HISTOIRE DE LA PERSE MODERNE L'IRAN ( suite II )

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Congrès fondateur du Rastakhiz, 1975

Pour essayer de remédier à cette situation perceptible, le chah, lors du dixième anniversaire de la Révolution Blanche, charge des intellectuels de faire un véritable bilan de la situation du pays : le rapport final, très différent de ce que le chah à l'habitude d'entendre, transmis au roi puis à Hoveida, restera sans suite. Un rapport semblable, émanant de l'armée, connaîtra le même parcours A 54. Le chah essaie aussi de contrecarrer l'influence de son premier ministre : Le 2 mars 1975, il dissout le Parti Iran Novin (dont il n'ignore pas l'influence et les réseaux de ses cadres, surtout Hoveyda) et ses éléments d'opposition - dont le Parti Mardom - , ou plus exactement les fusionne dans la création d'un système de parti unique dirigé par le Parti Rastakhiz (Résurgence ou Résurrection). Mais appréciant Hoveyda, dont certains dirent qu'il était son ami 173, le Chah décida de le nommer secrétaire général de ce nouveau parti. Il fut cependant vite remplacé par Jamshid Amouzegar, lui-même suivi de Mohammad Baheri [archive]

. L'action du chah pour réduire l'influence de son premier ministre passée, le nouveau parti, sans identité ni programme, auquel tous les iraniens sont supposés appartenir, deviendra un encombrant problème politique de tous bords attaquant le régime en disant que le chah a instauré un parti unique pour fonder un état totalitaire, restreignant encore plus la liberté d'action politique. Il disparaîtra en été 1978, sous le cabinet de Djafar Sharif Emami.

Toast donnée par le président Carter en l'honneur du Shah d'Iran.

Le chah peut également de moins en moins compter sur le soutien occidental (cela en grande partie à cause de sa politique concernant le pétrole) : ses relations avec le président français Valéry Giscard d'Estaing se gâteront après plusieurs incidents protocolaires. Le chah le trouve bien moins grandiose que De GaulleA 55, et quand Khomeiny viendra s'installer en France, si le gouvernement français se défendit de tout soutien passif à l'ayatollah174, il le laissa téléguider sa révolution à distance - après s'être assuré que le séjour de l'ayatollah en France ne dérangeait pas le régime iranien, ce qui semblait alors pas être le cas. Quant à Jimmy Carterdémocrate, son attitude semble être celle d'un soutien malgré l'hostilité de l'administration américaine N 10. Le voyage du couple impérial à Washington en novembre 1977 est ébranlé par des manifestations anti-shah lors de l'arrivée du souverain, qui feint de ne rien entendre. Des gaz lacrymogènes lancés par les manifestants aux prises avec les forces de l'ordre furent envoyés par le vent sur la tribune officielle, où les couples Carter et Pahlavi se retrouvèrent les larmes aux yeux 89. Malgré tout, le chah et son épouse invitent Jimmy et Rosalynn Carter à passer le réveillon à Téhéran. Le31 décembre 1977, le président américain et la first lady arrivent en Iran. Lors d'un toast le soir même, Carter vante les mérites du chah " qui a fait de l'Iran un îlot de stabilité au milieu d'une région du monde si troublée " A 55. L'entente cordiale semble être donc parfaite 175, et le chah apprécie le compliment. Plus tard dans la soirée, il apparaît en compagnie du roi Hussein de Jordanie, son invité et ami personnel A 55. L'événement marquera les esprits et restera célèbre 176. Le couple présidentiel repart aux Etats-Unis le lendemain, le 1er janvier 1978, après avoir, selon la chahbanou, souhaité la bonne année ; ce à quoi elle ajouta " bien sûr... [rire nerveux] ...très bonne année... C'est juste après que tous les mouvements ont commencé... " 177.

La Révolution Iranienne et la chute (8 janvier 1978-16 janvier 1979)

Article détaillé : Révolution iranienne.

