvris un petit théâtre en restauration, au plafond de poutres peintes. Je discutai avec les ouvriers. Sur le campo entre la Madonna dell’Orto (la Vierge du Potager) et l’arrêt du vaporetto du même nom, je rencontrai un chat tigré très accueillant connu lors de mon précédent séjour. Il se souvint de moi et me suivit à la cabine téléphonique puis m’accompagna jusqu’au Campo dei Mori.photo_orientexpress

En fin d’après-midi, j’étais invitée à une conférence à la Scuola Dei Calegheri sur le campo San Tomà. (« l’Homme, ce méconnu à juger « , présentée par deux intervenantes (l’une, psychiatre en milieu pénal et l’autre, doctoresse neuropsychiatre). L’analyse ? encore tabou en Italie et liée à l’idée de folie. Après la séance, je bus un chocolat bien chaud avec l’une des intervenantes et son amie. Elles habitaient le quartier de Castello, tout au bout de Venise, la Venise sans touristes, celle des chats qui flânent dans l’herbe du Campo.

Le mauvais temps persista, l’organisation fantaisiste aussi. J'annulai le projet de me rendre chez des amis à Rome et fis changer ma date de retour. Je travaillerai à Paris. Inutile de perdre un temps précieux.

Deux jours plus tard, un ciel bleu et pur. Je me dirigeai vers Castello. J’aimais l’atmosphère populaire du marché de via Garibaldi, le samedi matin. Le marché n’avait pas lieu pendant un certain temps à cause de travaux de réfection du dallage. J'optai pour les jardins, puis le quartier de Sant’Elena. Venise retrouvait ses couleurs éclatantes et le fourmillement de son trafic aquatique. Je rencontrai des chats jouant sur un tapis de pâquerettes, dans le soleil. Le mot campo (champ = place) gardait là tout son sens car l’herbe poussait encore sur les places.photo_orientexpress2

Sur le chemin du retour, l’épreuve détestable  arriva : passer le « Ponte di Paglia » où les touristes s’agglutinent pour voir le fameux Pont des soupirs. Il relie le Palais des Doges aux prisons du Palais. Je redoutai la rencontre de cette foule qui détruisait presque la beauté et le charme de la piazzetta (placette) et de la place Saint Marc. Impossible d’éviter cette zone pour rejoindre les autres quartiers. Entre les places Santa Maria del Giglio et San Maurizio, je croisais « il Presidente ».

  • On prend un café au Florian ?

  • De grâce, je marche depuis huit heures du matin. Je n’en peux plus.

Nous entrâmes dans le premier bar ouvert sur la ruelle.

  • As-tu téléphoné à Carla et Fiorenza pour les échanges d’appartements ?

  • Oui, mais je laisse tomber. Il ne s’agit pas d’échanges. Maints appels chez Carla le soir, sous la pluie et dans noir, ne m’ont pas renseignés sur le prix journalier de ses chambres. Quant à Fiorenza, je ne peux la trouver chez elle qu’avant l’heure du dîner quand elle cuisine et un homme m’annonce : « pourriez-vous rappeler dans 30 minutes. Elle s’occupe du risotto ». Elle ne pourrait pas lâcher ses casseroles ? Et moi, toujours sous la pluie, dans le noir à chercher les numéros sur les touches des claviers de cabines téléphoniques ! J’ai utilisé en deux jours une carte téléphonique complète, uniquement pour joindre ces deux personnes que tu m’as recommandées.

  • L’une des intervenantes de la conférence te cherche, la dame très brune.

  • Pourtant, je lui ai remis ma carte de visite après la conférence, au café.

  • Elle l’aura égarée. Je n’ai pas ses coordonnées sur moi mais tu peux téléphoner au directeur du journal à qui je t’ai présentée. Alors, Carla voulait te louer une chambre ? Je lui avais bien expliqué que tu cherchais à échanger ton appartement avec celui d’une vénitienne. Elle a pensé tout de suite à l’argent. Pour l’exposition des tableaux des adhérents de l’association à Paris, retenons le printemps 1997. Tu me tiens au courant.


Campo Santa Margheritta.