Libéralisation et attaque

La politique du chah a donné lieu à une croissance économique très forte durant les années 1960 et 1970. Cependant, en1977, devant la brutalité des méthodes de la SAVAK, le faste ostentatoire des plus riches et de la famille impériale et une sclérose démocratique, Jimmy Carter demande au chah de libéraliser son pays.

Rouhollah Khomeiny, et son fils Mostapha Khomeiny, à Najaf en Irak, en 1965.

Le régime évolua en effet un peu ː en août 1977, Hoveida est -enfin- relevé de ses fonctions de premier ministre, et remplace l'ami de l'empereur, Alam, gravement malade, à la Cour. Lui succède Jamshid Amouzegar. Mais mises à part quelques actions pour vaguement assainir la situation économique, le technocrate ex-ministre de l'Économie ne réussit pas vraiment à résoudre la crise qui couve. Le groupe d'études créé en 1973 continue de rédiger des rapports - à l'impact cependant limité. Mais le chah cherche toujours, selon ses dires au chef du groupe d'étude, à instaurer un véritable état démocratique en utilisant le dialogue avec tous les acteurs de la société, ce qu'il explique dans son livre « Sur le chemin de la grande civilisation » (1978). Mais les actions du pouvoir sont trop molles, peu adaptées aux réels problèmes qui se posent.

Fin 1977, le principal opposant au régime, l'ayatollah Rouhollah Khomeini, un peu oublié depuis 1964, refait parler de lui avec la mort de son fils Mostafa. Khomeiny vit toujours à Najaf, en Irak, où il a été expulsé en 1964. Connu pour sa radicalité, il est assez marginalisé de par l'influence d'Abou al-Qassem al-Khoï [archive], l'une des plus grandes autorités chiites de renom du monde entier 178, qui ne lui accorde pas beaucoup de crédit. Ses partisans, trouvant suspect que Mostafa soit mort d'une crise cardiaque, accusèrent la SAVAK de l'avoir assassiné. Fâché du crédit accordé par les médias internationaux 179 à Khomeiny, la BBC retransmettant ses cassettes de propagande (à caractère informel), et du crédit en Iran, avec la tenue de veillée funèbre pour Mostafa à Tabriz et Chiraz - qu'il a pourtant laissé se dérouler, le chah fait diligenter l'article « L'Iran et la colonisation rouge et noire », paru dans le journal Ettela'at le8 janvier 1978. Mais l'article, publié sous le pseudonyme d'Ahmad Raschidi-ye Motlagh 180, est en réalité un mélange de faux et de vrai de la pire trempe. S'il rappelle que Khomeini est originaire d'Inde et son implication dans les émeutes de juin 1963, l'accuse d'avoir eu des relations homosexuelles, sa femme d'avoir des mœurs légères, d'être inculte et un éventuel agent britannique. Validé par le ministre de l'Information Dariush Homayoun du gouvernement d'Amouzegar (qui n'est cependant au courant de rien), il est considéré comme l'étincelle qui mit le feu aux poudres de la Révolution islamique. Le 9 janvier, à Qom, une manifestation organisée par des étudiants en soutien à Khomeiny contre l'article calomnieux fut violemment réprimée par les forces de sécurité. Quatre manifestants y perdent la vie 181. De nouvelles manifestations auront lieu tous les 40 jours commémorant les morts des manifestants de Qom, rassemblant toujours plus de monde de plus en plus populaire. Le Grand Ayatollah Shariatmadari exhorta le gouvernement à présenter des excuses aux membres du clergé avant que les manifestations sporadiques ne se transforment en une vague de protestations dans tout le pays. Le 10 mai, les manifestants sont poursuivis par les forces de l'ordre jusque dans la demeure de Shariat-Madari.

Réaction du régime

Manifestation de soutien au Chah et à la famille impériale organisée par le Rastakhiz à Tabriz en mars-avril 1978. La majeure partie du pays n'a pas encore pris part aux événements et soutient généralement le pouvoir en place.

Le pouvoir essaie de réagir à la situation qui dégénère ː le couple impérial continue dans un premier temps sa vie de représentation, multipliant cependant les rencontres avec le groupe d'études dès mai 1978. Le 11 juin, le chah va profiter de la visite d'une université pour déclencher un incident public avec l'étouffante SAVAK. Celle-ci ayant trié les personnalités qui rencontreraient le chah, celui-ci s'énerve ː « Depuis quand osez-vous décider de ceux que je dois ou ne dois pas recevoir ? Comment la Savak se permet-elle de me dicter ma conduite ? » Il sait que les services secrets qu'il a créé vingt-et-un ans plus tôt ont une épouvantable réputation, et décide d'en changer le directeur pour rompre symboliquement avec les méthodes discréditées. Le 14 juin 1978, Nassiri est remplacé par le général Nasser Moghaddam, militaire de bonne réputation qui va s'atteler à nettoyer la réputation de l'institution dont il vient de devenir directeur A 56.

Puis le chah envoie Houchang Nahavandi, ministre et intellectuel membre du bureau d'études 42 rencontrer et dialoguer avec Shariat-Madari pendant l'été 1978 ː le Grand ayatollah pointe surtout du doigt l'opulence et la corruption de la Cour, visant surtout la princesse Ashraf, la répression des manifestants, et en dernier lieu, la religion du médecin personnel du chah, le bahaïsme. Le médecin sera remercié et remplacé, et Nahavandi et Shariat-Madari parleront d'une question plus importante ː l'efficacité du premier ministre. Le nom d'Ali Amini est avancé pour remplacer le sympathique mais inopérant Jamshid Amouzegar, ce que refuse le chah, qui a toujours estimé que son ancien premier ministre était aux ordres des américains avant tout - même s'il pense aussi à changer de premier ministre A 57.

Le 5 août 1978, Mohammad Reza Chah accède aux demandes des manifestants. Dans un discours prononcé à l'occasion de l'anniversaire de la Constitution, il annonce des réformes démocratiques et la tenue d'élections libres pour l'année prochaine :

« Ceci est un nouveau chapitre dans l'histoire de notre pays. [...] Nous aurons les mêmes libertés qu'en Europe, et les limites de la liberté en Iran ne seront pas différentes de celles en Europe. [...] En d'autres termes, il y aura des partis politiques, des partis pacifiques et non armés. [...] Nous aurons la liberté d'expression et liberté de la presse, selon une nouvelle loi sur la presse, que nous formulerons en adéquation des lois sur la presse du monde libre. Les prochaines élections seront complètement libres ; tout le monde aura le droit de vote, et chaque vote sera compté. [...] Cependant, il doit être clair qu'aucune nation qui ne se dise démocratique ne peut tolérer des passages à tabac, des violences, des provocations et des non-droits. »182

Khomeini, devenu un peu le chef du mouvement d'opposition, avait adopté, concernant les intentions du Shah de réformer le système politique, une position claire en mai 1978. Il avait déclaré :

« De quelle liberté parle-t-il ? Ce n'est pas à lui d'accorder la liberté. Dieu a donné la liberté aux personnes. L'islam leur a donné la liberté. » 183

Maladie du Chah

Portrait officiel de la famille impériale d'Iran (1978)