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Sympathique campo, immense et peuplé. Le matin se dressaient des étalages de fruits et légumes, de poissons. Encore une scène de théâtre. D’ailleurs, j’y ai vu répéter sur des tréteaux, une troupe spécialiste de farces goldoniennes. On peut accéder au Campo par plusieurs ruelles depuis l’église des Carmini ou l’église San Pantalon, depuis le Campo San Barnaba ou la tour tronquée et quelques sottoporteghi. Je m’installai au soleil à la terrasse d’un café. Les tramezzini au thon et aux olives pilées ou à la ricotta (fromage frais) me plaisaient bien. Je passai là plusieurs après-midi. Les oiseaux de la ville, terriblement effrontés, n’hésitaient pas à se poser sur le bord de mon assiette. Les acteurs de cette scène théâtrale ? Des étudiants en architecture de Ca’Foscari marchant par petits groupes en discutant, des touristes en plein rêve, des couples main dans la main, les habitants du quartier vaquant à leurs occupations, des pigeons se précipitant sur un bout de pain, des ouvriers restaurant un toit, le balayeur du quartier salué par les habitués, le curé en soutane noire, des chats surveillant les pigeons, des mamans promenant le petit en compagnie de la grand-mère, des retraités, le journal sous le bras, se déliant les jambes avec leur chien muselé. Tous ces personnages arrivaient des coulisses pour traverser la scène ou s’asseoir un moment sur un banc rouge et continuaient plus tard, vers un lieu connu d’eux seuls. A un angle du Campo, « gli Alpini » (les chasseurs alpins) et leurs chapeaux à plumes, proposaient aux passants la signature d’une pétition destinée au Maire Cacciari afin d’activer la reconstruction du « Gran Teatro La Fenice ». En fin d’après-midi, ouvriers, employés ou hommes d’affaires distingués, rentraient chez eux d’un pas scandé. Les groupes remettaient à demain conversations et gestes animés. Imaginez ces personnes portant des costumes du XVIIIème siècle et vous assisterez à une pièce de Goldoni en décors naturels. Je remarquai des gens que j’avais croisés la veille ou quelques minutes auparavant. Cela est fréquent ici. Si vous vous installez, tout le quartier vous reconnaitra au bout de trois semaines. Radio San Marco diffusait des succès des années 60 : "ora, sei rimasta sola, piangi e non ricordi nulla, scende una lacrima sur tuo bel viso, lentamente, lentamente (« Maintenant tu es seule. Tu pleures et tu ne te souviens plus de rien. Une larme coule sur ton beau visage, lentement, lentement »). Ces Campi vivent pleinement. Je quittai ma place de théâtre pour la supérette et le bateau épicier du Campo San Barnaba. Comme une vénitienne, je devais faire mes courses pour le lendemain.

Pour finir la journée, je me rendis au cinéma Accademia. Au programme : Il Postino (Le Facteur). Projection en deux temps sur petit écran. Je retrouvai l’atmosphère des séances de mon enfance. Il manquait seulement l’attraction pendant l’entracte.

On m’avait parlé de Valeria à Paris. Elle vivait à Castello avec un peintre et écrivait des poèmes. Nous voulions faire connaissance.

  • Je porterai une chemise écossaise. Et toi ?

  • Des lunettes de couleur fuchsia. Retrouvons nous à l’arrêt Accademia.

Après une promenade sur « Le Zattere », comme tout vénitien se respectant, nous nous dirigeâmes vers le Campo Santo Stefano. Une main se leva à la terrasse d’un café pour nous appeler. Un ami de Valeria. Un orage arriva. Nous partîmes rapidement, sans avoir consommé. Nous passâmes un moment chez l’ami, à deux pas de là, calle degli Assassini (ruelle des Assassins), un nom impressionnant !

J’accompagnai Valeria jusqu’à la Place Saint Marc, sous un ciel très menaçant. Le vent se mit à souffler. Autour du campanile, les canettes métalliques roulaient sur le sol, les papiers s’envolaient. Ne vient-on pas à Venise pour recevoir une leçon d’esthétique ? Pour jouir d’une luminosité rare ? Pour célébrer la beauté d’une ville  ?



Acheter un appartement  ?

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Posséder quelques mètres carrés à Venise, cette ville si particulière, aux bruits d’antan, sans circulation automobile. Flâner et parler au milieu des ruelles dans un décor séculaire, là où des personnages célèbres vécurent ... J’avais ce vœu. A plusieurs reprises, je contactai des agences. Je faxai la définition du petit appartement lumineux avec vue sur les toits. Deux possibilités de réponse. Aucune  : le besoin de clients n’était-il pas impératif  ? ou bien, un appel téléphonique assurant que le studio libre était exactement celui que je recherchais. L’employé désirait ma venue pour visiter d’urgence car le produit, très intéressant, se vendrait rapidement. Je posais des questions.

  • Qu’elle est la superficie ?

  • Aux alentours de 50 m2, nous ne savons pas exactement …

  • A quel étage est-il situé ?

  • Il est en rez-de-chaussée mais il est vraiment très lumineux.

  • Mais, dans les rez-de-chaussée, l’eau monte.

  • Non Madame, ce quartier est épargné par la marée haute.

Les vénitiens évitent de vivre dans les rez-de-chaussée sauf si une longue expérience a prouvé que l’eau n’atteignait le lieu. Dans les palais, ils étaient réservés aux vastes entrées et permettaient d’accéder à la fois à la ruelle et au canal. Dans les maisons plus simples, d’autres fonctions que celle d’habitation sont exploitées. Des refuges pour les chats y sont créés. Surélevés, ils servent de lieux de rangement. Il vaut mieux habiter en étage. Les propositions d’achat d’un rez-de-chaussée se répétèrent. En échange, j’adressai aux vendeurs mon discours portant sur l’honnêteté. Le rêve est plus beau en rêve …

Je finis par me sentir accablée. J’avais envie de fuir le miroir d’eau et ses reflets, l’Italie aussi. Mais cette langue si belle … Fallait-il se résoudre à utiliser l’Italie pour sa seule beauté naturelle, son art, ses chansons, ses couleurs et ne pas pouvoir construire de vrais contacts, des projets ? Passer seulement dans des paysages ? Vivre quelques temps seulement dans des décors sublimes, à Venise ? en Toscane ? Je refusais l’appellation de « touriste ». Accepter fréquemment l’imbroglio ? J’en suis incapable. Ne parler à personne  ? Mais cette langue si belle ... Ne plus l’entendre ?

Après mon retour, je cherchai un film vidéo utile à ma documentation. Introuvable à Paris et non réédité. J’entrepris des contacts téléphonique avec des boutiques à Venise. Je trouvai finalement cette vidéo d’occasion à Mestre, en terre ferme. Le vendeur ne proposa pas de me l’expédier. Entre Janvier et Mai, aucune de mes connaissances vénitiennes ne daigna se déplacer pour aller la chercher et me l’envoyer. Je demandai à nouveau au patron du magasin s’il voulait bien la poster. Le vendeur promit de demander le coût du port à la poste. Dix jours après, il n’avait pas encore la réponse ! Il prétendit que le port s’élèverait bien à l’équivalent de 90 F.

  • Je ne crois pas. Je connais les tarifs et je ne tiens pas à payer pour la mafia, dis-je.

  • Je vais vous faire savoir la réponse de la poste, dit mon correspondant.

Sans grand espoir, je proposai mon numéro de téléphone que d’ailleurs il ne réclamait pas. La chance m’accompagna car, dix jours plus tard, j’appris que le vidéo film recherché venait d’être réédité. Il se trouvait dans les rayons des magasins parisiens.


L’AQUARELLISTE

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Il vendait ses aquarelles sur un charmant campiello. Il portait un chapeau à larges bords posé sur ses cheveux blonds. Une origine autrichienne ?

J’achetai quelques œuvres en prévision de cadeaux et commandais pour Noël un chat allongé sur un rebord de fenêtre. Décembre se termina sans la réception du chat.

Un jour, je reçus une enveloppe assez volumineuse contenant deux portraits de chats sur un beau papier ivoire. Rien à voir avec ma commande. Ces chats se présentaient avec un an et demi de retard. La lettre écrite de la main de l’artiste disait :

« Cara Fiorella,

Je suis le peintre de Venise. Je t’envoie ces deux petits chats. Excuses-moi pour le retard mais j’avais perdu ton adresse. Je viens de la retrouver dans mon ancien carnet. Il y a un petit problème : je ne sais plus le genre de chats que tu voulais. En voici deux. J’espère qu’ils te plairont.

A bientôt, Ciao’ »,

P. S. J’espère que tu vas bien."

Les deux chats sont repartis chez eux  !


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