En 1974, Mohammad Reza apprend de ses médecins français qu'il est atteint d'un cancer, lequel le tuera dans quatre à six années. Mais sa maladie ne franchit un stade critique qu'au début de la révolution. Au printemps 1978, mourant, le chah cessa de paraître en public avec l'explication officielle qu'il souffrait d'un « rhume persistant » 184. En mai 1978, il annula soudainement un long voyage prévu en Hongrie et en Bulgarie 184. Mohammad Reza passa tout l'été 1978 en "vacances" à la mer Caspienne, où il était en fait traité pour son cancer par les deux médecins les plus compétents de France, le Dr Jean Bernard et le Dr Georges Flandrin 184. Pour tenter de stopper la maladie, le Dr Bernard et le Dr Flandrin prescrirent à Mohammad Reza de la prednisone, un médicament anticancéreux 184. Alors que le pays était secoué par les événements révolutionnaire, la capacité du chah à gouverner semble défaillir ː Mohammad Reza Chah devint complètement passif et indécis, se contentant de passer des heures à regarder le paysage en se reposant près de la mer Caspienne alors que la révolution grondait 184. L'isolement du Shah alimenta vite toute sorte de rumeurs 185. Les tentatives de dissimulation des médias, qui publièrent en juillet 1978 des photos de l'empereur et de l'impératrice marchant sur la plage sur la mer Caspienne, ne dissimulèrent pas les doutes de l'opinion concernant l'état de santé du roi 186. En juin 1978, le gouvernement français appris par l'intermédiaire des médecins la maladie du chah et sa gravité de son cancer, et en informa le gouvernement américain, qui jusque-là n'avait aucune idée que le chah était malade depuis 1974, en septembre 1978 186. Dans le système autoritaire mis en place par Mohammad Reza Chah, il était le principal décideur et, comme l'a noté l'historien iranien-américain Abbas Milani, lorsque le Shah se retrouva au cours de l'été 1978 face à une crise qui, combinée à son cancer et aux effets des médicaments anticancéreux, rendit son humeur "... de plus en plus changeante et imprévisible. Un jour, il était plein de verve et d'optimisme et le lendemain complètement catatonique ", ce qui paralysa en grande partie l'action du gouvernement 187. Ce qui semble avoir également altéré son humeur ː Quand l'impératrice Farah, toujours selon Milani, fâchée par la situation, proposa à son mari à plusieurs reprises de quitter l'Iran pour suivre un traitement médical en la nommant régente, le chah la renvoya en disant qu'il ne voulait pas d'elle comme de la « Jeanne d'Arc iranienne » en subissant à ses yeux une situation humiliante 187.

L'incendie criminel du cinéma Rex

Article détaillé : Incendie du cinéma Rex d'Abadan.
L'intérieur ravagé du cinéma Rex

Les marches de protestation contre le gouvernement continuèrent et prirent une tournure violente. Le 19 août, lors du 25e anniversaire de la chute du gouvernement de Mossadegh, plus de 400 personnes moururent dans l'incendie criminel du Cinéma Rex à Abadan. Khomeiny, comme Mehdī Bāzargān et Karim Sandjabi, les principaux cadres du Front national, accusèrent le gouvernement d'être responsable de l’incendie et de vouloir discréditer l'opposition. De ce qu’on sait aujourd’hui, un parent de Seyyed Ali Khamenei fut responsable de la planification et de l'exécution de l’incendie pour précipiter la révolution. Khomeiny avait émis du reste quelque temps plus tôt une fatwa contre les « programmes coloniaux » et le « cinéma occidental ». 188

Le pouvoir organisa une enquête qui accusa l’opposition islamiste, mais dans le climat ambiant, on accusa l’enquête d’être bâclée et la SAVAK d’avoir organisé l’attentat. Mohammad Reza Chah, horrifié par la nouvelle qu’il apprit le soir chez sa mère, qui donnait alors une réception, évoqua ensuite la « grande peur » qui prévaudrait bientôt en Iran, si l'opposition arrivait au pouvoir. Le gouvernement du Premier ministre Amouzegar semblait paralysé. La reine Farah voulut aller immédiatement à Abadan, pour visiter les familles des victimes et exprimer ses condoléances, mais le premier ministre Amouzegar pensa qu'il valait mieux attendre un peu pour agir en fonction des résultats de l’enquête, alors pas encore terminée. Cela conduisit à de nouvelles manifestations dans tout le pays. En Allemagne, en Belgique, au Danemark et aux Pays-Bas, les étudiants iraniens occupèrent les ambassades iraniennes. 

Le premier ministre Hua Guofeng à Téhéran en août 1978
Le Grand Ayatollah Kazem Shariat-Madari

Après de nouvelles manifestations à Téhéran exigeant la démission du chah le 26 août, Amouzegar démissionna le 27 août et quitta le pays peu après. Jafar Sharif Emami le remplace ; c’est un mauvais choix du chah. Ancien premier ministrefranc-maçon notoire, président du Sénat et de la Fondation Pahlavi, il est réputé assez corrompu. Le général Moghaddam et la chahbanou s’opposent à cette nomination, sans succès. La vie politique essaie de se normaliser et semble se calmer avec la visite officielle du Premier ministre de la République populaire de ChineHua Guofeng, en Iran en août 1978 A 58.

Le grand ayatollah Shariat Madari chercha à contacter Khomeiny pour organiser un dialogue politique et de répondre aux exigences de ses partisans. Shariat Madari, mais aussi le Premier ministre Shrarif-Emami et Mehdi Bāzargān (représentant le Front national) font une proposition avec conditions à Khomeiny, stipulant qu’il pourrait revenir en Iran d’ici neuf à dix mois s'il reconnaissait la constitution actuelle. Mais Bazargan décida rapidement de reconnaître Khomeiny comme chef suprême du mouvement d'opposition. La proposition de Shariatmadari et Sharif Emami ne fut même pas présentée à Khomeiny, car il refusa toute coopération et tout dialogue avec un membre du gouvernement 189. En fait, Sharif Emami cherche à tout prix à ménager les opposants religieux : il réinstaure le calendrier islamique aboli en 1976, prie les officiels femmes et bahaïs de se faire discrets, fait fermer les casinos et interdit les jeux de hasard, dissout le Rastakhiz en suspend l’activité des loges maçonniques, alors qu’il est lui-même Grand Maître de la Grande Loge d’Iran. Des mesures plutôt vaines qui donnent l’impression aux opposants que le gouvernement est à bout – l’occasion de porter un coup fatal en redoublant d’efforts190.

Le « Vendredi Noir »

Article détaillé : Vendredi noir (1978).

Début septembre, les concessions du nouveau premier ministre n’ont aucunement calmé l’opposition, bien au contraire : les manifestations sont chaque fois plus importantes et plus nombreuses 191. Le vendredi8 septembre 1978 (17 Shahrivar 1357), le conflit politique entre le gouvernement et l'opposition se renforça tragiquement, alors que le Vendredi Noir devrait entrer dans l'histoire de l'Iran. Le gouvernement avait mobilisé des troupes pour arrêter les manifestations en cours à Téhéran. La veille, une grande manifestation avait réuni 3000 à 5000 participants ; une autre manifestation étant prévue pour le lendemain, le gouvernement avait décidé de déclarer la loi martiale. Sur la place Jaleh , au centre-ville de Téhéran, des soldats tirent en l'air pour disperser la foule, sans succès. Quelques minutes plus tard, le sol était jonché de manifestants et de policiers morts sans que l’on sache clairement comment on en était arrivé à une fusillade fatale. L’armée semblait avoir ouvert le feu sur la foule et les groupes islamistes avancent que « des milliers de manifestants pacifiques ont été massacrés par les troupes sionistes. »

Jafar Sharif-Emami, Premier Ministre du 31 août 1960 au 4 mai 1961 puis du 27 août 1978 au 6 novembre 1978.

Le ministre de l'Information Ameli Tehrani utilisa la presse pour publier l’enquête militaire estimant le nombre de victimes. Selon le gouvernement, 86 personnes avaient péri dans les affrontements avec les forces de sécurité dans tout Téhéran qui avaient fait 205 blessés, et 64 personnes avaient été tuées sur la place Jaleh. Tehrani expliqua qu’on avait tiré sur les troupes de la place Jaleh et qu’elles auraient alors riposté. On trouvait dans la foule manifestante des agitateurs formés et armés en Libye et en Palestine. Le gouvernement apprit également que dans les échanges de feu à Jaleh, aux côtés des 64 manifestants tués, 70 policiers et soldats avaient aussi perdu la vie, mais cela ne fut pas divulgué dans le souci d’apaisement du gouvernement. 192

Les groupes d'opposition véhiculèrent cependant l’idée d’un massacre de « 15 000 morts et blessés » ce qui déclencha encore plus de manifestations dans tout le pays contre le gouvernement et conduisit à des grèves générales, qui affectèrent également l'industrie pétrolière. Personne ne voulait croire les chiffres officiels des 64 manifestants morts de la place Jaleh. Le « Vendredi Noir » devait sceller le sort du gouvernement du Premier ministre Sharif Emami. Le 5 novembre 1978 Téhéran s’embrasa. Les bâtiments administratifs des entreprises étrangères, des cinémas, des magasins où on vendait des boissons alcoolisées furent vandalisés, et des bus, des voitures et des bâtiments de banques furent incendiées par des groupes d'opposition. Près de 400 agences bancaires ont été incendiées ce jour-là. 193 Le gouvernement de réconciliation nationale par le Premier ministre Sharif Emami doit se rendre à l’évidence : il a complètement échoué dans sa politique de concessions à l'opposition. Le 6 novembre 1978 Jafar Sharif-Emami démissionna et quitta lui aussi l’Iran peu de temps après.

Concernant le massacre de la place Jaleh, les connaissances actuelles semblent confirmer les dires du gouvernement sur le nombre de victimes 194. Il semble aussi accepté que des snipers fussent postés sur les toits des bâtiments aux environs de cette petite place pour tirer sur les manifestants ; mais là, le doute demeure : selon les partisans du chah, il s’agissait de sbires de Khomeini chargés de tirer sur la foule pour provoquer une panique générale et accuser les forces de l’ordre195, et selon le régime actuel, ce n’était que d’autres soldats posés là pour avoir de meilleurs angles de tir et piéger l’arrière du cortège des manifestants 196. Quelques jours après le massacre sont découvert chez un des meneurs de la foule d'importantes sommes d'argent provenant de Najaf 197.

Statue du Chah déboulonné à l'Université de Téhéran, 1978. Après le Vendredi Noir, la situation s'embrase pour de bon.

La Révolution islamique ne semble pas encore être imparable. La figure principale de la Révolution, l’exilé irakien de longue date Khomeyni, quitte l’Irak le6 octobre 1978 pour Neauphle-le-Château, près de Paris. Khomeiny prétendit chercher à Paris un terrain d'entente entre les membres du clergé, l'opposition intellectuelle de gauche, les marxistes-léninistes et les groupes maoïstes dont le but commun était le renversement du Shah. En réalité, le pouvoir irakien ne veut pas d'un tel agitateur sur son terrain, tenant à conserver de bonnes relations avec le régime impérial, s'il venait à survivre à la révolution. Saddam Hussein aurait téléphoné au chah pour savoir s'il voulait qu'il fasse assassiner Khomeyni, ce que le chah refuse 198. Prétendant qu'on l'a empêché d'entrer au Koweït, celui que ses partisans appellent déjà « l'Imam » (ils font référence à l'Imam Caché, c'est-à-dire le douzième imam des chiites, Muhammad al-Mahdi, qui vécut au IXe siècle mais ne mourut pas selon la croyance, restant caché (occulté) jusqu'aux derniers jours, où il reviendra alors sous les traits du Mahdi - Mahdi étant supposément Khomeyni) débarque de façon inattendue dans la petite banlieue française, où habite l'un de ses conseillers Abdol Hassan Bani Sadr. Informé de la chose, le chah, soit sous-estimant Khomeini soit sous l'effet de son traitement médicamenteux, répond mollement ː « Que voulez-vous que me fasse un pauvre mollah pouilleux ? » 199